M. Lethois haussa les épaules:

--J’étais sûr que vous ne comprendriez pas.

Et le silence recommença, silence d’attente où flottait la frayeur de

choses inexprimées. En apparence, ils avaient tout dit. L’un et l’autre

connaissaient la série matérielle des faits. Puisqu’il s’agissait d’une

simple alerte, plus vite M. Lethois prendrait du repos, plus prompte

serait la guérison. M. Lethois pourtant ne bougeait pas. L’abbé Taffin,

non plus, ne songeait pas à l’emmener.

--J’avais autrefois un ami, à Paris, reprit brusquement M. Lethois. Il

était de mon âge. Nous avions mêmes dispositions, mêmes goûts, le même

genre de vie. Il était épris de sciences naturelles et travaillait dans

un laboratoire... On n’imagine pas à quel degré un homme peut aimer une

science! Pour s’en douter, il faut avoir éprouvé soi-même l’anxiété de

la recherche, ces désespoirs comiques parce qu’une hypothèse longtemps

caressée chavire, surtout l’ivresse du fait nouveau... Un fait nouveau,

ce n’est rien en soi-même. Pendant des années quelquefois on passe

devant lui, on le regarde, il ne paraît pas. Tout d’un coup, à une

minute déterminée, sans raison plausible, on s’écrie: «Suis-je bête!» et

on l’aperçoit! Ce rien est devenu énorme, c’est un éblouissement...

Peu à peu la voix de M. Lethois était devenue frémissante. Il eut

conscience qu’il allait s’emporter et s’interrompant:

--Je vous demande pardon, je tâche de vous expliquer...

--Allez toujours, murmura M. Taffin qui écoutait les yeux baissés.

--Donc, mon ami était ainsi. Il s’occupait des fourmis. Tous les goûts

sont dans la nature. Il avait celui-là. Vous souriez comme si c’était

absurde! Avez-vous jamais examiné une fourmi? Vous êtes-vous jamais

donné la peine de surveiller son travail? Non, n’est-ce pas. Vous

autres, curés, ne vous occupez que des hommes et n’admettez qu’eux dans

votre paradis. Eh bien! je vous déclare, moi, que s’il fallait choisir

entre l’humanité et une fourmilière, j’hésiterais. Je ne parle pas de

certaines espèces abâtardies, esclavagistes et militaires; mais les

autres, presque les plus communes, les _Lasius flavus_, par exemple...

Le visage de M. Lethois s’enflamma.

--Ah! celles-là! elles ont beau posséder, tout comme Mlle Peyrolles,

troupeaux et basse-cour, ce ne sont pas elles qui toléreraient la misère

dans leur ville! En vérité, il faut s’être penché sur leurs maisons,

avoir deviné leur vie, pour comprendre l’étonnant pouvoir que donne à

ces infiniment petits une harmonie sociale. Cela vous remet des hommes!

Et quelle architecture! Des colonnes superbes, partout de l’air, une

propreté de phalanstère hollandais... Vous ne souriez plus? Vous

ignoriez?... C’est qu’aussi pour découvrir cela, il est nécessaire de

rester immobile, attentif, patient: surtout, il faut avoir des yeux!...

Ah! des yeux que rien ne lasse, qui voient net, qui puissent, durant des

heures, suivre sans fatigue une tache rouge sur un dos noir! Il faut des

yeux, vous dis-je! Sans des yeux, que voulez-vous que je devienne!

--Vous! c’était vous!...

Stupéfait de s’être trahi dans son exaltation, M. Lethois fendit l’air

d’un geste farouche.

--Parfaitement c’est moi... tant pis... il n’y a plus à y revenir.

Chacun n’est-il pas libre d’organiser sa vie comme il lui plaît? C’est

moi. Je ne suis pas l’imbécile que vous croyez. Je suis un savant: un

savant tel qu’à cette heure, il n’y a pas en Europe deux hommes qui me

vaillent! Toutes mes heures de liberté, depuis vingt ans, je les donne à

un travail unique, colossal... Encore six mois, moins peut-être, ce

travail s’achevait: j’étais célèbre, riche...

Et comme il saisissait une inquiétude sur le visage du prêtre:

--Riche! je le répète, car lorsqu’on sait s’y prendre, l’Académie des

sciences honore les vrais savants; elle a des prix pour ceux qui le

méritent et grâce à mes précautions, j’étais certain d’obtenir... qui

sait... le prix Nobel, cent mille francs peut-être! Tout à coup, cet

accident bête, la machine qui se détraque, et c’est fini... fini...

Sa voix se brisa:

--Ah! voir encore pendant six mois! Six mois! qu’est-ce que six mois

dans une vie?

Il retomba épuisé. Il avait oublié l’aveu de son secret, la présence de

l’abbé Taffin. Il n’était plus qu’un naufragé qui sombre en vue du port.

L’eau déjà monte à sa bouche; il sait qu’il va mourir et, malgré qu’il

le sache, sa dernière convulsion est encore un appel!

--Vous, c’était vous!...

L’abbé Taffin, les mains jointes, anéanti comme au spectacle d’un

cataclysme, contemplait M. Lethois. En même temps et parce que celui-ci

avait employé de grands mots: «travail unique, fortune, gloire», il se

sentait un peu incrédule, partagé entre un immense étonnement et la peur

vague qu’un retour de délire ne fût mêlé à ce récit.

--Pardonnez-moi, reprit-il, ce que vous me racontez là est si

extraordinaire, tellement inattendu... que j’ai peine à rassembler mes

idées. Je voudrais aussi vous rassurer, dire comme auparavant que vous

vous effrayez à tort, que ce ne sera rien, et voici que je n’ose plus;

je crains de me tromper, je deviens pareil à vous... Pourquoi n’ai-je à

vous offrir, hélas! que des motifs d’espoir auxquels vous ne croyez

plus!

Une ardeur contenue anima son visage. Il acheva:

--C’est votre châtiment: le ciel refuse de consoler ceux qui ne

regardent que la terre, et pourtant, c’est le ciel seul qui ne trompe

jamais!

--Ah! s’écria M. Lethois, des phrases de prêtre!

--Ce n’est pas le prêtre qui parle.

La vie secrète · 第 30 / 95 题