remontent au cœur la vieille peur, la vieille haine qui habitèrent de
toute éternité entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes
l’appliquent à leur mari! Cependant la mère de Thérèse l’avait déjà
entendu, elle se souvenait peut-être, l’ayant proféré, d’avoir oublié
qu’elle l’eût jamais proféré. Mais aujourd’hui elle sentait une rancune
plus profonde, elle devinait plus d’amertumes accumulées. Madame
Dumesnil ne voulait pas qu’un abîme se fût creusé, infranchissable,
entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne
devait pas y avoir d’abîme infranchissable: il y avait _elle_, il y
avait son influence, il y avait son autorité pour le combler. Pourtant
ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlèrent
d’abord, en dépit d’elle:
--Ma pauvre enfant, tu ne l’aimes plus?...
--Mère, répondit Thérèse rudement, vous savez bien que je ne l’ai jamais
aimé! Quand on me l’a fait épouser, j’ai cru que je pourrais l’aimer:
c’était ce que vous m’aviez appris. J’avais dix-huit ans, je ne savais
que ce que vous m’aviez fait croire: qu’on aime toujours son mari. Mais
c’était impossible, mais tout nous séparait, et vous n’avez pu
l’ignorer.
--On finit par aimer son devoir! dit sa mère.
--Non, répliqua Thérèse, on le fait, et ce n’est pas la même chose. Je
l’ai fait tout entier, je l’ai fait comme je savais, d’après vous, que
je devais le faire: sans paraître montrer que ce n’était que
l’accomplissement d’un devoir. Si l’on m’en avait montré de la
reconnaissance! Mais quel est le bien que j’en ai retiré? Qu’est-ce qui
me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiée? Oh! maman, maman, il y a
des femmes qui sont heureuses!
--Qu’est-ce que ça signifie? demanda la mère de sa voix la plus sèche.
Elle ne voulait pas s’attendrir.
--Il y a des femmes qui sont heureuses, répétait Thérèse,
lamentablement. Je voudrais être heureuse! Ce n’est pas possible que je
ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais m’en aller, m’en aller...
--Où? Où sont tes ressources, où est ton avenir? Qu’est-ce que tu veux
faire dans la vie, et de ta vie?
--Je veux être heureuse! dit encore Thérèse, comme un petit enfant
douloureux.
Elle se sentit tout à coup attirée par deux bras tremblants, passionnés,
desséchés, liée d’une caresse immense, ineffable, comme si ces bras
l’eussent enlacée pour la dernière fois, à l’heure de la mort.
--Tu ne voudrais pas me causer ce chagrin-là, d’être heureuse?... Ma
petite! Ma pauvre petite!
Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris
sur les deux vieilles joues. Thérèse embrassa ces joues en sanglotant.
--Maman! Oh! maman! pleurait-elle.
--Il faut prier, dit encore la mère.
--Prier? fit Thérèse, sans comprendre.
Et elle fut stupéfaite de ne pouvoir comprendre, stupéfaite et comme
épouvantée. Elle était d’une piété naturelle et acquise, d’une piété
d’enfance, et toutefois n’arrivait pas à concevoir que dans son cas il y
eût une possibilité de consolation dans la prière. Elle ne pouvait pas
demander par la prière d’aimer son mari puisqu’il lui semblait qu’elle
fût incapable de l’aimer, que ce serait horrible de l’aimer, le plus
grand malheur! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose:
quoi? Toujours le bonheur. Ce qui est défendu.
--Il faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans
insister.
Tout ce qui se doit, c’était l’ensemble, le total de ce qu’elle avait
appris à sa fille à respecter et à pratiquer. On impose plus aisément un
ensemble qu’une règle plus ou moins définie, portant sur un seul point.
Et l’ensemble forme un bloc solide, impénétrable. Il pèse de tout son
poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.
--Oui, maman! fit Thérèse avec soumission.
Elle avait retrouvé son obéissance de petite fille, et puis... et puis
elle se sentait elle-même si peu capable d’aspirations trop vagues à une
réalité. On venait de lui montrer les barrières, mais quoi? Elle avait
toujours su que les barrières existent, et craignait qu’au delà tout
soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, à qui l’on dit: «C’est
là que tu dois t’amuser.» Il s’ennuie: à travers les murs il entend les
bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artères d’une grande
cité, les chars qui passent allant il ne sait où, mais sans doute vers
la joie, vers tout ce qu’il ignore et dont il rêve. Un jour quelqu’un
laisse la porte ouverte: cela ne fait qu’accroître sa mélancolie, la
doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne
parviendra à trouver en lui-même l’audace de la franchir: il aurait trop
peur! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel
d’une voix connue, de la voix qui l’a mis là, là où il est, le ferait
bien vite reculer... et il refermerait lui-même la porte. Pour qu’il
osât se risquer, s’échapper pour quelques heures ou pour toujours, il
faudrait un tentateur, quelqu’un qui murmurât à ses oreilles: «Viens
donc, viens! Moi, je connais les routes, et c’est très beau.»
Les rêves de Thérèse ne lui désignaient pas d’objet; elle n’apercevait
personne pour lui faire franchir la porte.
* * * * *
Ce fut très innocemment qu’elle envoya quelques jours plus tard un tout
petit mot à Marlis: «Il est arrivé un accident au tableau, à notre
tableau. Vous seriez si gentil de venir voir le malade!» C’était en
toute sincérité une consultation qu’elle demandait, pas autre chose.
L’absence du portrait faisait sur la muraille un trou dont elle ne
pouvait se consoler, il lui semblait qu’elle était plus seule, toute
abandonnée. Il y avait aussi ses instincts, ses habitudes de bonne
ménagère. Un meuble brisé, elle l’eût fait porter le jour même chez le
petit ébéniste du voisinage. Pour l’accident de l’aïeule, elle ne
connaissait pas de médecin: il devait y avoir un médecin.
--Je vous adresserais bien au père Chappuis, lui dit Marlis. C’est le
roi des rentoileurs, le magicien de la restauration: il ne donne un coup
de pinceau _de lui_ qu’à la dernière extrémité. Mais il serait
inabordable. Votre tableau n’est pas d’un maître et vous n’êtes pas un
vieux client: je prévois une réception qui vous découragerait. Allez
plutôt chez Charlet: il est adroit, il travaille assez vite. Il vous
arrangera ça.
--Vous êtes sûr? demanda Thérèse.
--Mais oui, tout à fait sûr. Dire que la voilà inquiète comme pour un
enfant!... Il vous arrangera ça, j’ai vu des toiles plus abîmées. C’est
une toute petite opération--un traitement, pas même une opération.
Pauvre petite ancêtre! Elle a été blessée bien près du cœur... Comment
est-ce donc arrivé?
Son intérêt était sincère: la vue d’une toile mutilée le faisait
souffrir. Thérèse expliqua. Elle ne dit pour commencer que ce qu’elle
avait décidé qu’elle dirait. C’était elle qui avait tiré maladroitement
sur le clou de suspension... Et à mesure qu’elle parlait sa rancune lui
revenait plus amère, presque aussi neuve. Oui, c’était elle, mais ce
n’était pas sa faute!
--C’est monsieur Lebeschard... C’est monsieur Lebeschard.
Elle avoua tout le reste, et ses yeux brillaient de colère, avec une
larme aux cils.
--Pauvre petite fille! dit tout à coup Marlis, pauvre petite fille!
Thérèse éprouva un petit choc de surprise, pas davantage. Elle était un
peu choquée que le peintre l’appelât «pauvre petite fille». Cette
familiarité lui sembla inattendue et singulière, elle n’y était point
accoutumée. Mais Marlis était lancé, il continua. Enfin il avait la
confidence des rancœurs, de la misère intime qui troublaient l’existence
de cette jeune femme si simple--si simple et si charmante! Enfin ils
mettaient ensemble le pied sur le même sentier, ce sentier que tant de
femmes distinguent tout de suite, ne perdent jamais de vue, et dont
celle-ci avait toujours paru ignorer même l’existence. Il dit qu’il
était là, lui, pour l’écouter, pour la plaindre, pour la consoler.
--Oui, oui! faisait vaguement Thérèse.
Marlis n’est pas un homme indélicat, il est aussi très prudent. Comment
se fit-il que soudain Thérèse comprit? Elle comprit et tomba des nues.
Marlis! M. Marlis! Elle ne s’abandonna point à de grandes gestes ni à de
solennelles protestations: elle reparla du portrait, tout bonnement.
--Vous ne m’avez donc pas entendu? insista le peintre. Vous ne sentez
donc pas que je suis votre ami, votre grand ami?
--Mais oui, répondit-elle, je le sais bien, monsieur Marlis, que vous
êtes mon ami, depuis longtemps!
Comme le sens du mot changeait, d’elle à lui! Il en fut décontenancé.
Pour Thérèse, elle n’éprouvait nul trouble, aucune émotion, mais au
contraire une grande envie de rire, son premier accès de gaîté depuis
des semaines. Marlis? Voyons, elle le connaissait: il était M. Marlis
qui venait, depuis tant d’années, s’asseoir dans ce petit salon et
causer agréablement. Et il lui faisait pressentir qu’il souhaitait
devenir son amant! Même les plus honnêtes femmes ont pensé à l’amant,
Thérèse y avait pensé: mais précisément comme à l’inconnu, comme à la
magie de l’inconnu, à un rêve, à un idéal qui tomberait du ciel et ne
ressemblerait à rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici sur la terre:
Marlis, qu’elle connaissait, ce vieux Marlis!
Marlis n’était ni vieux, ni jeune: il se trouvait même à l’âge où les
hommes sont le plus dangereux; mais il était «de la maison». Elle
s’était trop habituée à lui. Il n’avait pas prévu cet écueil.
--Allez voir Charlet, dit-il, dépité, allez voir Charlet! Vous avez bien
noté son adresse?
«Monsieur Marlis, songeait encore Thérèse après son départ. Mon Dieu,
que c’est drôle!»
* * * * *
Un matin, prenant la toile avec elle, elle se fit conduire en fiacre rue
de Vaugirard.
Franchissant une porte cochère, elle découvrit un lieu qui lui sembla
d’une douceur inattendue.
C’était comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussé
des maisons: légers ateliers de brique et de verre qui tous avaient
conservé leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des
chèvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte à
claire-voie, peinte en vert, resserrée encore par l’envahissement de ces
plantes grimpantes, et portant un numéro. Une ruche de peintres et de
sculpteurs? Un couvent n’aurait pas été plus paisible. On n’entendait
rien, sinon tout au bout, à la hauteur des premières feuilles dans les
grands arbres, le chant d’un piano qui jouait un air de Grieg,
mélancolique, intime comme une mélodie légendaire; et ce vieux piano
même, soigneusement visité par l’accordeur, mais si faible, exténué,
n’avait pas plus de sonorité qu’un clavecin. L’existence de Thérèse
s’était tout entière écoulée en province quand elle était jeune fille,
et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le
plus désespérément dépourvus de couleur et d’harmonie. Elle n’avait
aucune idée de ces demeures de la rive gauche, abris d’artistes, à qui
la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais où le travail
patient, l’obligation de ne pas troubler le voisin dans l’exercice d’une
profession considérée comme noble, entretiennent une paix singulière,
car elle n’est pas celle de la vertu, et nulle règle, nul maître ne
l’imposent. Thérèse eut quelque hésitation avant de frapper à la porte
qu’on lui avait désignée; elle était presque émue. Un jeune homme vint
ouvrir.
--Monsieur Charlet? demanda-t-elle.
--C’est moi, madame.
Le restaurateur de tableaux montrait une figure étrangement pâle et très
maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir emprunté
leur couleur à un vieux cadre de chêne où des parcelles d’or resteraient
attachées. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frêle que la
lumière du dehors rendit translucide.
--J’ai apporté ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheur! fit
Thérèse. C’est le portrait d’une aïeule. Il est perdu, n’est-ce pas? On
ne peut le réparer?
--Si, madame, répondit le restaurateur, il n’y a qu’à coller du papier
fort du côté de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les
morceaux déchirés. Ensuite, du côté de la vieille toile, il faut
quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil à fil. Après ça,
il n’y a plus qu’à remettre une toile neuve... Par bonheur celle-ci est
du dix-huitième siècle, elle est préparée avec un enduit minéral rouge:
je crois que je pourrai l’enlever d’un coup, et il n’y aura plus qu’à
reporter la peinture sur le châssis neuf, en faisant des raccords au
pinceau sur les déchirures.
C’est ainsi qu’il expliquait, lent et méticuleux, les procédés de son
art fait de minuties précieuses, et tout son atelier, sa personne même,
reflétaient des habitudes de scrupule excessif, une propreté passionnée,
comme dans un béguinage flamand. Il vivait dans cette lumière du nord,
claire et froide, au milieu des tableaux revernis; et ses traits, ses
paroles nettes et mesurées, ressemblaient à ces tableaux.
--Que c’est joli! que c’est joli, chez vous! fit Thérèse presque
inconsciemment.
C’est parfois une bénédiction qu’un peu d’inexpérience. Quelques-unes de
ces toiles eussent fait sourire Marlis; mais Thérèse jouissait avec
ingénuité de ces images qui contaient des histoires.
Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la
pièce.
Il y avait une Nativité d’un primitif italien. Dans une grange assez
vaste, qui servait d’étable, on voyait le bœuf et l’âne. Derrière eux un
paysage fuyait à perte de vue, avec une rivière, des rochers, des
forteresses, des bêtes qui paissaient. La Vierge avait une figure
longue, un peu pâle, le nez bien droit; saint Joseph était un bon vieux,
le menton en galoche. Tous deux adoraient l’enfant Jésus, qui suçait son
pouce, et le calme était si grand que deux lézards, cramponnés au mur,
ne bougeaient pas.
Plus loin, c’était un portrait de l’école de M. Ingres. Une demoiselle,
la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de
mitaines trop larges, une toute petite toque, chargée d’une plume
d’autruche immense. Ses cheveux s’aplatissaient en bandeaux, elle avait
des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient l’attache de son nez
si hardiment qu’ils évoquaient l’idée de deux arches de pont; sa pâleur
était distinguée; et l’on demeurait certain, rien qu’à la regarder, que
son éducation était accomplie, et qu’elle savait par cœur son catéchisme
et ses sous-préfectures.
Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk,
debout sur son cheval au galop, brandissait une tête coupée. Une dame en
deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cœur. Une bergère,
des roses dans les cheveux, s’asseyait par terre pieds nus, mais dans
une robe de satin de cinquante louis, tandis qu’un bel adolescent, en
cravate à la Colin, lui montrait un étourneau. Et toutes ces effigies,
lavées, nettoyées, frottées d’un enduit plus transparent que le verre,
éclataient, beaucoup plus neuves que le jour où l’artiste avait mis sa
signature au bas du tableau.
--Que c’est beau! fit Thérèse ardemment. Est-ce que c’est de vous?
Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui
aussi, écrire son nom sur une toile, mais il était né avec une maladie
de cœur qui ne pardonne pas. Il n’avait vécu jusqu à ce jour qu’en
prenant soin de lui comme d’un objet fragile, avait pris ce métier parce
qu’il n’exige point d’effort ni de vigueur physiques, seulement de la
délicatesse, et lui permettait de rester à l’abri dans cet atelier comme
une pauvre bête blessée qui se cache et que les dangers de l’extérieur
achèveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si
confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des
femmes, par faiblesse et par besoin de protection.
--Ainsi, dit-elle, vous êtes peintre, et vous ne pouvez plus peindre!
Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage: l’un de
ceux-là, un ami, me disait...
--Vous avez un ami peintre? demanda vivement le restaurateur de
tableaux.
--Mais oui, fit-elle d’une voix très calme et de ce ton glacé que
prennent les femmes pour bien marquer «qu’il n’y a rien»: Marlis: le
connaissez-vous? Il me parle souvent de ses courses à travers champs, du
plaisir de saisir un effet de lumière, de la joie qu’il éprouve à
trouver la mise en place d’un motif.
--Il a du talent, Marlis!
Et, dans la voix devenue sèche, passa un peu, un rien, de cette jalousie
subite qu’éprouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux
qui savent intéresser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus
variée, plus nuancée, plus puérile aussi que chez la femme, qui comprend
et sent plus profondément, d’ordinaire, la jalousie physique: qu’un
homme, qui n’a pas de droit sur elle, désapprouve les simples amitiés,
les plus innocentes conversations, lui paraît toujours étonnant.
Alors Thérèse fut à la fois surprise et flattée.
--Vous n’êtes pas marié? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi.
Ou plutôt elle commençait à souhaiter des confidences, éprouvant comme
une langueur compatissante, une sympathie très douce, et qui lui
semblait si peu dangereuse!
--Marié, moi? Oh! non... Et je crois bien que vous êtes la première
femme qui entre ici depuis que ma mère n’y vient plus, ajouta-t-il en
rêvant. On a des clients, en général, mais pas de clientes...
--Votre mère ne vient plus?
--Depuis deux ans. Elle s’est tuée à me faire vivre. Il paraît que ma
vie est un miracle. J’aurais dû mourir tout petit, tout petit: elle m’a
sauvé cent fois, et elle y a gagné de mourir avant moi... Quand elle
vivait, je sortais encore un peu. Par les beaux jours elle
m’accompagnait, me surveillait; j’ai fait du paysage, j’ai vu des
champs, des bois... j’ai mangé des omelettes à la campagne. Aujourd’hui
ces omelettes m’apparaissent comme un bonheur impossible, quelque chose
comme un voyage en Italie, du rêve, de la beauté. Maintenant que ma mère
n’est plus là, j’ai comme peur. C’est elle qui me défendait. Vous ne
vous moquez pas?
Il regardait la bouche un peu frémissante de Thérèse, ses yeux sincères,
pleins de lueurs qui ne s’éteignaient que pour se rallumer, et qui
parfois s’attendrissaient. Il le savait bien, qu’elle ne se moquait pas,
il en était sûr.
--Vous voyez bien, dit-elle, comme répondant à une pensée, que je ne me
moque pas. Je m’étonne seulement... Je m’étonne que seul, libre,
indépendant, car c’est l’avantage des métiers comme le vôtre,
l’indépendance, et ce qui les rend si enviables, vous n’ayez pas
rencontré une amie, une petite jeune amie, ou une bonne vieille amie,
qui vous rende un peu de ces joies sans scandale...
--Que vous en parlez à votre aise! C’est très compliqué, tout cela! Il y
a le désir, qu’attendent toutes les femmes comme un hommage dont elles
se contentent presque toutes; il y a l’amour, auquel rêvent peut-être
les solitaires comme moi: et l’amitié, la divine amitié se trouve alors
perdue dans les complications et les malentendus. Un homme qui a plus de
cœur que de sens est un malheureux: les femmes le méprisent...
--Quelle erreur, quelle folie! protesta Thérèse avec une conviction, une
véhémence subite. La plupart des femmes ne cherchent que cela, une
amitié...
Ah! oui, oui, lui soufflait un démon secret, un ami, rien qu’un ami,
sans la tromperie définitive et sans le mal: de quoi oublier sa
solitude, l’affreuse solitude à deux de son mariage! Et d’ailleurs elle
ne parlait toujours, n’est-ce pas, que généralement. Il n’était question
ni d’elle ni de lui: de tout le monde. Mais le restaurateur eut bientôt
un gentil sourire, un sourire d’enfant joyeux, un peu malin.
--Eh bien, dit-il, puisque vous êtes si convaincue, essayons... Oh!
c’est une grande prétention, et je vous demande mille fois pardon si
elle vous offense. Si je pouvais vous rencontrer, au grand air, devant
de jolies choses: pourquoi pas? C’est vous qui l’avez dit, pourquoi pas?
--Jeudi, répliqua Thérèse sans y penser, je dois aller déjeuner chez une
parente, à Poissy.
C’est ainsi qu’elle fut entraînée. Il lui sembla qu’elle n’avait fait
qu’obéir à une innocente association d’idées: on lui parlait campagne,
elle avait répondu «Poissy», involontairement. Le restaurateur de
tableaux s’empara de l’aveu:
--Si vous vouliez... Vous feriez votre visite pas trop longue et vous me
donneriez un peu du reste de votre après-midi: il y a de si beaux
paysages, dans cette vallée de la Seine! Deux heures, deux heures
seulement pour vous les montrer et pour me souvenir avec vous, me
souvenir du temps où j’étais encore un peintre. Vous voulez? Dites que
vous voulez bien.
Thérèse ne répondit pas.
--Je serai devant l’église de Poissy jeudi à deux heures, décida le
restaurateur de tableaux comme si tout était convenu.
* * * * *
Ne pas aller à Poissy était pour Thérèse la chose la plus simple du
monde, et la plus droite. Le fait est qu’elle y alla. Elle s’en était
donné cent excuses: elle avait bien le temps d’écrire à sa parente pour
l’avertir que sa visite était remise; il valait mieux la prévenir la
veille seulement pour que celle-ci n’eût pas la possibilité
d’insister... Et la veille, elle avait laissé passer l’heure du
courrier.
--Que te voilà rose et fraîche, dit la cousine Brochard en regardant
Thérèse, assise en face d’elle à table. Et Thérèse rougit de plaisir.
--C’est que je me trouve toujours mieux le matin, dit-elle. Il paraît
que les neurasthéniques ne sont pas comme moi: je les plains, c’est le
plus joli moment de la journée, on espère qu’il arrivera des choses. Le
soir, on est déçue, ou fatiguée. Alors il faut être une grande dame, et
s’arranger pour rester belle aux lumières; je ne suis pas une grande
dame.
La cousine hocha la tête. Elle avait vieilli tout doucement; les nuits
et les jours, les matins et les soirs lui étaient devenus indifférents,
égaux. Toutes les heures alors conduisent à la mort...
--Tu es jeune, dit-elle tendrement. Il faut profiter de la jeunesse, mon
enfant.
--Ah! fit Thérèse, profiter de sa jeunesse, ce n’est qu’un mot: le
bonheur vient des autres, et ils ne vous le donnent pas. On n’a pas le
droit de le chercher, on ne peut pas choisir!
Et en même temps elle se disait: «On ne doit pas chercher le bonheur:
mais un instant d’oubli, de consolation sans péché?... Il est une heure,
une heure un quart. S’il était venu?... Mais il n’est pas venu. C’est
impossible, je ne lui ai rien dit. Pourtant, s’il était là, et s’il
repartait?»
Alors elle avoua la vérité, une partie de la vérité, pour ne pas mentir,
et tromper cependant.
Elle conta l’histoire du tableau, du tableau gâté qu’elle avait porté
chez un restaurateur. Et elle devait écourter sa visite, reprendre le
train pour savoir à Paris si le malheur était réparable.
Sa cousine la plaignit, en lui rendant sa liberté.
Et M. Charlet était là, devant l’église! Elle le reconnut à peine: il
avait un feutre noir, une cravate bleue à pois blancs, nouée «à
l’artiste», un complet gris, des souliers jaunes, sa figure animée
semblait plus jeune, et quand il vit arriver Thérèse il eut un sourire à
la fois rapide et soumis, un sourire d’enfant à qui on a promis quelque
chose, et qui le reçoit.
Il lui tendit les mains, il voulut lui dire qu’elle était bonne, qu’elle
était délicieuse...
--Je retournais à Paris, expliqua Thérèse, simplement.
Il l’accompagna jusqu’à la gare très proche.
--Deux heures, fit-il, je ne vous demande que deux heures: le temps de
vous montrer ce beau point de vue d’Orgeval, et je vous ramène à
Villennes pour le train de quatre heures et demie.
Thérèse hésitait encore.
Le chauffeur d’une vieille auto de louage, devant la station, reconnut
le peintre:
--Bonjour, monsieur Charlet, vous voilà donc revenu dans nos pays?
Il ouvrait sa portière.
--Non, prononça Charlet, pas aujourd’hui. Nous prendrons l’autobus,
madame et moi...
Et cette délicatesse acheva de conquérir Thérèse. Elle eût éprouvé
quelque répugnance à partager avec lui une voiture particulière: la
promiscuité même de l’autobus la rassurait.
En vingt minutes, la patache grinçante les conduisit au sommet de la
butte d’Orgeval. Ils descendirent, et Charlet fit prendre à Thérèse un
sentier à travers champs.
--Regardez! dit-il, tout à coup.