M. Lethois riposta:

--Voulez-vous dire qu’en dehors de vos lyrismes pieux, il n’est point de

travail qui élève la pensée, et vous flattiez-vous de me faire partager

vos visions?

--Mes visions ont le mérite de ne jamais tromper. Qui votre science

a-t-elle sauvé?

--La science ne sauve pas: il lui suffit d’être la vérité.

--Ce n’est pas une raison pour qu’elle suffise à l’homme.

--Qu’elle lui suffise ou non, reprit M. Lethois avec violence, elle va

son chemin!

--Et que vaudront ses résultats demain?

--Demain, où en sera votre ivresse?

--Dieu ne change pas!

--Dieu même est hypothèse!

--Malheureux! prenez garde en blasphémant d’attirer sa colère!

--Prenez garde qu’au moindre souffle de réalité, c’en soit fait de vos

rêves!

Encore un coup, leurs ripostes se croisaient, frémissantes. Ils se

défiaient du regard.

L’abbé Taffin fit un grand geste et jeta:

--Je ne crains rien!

Comme éclairé par une seconde vue, M. Lethois répéta:

--Un souffle suffirait... Savez-vous seulement si votre Sainte a existé?

--Taisez-vous!

--Vous voyez bien!

--Je vois... je vois que tous les hommes se valent, s’ingéniant à faire

souffrir les autres quand ils souffrent eux-mêmes.

Et cette fois, tels des coureurs harassés, ils se retrouvèrent au point

de départ. Du heurt de ces deux âmes, du rayonnement de ces deux vies

secrètes, il ne restait que cela: une conscience plus aiguë de la

souffrance.

La lampe avait baissé. Leurs visages avaient des bouffissures, ces

pâleurs que donne l’insomnie. Ils frissonnaient ainsi que des voyageurs

qui attendent, la nuit, dans une gare.

Désolé d’avoir livré son secret pour rien, M. Lethois se leva.

--Encore la brume! murmura-t-il, jetant les yeux vers la fenêtre.

L’abbé Taffin qui avait suivi le mouvement de M. Lethois, aperçut une

clarté blafarde à travers les carreaux.

--Serait-ce l’aube, déjà?

Il alla vers la table, fit glisser pêle-mêle dans le tiroir tous les

papiers qui encombraient celle-ci, puis ouvrit la croisée. Aussitôt un

grand souffle d’air froid pénétra; la flamme de la lampe oscilla.

Attirés par la fraîcheur, les deux hommes se penchèrent au dehors et, la

tête baignée dans l’air délicieux, regardèrent.

Spectacle ineffable: le jour venait.

Tout près d’eux, c’était la nuit, tapie le long des murailles, collée

aux contreforts de l’église, ou rampant sur les cailloux du chemin:

mais, dès le début de la plaine, une pénombre cendrée glissait à ras de

terre, s’étalait sur les champs et les routes, comme un tapis de laine.

Çà et là, de longs rouleaux de vapeur stationnaient près des fossés,

avant que de partir pour les longs voyages dans l’espace. Puis, plus

loin, la cendre s’éclaircissait, laissait transparaître des myriades

d’arbres grêles. Enfin, à l’horizon, la Montagne noire, pareille à un

récif, émergeait de la mer mouvante des ombres, puis le ciel... un ciel

auquel la ligne nette des sommets donnait un recul prodigieux, un ciel

vert, plus limpide qu’une eau de torrent, aussi vaste que l’océan: ce

ciel, porte du matin, dont aucune bouche humaine n’a rendu la splendeur,

mais que les mourants attendent, avant de mourir, pour le voir une

dernière fois!

L’abbé Taffin joignit les mains.

--L’aube!... c’est l’aube!

Déjà, des rais d’or fusaient. Le vert devenait rose, le rose se muait en

azur. Partout de longues craquelures brisaient la vapeur matinale,

découvrant des verdures, des toits. Les couleurs étaient lustrées, la

terre paraissait neuve. Ah! cette enfance divine du jour qui approche,

les mains chargées d’inconnu! Comme à la contempler seulement, l’homme

sent la vie légère! Plus tard, l’angoisse reviendra, et la fatigue et le

découragement morne; en ce moment, il n’y a plus que le délice

d’apercevoir la lumière et le besoin de se mettre à genoux pour la

remercier d’être là!

--L’aube...

Instinctivement, lui aussi, M. Lethois parcourait d’un regard peureux la

brume qui roulait sur la plaine, et celle encore qui baignait la

montagne. Brume réelle ou imaginaire? Hélas! comment le savoir? Où

commençait la trahison des yeux? A quel signe distinguer le mirage de la

réalité? Timide, il scrutait ce flottement universel sous lequel le sol

disparaissait, sans oser aborder la vraie lumière ni le vrai ciel. Tout

à coup, il étouffa un cri: là-bas, à l’horizon, plus de contours

indécis, plus de lignes déformées: les bois se détachaient avec une

admirable netteté, l’azur avec une pureté sans égal.

--Qu’y a-t-il? s’écria M. Taffin.

La vie secrète · 第 34 / 95 题