--Ah! j’ai fait là une jolie besogne!
Dédoublé, devenu en quelque manière le spectateur de ses actes, il
éprouvait le besoin de se crier des injures:
--Jolie besogne! Tu seras roulé!
L’opération, de loin, lui avait semblé géniale. Le père ayant été de
l’Institut, la fille devait avoir conservé des amis. Donc, il suffirait
d’attirer celle-ci, de la lier sans dire gare dans le filet de la
reconnaissance, pour être en droit d’exiger au bon moment un appui
nécessaire et faire pousser ainsi sa candidature au prix Nobel convoité.
De près, que restait-il d’un si beau plan? Au premier mot, Thérèse, il
en était certain, répondrait: «Je ne connais plus personne!» ou bien «Si
j’avais tant d’amis ils m’auraient gardée près d’eux.» A l’avance M.
Lethois devinait le geste accompagnant cette défaite à la fois stupide
et irréfutable. Il en serait pour la dépense et une rupture avec Mlle
Peyrolles.
Il répéta, furieux:
--Roulé! Parfaitement! je serai roulé!
Et il aurait voulu se battre, trouver on ne sait quel prétexte pour être
absent. Il n’admettait pas d’avoir risqué son repos sans compensation.
Si Thérèse Wimereux avait paru en ce moment, il aurait été capable de
lui poser des conditions et, suivant la réponse, de la renvoyer tout de
suite, brutalement. En même temps, comme il atteignait la route il ne
put s’empêcher de jeter un coup d’œil anxieux du côté de Saint-Julia. Il
s’attendait à découvrir déjà l’intruse et ce lui fut un soulagement de
constater, si loin qu’on pouvait voir, que tout était désert. Seul, un
homme en blouse bleue approchait à grands pas. Une main sur la sacoche
noire qui lui battait le flanc, de l’autre il balançait un gros bâton, à
la manière d’une bielle. C’était le facteur.
--Des lettres? cria M. Lethois dès qu’il fut à portée.
--Je crois que oui.
--Pour qui?
--On va voir.
--Vous savez que M. Servin s’installe ici? A partir de demain, votre sac
sera plein.
--Bah! ce n’est que les imprimés qui gênent. Justement, je croyais en
avoir; mais non, c’est bien des lettres... pour M. Taffin.
--Il est en balade; donnez, je les lui remettrai.
--C’est pas de refus.
Le facteur tendit deux enveloppes. L’une, grande et lourde, était
pareille à un faire-part. L’autre, petite et mince, se devinait bourrée
de papier pelure.
--Rien pour moi? reprit M. Lethois s’en emparant.
--Oh! vous! vous êtes un bon client! Si on n’en avait que des pareils,
le métier serait fameux!
--En effet, on ne m’écrit pas, _à moi_!
Et, les deux lettres en main, M. Lethois abandonna le facteur.
Un sourire sardonique tordit sa face. C’était vrai que personne au monde
ne s’intéressait à lui, qu’il pouvait devenir fou, disparaître sans que
nul y prît garde. Parce qu’il était solitaire, chacun--le facteur aussi
bien que les autres--le proclamait heureux. Pourtant, quel drame au fond
de lui!
Sans doute, depuis sa sortie du presbytère, pas une fois il n’avait
consenti à se remémorer les affres de la nuit; il les avait abolies de
sa mémoire. N’importe, même disparues, elles l’enveloppaient
d’épouvante. Ah! les autres pouvaient avoir une famille, des malades,
des usines; qu’étaient ces niaiseries devant sa peur d’un ennemi qui,
après avoir frappé un premier coup dans l’ombre, guette à nouveau
l’heure propice et peut-être voudra recommencer!
M. Lethois, ayant relevé ses lunettes, examina la première des lettres
que le facteur lui avait confiées:
--Le cachet de l’archevêché...
Il regarda la seconde:
--Un timbre étranger... cela vient d’Allemagne... L’abbé convertirait-il
des hérétiques?
Et, glissant les deux plis dans sa poche, il sourit encore. Jamais la
vanité des existences qui n’étaient pas _la sienne_ ne lui était apparue
à ce degré. Il n’imaginait pas que de pareils chiffons pussent, eux
aussi, provoquer des catastrophes; après avoir, la veille, soupçonné que
tous les êtres sont animés par une vie secrète, il oubliait que, du même
coup, cette vie doit être pour chacun l’origine des pires désastres.
Mais, subitement, le sourire de M. Lethois s’effaça. Lentement d’abord,
une brûlure venait de courir le long de sa jambe droite. Soudain, cette
brûlure s’étendait, faisait place à une onde fulgurante: puis, une
douleur atroce, la sensation que la moelle de l’os est pincée par des
griffes, que le cœur va cesser de battre... enfin la terre qui
disparaît, fauchée par une trombe, l’impossibilité de se tenir debout,
peut-être même de vivre... Galvanisé par une de ces volontés folles que
souffle l’horreur de la mort, M. Lethois jeta un cri rauque, traversa la
route et, franchissant le fossé, alla crouler de tout son long sur un
tertre.
Il y avait là un triangle de verdure enserré dans la jonction des
chemins de Saint-Félix et de Revel. Quatre ormeaux et une croix de
mission plantée en 1853 le décoraient. Persécutés par le vent d’autan,
les ormeaux, d’ailleurs, ne donnaient qu’une ombre rare. Des sillons de
terre sèche séparaient en îlots les touffes de gazon. La croix aussi,
que la municipalité n’entretenait plus, était lépreuse.
Anéanti, M. Lethois avait fermé les yeux. Il n’était pas évanoui, comme
la veille au seuil de sa maison. De même, il se rendait compte que la
douleur suppliciante passait déjà et percevait tous les bruits.
Alentour, des moineaux voletaient en pépiant. Les cigales stridaient.
Parfois une feuille tombait, ou des branches, tout à coup,
s’emplissaient de murmures parce qu’un souffle les faisait respirer. Des
gens passèrent tout près...
Quels gens?... Pour le savoir, il aurait suffi à M. Lethois de lever la
tête, mais il n’y songeait point, pas plus que les promeneurs--Marc et
Mlle Peyrolles--ne songeaient à regarder ce chemineau cuvant sur un
talus sa fatigue ou son vin. Après l’avoir frôlé presque, ils
s’éloignèrent et, longuement encore, M. Lethois écouta le rythme de leur
marche, sans bouger.
Il se demandait uniquement:
«Quand je rouvrirai les yeux, verrai-je encore la lumière, ou bien
_cela_ va-t-il recommencer?»
Angoisse sans nom: comme après la première crise, il eût souhaité de
toute son âme vérifier _cela_, mais de toute son âme aussi il repoussait
l’échéance de cette vérification sans appel. Qui sait même s’il ne
serait pas resté ainsi jusqu’au soir, les paupières closes, s’il n’avait
senti enfin sur sa main gauche le trottis infime d’un être vivant!...
Ce fut un choc brusque:
--Une fourmi!
Aussitôt il se redressa. Puis sans seulement réfléchir _qu’il voyait_,
sans un regard non plus pour le ciel qui, tel un passant furtif,
semblait fuir en rasant les collines, ivre de curiosité, il se pencha
vers l’herbe, eut une nouvelle exclamation:
--Des militaires!
Et l’univers, une fois de plus, s’effaça.
C’étaient bien des fourmis qui stationnaient au milieu d’une clairière
de terre sèche, en rangs serrés, manifestement anxieuses. Un éclaireur,
détaché en avant de la troupe, se dirigeait vers la route de
Saint-Félix. Deux messagers approchaient de l’arrière. Rien qu’à
inspecter leur allure, M. Lethois avait compris qu’il tombait en pleine
guerre: tout de suite, il chercha l’ennemi.
Malgré que la forêt de graminées parût déserte, il fouilla du regard les
touffes. Glissant ici sous les branches lourdes, ailleurs profitant de
l’ombre, là d’un sentier tracé par l’eau, il allait en quête de
forteresse et, à mesure, devant son rêve, ce coin de pré devenait une
jungle inextricable, lui-même pareil à un aéronaute.
Enfin, à quinze centimètres environ de la première troupe, une seconde
se découvrit, puis une troisième. Ainsi réparties, elles dessinaient une
ligne de marche circulaire nettement orientée vers un centre, à l’angle
sud de la croix. Des courriers multiples suppléant au télégraphe
reliaient ces unités.
Bien que chaque mouvement lui fût douloureux, M. Lethois s’accroupit
pour mieux voir.
Tout à coup, d’un orifice masqué par des brindilles, presque au milieu
du cercle, quatre fourmis noires sortirent, puis deux autres.
Elles avançaient, la mâchoire ouverte, les antennes dressées, héroïques,
décidées à briser l’anneau terrible enfermant la Cité.