La messe! il l’avait célébrée ce matin, si paisible! mais demain,
l’oserait-il? car la messe résume le sacerdoce; elle est l’attache qui
lie régulièrement le prêtre à la communauté; elle est l’acte suprême qui
contraint Dieu. Comment demain, sans la plus horrible profanation,
approcher du sacrifice, le désespoir au cœur, un doute sur les lèvres?
M. Taffin voulut se défendre contre des mots plus forts que ses propres
sentiments.
--Je ne doute pas, d’ailleurs...
En effet, il ne songeait pas à discuter l’Évangile, ni la divinité du
Christ, ni aucun dogme. Cependant, après avoir si bien confondu son
amour et sa foi, pouvait-il promettre qu’une fois à l’autel et voyant
au-dessus de lui la statue de sainte Letgarde devenue un simulacre vain,
il n’aurait pas la tentation de supposer aussi le tabernacle vide? Et ce
fut une impression de terreur. Il aurait voulu anéantir ce demain que
rien ne pouvait empêcher de venir. Il désira passionnément disparaître
ou bien encore redevenir un homme pareil à tous les hommes. La soutane
lui brûlait le corps. Il blasphémait. N’avoir jamais été prêtre! Ne plus
l’être! Pourquoi même l’était-il devenu? Voilà: on naît dans une ferme,
les parents sont très pauvres, le gosse plaît au curé et l’on songe
qu’il serait facile de ramener un peu d’argent dans la maison. Lui
aussi, le gosse, aurait un logement payé par la commune, il pourrait
être considéré, dîner chez les gens riches... C’est dit: on l’enverra au
séminaire. Que le payement soit fait du meilleur de la vie, que vendre
ainsi l’innocent soit un trafic d’esclave, personne pour le crier:
quelle pitié!
--Ah bien! M’sieu le curé, c’est-y que vous êtes aussi venu prendre le
frais?
Frémissant, M. Taffin se retourna et aperçut Dominique. Il rit
douloureusement:
--Comme tu le dis, je prends le frais. Tu ne travailles pas ce matin?
--Si fait. C’est les vaches à Petiton qu’on doit ferrer. Je suis à leur
rencontre. Et ça va toujours?
--Ça va.
Dominique fit juter sa pipe grâce à une série d’aspirations béates.
--Tout de même, si vous aviez un brûle-gueule, ça irait mieux, pas vrai?
--Je ne crois pas.
--Affaire d’habitude, quoi!
Dominique contempla ensuite les nuages qui, venus de Castres,
s’étalaient sur la plaine et donnaient à celle-ci l’aspect d’une
soupière fumante. Placide, il n’éprouvait plus le désir de parler. Le
contentement d’être à côté d’un autre lui suffisait.
Toujours assis sur l’accotement, M. Taffin retomba dans ses pensées.
--Toi qui as de l’expérience, reprit-il soudain, crois-tu qu’à Toulouse,
ou dans une grande ville, un homme sans métier et sans argent pourrait
se tirer d’affaires?
Dominique haussa les épaules.
--S’en aller sans rien dans les doigts, c’est pas des choses à risquer.
Y a quelqu’un d’ici qui voudrait quitter?
--Oui.
--Un imbécile, alors.
--On ne sait pas.
--C’est tout su.
Il se fit un nouveau silence. Dominique reprit après une courte
réflexion:
--Ça ne profite déjà pas quand on a de l’argent. Tenez, dans les temps,
le fils au vieux Peyrolles avait filé comme cela... Vous ne l’avez pas
connu?
--Mlle Peyrolles a donc un frère? interrompit M. Taffin sans étonnement,
car rien des autres, à ce moment, ne le touchait.
--Sûr! un gars planté, solide, qui avait de l’éducation, enfin le
nécessaire... Faut croire qu’il ne s’entendait pas avec le vieux: tant
et si bien qu’il a filé et puis, bernique! On ne l’a plus revu, il en
est mort...
--Marié?
--Non... peut-être bien... Et puis je m’en f... s’il n’y avait que le
mariage pour vous aider dans la débine!
--Ainsi tu crois que, même en cas de nécessité, un homme aurait tort de
quitter?
--Si c’est la nécessité, rien à dire, naturellement. Une supposition:
qu’on vous chasse de la cure, faudrait bien décaniller!
--C’est précisément ce que je demandais.
--Seulement, nécessité ou pas, partir serait toujours une bêtise.
A son tour M. Taffin haussa les épaules.
--Enfin! reprit Dominique, les voilà qui s’amènent!
Du côté de Roumens, des vaches accouplées avaient paru. La tête basse,
le mufle protégé par un réseau en cordes, elles avançaient d’un pas
rythmé. Petiton marchait devant elles, sans s’occuper d’être suivi. De
temps à autre seulement, il levait l’aiguillon, puis le laissait
retomber sur le joug. Au bruit sec de ce choc, les bêtes se pressaient
d’un imperceptible élan et leur marche reprenait, très lente, grave
comme dans une procession.
A cette vue, M. Taffin eut un rictus amer. Quelle distance entre ses
pauvres scrupules et l’auguste sérénité de ce paysan! N’était-ce pas le
vrai prêtre, celui-là, par qui viennent à chaque été les dons
merveilleux de la terre et le froment pour calmer la vraie faim?
--C’est-y que le sol est donc si frais? fit Dominique surpris de voir le
curé se lever.
--On ne peut pas toujours rester, dit M. Taffin que chassait l’approche
d’une nouvelle présence humaine.
Il repartit. Cette fois, il descendait vers la plaine par un sentier
abrupt, fossé plutôt que chemin. Là, du moins, il avait chance de ne
rencontrer personne; peut-être aussi, à marcher indéfiniment par des
routes solitaires, espérait-il lasser la voix qui l’escortait. Fragilité
du bonheur le plus sûr! Pas n’est besoin d’un livre ou d’une lettre pour
tuer: une phrase avait suffi! Ah! pourquoi Servin l’avait-il prononcée
et de quel droit!... Et si, par hasard, il avait mal lu?...
Brusquement M. Taffin s’arrêta de nouveau.
L’idée--folle!--venait de s’incruster dans son cerveau, l’hypnotisait.
Il la contempla, stupéfait.
C’était possible! Un homme, en hâte, parcourt huit pages, les résume en
dix mots. Dix mots! voilà donc tout ce que M. Taffin connaît, ce pour
quoi il se torture! Or, ceci n’est pas une hypothèse, un traducteur se
trompe. Il peut oublier un «peut-être» ou un «non». Si le génie de la
langue lui est hostile, le contresens arrive spontanément. Rien ne
prévient de sa venue. Il est d’autant plus redoutable qu’il se prête
mieux au mode habituel de penser...
Mais admettons que dans la lecture rien n’ait échappé, que le texte
entier soit net, parfaitement clair, exactement compris: comment dans
une glose si courte--dix mots!--tenir compte des réticences, des
atténuations, des doutes, de tous ces points d’interrogation prudents
qui sont la vraie trame de l’histoire?
Comme un fleuve qui rompt sa digue, un torrent de joie balayait l’âme du
prêtre.
Fou! qui avait oublié la discipline salutaire apprise en écrivant
l’histoire de sainte Letgarde; fou! qui dédaigneux des sources s’était
contenté d’un récit de seconde main! Il fallait reprendre l’original, le
suivre mot par mot, après cela encore vérifier que rien n’était omis.
Cela demanderait du temps, de l’argent... Qu’est-ce que l’argent, le
temps, grand Dieu! si le salut doit suivre.
M. Taffin fit un geste de délire. Il fallait tout cela! et tout cela
était impossible, car la lettre n’était plus! Lui-même en avait piétiné
les morceaux. Et dire qu’aveugle il s’exaspérait alors de ne pouvoir
leur arracher cet air de chose vivante, avertissement suprême de l’aimée
avant le sacrilège!
Il rit ensuite à la manière d’un insensé:
--Heureusement, il n’y a pas de vent!
Et une montée furieuse suivit. Éperdu, il retournait ramasser à genoux
ce que le vent aurait bien voulu lui laisser. Il en était là désormais
que sa destinée tenait à un souffle d’air--comme si les souffles qui
passent devaient se soucier d’une destinée humaine!
A partir de la route, il courut. Il songeait: «Je me rappelle que Jean
était devant la porte: même si le vent avait soufflé, la maison les
aurait protégés.» En même temps, il jouissait de l’atmosphère morte, du
silence épais. Pas un frisson dans la campagne. Au contraire, à
l’approche de Montaigut, on eût dit que le calme se faisait plus lourd
et à mesure un espoir miraculeux le soulevait. Enfin, plus que trente
mètres, plus que vingt... le presbytère qui paraît... Cadette, les
cottes retroussées, un seau vide à la main, est aussi devant la porte,
mais sur le sol _il n’y a rien_, plus rien qu’une flaque d’eau et la
trace du lessivage qui a tout emporté!
La gorge étranglée, M. Taffin tendit le bras vers la terre détrempée:
--Est-ce vous Cadette, qui auriez...
--Évidemment! c’est moi!
--Ainsi, les papiers?...
--Quels papiers?
--Une lettre que j’avais déchirée.
--Craindriez-vous que je n’aille lire dans les ordures?
Alors une frénésie de mâle trompé:
--Il y avait là tout à l’heure des morceaux... de petits morceaux de
papier. Ils y étaient quand je suis parti. Je veux qu’on les retrouve.
Aidez-moi à les chercher, tout de suite!
--Les chercher? où? Puisque je vous dis que j’ai dû jeter au moins dix
seaux avant d’enlever le fumier qui était devant chez vous!
--Dieu de Dieu!
M. Taffin a levé les mains; sa voix tonne. A l’aspect de cet homme à
demi fou, maculé de boue, hurlant son désastre, Cadette a un brusque
recul et s’efface dans le couloir: la porte bat, le verrou grince. M.
Taffin ne trouve plus devant lui qu’une muraille close...
Il recula. Il ne se rendait plus compte de ce qu’il avait dit ou fait.
Il ne se souvenait même plus de ce qu’il était venu chercher. Fermant
les yeux, il enviait la félicité des plantes. Quel châtiment d’avoir une
âme!
Puis ce fut un appétit furieux d’oubli. Il aurait voulu ignorer quel il
était et que d’autres hommes pouvaient passer près de lui. Tout était
donc fini! Quand on perd une femme, un ami, encore reste-t-il une tombe.
Lui n’avait plus rien, pas même un Dieu! Car savait-il si Dieu n’est pas
chimère, la Trinité un rébus de visionnaire, le sacerdoce un mode
barbare de fonctionnarisme traditionnel? Hier, il eût signé de son sang
la réalité de l’aimée tant il avait perçu mille fois sa présence, et
l’aimée n’existait pas! Tout mentait. Le mensonge était dans sa
conscience, dans son chagrin. Le néant lui-même devait mentir!
--Ah! M’sieu le curé, c’est le bon Dieu qui vous envoie!
Livide, M. Taffin ouvrit les yeux. Une forme avait surgi près de lui. La
Blanchotte, ivre d’avoir vu agoniser sa fille, sanglotait à son côté.
--Elle est si mal! voilà maintenant qu’il faut que vous veniez la
confesser.
--Moi?
Il y eut un silence. Un atroce débat déchirait cette âme de prêtre.
--C’est bien, dit-il, j’irai...
Ensuite sa voix s’éteignit, sembla demander pitié:
--Mais pas tout de suite... non vraiment, tout de suite, je ne pourrais
pas!...