M. Lethois ne put s’empêcher de crier:

--Attention, mes enfants!

Mais déjà les corps réunis en pelote s’étaient confondus,

s’étreignaient. Une fourmi noire roula, décapitée. De nouvelles

accouraient. Puis, brusquement, la bataille s’évanouit; assiégeants et

assiégés s’effacèrent derrière un écran noir: M. Lethois ne vit plus

rien...

D’abord il lui sembla qu’il s’enfonçait dans une eau profonde. Il

coulait à pic et suffoquait. Ensuite, comme cette chute vertigineuse se

prolongeait, il eut la sensation qu’entraîné par le frottement de

l’onde, il tournait sur lui-même. Plus il virait, plus l’épouvante lui

venait d’un écrasement final, quelque part, quand la chute cesserait ou

quand il atteindrait un fond qui ne venait pas...

Cela dura très peu, vingt secondes peut-être; après quoi, la lumière

reparut, tout reprit sa place: le vertige était passé.

Claquant des dents, M. Lethois se redressa et de nouveau contempla

l’horizon.

La plaine n’avait pas changé: elle s’étalait toujours sereine; même ciel

clair, mêmes transparences dans les fonds. Seulement les objets étaient

devenus plus roses,--un rose doux qui était moins une couleur qu’un

reflet d’autres couleurs, celles-là invisibles ou très lointaines.

M. Lethois poussa un grand soupir. _Cela_ n’avait duré que l’intervalle

d’un éclair, soit! Qu’importe la durée du temps. _Cela_ recommençait!

Une fureur ensuite le souleva. On eût dit qu’il voulait prendre _cela_

au collet pour l’obliger à montrer son visage.

--Que m’est-il arrivé, en somme, la nuit dernière? Une congestion!

Sur ce point, aucun doute: M. Taffin l’avait reconnue, lui-même s’en

rendait compte. Or, à concentrer outre mesure l’attention sur un point,

surtout si l’on garde en même temps une position anormale, on risque de

provoquer des rechutes. Donc, bien que _cela_ fût revenu, les yeux

étaient hors de cause!

Cependant, une congestion est un phénomène mécanique qui vient

brusquement et ne disparaît qu’avec lenteur. _Cela_ n’avait laissé

aucune trace. Dès lors, la congestion n’expliquait rien: il y avait

autre chose! Et le cercle d’angoisse se referma.

Autre chose... _les yeux_, qui sait! Ne plus voir, quel effroi! Sans les

yeux, plus d’expériences, plus de lectures; ces carnets même, sur

lesquels M. Lethois avait marqué jalousement avec des signes secrets le

résultat de sa prodigieuse enquête, ces carnets devenaient inutiles! Ah!

il était bien temps de flâner sur les talus! C’était rédiger qu’il

fallait, rédiger tout de suite, ce soir, et demain, et tant qu’un peu de

lumière impressionnerait encore sa rétine!

En même temps, M. Lethois tira un carnet de sa poche, l’ouvrit:

--La dernière fois peut-être que j’ai l’occasion d’inscrire ce que je

vois!

Le crayon hésita une seconde dans sa main. Celle-ci s’affermit. Il

écrivit ensuite:

«22/7 1907. 4 h. 25 s.

«_Sept détachements de fourmis sanguines. Orientation Sud-Sud-Ouest.

Quatre messagers. Vérifié sortie de quatre fourmis noires, puis deux

autres. Un mort. L’attaque générale..._»

Ici, sans fermer le carnet, M. Lethois dut s’incliner pour connaître la

suite.

La bataille était finie. L’armée pillait.

Pillage méthodique, sans férocité superflue; nettoyage de commerçant

plutôt qu’œuvre de corsaire. Tandis qu’aux abords de la place prise, des

soldats se croisaient par centaines, une garde installée à chaque porte

surveillait les expulsions et repoussait à l’intérieur tout vaincu qui

tentait d’emporter une chrysalide. Vers la droite, un régiment

commençait le transport des dépouilles conquises. Plus loin, dans un

maquis d’herbe courte, trois assiégés ayant réussi à sauver leur bien

venaient d’être rejoints et luttaient désespérément.

Émerveillé, M. Lethois partit d’un rire sonore. A contempler cette

tragédie, hors du temps, loin des hommes, pareil à Dieu, il éprouvait un

tel oubli de la vie qu’il serait demeuré là sans doute jusqu’à la nuit

si la sensation physique d’un regard posé sur lui n’eût interrompu cette

extase. Au même instant, une pensée importune acheva de l’éveiller: Mlle

Wimereux!

Il cria sans lever la tête:

--Serait-ce vous, enfin?...

Ce fut une voix d’homme qui répondit:

--En effet, je suis là.

Jude Servin, arrivé depuis une heure à Montaigut et déjà désœuvré,

s’approchait curieux:

--Que diable fabriquez-vous, ainsi couché dans les fossés?

--Ce que je fais?

Le visage de M. Lethois se ferma.

--Des choses qui n’intéressent personne... J’attends quelqu’un.

--Drôle de façon d’attendre une jolie femme!

--Ah! vous savez?

En même temps M. Lethois avait tiré sa montre:

--Six heures et demie déjà! Comment ne l’ai-je pas vue encore!

Il fit un effort pour dominer la douleur que lui donnait la courbature,

et se levant:

--Excusez-moi, continua-t-il; peut-être a-t-elle passé sans que je la

voie: il faut que je m’enquière...

--Décidément, vous avez une manière à vous d’accueillir vos invités!

--La manière que je peux...

Et déjà M. Lethois remontait vers le bureau de tabac pour s’informer

quand un grand corps, surgi de la haie, lui barra le chemin encore une

fois. Reconnaissant le Pêcheur, M. Lethois fit un geste de dégoût:

--A qui en as-tu, pochard!

--De quoi? pochard! J’ai bien le droit, si c’est mon goût, de l’attendre

aussi pour _lui_ servir un accueil de Président? Sûr qu’elle connaissait

ma gueule avant la vôtre!

Puis, butés soudain, l’un petit, ratatiné dans son veston de rentier et

si faible qu’un souffle aurait pu l’enlever, l’autre musculeux,

déguenillé, plus solidement accroché au sol que l’ormeau près duquel il

se tenait, les deux hommes se toisèrent.

Pris d’une jalousie animale pour ce sans feu ni lieu dont la santé ne

servait à personne, M. Lethois jeta enfin d’une voix sifflante:

--Jolie connaissance qu’_elle_ a fait là!...

Au lieu de s’emporter, le Pêcheur sourit:

--C’est selon...

Puis familier tout à coup:

--Moi, voyez-vous, la première heure que je l’ai vue, ça n’a pas été

long, on s’est compris... Les braves gens, ça se reconnaît à la figure!

Paraît qu’à ce moment le curé Salomon avait défendu de lui rien vendre;

alors, je lui offre une carpe pêchée dans le presbytère: affaire de

rigoler, quoi! Elle l’a payée double, sûr comme je vous le dis! et avec

ça elle m’a f... de ces mots... Ah! de ces mots!... Parole d’honneur, si

après cela j’avais été riche, je ne me serais plus saoulé!

M. Lethois qui avait la haine de l’irrégulier, interrompit encore le

Pêcheur:

--Cela prouve qu’_elle_ ne savait pas qui tu étais!

--Avec ça qu’_elle_ s’est gênée pour le savoir!

--On ne fraye pas avec les voleurs!

--Voleur! voyez-vous ça!...

Une gaieté convulsive secouait le Pêcheur; puis se ravisant tout à coup,

il regarda fixement M. Lethois:

--D’abord vous, est-ce que je m’occupe de vos affaires? Est-ce que je

cherche, moi, ce que vous manigancez depuis des temps sur les chemins et

pourquoi, dès que vous vous croyez seul, vous sacquez des fourmis?

--Malheureux! que dis-tu?

--Et là derrière, poursuivit le Pêcheur, dans la bicoque au père

Peyrolles, croyez-vous que la bourgeoise aussi m’épate quand elle reçoit

son jeune homme? Allez! une fois en chemise, pas de différence entre moi

et le pape! Voleur! On vous en donnera, des faisans, quand la chasse est

fermée! C’est-y moi qui les mange ou les gens chics?

--Eh bien, Pêcheur, on racontera donc toujours des bêtises?

D’un bond le Pêcheur se retourna:

--N... de Dieu, Mademoiselle, nous qui vous attendions par la grande

route!

Stupéfait, M. Lethois répéta:

--En effet, _nous_ vous attendions...

Thérèse Wimereux qui débouchait d’un sentier sourit gaiement:

--Pendant ce temps, je viens par la traverse: voilà!

--Mais votre bagage, la voiture?...

--Ce soir, le courrier apportera tout. Je suis comme vous, Pêcheur, je

ne tiens pas aux chemins battus.

Le Pêcheur, sous la caresse de cette voix, eut un frisson:

--Vous savez, on était là, histoire de vous dire bonjour!

Thérèse sourit encore:

--Je sais, je sais...

--Allons, interrompit M. Lethois, inutile de vous laisser compromettre

plus longtemps.

Elle répliqua, rieuse:

--Ce n’est pas de mon âge. D’ailleurs, je viens chez vous.

--N’importe, vous avez de singuliers amis.

--Des amis de la première heure...

Et s’adressant au Pêcheur:

--Merci! on vous reverra?

Planté au milieu du chemin, celui-ci ne répondit pas. Il la regarda

prendre le bras de M. Lethois, se diriger avec celui-ci vers le

raccourci qui menait au terme du voyage. Quand elle fut sur le point de

disparaître seulement, il eut un rire béat et jeta dans l’air un baiser.

Au même instant, et pressentant peut-être cette caresse lointaine,

Thérèse Wimereux disait:

--En vérité, il me semble que la nature s’est mise en fête pour

m’accueillir ce soir: voyez si tout est beau!

Près de la croix, Jude Servin qui n’avait pas bougé examinait aussi

l’inconnue qui s’éloignait et se demandait:

«Quelle femme peut bien être la fille d’un Wimereux?»

Comme s’il importe de savoir d’où vient la destinée et même où elle nous

mène!

V

--Voyez si tout est beau!

En effet, de partout, des maïs échevelés, des collines molles, de la

plaine bleue, un parfum de joie montait.

Thérèse reprit:

--Comment aussi vous remercier? Grâce à vous, je m’évade. Vous

n’imaginez pas ce qu’est vivre sur une hauteur et faire, chaque jour, le

tour de l’horizon en dix minutes. Ici, au moins, la montagne empêche la

terre d’être trop grande! On se sent moins petit; presque chez soi...

Elle parlait d’une voix légère, avec des inflexions qui donnaient envie

de l’entendre moins pour le sens des mots que pour leur musique. Une

grâce émanait de sa robe noire et de sa démarche. Bien qu’elle n’eût

aucune coquetterie, elle avait cette élégance subtile qui s’attache à

certaines.

La vie secrète · 第 45 / 95 题