M. Taffin, qui virait pour s’en aller, répondit à la volée:

--Non, mon ami, je l’ignore.

Son mouvement avait été si rapide que la jupe de la soutane s’arrondit

en cloche pour retomber à la manière d’un soufflet qui se vide. Aussitôt

les papiers frémirent sur le sol. Quelques-uns sautèrent. M. Taffin eut

la sensation que la lettre voulait ressusciter et, saisi de rage, il

piétina ces débris. Engoncé dans sa robe, il avait l’air d’un vendangeur

dans la comporte. Mais à mesure qu’il s’agitait, d’autres morceaux se

levaient en plus grand nombre, gagnés par une vie mystérieuse et

toujours renaissante.

--On ne pourra jamais s’en débarrasser! dit-il à Jean avec une sorte de

résignation à l’inéluctable.

Puis sans même donner un regard à ce qui était encore sa maison, ni à

l’église où l’heure sonnait tranquille,--n’eût-on pas cru que ce jour

était pareil aux autres?--il repartit.

D’abord, il suivit une ruelle que remplissait une odeur de foin. C’était

une ruelle étroite qui tournait en demi-cercle autour de Montaigut et

qui était bordée par des granges. Dans chacune de celles-ci, au niveau

du premier étage, le mur abattu avait été remplacé par des poutrelles de

sorte que le toit soulevé par le foin tassé ressemblait au couvercle

d’une boîte trop pleine.

Ensuite des monticules parurent. Dressés en forme de tronc de cône à la

sortie du village chacun avait autrefois supporté un moulin. Trois

madriers encore debout rappelaient qu’on avait entendu là un froufrou de

grandes ailes et le roulis de lourdes meules. Hélas! combien lointaine

cette chanson de richesse! Les madriers se profilaient comme des gibets.

Après les monticules, une route. Elle filait à mi-côte, au-dessus d’un

vallon couleur d’ocre, jusqu’à Roumens.

M. Taffin entra dans la campagne. Des coups sourds résonnaient à ses

oreilles. Il les écoutait attentivement et réglait sur eux le rythme de

sa marche, à la manière des petits soldats.

La route tourna. Un horizon aride et violent se découvrit. Partout des

éperons, des ressauts, un chaos de collines. Pareille à une lave, la

coulée des sillons descendait barrer la plaine.

M. Taffin s’arrêta enfin. Il avait très chaud, car le temps était lourd.

Pas plus de raisons en somme pour aller à Roumens que pour rentrer à

Montaigut.

--Asseyons-nous.

Et il s’assit au bord du chemin, tournant le dos à celui-ci.

Il ne pensait plus à rien ou plutôt, s’il pensait, c’était d’une

certaine manière bizarre et tout à fait étrangère à son mode habituel.

C’est ainsi que remarquant une touffe d’herbe, il s’avisa pour la

première fois qu’elle était fixée par des racines et que tout, ici-bas,

ou presque tout, est enchaîné. Tout aussi, ou presque tout, est isolé.

Ce saule, par exemple, qui haussait là-bas sa tête ébouriffée et faisait

mine de surveiller la plaine ne voyait rien. Vivait-il seulement? S’il

avait une âme, quel supplice que d’être toujours en place, sans rien

soupçonner de l’extérieur que l’isolement donné par la certitude d’être

seul de son espèce. Chaque brin vert, les moindres buissons souffrent

peut-être au même degré que les hommes! Entraîné par sa rêverie

incohérente, M. Taffin commençait de s’attendrir sur toutes ces choses

dédaignées parce qu’on ne les regarde pas, quand des mots fusèrent dans

son cerveau:

«_Heimath, le premier..._»

La phrase oubliée venait de rentrer à l’improviste, tel un maître qui

met la clé dans la serrure sans se soucier du bruit qu’il fait.

Il y a des façons de tourner la clé qui proclament la possession. M.

Taffin frémit. En vain aurait-il voulu chasser l’intruse. Son cœur cessa

de battre. La phrase sardonique, s’acheva:

«_Après lui, l’abbé Duchesne: cela vous est égal... à moi aussi._»

La vie secrète · 第 71 / 95 题