--On ne se partage pas. Depuis une heure, nous sommes là qui échangeons
des propos sans parvenir à donner aux mots le même sens!
--Vous vous trompez, riposta M. Taffin d’une voix tremblante: si vous
aviez connu mon existence de prêtre, si vous soupçonniez une seconde les
abîmes de désespoir où mon cœur a cru se noyer...
Il s’interrompit, puis avec un geste navré où transparaissait toute
l’amertume du souvenir évoqué:
--Où en serais-je, grand Dieu! si je n’avais pas eu ce refuge que vous
niez!
Ils se regardèrent. Était-ce bien eux qui avaient vécu côte à côte et
cru se connaître? Une autre vie, affleurant à leurs fronts, venait de
les transfigurer. Il ne restait rien du Lethois humble et ridicule, de
l’abbé jovial, moins soucieux d’au-delà que de bonne chère. Il n’y avait
plus là deux êtres de chair et d’os: rien que deux âmes, ayant, au choc
de la détresse, laissé tomber leurs vêtements et se montrant à nu.
--Écoutez, reprit l’abbé Taffin, cette histoire ne sera pas de trop.
Écoutez à votre tour, pour en tirer la morale, et--qui le sait?--votre
salut! J’arrivais ici. Il y a trois ans de cela. Trois ans! Comme cela
passe! Je revois le temps qu’il faisait. Nous étions venus en carriole
découverte depuis Revel. Partout de la neige; le vent soufflait; la
route, glacée comme un miroir... J’entre. Il y avait dans cette maison
des caisses, du froid, un bruit de bise. Cadette me suivait, soufflant
dans ses doigts gourds. Bien des fois, auparavant, j’avais senti ce
qu’il y a de terrible dans l’isolement de la prêtrise, mais ce
jour-là... Ah! ce jour-là devant cette cheminée vide, dans cette pièce
sans meubles, ayant à mes côtés cette servante qui ne m’était rien et
parlait de me lâcher pour retourner à Toulouse, oui, ce jour-là, j’eus
un de ces désespoirs tels qu’on les compte dans une vie d’homme. Je me
demandais si je n’avais pas été la victime d’un jeu abominable, s’il
existait un ciel pour justifier de pareils sacrifices; je doutais de
Dieu même! Je vous jure que, si jamais j’eus aussi la tentation du
suicide, ce fut bien à cette heure. J’étais fou de la pire des folies,
la folie qui se tait!
La voix du prêtre, si claire d’ordinaire, s’était voilée et frémissait.
On n’aurait pu deviner si c’était de l’émoi d’un pareil aveu ou
d’horreur pour ces souvenirs.
--Alors, je dis à Cadette: «Partez! restez! faites ce qu’il vous plaira!
Ma première visite doit être pour l’église: j’y vais». Je traverse la
rue qui est là; j’arrive à la porte. Il y avait encore sur un des
battants une affiche manuscrite posée par mon prédécesseur. Je lus en
titre: «Paroisse de Sainte Letgarde...» Et tout à coup, une idée me
vint, ridicule. Dans les grandes crises, on n’imagine pas combien la
raison devient puérile. J’ignorais qui est Sainte Letgarde; elle ne
figure pas à l’ordo. Son culte est de tradition purement locale. Je
pensai donc: «Celle-là doit être sans fidèles, elle a des loisirs; elle
m’écoutera!...» Alors, à peine entré, au lieu d’aller, comme j’aurais
dû, au maître autel, je cherche son autel, je m’agenouille...
L’abbé Taffin cessa de marcher:
--Ici commence le miracle: à peine étais-je prosterné qu’une douceur me
réchauffe, me rassure, me sauve... Ce que Dieu tant de fois m’avait
refusé, _ma sainte_ tout de suite me le donnait! Imaginez qu’un affamé
rencontre sur la route une femme admirablement belle et que demandant
une aumône, il s’entende répondre: «Ma fortune ne suffit pas; me voici
tout entière!» Je sais bien que j’emploie là des images profanes,
sacrilèges; mais comment exprimer la résurrection morale qui suivit? Mes
paroissiens s’étonnent de mon culte passionné pour Sainte Letgarde:
puis-je dire de quelle crise elle m’a guéri? La vérité est que j’aime
comme jamais homme n’a aimé; j’aime, vous entendez bien? j’aime une
Sainte! Sa présence adorée m’enveloppe. Je la sens à toute heure écarter
de moi les doutes; elle peuple la solitude où mon cœur défaillait.
Quelles joies approchent de la mienne? Pour _elle_, je donnerais tout;
elle est ma bien-aimée, mon refuge que rien ne peut atteindre, puisque
la mort même m’emportera vers _elle_!