Au même instant, à l’extérieur de la maison, M. Lethois attend le retour
de Dorothée: il frappe le rebord du perron avec le bout ferré de sa
canne et semble un de ces chemineaux qui, vingt fois par jour, viennent
à la même place attendre le sou dont la charité parcimonieuse de la
châtelaine les gratifie indistinctement. En même temps son ombre,
démesurément allongée, dégringole vers les pavés comme si, avant de
gravir les degrés, il avait laissé d’abord tomber un peu de lui.
Tout à coup, Dorothée reparaît, des journaux en main:
--Tenez! prenez ceux-là!
--Ainsi elle s’obstine à ne pas me recevoir?
--Je vous répète qu’elle est très occupée.
--Mais si j’entrais pour lui expliquer...
--Ah! elle a bien autre chose en tête! Et puis, si je devais jaser...
Si Dorothée devait jaser, que ne dirait-elle pas à Cadette, à Dominique
qui est là, planté devant sa forge, à tout le monde enfin, sauf à M.
Lethois!
Un gros coup sourd résonne: la maison se ferme.
Hébété, M. Lethois ne bouge point. Alternativement il regarde cette
porte barricadée et les papiers jetés par Dorothée. Il avait pris le
prétexte des journaux pour approcher de Mlle Peyrolles et se faire
pardonner la venue de Mlle Wimereux: plus de doute devant cette fin
brutale de non-recevoir, la brouille est assurée...
--Eh donc! M. Lethois, votre serrure marche-t-elle à cette heure?
Dominique, goguenardant, interpellait M. Lethois. Celui-ci maintenant
repartait sans mot dire. Son ombre avait tourné pour le précéder cette
fois, et il la contemplait, ayant l’air d’être guidé par elle.
Presqu’aussitôt une autre ombre la rejoignit.
--Ah! vous voilà, fit M. Lethois d’un ton rogue, après avoir reconnu
l’abbé Taffin.
Celui-ci répondit, pressé:
--N’avez-vous pas vu le facteur?
--Vous comptiez sur une lettre?
--Non... c’est-à-dire... enfin, il paraît que, décidément, c’est sérieux
chez la Blanchotte. On m’y réclame encore, et comme je ne reviendrai pas
avant la nuit, j’aurais aimé...
--Le diable emporte la Blanchotte et toutes les femmes! interrompit M.
Lethois, je ne peux vous suivre: allez votre train et moi le mien.
--Seriez-vous toujours souffrant?
--Je vais très bien: d’ailleurs le contraire importerait peu. Personne
ici, n’est-ce pas, ne s’occupe de moi?
--Quoi qu’il en soit, il est heureux que votre amie arrive ce soir. Au
moins, vous ne coucherez pas seul dans la maison. Excusez-moi si je me
hâte. J’ai peur de rentrer très tard!
Et l’abbé reprit son pas accéléré pour descendre le raidillon. A chaque
enjambée, la soutane lui battait le mollet et renvoyait la lumière comme
un miroir.
Plus lentement, M. Lethois entama la même descente, mais, ébloui par le
soleil, il était obligé de tâter le sol avec prudence, avant d’y assurer
le pied.
--L’heure de boire un coup, pas vrai? M. Lethois...
Encore Jean qui remonte et salue.
--En v’là un temps pour les arrivées!
--Quelles arrivées?
--Té, M. Servin! Ce qu’il est pressé de venir! Bon sang de bon sang! il
attendrait une femme que ça ne serait pas pis.
Une rage empourpra la face de M. Lethois.
--Tout le monde aujourd’hui est donc en train d’en attendre!
Et fouaillant l’air d’un coup de canne, il passa.
Lui aussi attendait cette Wimereux dont la venue ne pouvait tarder.
Avant une heure, elle serait là: adieu ensuite le chez soi; il faudrait
se contraindre à des politesses bêtes, jouer la comédie de l’accueil,
installer cette étrangère dans la maison... et tout cela pour obtenir
quoi? rien...