VII

Ils descendirent à grands pas tous les trois. Placé entre Thérèse et

Marc, Servin avait l’air de les entraîner. Aucun ne parlait. D’un commun

accord, tant que Mlle Peyrolles pouvait encore les apercevoir, ils ne

songeaient qu’à s’éloigner.

--M’expliquerez-vous où nous allons, ce qu’il y a? demanda enfin Marc.

--Nous allons chez Lethois.

--Qu’est-ce que Lethois?

--Un homme à qui vous avez parlé tout à l’heure, dit Thérèse; c’est du

moins le Pêcheur qui l’affirme.

--Mlle Wimereux qui demeure chez Lethois sait seule ce qui est arrivé,

reprit Jude: je n’ai eu qu’un office, la conduire chez votre tante dont

elle ignorait la maison.

Thérèse continua:

--Déjà, il n’était pas très bien, ce matin, lorsqu’il est sorti; mais,

après votre rencontre, il s’est trouvé mal, puis il a déliré...

D’ailleurs, vous allez voir: c’est le meilleur. Hâtons-nous.

Repris par l’instinct professionnel, Marc demanda encore:

--Y a-t-il ici une pharmacie?

Jude haussa les épaules:

--Une pharmacie dans ce hameau, vous n’y pensez pas!

--Et s’il y a besoin de remèdes?

--Rien de plus simple. Je dois partir à l’instant pour Revel: ma voiture

les ramènera.

--Vous partez? interrompit Thérèse.

Jude eut un sourire amer:

--Oui, la grève commence.

Elle pâlit:

--Et... qu’allez-vous faire?

--Me battre... naturellement.

--Alors... c’est le drame?

--En effet.

Au frémissement de la voix, il venait de reconnaître combien elle le

plaignait; il lui était reconnaissant de cet émoi et, plus encore, de ce

qu’elle s’abstenait d’exprimer sa pitié.

--Hélas! murmura Thérèse accablée, le drame n’épargne aucun de nous...

--Si, celui-là...

De la main, Jude désignait en avant d’eux l’abbé Taffin qui se dirigeait

paisiblement--semblait-il--vers Saint-Félix.

--En êtes-vous sûr? Tous vivent des tragédies qu’on ne voit pas.

L’intrigue change, plus ou moins noble: la souffrance est pareille.

--Toujours inique, dit Marc.

--Toujours salutaire, affirma Thérèse.

--Vous êtes optimiste, fit Jude avec une ironie qu’il ne put réprimer.

--Simplement confiante dans la justice qui régit l’univers.

--Amen: j’aimerais que mes ouvriers vous entendissent.

--Il suffit que vous entendiez.

--Oh! moi...

Ils avaient continué de marcher. La robe noire de l’abbé Taffin disparut

derrière un taillis. En revanche, la maison de Lethois se dressait à

leur droite, isolée et maussade.

--Est-ce là que nous allons? interrogea Marc voyant qu’ils tournaient de

ce côté.

Thérèse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir le Pêcheur qui

guettait, sur le seuil.

--Eh bien? demanda-t-elle.

Les dents blanches du Pêcheur brillèrent dans un sourire.

--Ça roule, cria-t-il.

Il fit le salut militaire:

--Aussi muet qu’un goujon! il pionce... la casse est écartée.

Marc ne songea pas à s’étonner du personnage.

--J’espère qu’on trouve à Revel un hôpital, reprit-il.

--Oui. Serait-ce que ce sommeil vous alarme? répliqua Thérèse.

--A tout hasard, il est bon d’être informé.

--Quoi qu’il en soit, dit Servin prenant congé, la voiture sera prête

dans un quart d’heure. S’il faut des remèdes, vous le direz; s’il faut

l’emmener, on le prendra. A tout à l’heure!

--Souhaitons que tout s’arrange! murmura Thérèse.

Puis, revenant au Pêcheur:

--Toi, peux-tu encore attendre ici? Tu vois comme tu nous sers.

Le Pêcheur acquiesça d’un signe de tête: la simple caresse de cette voix

le payait à l’avance, royalement.

--Alors, venez avec moi, poursuivit-elle en s’adressant à Marc.

Tous deux entrèrent dans la maison.

--Doucement! fit encore Thérèse avant de traverser la salle à manger.

C’est à côté.

Marc obéit. Ils marchaient à pas de velours. Thérèse appuya sur le pêne,

entr’ouvrit la porte de la chambre:

--Voyez, dit-elle.

Et arrêtés sur le seuil, ils regardèrent.

Étendu sur un fauteuil, face à la fenêtre, les yeux clos, M. Lethois

avait l’air de dormir. Une vieille couverture dissimulait ses jambes.

Collé au dossier du siège, le buste s’érigeait, d’une extraordinaire

maigreur et, malgré le flottement du gilet, si mince qu’il semblait

avoir été pressé entre deux planches, comme une plante d’herbier. Mais

le visage surtout étonnait, tant il était devenu pareil à de la cire,

avec des luisants sur les méplats. En même temps, les ailes du nez

s’étaient pincées, la bouche avait perdu son rictus, le front ses rides.

On eût dit qu’après d’atroces luttes, la sérénité de l’au-delà venait de

descendre sur ce masque torturé; un air de beauté souveraine, effaçant

la niaiserie d’antan, incitait au respect.

Thérèse et Marc échangèrent un coup d’œil. L’un et l’autre venaient de

reconnaître l’approche de celle qui ne pardonne pas.

Tout à coup, la main de M. Lethois se leva. Elle monta lourdement pour

atteindre la joue et retomba.

Cessant d’hésiter, Thérèse franchit le seuil.

--Souffrez-vous moins? interrogea-t-elle doucement.

La vie secrète · 第 75 / 95 题