Des gens qui appellent, une voix qui hèle:
--Lethois! Pontillac!...
Puis de nouveau l’espace vide, des fossés, des champs...
Haletant, M. Lethois continua de courir.
Impression déconcertante, à chaque pas il appréhendait d’enfoncer dans
un sol mou et, à la rencontre de ce sol, chaque fois aussi il butait
comme s’il se fût heurté contre une marche. N’importe! il allait, fuyant
les hommes, le village, sa maison; il allait, pareil à une locomotive
culbutée hors des rails et que la pesanteur entraîne, tandis que les
roues tournent à vide, emballées et grinçantes. Cependant, à mesure, son
corps devenait quelque chose de rigide et de lourd qu’il parvenait moins
à mouvoir. Ainsi, dans les cauchemars, on se sent incapable de bouger,
bien que poursuivi par des assassins...
Mais voici que sur la route une voiture encore paraissait, la voix de
Pontillac appelait:
--Lethois! où êtes-vous? Lethois!...
Ce n’est donc pas assez d’être traqué chez soi par une étrangère:
faudra-t-il l’être au dehors? Et M. Lethois reprend son élan, coupe à
travers les maïs...
Être seul!... Il ne faut pas qu’on lui parle, il ne veut pas non plus
penser, savoir d’où il vient, où il va: il voudrait s’évader hors du
monde, n’être plus lui...
Soudain, l’arrêt... Il semble qu’un ressort vient de casser dans l’être.
M. Lethois verrait une automobile se diriger sur lui qu’il n’arriverait
pas à se détourner. Ses jambes flageolent. Les objets dansent. On dirait
que la mort vient. Désormais, M. Lethois n’avancera plus: immobile en
plein champ, il est devenu statue ou plutôt le frère de ces tristes
saules tordus et noirs qui, alentour, jalonnent les clôtures...
C’était dans un grand chaume, juste au sommet de la côte qui va vers
Saint-Julia. Un peu plus bas, on apercevait la flèche rouge de
Montaigut, quelques toits, puis la plaine et la Montagne noire tendue au
delà comme un rideau.
Derrière M. Lethois, presque contre son dos, une haie d’aubépine
dressait sa muraille verte.
Effaré, M. Lethois réfléchit, se rappela sa nuit et poussa un cri sourd:
--Si je ne meurs pas, je deviens fou...
Fou! Il se revit la veille au soir, tranquille, les idées nettes, en
train d’écrire d’une main alerte cette phrase: «_Un lasius niger suivant
le tracé rouge..._» quand soudain se penchant vers son carnet il n’avait
plus aperçu de tracé rouge!
Fou! il fallait qu’il le fût devenu à cet instant, puisque sachant
pertinemment avoir marqué sur son dessin deux traits seulement, l’un
rouge et l’autre vert, il en avait découvert quatre, parfaitement
distincts et tous les quatre verts!
Alors, terrassé, M. Lethois s’était levé et, la lampe à la main, avait
approché de la glace.
--Voyons! je n’ai pourtant pas la figure d’un aliéné!
Avidement ensuite, il avait cherché son image. Comme son bras tremblait,
imprimant des secousses à la lampe, cette image tremblait aussi et
restait floue.
D’abord, il n’avait aperçu rien d’extraordinaire. Les yeux qu’il avait
vus étaient bien des yeux qu’il connaissait, des yeux de myope
proéminents et ternes, à peine rendus brillants par la terreur du
moment. Mais voici que peu à peu, à mesure qu’il s’efforçait de les
mieux analyser, M. Lethois avait remarqué entre eux une vague
dissymétrie. L’écart, au début insaisissable, allait en grandissant. En
même temps, M. Lethois éprouvait une difficulté singulière à prolonger
son examen. Tout à coup, l’homme qu’il observait avait cessé de regarder
droit, il louchait, ensuite ses yeux eux-mêmes se dédoublaient... Vision
de cauchemar... Ivre d’horreur, M. Lethois avait soufflé la lampe.
Une furie avait suivi. A demi inconscient, M. Lethois fermait la
croisée, arrachait ses vêtements, se blottissait au fond du lit, puis,
claquant des dents, la raison en dérive, attendait le jour...
Que lui apporterait celui-là? Serait-ce enfin le retour à la vie
commune, ou encore une course à travers un monde peuplé de fantômes?
Des prières, toute la nuit, étaient montées à ses lèvres. O lumière!
joie divine dont lui seul était capable d’apprécier le bienfait! Pouvoir
se baigner à nouveau dans l’air où tout se voit, où chaque image est
claire, chaque forme immuable! Tant d’années il avait méconnu ce miracle
qu’est une lueur dans le ciel: on se lève, on agit, on va dormir sans
même songer qu’il a fait jour et que le jour parti pourrait ne jamais
revenir... Si, las d’être à son poste, le soleil venait à déserter?
Mais l’aube était revenue. Déjà des coqs chantaient. M. Lethois ne
bougeait pas. Il aurait voulu rester toujours inerte. Il ne se serait
jamais levé si la sonnerie de la messe ne lui avait rappelé la lettre de
M. Taffin, oubliée dans sa poche, et qu’il _fallait_ remettre.
Enfin il s’était décidé à tourner la tête vers la croisée, en avait
regardé les barreaux qui grillageaient l’horizon gris.
Soudain, comme les traits du carnet, comme les yeux dans la glace, le
grillage s’était doublé: le prestige recommençait!
Ensuite, un trou de mémoire...
En ce moment même où il s’efforçait de reconstituer le drame, M. Lethois
ne se heurtait plus qu’à la nuit noire.
Il s’était habillé; il avait dû s’échapper de la maison ensorcelée; il
se rappelait aussi avoir jeté une lettre sous la porte du presbytère.
Après, il avait entendu un homme appeler: enfin, il se retrouvait là,
divaguant, se demandant s’il allait devenir fou ou bien si la mort était
là!...
La mort!... Une sueur froide perla sur ses tempes. Jamais, jusqu’à ce
moment, il ne l’avait admise pour lui. Elle était, à ses yeux, un
phénomène naturel réservé au voisin. Il lui était arrivé souvent de
dire: «Un tel est mort: c’est bien heureux pour lui» ou bien encore «Il
est mort: quel débarras!» Mais qu’une heure sonnât où lui-même passerait
par les affres de l’agonie, c’était là une chose qu’il écartait
systématiquement: semblablement on se refuse à imaginer certaines
tortures ou des accidents, parce qu’il ne sert à rien d’y penser et
qu’au surplus rien n’est moins sûr.
Or, depuis qu’une force l’avait arrêté en pleine course, même depuis
l’instant où il réfléchissait ainsi, une menace planait sur lui dont il
n’aurait pu dire le nom ni définir la nature. Ce n’était plus seulement
sa pensée qui défaillait: c’était la vie qui semblait s’effacer. Il
ressentait un vertige, une inexprimable angoisse de départ, quelque
chose enfin d’atroce comme si l’univers allait disparaître et l’air
manquer à ses poumons. Allait-il succomber là, tout seul? Il devait y
avoir quelque part un être, un Dieu, pour arrêter l’agression
abominable! Il n’était pas possible que la vie,--ce bonheur que
représente la vie, fût-on aveugle, aliéné ou paralytique!--lui fût
enlevée sans que rien s’y opposât. Ah! réveiller la terre! Comment
personne n’accourait-il à son secours? Il aurait voulu ameuter
Montaigut, lancer des pierres aux vitres des maisons lointaines. Un
appel s’étrangla dans sa gorge:
--A l’aide! Holà! Quelqu’un!
Il eut ensuite un hurlement de bête:
--Par ici! au secours!
Un cri répondit. En même temps, débouchant de la haie, un gendarme
parut.
--Tenez-le bien! Qu’il n’échappe pas!
--Quoi? Que voulez-vous dire? s’écria M. Lethois que cette présence
humaine remettait de sa peur.
--Je vous demande si vous l’avez vu.
--Qui?
--Le Pêcheur, sacredieu!
--Ah! bien, si vous croyez que je pensais à lui!
--Alors pourquoi ce boucan?
--Parce que ça me plaît.
--Tonnerre! Je parie que vous l’aidiez à f... le camp!
--Tonnerre! n’est-on plus libre de gueuler dans son champ?
--Excusez! si vous êtes le propriétaire, fallait le dire. Vous n’aviez
donc pas reconnu l’uniforme?
--Je n’ai pas le don de voir à travers une haie, répliqua M. Lethois
exaspéré.
--Une autre fois, on agitera son képi.
--C’est cela: allez-vous-en!
--Mais le Pêcheur?...
--Il n’est pas là.
--Il y était.
--Non.
Comme des coups de fouet, cette contradiction achevait de ranimer M.
Lethois. Ahuri, le gendarme bougonna entre ses dents:
--Cochon! il m’a encore filé entre les doigts.
--Qu’est-ce qu’il a encore fait, pour qu’on veuille le pincer?
--Toujours le même coup! Dimanche, le maire de Nogaret le paye pour
repeupler la mare; l’animal y consent et tranquille, chaque matin, va
jeter des carpes que pieusement il retirait la nuit.
--Ce n’est pas un vol du moment qu’il restituait à mesure! En tous cas,
il est très loin, en bas du village, quelque part enfin, mais pas ici
puisqu’on vous y voit.
Le gendarme étouffa un juron:
--Suffit! chacun en son temps: on retrouvera tout son monde.
--En effet... bonsoir...
Et une joie intime secoua M. Lethois au spectacle de l’homme furieux qui
reprenait sa course vaine. Il lui semblait qu’à narguer ainsi la loi
humaine, il devenait supérieur à toutes les autres lois, y compris cette
loi de mort qui l’épouvantait. Déjà même, il avait l’impression que son
corps allait redevenir normal, ses poumons étaient plus libres, il
renaissait. Soudain un contact léger, pareil à un glissement de reptile,
frôla ses deux mollets. Il voulut reculer, mais ses jambes n’obéirent
pas. Quelque chose ensuite se déroula qui fut abominable. Durant
l’intervalle d’un éclair, M. Lethois eut conscience d’être suspendu
au-dessus du vide, puis d’y plonger. Il était aspiré par le gouffre,
croyait en même temps tournoyer. Enfin un choc terrible: ayant perdu
l’équilibre, M. Lethois venait de tomber par terre.
--Ça, c’est gentil, dit une voix gouailleuse. Je n’osais pas vous
inviter à prendre un siège: mais, vrai! c’est plus commode pour la
conversation.
Rouvrant les yeux, M. Lethois aperçut une tête émergeant du fossé et
poussa un cri de stupeur:
--Le Pêcheur!
--Gueulez pas, dit vivement celui-ci, c’est mauvais pour les
rhumatismes, et ça fait revenir les gendarmes!
--Qu’ils reviennent! S’ils t’avaient pincé, je n’en serais pas à ne
savoir comment me relever!
--Ah dites donc, soyez sérieux! c’est pas le moment de conter des
blagues.
Déjà, par prudence, le Pêcheur était rentré dans le fourré, mais absorbé
par le souci de trouver une meilleure position, M. Lethois venait de
rouler sur lui-même pour s’étendre sur le ventre. Sa tête ainsi se
rapprocha de celle du Pêcheur, presque à la toucher. Et une accalmie
survint.
Loin d’en vouloir au chemineau de l’avoir fait tomber, M. Lethois
comprenait que sa chute avait été un heureux accident. La terre sur
laquelle il était couché lui donnait de la fraîcheur. La haie l’isolait
de tous les regards. Le voisinage même du braconnier était une sécurité
en cas d’alerte. Oubliant sa colère, il se tourna vers lui et reprenant
le dernier mot qui seul l’avait frappé:
--Des blagues! murmura-t-il, il n’y a que cela dans l’univers!
--Erreur! riposta le Pêcheur, enchanté de reprendre le fil, quand ce ne
serait que de pouvoir tournebouler à sa fantaisie sur cette sacrée
cambuse de terre, la godille vaudrait le voyage!
Il acheva, secoué par un accès de gaieté:
--Cré bon sort! on voit bien qu’ils ne vous ont jamais collé à l’ombre!
Écrasé par le dégoût du présent, l’âme uniquement occupée de son mal, M.
Lethois soupira:
--L’ombre... je connais cela...
--Pas possible! Alors ce devait être dans les temps.
--Non, tu ne comprends pas.
--Aussi, je me disais...
--Ne dis rien!
Et le Pêcheur se tut.
Soutenant son menton des deux mains, M. Lethois fixait le sol sans le
regarder. Des images bizarres roulaient maintenant dans sa cervelle. Il
s’imaginait avoir quitté sa maison depuis très longtemps. Après avoir
couru pendant des jours, il avait dû s’arrêter pour laisser passer la
fatigue. L’endroit était inconnu, inconnu le vagabond étendu près de
lui. Tout à l’heure, il faudrait repartir, mais le but du voyage aussi
lui était inconnu, et c’était cela sans doute qui lui donnait si
violemment l’impression de n’avoir pas avancé...
Le Pêcheur, de son côté, profitait de ce loisir pour étudier de près le
visage d’un homme «heureux». Quelle surprise! Ce veinard qui jamais
n’avait eu de callots sous les doigts, libre de manger du beefsteack et
de promener en sécurité sa pelure du dimanche, semblait rongé de
chagrin. Tant de tracas se lisaient sur ses traits convulsés qu’on en
avait le cœur remué. Incapable de retenir plus longtemps l’expression de
sa pitié:
--Ça ne va donc pas, ce matin? reprit-il enfin très doucement.
M. Lethois se contenta de hausser les épaules. Cherchant d’instinct une
consolation à sa portée, le Pêcheur poursuivit:
--Vous faites donc pas de mauvais sang! Moi, par exemple, j’ai beau
savoir que la rousse se carapatte à mon endroit, je continue de rigoler:
je rigolerai jusqu’à plus soif.