--Alors, tu rigoleras toujours, mais ne rigole pas qui veut!
Sans qu’il s’en aperçût, et bien qu’il eût horreur de la trivialité, il
mettait son verbe au diapason de son étrange compagnon.
--Tenez! M. Lethois, dit vivement le Pêcheur, vous qui avez de la
braise, de l’instruction, enfin tout ce qui est nécessaire...
--Eh! je n’ai rien de ce que je cherche! riposta rudement celui-ci.
Têtu, le Pêcheur sourit:
--Si ce n’est que cela qui vous embête, je sais _où on en trouve_.
Il cligna des yeux:
--Ah! si vous n’étiez pas un bon bougre au fond, à preuve que vous avez
rembarré le sergot tout à l’heure, plus souvent que j’aurais cassé la
noix! Enfin, tant pis! Donc, si ce n’est que des fourmis qui vous
manquent, j’en connais, des nids et des nids!...
Un rire découvrit ses dents aiguës.
--Hein! ça vous la coupe, que j’aie deviné? C’est qu’on a aussi sa
petite surveillance, quasiment les juges! Des fourmis! pas plus loin
qu’à une portée de fusil, j’en ai encore vu ce matin... un nid! autant
dire une meule!
--Près du chêne Bouglard? interrompit brusquement M. Lethois, sans même
songer cette fois à s’irriter de la curiosité du Pêcheur.
--Juste! vous connaissez déjà?... Aussi à gauche, derrière le mur, dans
la propriété,--car moi, je ne fais pas comme vous, je me promène dans la
propriété,--à gauche, pas loin de l’orme...
--Parbleu! je me disais bien qu’il devait être là! Des _lasius niger_?
--Ça, vous m’en demandez trop!
--Peut-on y aller maintenant?
--Sans vous faire tort, vaudrait mieux attendre que le cogne soit
disparu.
--Le cogne?... Attends.
M. Lethois tenta de se redresser; mais la douleur l’arrêta. Il retomba,
découragé.
--J’oubliais... non... merci.
Et le silence recommença.
M. Lethois songeait à l’atroce aventure où il se débattait: le Pêcheur
était déçu d’avoir épuisé ses consolations sans calmer ce chagrin. Le
bruit de leurs deux respirations s’entrecroisait dans le grand calme du
matin: celle du Pêcheur était puissante et espacée comme des coups de
soufflet; celle de Lethois, menue et saccadée comme un tictac de
pendule. Au-dessus de la haie, le ciel s’arrondissait en forme de voûte.
L’odeur des feuilles, le frisselis d’ailes quand un moineau passait,
tous ces riens, dont se compose la vie de l’air, donnaient à l’heure un
charme paisible.
--Comment va-t-elle, ce matin? reprit soudain le Pêcheur, si bas qu’on
l’entendit à peine.
--Qui?
--Celle qui est chez vous.
--Je ne sais pas.
Le Pêcheur soupira et fit une moue gourmande comme s’il croquait un
bonbon.
--Je crois que je l’aime, murmura-t-il sourdement.
--Elle a fait là une jolie conquête!
--Ça ne se commande pas.
--Rien ne se commande ici-bas, dit M. Lethois.
Mélancolique, le Pêcheur confirma:
--Rien...
Lethois poursuivit, rêveur:
--On ne sait pas non plus pourquoi les choses arrivent. On ne demande
pas à naître et on naît. On voudrait ne pas mourir et on meurt. La vie
est une suite d’accidents grotesques.
Les dents blanches du Pêcheur attirèrent son regard.
--Ainsi, par exemple, pourquoi est-ce toi qui es fort et vigoureux? Tu
ne sers à rien. Si j’avais été à ta place...
--A ma place, répliqua le Pêcheur que cette philosophie rendait grave,
peut-être bien que vous n’auriez pas bu.
--Évidemment.
--Alors, plus besoin de caboulots ni de bouteilles. Autant se mettre
calotin! et les calotins, c’est de la racaille...
--Possible, mais j’aurais fait de grandes choses!
--Non, M. Lethois.
--Pourquoi?
--Rapport à la rousse.
--Te figures-tu que j’aurais volé?
Le Pêcheur haussa les épaules:
--Quand on a le feu aux entrailles et la machine vide, les principes,
autant dire de la graine de pissenlit. On souffle: il n’y a plus rien.
--Il y a beau temps que j’ai soufflé sur les principes! repartit M.
Lethois avec un rire sec. Il y a aussi des heures où je voudrais faire
sauter l’univers avec de la dynamite, tant je le trouve bête et mal
construit. On me croit un bourgeois. Je suis un anarchiste.
--Vous m’étonnez, dit le Pêcheur. Moi, au contraire, je trouve utile
qu’il y ait des gendarmes. Si j’étais Fallières, j’en augmenterais le
nombre: car, enfin, si je n’ai pas de poignon, je profile du moins comme
tout le monde des bois, du fossé, de la route... Qu’est-ce que je
deviendrai quand tout le monde aura le droit de pêcher ou de braconner?
Faut aussi être juste: l’hiver, qui me loge à la prison? C’est pas moi,
bien sûr, qui va payer la nourriture! Un chambardement dont je n’ai rien
à tirer, zut!
--Tu es conservateur?
--Je tiens à ce qui est. Ce n’est pas la même chose.
--Si.
--Non.
M. Lethois que ces propos lassaient, résuma dans une formule son mépris
universel:
--La vie me dégoûte.
--Bon Dieu de bon sort, vous n’y connaissez rien!
Les yeux du Pêcheur s’étaient allumés comme une braise:
--Rien de pareil encore à l’agrément de se sentir bon pied, bon œil et
de traîner sa godaille! Être feignant, humer le bon air la nuit, de jour
se faire calciner l’échine, rencontrer une garce de temps à autre, par
ci par là piquer une cuite, et puis s’en aller à sa fantaisie sans
demander permission, un rêve! Oh! je comprends, c’est pas reluisant pour
un type à redingote: il vous faut aussi des élégies lacrymatoires, des
larbins, que sais-je!... Tout de même, la vie est un fameux gâteau
puisque chacun, dès qu’il y a mordu, veut s’en empiffrer jusqu’au
gosier. Moi, voyez-vous, je me f... d’être pauvre, de la rousse et du
tonnerre de Dieu, du moment qu’il reste encore du lapin et de la
cerise... Mais regardez-moi donc ça! rien que ce buisson! Est-ce assez
beau et commode? Et le soleil! Paraît que des gens ne le voient que tous
les six mois: pauvres bougres, je ne changerais pas avec eux, sûr comme
je suis là!
--Tais-toi, cria M. Lethois, ne parle pas de ce que tu vois.
--Parbleu, j’en sais pourtant là-dessus autant que vous! C’est-y que
vous verriez par hasard deux clochers, là où les gueux n’en trouvent
qu’un?
Instinctivement, le Pêcheur avait désigné du doigt la flèche de
Montaigut; instinctivement aussi, le regard de M. Lethois avait suivi la
direction. M. Lethois eut une sorte de gémissement:
--En effet, j’en vois bien deux.
--Alors, c’est que vous êtes fou. Il n’y a que le médecin pour soigner
ces choses-là.
--Un médecin!
Subitement, M. Lethois venait de se dresser. Le Pêcheur avait raison.
C’était un médecin qu’il fallait trouver, tout de suite. Il devait
exister une drogue, une poudre, n’importe quoi pour détruire de pareils
cauchemars!
--Un médecin! Tu dis vrai!
--Ça serait-il pour de bon que vous croyez dérailler? gouailla le
Pêcheur interloqué.