III

Des gens qui appellent, une voix qui hèle:

--Lethois! Pontillac!...

Puis de nouveau l’espace vide, des fossés, des champs...

Haletant, M. Lethois continua de courir.

Impression déconcertante, à chaque pas il appréhendait d’enfoncer dans

un sol mou et, à la rencontre de ce sol, chaque fois aussi il butait

comme s’il se fût heurté contre une marche. N’importe! il allait, fuyant

les hommes, le village, sa maison; il allait, pareil à une locomotive

culbutée hors des rails et que la pesanteur entraîne, tandis que les

roues tournent à vide, emballées et grinçantes. Cependant, à mesure, son

corps devenait quelque chose de rigide et de lourd qu’il parvenait moins

à mouvoir. Ainsi, dans les cauchemars, on se sent incapable de bouger,

bien que poursuivi par des assassins...

Mais voici que sur la route une voiture encore paraissait, la voix de

Pontillac appelait:

--Lethois! où êtes-vous? Lethois!...

Ce n’est donc pas assez d’être traqué chez soi par une étrangère:

faudra-t-il l’être au dehors? Et M. Lethois reprend son élan, coupe à

travers les maïs...

Être seul!... Il ne faut pas qu’on lui parle, il ne veut pas non plus

penser, savoir d’où il vient, où il va: il voudrait s’évader hors du

monde, n’être plus lui...

Soudain, l’arrêt... Il semble qu’un ressort vient de casser dans l’être.

M. Lethois verrait une automobile se diriger sur lui qu’il n’arriverait

pas à se détourner. Ses jambes flageolent. Les objets dansent. On dirait

que la mort vient. Désormais, M. Lethois n’avancera plus: immobile en

plein champ, il est devenu statue ou plutôt le frère de ces tristes

saules tordus et noirs qui, alentour, jalonnent les clôtures...

C’était dans un grand chaume, juste au sommet de la côte qui va vers

Saint-Julia. Un peu plus bas, on apercevait la flèche rouge de

Montaigut, quelques toits, puis la plaine et la Montagne noire tendue au

delà comme un rideau.

Derrière M. Lethois, presque contre son dos, une haie d’aubépine

dressait sa muraille verte.

Effaré, M. Lethois réfléchit, se rappela sa nuit et poussa un cri sourd:

--Si je ne meurs pas, je deviens fou...

Fou! Il se revit la veille au soir, tranquille, les idées nettes, en

train d’écrire d’une main alerte cette phrase: «_Un lasius niger suivant

le tracé rouge..._» quand soudain se penchant vers son carnet il n’avait

plus aperçu de tracé rouge!

Fou! il fallait qu’il le fût devenu à cet instant, puisque sachant

pertinemment avoir marqué sur son dessin deux traits seulement, l’un

rouge et l’autre vert, il en avait découvert quatre, parfaitement

distincts et tous les quatre verts!

Alors, terrassé, M. Lethois s’était levé et, la lampe à la main, avait

approché de la glace.

--Voyons! je n’ai pourtant pas la figure d’un aliéné!

Avidement ensuite, il avait cherché son image. Comme son bras tremblait,

imprimant des secousses à la lampe, cette image tremblait aussi et

restait floue.

D’abord, il n’avait aperçu rien d’extraordinaire. Les yeux qu’il avait

vus étaient bien des yeux qu’il connaissait, des yeux de myope

proéminents et ternes, à peine rendus brillants par la terreur du

moment. Mais voici que peu à peu, à mesure qu’il s’efforçait de les

mieux analyser, M. Lethois avait remarqué entre eux une vague

dissymétrie. L’écart, au début insaisissable, allait en grandissant. En

même temps, M. Lethois éprouvait une difficulté singulière à prolonger

son examen. Tout à coup, l’homme qu’il observait avait cessé de regarder

droit, il louchait, ensuite ses yeux eux-mêmes se dédoublaient... Vision

de cauchemar... Ivre d’horreur, M. Lethois avait soufflé la lampe.

Une furie avait suivi. A demi inconscient, M. Lethois fermait la

croisée, arrachait ses vêtements, se blottissait au fond du lit, puis,

claquant des dents, la raison en dérive, attendait le jour...

Que lui apporterait celui-là? Serait-ce enfin le retour à la vie

commune, ou encore une course à travers un monde peuplé de fantômes?

Des prières, toute la nuit, étaient montées à ses lèvres. O lumière!

joie divine dont lui seul était capable d’apprécier le bienfait! Pouvoir

se baigner à nouveau dans l’air où tout se voit, où chaque image est

claire, chaque forme immuable! Tant d’années il avait méconnu ce miracle

qu’est une lueur dans le ciel: on se lève, on agit, on va dormir sans

même songer qu’il a fait jour et que le jour parti pourrait ne jamais

revenir... Si, las d’être à son poste, le soleil venait à déserter?

Mais l’aube était revenue. Déjà des coqs chantaient. M. Lethois ne

bougeait pas. Il aurait voulu rester toujours inerte. Il ne se serait

jamais levé si la sonnerie de la messe ne lui avait rappelé la lettre de

M. Taffin, oubliée dans sa poche, et qu’il _fallait_ remettre.

Enfin il s’était décidé à tourner la tête vers la croisée, en avait

regardé les barreaux qui grillageaient l’horizon gris.

Soudain, comme les traits du carnet, comme les yeux dans la glace, le

grillage s’était doublé: le prestige recommençait!

Ensuite, un trou de mémoire...

En ce moment même où il s’efforçait de reconstituer le drame, M. Lethois

ne se heurtait plus qu’à la nuit noire.

Il s’était habillé; il avait dû s’échapper de la maison ensorcelée; il

se rappelait aussi avoir jeté une lettre sous la porte du presbytère.

Après, il avait entendu un homme appeler: enfin, il se retrouvait là,

divaguant, se demandant s’il allait devenir fou ou bien si la mort était

là!...

La mort!... Une sueur froide perla sur ses tempes. Jamais, jusqu’à ce

moment, il ne l’avait admise pour lui. Elle était, à ses yeux, un

phénomène naturel réservé au voisin. Il lui était arrivé souvent de

dire: «Un tel est mort: c’est bien heureux pour lui» ou bien encore «Il

est mort: quel débarras!» Mais qu’une heure sonnât où lui-même passerait

par les affres de l’agonie, c’était là une chose qu’il écartait

systématiquement: semblablement on se refuse à imaginer certaines

tortures ou des accidents, parce qu’il ne sert à rien d’y penser et

qu’au surplus rien n’est moins sûr.

Or, depuis qu’une force l’avait arrêté en pleine course, même depuis

l’instant où il réfléchissait ainsi, une menace planait sur lui dont il

n’aurait pu dire le nom ni définir la nature. Ce n’était plus seulement

sa pensée qui défaillait: c’était la vie qui semblait s’effacer. Il

ressentait un vertige, une inexprimable angoisse de départ, quelque

chose enfin d’atroce comme si l’univers allait disparaître et l’air

manquer à ses poumons. Allait-il succomber là, tout seul? Il devait y

avoir quelque part un être, un Dieu, pour arrêter l’agression

abominable! Il n’était pas possible que la vie,--ce bonheur que

représente la vie, fût-on aveugle, aliéné ou paralytique!--lui fût

enlevée sans que rien s’y opposât. Ah! réveiller la terre! Comment

personne n’accourait-il à son secours? Il aurait voulu ameuter

Montaigut, lancer des pierres aux vitres des maisons lointaines. Un

appel s’étrangla dans sa gorge:

--A l’aide! Holà! Quelqu’un!

Il eut ensuite un hurlement de bête:

--Par ici! au secours!

Un cri répondit. En même temps, débouchant de la haie, un gendarme

parut.

--Tenez-le bien! Qu’il n’échappe pas!

--Quoi? Que voulez-vous dire? s’écria M. Lethois que cette présence

humaine remettait de sa peur.

--Je vous demande si vous l’avez vu.

--Qui?

--Le Pêcheur, sacredieu!

--Ah! bien, si vous croyez que je pensais à lui!

--Alors pourquoi ce boucan?

--Parce que ça me plaît.

--Tonnerre! Je parie que vous l’aidiez à f... le camp!

--Tonnerre! n’est-on plus libre de gueuler dans son champ?

--Excusez! si vous êtes le propriétaire, fallait le dire. Vous n’aviez

donc pas reconnu l’uniforme?

--Je n’ai pas le don de voir à travers une haie, répliqua M. Lethois

exaspéré.

--Une autre fois, on agitera son képi.

--C’est cela: allez-vous-en!

--Mais le Pêcheur?...

--Il n’est pas là.

--Il y était.

--Non.

Comme des coups de fouet, cette contradiction achevait de ranimer M.

Lethois. Ahuri, le gendarme bougonna entre ses dents:

--Cochon! il m’a encore filé entre les doigts.

--Qu’est-ce qu’il a encore fait, pour qu’on veuille le pincer?

--Toujours le même coup! Dimanche, le maire de Nogaret le paye pour

repeupler la mare; l’animal y consent et tranquille, chaque matin, va

jeter des carpes que pieusement il retirait la nuit.

--Ce n’est pas un vol du moment qu’il restituait à mesure! En tous cas,

il est très loin, en bas du village, quelque part enfin, mais pas ici

puisqu’on vous y voit.

Le gendarme étouffa un juron:

--Suffit! chacun en son temps: on retrouvera tout son monde.

--En effet... bonsoir...

Et une joie intime secoua M. Lethois au spectacle de l’homme furieux qui

reprenait sa course vaine. Il lui semblait qu’à narguer ainsi la loi

humaine, il devenait supérieur à toutes les autres lois, y compris cette

loi de mort qui l’épouvantait. Déjà même, il avait l’impression que son

corps allait redevenir normal, ses poumons étaient plus libres, il

renaissait. Soudain un contact léger, pareil à un glissement de reptile,

frôla ses deux mollets. Il voulut reculer, mais ses jambes n’obéirent

pas. Quelque chose ensuite se déroula qui fut abominable. Durant

l’intervalle d’un éclair, M. Lethois eut conscience d’être suspendu

au-dessus du vide, puis d’y plonger. Il était aspiré par le gouffre,

croyait en même temps tournoyer. Enfin un choc terrible: ayant perdu

l’équilibre, M. Lethois venait de tomber par terre.

--Ça, c’est gentil, dit une voix gouailleuse. Je n’osais pas vous

inviter à prendre un siège: mais, vrai! c’est plus commode pour la

conversation.

Rouvrant les yeux, M. Lethois aperçut une tête émergeant du fossé et

poussa un cri de stupeur:

--Le Pêcheur!

--Gueulez pas, dit vivement celui-ci, c’est mauvais pour les

rhumatismes, et ça fait revenir les gendarmes!

--Qu’ils reviennent! S’ils t’avaient pincé, je n’en serais pas à ne

savoir comment me relever!

--Ah dites donc, soyez sérieux! c’est pas le moment de conter des

blagues.

Déjà, par prudence, le Pêcheur était rentré dans le fourré, mais absorbé

par le souci de trouver une meilleure position, M. Lethois venait de

rouler sur lui-même pour s’étendre sur le ventre. Sa tête ainsi se

rapprocha de celle du Pêcheur, presque à la toucher. Et une accalmie

survint.

Loin d’en vouloir au chemineau de l’avoir fait tomber, M. Lethois

comprenait que sa chute avait été un heureux accident. La terre sur

laquelle il était couché lui donnait de la fraîcheur. La haie l’isolait

de tous les regards. Le voisinage même du braconnier était une sécurité

en cas d’alerte. Oubliant sa colère, il se tourna vers lui et reprenant

le dernier mot qui seul l’avait frappé:

--Des blagues! murmura-t-il, il n’y a que cela dans l’univers!

--Erreur! riposta le Pêcheur, enchanté de reprendre le fil, quand ce ne

serait que de pouvoir tournebouler à sa fantaisie sur cette sacrée

cambuse de terre, la godille vaudrait le voyage!

Il acheva, secoué par un accès de gaieté:

--Cré bon sort! on voit bien qu’ils ne vous ont jamais collé à l’ombre!

Écrasé par le dégoût du présent, l’âme uniquement occupée de son mal, M.

Lethois soupira:

--L’ombre... je connais cela...

--Pas possible! Alors ce devait être dans les temps.

--Non, tu ne comprends pas.

--Aussi, je me disais...

--Ne dis rien!

Et le Pêcheur se tut.

Soutenant son menton des deux mains, M. Lethois fixait le sol sans le

regarder. Des images bizarres roulaient maintenant dans sa cervelle. Il

s’imaginait avoir quitté sa maison depuis très longtemps. Après avoir

couru pendant des jours, il avait dû s’arrêter pour laisser passer la

fatigue. L’endroit était inconnu, inconnu le vagabond étendu près de

lui. Tout à l’heure, il faudrait repartir, mais le but du voyage aussi

lui était inconnu, et c’était cela sans doute qui lui donnait si

violemment l’impression de n’avoir pas avancé...

Le Pêcheur, de son côté, profitait de ce loisir pour étudier de près le

visage d’un homme «heureux». Quelle surprise! Ce veinard qui jamais

n’avait eu de callots sous les doigts, libre de manger du beefsteack et

de promener en sécurité sa pelure du dimanche, semblait rongé de

chagrin. Tant de tracas se lisaient sur ses traits convulsés qu’on en

avait le cœur remué. Incapable de retenir plus longtemps l’expression de

sa pitié:

--Ça ne va donc pas, ce matin? reprit-il enfin très doucement.

M. Lethois se contenta de hausser les épaules. Cherchant d’instinct une

consolation à sa portée, le Pêcheur poursuivit:

--Vous faites donc pas de mauvais sang! Moi, par exemple, j’ai beau

savoir que la rousse se carapatte à mon endroit, je continue de rigoler:

je rigolerai jusqu’à plus soif.

La vie secrète · 第 64 / 95 题