--Personne?
--Non, monsieur.
A la vue de Jean installé sur le seuil comme pour guetter son arrivée,
Jude avait eu un battement de cœur.
--Alors qu’est-ce que tu attends?
--Monsieur avait dit qu’il irait ce matin à Revel.
--Inutile, je ne pars plus. A propos, n’aurais-tu pas aperçu M. Lethois?
--M. Lethois?
--Oui, on le cherche... le docteur Pontillac, tout le monde...
Un bruit de voix confus interrompit la phrase. Là-bas sur la route
qu’ils ne pouvaient apercevoir, des cris d’appel s’élevaient.
--Qu’est-ce?
--Des gamins, sans doute...
Le bruit s’éteignit.
--De toute manière, reprit Jude, reste là jusqu’à midi.
--C’est du monde qui doit venir?
Jude ne répondit pas à la question.
--Je vais travailler: si l’on me demande, tu me trouveras là-haut, dans
ma chambre.
Et il monta.
* * * * *
Non, il n’attendait plus personne, ni message de Clerc, ni des nouvelles
de l’usine: une rafale venait de substituer aux angoisses d’avenir
l’énigme du présent. Plus d’inquiétudes ni de suppositions vaines: rien
qu’un intense besoin de recueillement pour discuter avec lui-même
l’aventure qui le ramenait ainsi l’âme changée.
Ayant traîné un fauteuil près de la fenêtre, Jude ouvrit celle-ci et se
laissa tomber sur le siège. Ensuite le regard flottant, les yeux occupés
par la seule perspective du vaste ciel où moutonnaient des nuées grises,
il réfléchit.
Depuis qu’il avait quitté Thérèse, c’était la première minute où il
pouvait se ressaisir. Tant qu’il avait été près d’elle, dans le jardin,
il ne s’était pas aperçu qu’il y eût rien de changé en lui. Au départ
aussi, lorsque maître de la main de Thérèse, il l’avait serrée dans les
siennes, les mots qui lui étaient montés aux lèvres n’avaient rien eu
d’extraordinaire... Mais, dès que Pontillac avait parlé, et encore
tandis qu’il rentrait en hâte vers ce logis, comme il avait compris le
mensonge d’une telle tranquillité! En ce moment même et sans ce
mensonge, d’où lui seraient venues cette ardeur de vivre et cette fièvre
qu’en d’autres temps il eût jugées l’apanage exclusif de la vingtième
année?
Il ne put se tenir d’un peu d’agacement:
--Un élan de jeunesse vraiment tardif!
Puis il haussa les épaules:
--Ce n’est pourtant qu’une femme pareille aux autres!
Pareille aux autres... était-ce bien sûr? Et malgré lui, il s’efforça de
la revoir.
Par une suggestion puérile, quand Pontillac lui avait parlé de Thérèse
Wimereux pour la première fois, il avait imaginé une vieille fille
d’abord pédant, devenue tour à tour bas bleu au contact d’un monde
académique et revêche par suite de l’isolement. Quelle surprise en la
voyant paraître, si différente du modèle attendu! Quelque chose
cependant l’étonnait plus encore: c’est qu’en la voyant telle, il
n’aurait pu admettre qu’elle fût autre. Sa voix tout de suite lui avait
donné l’impression d’une musique familière; son regard, la sécurité d’un
regard déjà connu. Il avait aussi oublié le nom qu’elle portait, et
encore que lui-même comptait s’occuper de Lethois. Avant même qu’elle
eût parlé, il avait compris qu’il était venu pour elle et devait lui
appartenir!
--Si seulement elle était jolie!
Analysant l’image retrouvée, Jude tenta de se débattre contre le
prestige. Une chaleur courut dans ses veines. Il sourit.
Jolie? non. Elle était mieux. Sait-on d’ailleurs pourquoi une femme est
désirable? Parce que celle-ci n’avait aucune coquetterie, parce que tout
dans son maintien affirmait le dédain de plaire, peut-être l’avait-elle
attiré plus sûrement que tant d’autres dont les grâces ne cherchent qu’à
s’offrir. Et continuant de l’imaginer, il découvrit son visage comme il
avait admiré sa main.
L’ovale de son front, le ton cendré des cheveux, la courbe des lèvres
restées graves encore que souriantes, tout en elle suggérait l’idée
d’une beauté moins régulière que vivante. Certaines, à son côté,
auraient lutté d’éclat; auprès d’aucune, Jude n’avait à ce degré perçu
la vie. Il se rappelait aussi l’incroyable mobilité des traits, cette
passion qui semblait la secouer toute dès qu’elle parlait, et il ne la
découvrait pas seulement vivante dans son attitude mais encore dans sa
pensée; il n’était pas jusqu’à cette façon de forcer audacieusement les
secrets d’autrui en livrant le sien, qui ne la rendît délicieuse.
--Délicieuse, certes: mais raisonnable!...
Poussé par un goût de revanche contre cet envahissement de lui-même,
Jude sourit de nouveau.
Quoi! parce qu’il parlait des ouvriers sans illusion, elle le trouvait
injuste? Parce qu’il avait avoué sa crainte d’être dupe, elle l’accusait
de déserter son œuvre? Passe encore d’admirer Tolstoï: qui accepterait
d’appliquer la non résistance aux conflits de la vie réelle?
Il résuma:
--Elle a lu trop de livres...
Lui du moins, s’il en lisait encore, n’y croyait plus. Passé, Dieu
merci, ce temps où le cliquetis d’une utopie bien dite lui grisait le
cerveau. Assez d’idéal! Le monde est œuvre de réaliste.
L’image de Thérèse, un instant voilée par une pénombre, reparut devant
Jude.
Pourtant d’où venait qu’en écoutant les folies qu’elle avait dites, il
avait eu aussi l’émoi de la vérité proche? Évidemment, donner aux
ouvriers quelques avantages, leur céder une part minime de son gain,
garantir leur vieillesse contre la misère, c’était bien: quelle distance
néanmoins entre ces concessions de charité dosée et la vraie
collaboration! Il ne sert de rien d’augmenter un salaire si celui qui
touche peut accuser la règle de fantaisie et demeure étranger aux
décisions qui la fixent. De même est-ce bien assurer la justice que
d’affirmer son bon plaisir comme raison suprême?
Retour inattendu: voici qu’après avoir été si parfaitement assuré de ses
droits, Jude y apercevait quelque chose d’incertain et de sommaire. Il
se demandait: «N’ai-je pas eu tort de leur imposer cette Pastre _parce
que cela me plaît_?» Était-il évident aussi que la participation aux
bénéfices fût une garantie stricte de la part de chacun? Puisque l’idée
de partager les pertes était absurde, c’était donc que le partage du
gain tire sa force de principes étrangers à la stricte justice...
Ainsi, progressivement, le prêche de Thérèse redevenu pressant
accaparait son esprit, comme Thérèse elle-même avait accaparé son cœur.
L’enveloppement se poursuivait, irrésistible. En même temps une joie
sourde gagnait Jude. Il était emporté vers des mondes nouveaux. Il
jugeait misérables ses craintes, il avait oublié Clerc... Brutalement,
la réalité le rappela sur terre. On frappait à la porte.
--Monsieur, on vous demande!
Qui pouvait venir, sinon quelqu’un de l’usine?
Dans un éclair, Jude entrevit l’atelier en révolte, les machines
arrêtées. Il dut se raidir.
--C’est bon, j’y vais.
Cette fois, les théories venaient de partir pour rejoindre les rêves.
L’image même de Thérèse s’effaça. Il descendit, le cœur figé, escomptant
d’avance une catastrophe, résolu à rester plus fort qu’elle.
Au pied de l’escalier, ce n’était que M. Taffin qui attendait, des
papiers à la main!...
--Quoi! vous encore!...
Sans remarquer la rudesse de l’accueil, le prêtre eut un geste
d’ivresse:
--Je l’ai! fit-il d’une voix sourde. Mais d’abord, conduisez-moi. Ici on
nous écoute.
En même temps, il désignait Jean dont la silhouette se détachait à
l’entrée.
--Soit! entrez ici, et faites vite: je suis pressé.
C’était le salon. M. Taffin passa le premier. Était-ce la peur ou la
joie, il paraissait en proie à une sorte de délire. Sans regarder autour
de lui, sans même jeter un coup d’œil au jardin qui souriait derrière
les vitres, il répéta:
--Je l’ai!
--Ah! s’écria Jude qui avait oublié déjà les confidences du prêtre, si
vous parlez par énigme, nous n’en sortirons pas!
--Ma lettre! La lettre d’Allemagne! Dire que je désespérais et qu’elle
est là!
Jude partit d’un rire sardonique:
--Le beau miracle qu’a fait la poste!
Transfiguré par la joie, le prêtre s’était redressé.
--Oh! ne riez pas! s’écria-t-il. Dieu n’a pas cessé d’enfanter des
merveilles. Si les aveugles ne les reconnaissent pas, c’est qu’ils ne
peuvent plus voir. Cela n’empêche pas le surnaturel de baigner notre
vie! Tenez, si je vous interrogeais seulement sur votre matinée, je suis
sûr que, pressé de questions, vous reconnaîtriez qu’une volonté
souveraine, plus forte que vos courtes volontés, vous a mené où vous ne
vouliez pas! Le voilà, le miracle! C’est l’action divine, presciente de
l’avenir, toujours au guet, qui à l’heure où nous avons du chagrin nous
console, ou qui encore, en plein danger, nous met par des voies
imprévues le secours à portée!
Interdit, Jude examina M. Taffin pour s’assurer qu’une telle
clairvoyance n’était pas le résultat d’un espionnage:
--On vous a dit ce que j’ai fait ce matin?
Mais M. Taffin n’entendit pas: s’il éprouvait un besoin violent de
parler de son bonheur, le reste du monde lui échappait.
--Je vous répète que Dieu est bon! Six jours d’attente vaine! Ce matin
encore, je m’étais dit: «C’est fini, jamais Heimath n’écrira!» Et puis,
au sortir de la messe, je rentre au presbytère, j’ouvre la porte... que
vois-je? cette enveloppe à terre qui m’attend. Elle est venue le jour
même où vous êtes là pour la traduire!... Elle est venue comment? qui
l’a portée? je ne sais. Le facteur n’est pas passé. Serait-ce quelqu’un
de Revel? Personne à Revel ne soupçonne mon attente. Cadette que j’ai
interrogée ne s’est aperçue de rien...
Jude interrompit encore:
--Bref, un message du ciel.
--Vous raillez encore! Prenez garde: si tant de fois on se heurte à
l’inexplicable, c’est que Dieu n’a pas besoin d’anges pour accomplir ses
voies. Pour moi, c’est une lettre qui lui sert: pour vous, c’est autre
chose, moi peut-être, ou quelqu’un qui va venir!
En même temps, il tirait les feuillets de l’enveloppe: huit pages
menues, couvertes de cette écriture allemande où lettres et mots
semblent s’unir pour donner à la pensée un visage neutre. Jude allait
tendre la main pour les prendre: un bruit de voix l’immobilisa.
--Il faut que je le voie!
--Mais puisqu’il est occupé!
--Ça m’est égal!
Jude jeta, blêmissant:
--Est-ce toi, Clerc?
La porte s’ouvrit.
A la vue de Clerc, Jude recula comme frappé de la foudre, et se tournant
vers le prêtre:
--Décidément, Monsieur l’abbé, vous étiez prophète: j’ai eu tort de
railler!
--Je viens, dit Clerc d’une voix frémissante, pour que vous sachiez...
--Pas ici! Au jardin!... Suis-moi.