--Qu’est-ce que je vais devenir?
Et parce que cette question résumait l’effroyable regret de ce qu’il
avait perdu, il sentit que tout à coup la détresse se révélait à lui.
Qu’allait-il devenir, en effet, maintenant qu’_Elle_ n’était plus.
Depuis trois ans, il n’avait agi que pour _Elle_. Il en avait fait sa
pensée unique. Sans doute, elle aurait dû rester simplement une Sainte
choisie parmi les autres, c’est-à-dire un des innombrables élus qui
chantent au ciel devant le Christ. Mais peu à peu il s’était accoutumé à
ne plus entendre que sa voix. Occupé d’_Elle_ seule, il avait égaré ses
adorations, délaissé le Christ... Pour _Elle_, il eût effacé Dieu!
Les coudes sur les genoux, les poings devant la bouche, M. Taffin
sanglota. Une à une de grosses gouttes perlaient sous ses paupières
closes, roulaient toutes chaudes le long de sa main, puis s’écrasaient
sur sa soutane, y marquant un cerne de poussière.
Il pensait:
--Avant de _la_ connaître, comme j’étais malheureux!
Et il évoqua le temps où il était vicaire à Toulouse et à Villefranche.
On le disait alors consciencieux et austère. Le curé de Toulouse
déclarait: «Il manque de souplesse, mais il est vertueux.» Celui de
Villefranche rectifiait: «C’est un bon prêtre, mais on croirait parfois
qu’il manque de charité!» Cependant ni l’un ni l’autre n’avaient
compris; car il n’était ni austère, ni vertueux, ni bon prêtre, mais
uniquement un pauvre être dont la foi peu sûre ne peut anesthésier la
solitude.
Ah! cette solitude cent fois pire que celle des plantes! Cette solitude
de fonctionnaire sans famille et qui va de famille en famille, témoin
d’office à chaque naissance et à chaque deuil, confident des plaisirs
d’alcôve et des épouvantes de mort! Cette solitude où chaque pas
provoque le rappel aigu de ce qu’on désire éperdument et de ce qu’on
n’aura jamais! Le matin, réciter des prières payées, ressasser des
supplications stéréotypées pour telle intention qui ne vous est de rien
ou pour la mémoire de défunts inconnus; puis, la messe expédiée, entamer
la série des corvées du métier: catéchisme que les enfants n’écoutent
pas, prône fait de lieux communs copiés dans les recueils, visites aux
malades; parfois suivre, cierge en main, la bière d’un client riche ou
encore expédier distraitement la boîte de sapin réservée aux dernières
classes, et le soir enfin, harassé, las de parler et de marcher, la
gorge sèche, le cerveau vide, rentrer dans l’appartement glacial pour
s’y retrouver seul! Non, M. Taffin n’avait pas menti à M. Lethois: quel
suicide n’eût paru préférable à cette agonie lente?
Or, voici que l’abomination s’était effacée. Plus d’enfer: un éden.
Après le désert, l’air qui embaume, des vergers. La Sainte avait paru.
S’emparant de la petite flamme vacillante qu’était l’âme de M. Taffin,
elle l’avait ranimée. Mon Dieu! quels délices! ne plus se donner à tout
le monde mais à une seule! Pareil à une lentille, l’amour ramasse les
rayons épars qui ne réchauffent rien et fait surgir un brasier!
Un tremblement secoua M. Taffin.
Ce n’était pas un songe: il avait aimé! car aimer c’est connaître la
fièvre que donne une présence, le jet de toute l’âme vers celle qui
repart, le dépouillement de soi une fois qu’elle est partie! Il avait
aimé jusqu’à la volupté, plus ivre de rêves mystiques que des
tressaillements de la chair, plus amant que s’il eût serré dans ses bras
une femme: il avait aimé au point de ne plus voir que sa vie suivait un
cours pareil et de la vivre sans effort, la tête au-dessus des nuées, en
plein ciel.
Des détails surgissaient, précis.
Tel soir, tandis qu’il était à sa table, la lune parut. Entouré d’un
halo, soulevé comme un ostensoir par un officiant mystérieux, l’astre
montait droit au-dessus de la Montagne noire. Et il était d’abord très
pâle, tout uni, pareil à une plaque énorme de métal. Mais peu à peu, des
ombres avaient modifié son aspect; des lignes, tracé l’ovale d’un front,
l’arc des cils, une bouche; le halo blond était devenu semblable à des
cheveux. Certain que ce visage merveilleux le regardait, M. Taffin avait
tendu les bras. D’un geste chaste, la vision ramenait déjà son voile.
Quand M. Taffin était revenu à lui, il s’était retrouvé à genoux,
adorant un nuage derrière lequel la lune avait passé.
Un autre jour, à l’église, il priait, la tête dans ses mains. Prière
exquise et vagabonde: il ne disait que «Je vous aime» et chaque fois
avec ces mots croyait prendre une rose dans une corbeille pour la jeter
à l’adorée. La paix de la nef ouatait l’air. Le silence était exquis. On
percevait le crépitement de l’huile dans la lampe du chœur. Tout à coup,
un souffle rafraîchit son épaule. Distinctement, une voix a répondu:
«Merci». Hallucination, c’est bien possible: mais où voit-on qu’il
faille une réalité pour enchanter le cœur de l’homme?
Et c’était encore la joie d’enfantement renouvelée chaque soir, depuis
que chaque soir il se faisait historien pour mieux connaître la
bien-aimée. C’était cette extase le jetant hors du présent et qui, tour
à tour, le transformait en paladin, en reître, en ascète.
Ainsi quel que fût l’heure ou le lieu, depuis deux ans, l’amour, pêcheur
vigilant, avait ramassé dans un filet ses actes, jusqu’à ses désirs,
pour les traîner au grand soleil du rivage.
Brusquement, visions, ivresses d’amant et joies de saint, tout s’efface.
Il n’y a plus rien. Le néant, l’absence...
Une sueur d’agonie couvrit le front de M. Taffin. Il se sentait écroulé
au fond d’un trou. Chaque pensée, fossoyeur hâtif, jetait sur lui la
pelletée de terre qui est l’adieu des vivants.
--Qu’est-ce que je vais devenir?
Allait-il tout à l’heure rentrer au presbytère, dire comme d’habitude le
bénédicité, s’attabler, réciter les grâces, puis le bréviaire?...
En même temps, M. Taffin croyait voir un homme pareil à lui qui
s’asseyait devant le repas servi par Cadette, se promenait sur la
terrasse, ânonnait des versets, et cet homme qui parlait, mangeait,
marchait, lui apparaissait plus effroyablement prisonnier que les
touffes d’herbe enracinées près de lui ou les arbres plantés là-bas...
Allait-il encore demain matin se lever à cinq heures, s’impatienter
ensuite contre l’enfant de chœur qui arrive en retard ou ne s’est pas
débarbouillé, enfin vêtu d’une chasuble monter à l’autel et commencer la
messe?...