--Ah! s’écria-t-il, où en découvrir? Jamais je ne pourrai aller jusqu’à
Revel!
--Si ce n’est que la course qui vous embête, interrompit le Pêcheur,
croyant toujours à une plaisanterie, vous n’avez qu’à toquer au château.
Paraît qu’y s’en trouve un, et un fameux!
--En es-tu sûr?
--Aussi sûr que je parierais que c’est lui qui s’amène.
--Lui!
Cette fois, les forces décuplées par une frénésie de désir, M. Lethois
était parvenu à se mettre debout. La tête virée, l’air égaré, il tourna
les yeux vers le point de la côte de Saint-Julia qui seul était visible
pour le Pêcheur. Celui-ci ne s’était pas trompé. Un homme, à cent
mètres, descendait la route vers Montaigut. Bien qu’il parût comme tout
l’horizon visible enveloppé de brouillard, à cause de cela peut-être, M.
Lethois le reconnaissait sans hésiter. C’était le même qui, le soir du
whist, avait demandé l’adresse de Mlle Peyrolles: même allure, mêmes
vêtements!
Marc en effet rentrait. Parti de grand matin pour ne point rencontrer
encore Mlle Peyrolles, il revenait, réconforté par la marche au grand
air, le cœur résolu et déchiré, ayant désormais autant de hâte à libérer
sa conscience qu’il avait mis auparavant d’ardeur à reculer l’échéance.
--Et tu m’assures qu’il est médecin?
--Quand je vous dis que la châtelaine s’est férue d’un potard!
--Ah! s’il l’était!... je verrai bien!
Titubant, M. Lethois partait.
--Eh bien, quoi! on s’en va comme cela, sans dire bonsoir?
Stupéfait, le Pêcheur avait eu un mouvement de colère. Prudemment, il
sortit la tête du fourré et inspecta l’horizon:
--Pas plus de cogne que dans mon œil; on peut y aller!
Aussitôt il se leva, partit à son tour pour rattraper Lethois:
--Attends, sac à fourmis! on t’en collera un autre jour, des pucerons!
Déjà M. Lethois atteignait le rebord de la route. Quand le Pêcheur le
rejoignit, il venait d’aborder Marc.
* * * * *
Ce fut ensuite une scène rapide, quelque chose de terrible et de très
simple, comme il arrive lorsque le sort décide. Devenu tout à coup
respectueux et grave, ayant peut-être la conscience mystérieuse que le
destin était devant lui, le Pêcheur s’arrêta; il écoutait sans perdre un
mot, sans les comprendre tous...
--Pardon, Monsieur, dit M. Lethois, on me certifie que vous êtes
médecin.
--Je le suis en effet, répond Marc sèchement.
--Alors, permettez-moi... consentiriez-vous à me soigner tout de suite?
Une angoisse brusque du regard accompagne la demande, et cette angoisse
est telle que Marc, après avoir hésité, suspend sa marche et examine
l’étrange personnage qui le hèle.
--Je vous en supplie... une minute suffira, j’espère: d’ailleurs, je
dois être facile à remettre; sans cela, serais-je ainsi sur les routes?
Avant-hier j’étais encore comme tout le monde et puis...
Ici un mouvement de Marc:
--Vous souffrez des yeux, n’est-ce pas?
--Non... comment savez-vous?... j’ai bien eu dans les yeux quelque
chose, mais...
--Pourtant n’avez-vous jamais vu double, ou confondu des couleurs, par
exemple le vert avec le rouge?
--Qui vous a dit?
--Enfin une gêne dans la marche, des douleurs de jambe en coup de fouet,
tout à coup...
La voix de M. Lethois s’étrangle.
--Cela aussi.
--En effet, Monsieur, il convient de vous soigner, si vous ne l’avez
déjà commencé; mais veuillez reconnaître que ce n’est pas ici l’endroit.
--C’est donc grave?
--Grave!... assez pour qu’il n’y ait pas de temps à perdre.
--Au moins, peut-on guérir?
Les demandes vont en s’éteignant. A chaque mot qui tombe de la bouche de
Marc, il semble qu’un peu plus de cendre blêmisse le visage blême de M.
Lethois.
Sans qu’il puisse deviner le drame auquel il donne un dénouement, Marc
est étreint par une vague pitié:
--Il y a toujours quelque chose à tenter, dit-il évasivement.
--Ah! monsieur, vous avez l’air de ne pas croire que je suis un homme!
et pourtant j’ai besoin de la vérité, il me la faut!
--Songez, fait encore Marc en éludant la réponse, songez que je ne puis
ici vous examiner comme il serait nécessaire, encore moins donner un
avis ferme. Je demeure chez Mlle Peyrolles: revenez me trouver... plus
tard... cet après-midi par exemple... oui cet après-midi. Moi-même,
j’aurai l’esprit plus libre...
--Mais enfin, mes yeux?... Je veux savoir... dites!... mes yeux?...
Garderai-je mes yeux?
--Ah!... vos yeux!...
Un geste de découragement avoue le désastre.
Alors, les épaules écrasées, les cheveux se hérissant d’horreur, la
bouche tordue, devenu la forme humaine de l’épouvante, M. Lethois
commence à reculer:
--Merci, monsieur, cela me suffit...
Puis, tandis que Marc repart sans retourner la tête, une voix dit:
--Nom de D... v’là qu’y se fauche!
Et se jetant vers Lethois, le Pêcheur le reçoit dans ses bras...