Il avait des yeux très vifs, câlins, comme habitués à boire

amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa

barbe, qu’il portait courte, taillée en pointe, à la manière de quelques

artistes et de certains Anglais intellectuels.

Le ménage Lebeschard ne possédait qu’une servante. Elle répondit:

--Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.

C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour

madame Lebeschard, et ne demandait même qu’à en montrer davantage. Mais

il en attendait le moment sans impatience, étant de ces hommes qui

aiment vraiment les femmes: ayant d’elles le goût sinon profond, du

moins naturel et enraciné, ils sont à leur égard capables de

désintéressement. Ils éprouvent un plaisir sincère à se trouver à leurs

côtés, à les faire parler, à jouir par les yeux de tout ce qu’elles

peuvent donner d’honnête plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur

esprit, est différent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme

d’autres aiment les enfants: pour une impression de rajeunissement, de

rafraîchissement, d’allégresse: ne leur donneraient-elles que cela, ils

continuent de cultiver fidèlement leur amitié. Il se peut toutefois

qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont à leurs yeux

l’excuse--si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une

excuse, ce qui est rare--de n’y avoir été pour rien, ou presque rien. On

peut croire que ce sont ceux-là qui remportent dans leur existence les

succès les plus difficiles: aux coquettes il suffit de faire sentir

qu’elles sont désirables; parfaitement droites ou plus modestes, les

femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.

Mais de plus, et surtout, peut-être, il y avait une autre chose encore

que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanité, et qui

s’était traduite dans la façon même dont la servante l’avait accueilli.

Pour ce ménage de petits fonctionnaires il était le grand homme, il

était l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en

apporte les nouvelles. Il se sentait supérieur; cela lui donnait de

l’assurance en le disposant à des trahisons éventuelles. M. Lebeschard,

rencontré quelques années auparavant, ne l’intéressait pas, n’avait rien

pour l’intéresser, et Marlis, s’il n’eût été qu’un homme du monde, n’eût

point persisté à fréquenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il

était un collectionneur. Ayant découvert un bijou, il revenait

assidûment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne

puisse tout acheter, ou même on ne puisse pour l’instant rien acheter:

il arrive qu’un jour l’objet désiré soit offert, ou bien qu’on soit plus

riche. En tout cas le bijou est là: c’est déjà une joie d’entrer dans la

boutique, et de l’avoir sous les yeux.

... Le bijou vint à lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de

penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir à sa

rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le

regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire:

c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il

disait. Marlis ne s’imaginait point être amoureux, au fait il ne l’était

point: mais il songeait: «Je le deviendrai quand on voudra.»

Toutefois quelque chose dans ces regards-là lui annonçait: «Non, ce

n’est pas pour aujourd’hui.» Il se résigna fort aisément. Une paresse

toute spéciale, une appréhension que ce qui pourrait être fût moins doux

ou plus fatigant à porter que ce qu’il possédait--la seule forme de

vertu chez ceux qui n’en ont pas--l’empêchaient de s’affliger.

«Et pourtant elle ne peut pas être heureuse», lui soufflait la

tentation.

Pour s’affirmer dans cette conviction, à défaut du mari absent, que

d’ailleurs il connaissait bien, il considérait les entours de Thérèse

Lebeschard. Beaucoup, hélas! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre

dans la laideur et la vulgarité: il suffit que leur sensibilité à

l’égard des choses extérieures s’arrête à leur propre apparence,

c’est-à-dire à leur toilette. Ce n’était pas le cas pour Thérèse, trop

d’indices l’en faisaient certain.

Il était de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou même

le bouquet de fleurs d’oranger gardé sous verre qu’on trouve sur la

cheminée dans quelques logis des humbles: ces choses sont à leur place,

elles parlent un langage éloquent, elles impliquent de la beauté, c’est

matière à peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne

pouvait souffrir qu’elles fussent déshonorées par la contrefaçon

industrielle de ce qu’il respectait: et M. Lebeschard avait des

tableaux! Il y avait même, sur un guéridon en faux Boule, une statuette

polychrome! Marlis arrêta sa vue sur le seul objet qu’il aimât, le

portrait de l’ancêtre.

C’était une dame décolletée, arrière-grand’mère de madame Lebeschard. Le

corps de sa robe, très long à la mode du temps, était tissé d’un satin

gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si

consciencieuse, d’une matière si solide qu’on les retrouve parfois

encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que

voici deux siècles. Des papillons nacrés de blanc translucide,

d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes

tendues; un liseré de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement

découverte, davantage encore que de nos jours. L’ancêtre n’était plus

tout à fait jeune alors qu’elle avait posé pour son portrait: cela se

pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, à l’imperceptible

empâtement du cou, que cachait un nœud léger, aérien, en forme de

libellule; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de

tranquille, de sûr et d’aimable qui faisait penser à madame Lebeschard

elle-même: une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des

temps où Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des

bourgeoises: des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient

leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger; qui

pourtant n’étaient entourées que de choses dignes d’elles, et dont elles

n’avaient hérité que pour les transmettre, enrichies de quelques autres,

à leur postérité; jeunes filles allaient à la messe les yeux baissés;

jeunes femmes regardaient toutes choses honnêtement, mais sans rougir et

sans fausse pudeur, élevaient des enfants, faisaient leurs confitures;

et vers le moment qu’elles allaient devenir des aïeules, appelaient le

peintre pour qu’il commémorât leur maturité dans leur dernière grande

toilette, avant le noir et le blanc éternels que la coutume de leur

classe imposerait à leur vieillesse: non par fierté d’elles-mêmes, mais

pour l’honneur de leur race.

--Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.

--Vous me l’avez déjà dit, répliqua Thérèse.

Et elle ajouta ingénument:

--Est-ce que c’est de la bonne peinture? Je ne m’y connais pas.

--Pourquoi vous en inquiétez-vous? Pourquoi vous inquiétez-vous d’une

chose dont vous ne pouvez juger par vous-même? Vous aimez ce portrait

comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire...

Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est même pas d’un bon artiste:

tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en défaire.

Seulement... seulement on ne saurait le regarder sans une espèce

d’intérêt sentimental, parce qu’il fut fait honnêtement. Honnêtement,

comprenez-vous, avec le souci de montrer le modèle comme il était, et

pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais réelle majesté;

avec la volonté aussi de faire agréable et de faire clair, mais de ne

point pécher contre les lois du dessin et de la vérité. Ailleurs il

serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquités quelconque;

je m’en soucierais à peine. Ici, il est bien à sa place, parce qu’il est

à vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en

hérita descend d’une famille où, depuis quatre générations, on a su

vivre avec décence.

--J’ai souvent pensé, fit Thérèse avec lenteur, j’ai souvent pensé de la

même manière. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au

contraire... Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il

lui fait des plaisanteries.

--Des plaisanteries?

--Oh! rien, dit-elle en rougissant.

Un secret instinct suggérait à Marlis qu’il avait trouvé la fissure. Il

insista:

--Pourquoi ne me dites-vous pas... ne me dites-vous pas tout ce qui vous

intéresse vraiment? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme

l’ami?

--Mais je vous dis tout! répliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce

qui en vaut la peine.

Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en

jugea Marlis. Non, décidément, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.

* * * * *

A quelque temps de là, au moment de quitter son bureau, M. Alfred

Lebeschard, passant devant la table d’un collègue, aperçut dans une

sébile administrative des pains à cacheter. Il y en avait de blancs, il

y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets; et

tout mêlés ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille

dans leur exiguïté circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs

coupées touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine

sournoise d’un enfant qui prépare un tour, en choisit un seul, un rose,

puis à l’aide d’une paire de ciseaux le sépara en deux moitiés

demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.

«Voilà bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai

complété la toilette de l’ancêtre.»

Ce portrait l’embêtait, l’avait toujours embêté depuis les premiers

jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas «de son

côté». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas

seulement les traits de l’aïeule, mais tous les aïeux de Thérèse

Lebeschard née Dumesnil, tout ce qui la faisait différente de lui, tout

ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa manière de concevoir les choses;

il y voyait tous les Dumesnil du passé, et madame Dumesnil sa

belle-mère.

Mais voilà justement pourquoi Thérèse Lebeschard tenait à ce portrait;

c’était elle comme elle aurait voulu être, et comme elle ne serait

jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siècle où la petite

bourgeoise non seulement commence à n’avoir plus sa place, mais ne sait

plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de

l’abnégation, et l’espèce de générosité, d’élan, d’allégresse, qui

naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga

leurs chants sublimes de l’effort en commun: l’esprit d’abnégation s’est

dégradé en esprit de médiocrité; la générosité, l’élan, l’allégresse ne

sont plus. On eût bien étonné M. Lebeschard si on lui eût dit que

c’était un malheur, un grand malheur, même pour lui, de n’avoir point

d’enfants; il était bien sûr du contraire: ainsi, venant de loin, venant

de haut par comparaison avec son point d’arrivée, Thérèse savait

qu’après elle ce serait fini, que de son vivant c’était déjà fini.

Dans ce petit salon où venait d’entrer son mari, cette toile était la

seule chose qui parlât de dignité. Tout le reste, c’était ce qu’on

trouve dans les ménages d’employés qui n’ont point de passé. Elle s’en

apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon très

vague, et non pas comme il est écrit ici; tandis que M. Lebeschard ne

s’en doutait point, parce qu’il était l’homme de sa situation, et se

trouvait bien comme il était, où il était. M. Lebeschard ne méprisait

pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus: il ne faisait

guère de différence entre elle et une autre. C’était un gros homme que

sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraîné du

côté de la délicatesse, qui jamais n’avait même songé qu’il pût y avoir

du plaisir dans la délicatesse: fort et gai, mais de cette gaîté des

adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles; et les

adolescents, au surplus, qu’il avait fréquentés l’étaient peut-être

encore moins que d’autres.

* * * * *

... Ayant constaté que sa femme n’était pas encore rentrée, M.

Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous

du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les

deux moitiés de pain à cacheter roses, les colla sur la dentelle de la

dame, juste à l’endroit où celle-ci dissimulait ce qu’il fallut

dissimuler. Ce fut une chose très pitoyable, très choquante et laide à

voir, mais qui réjouit M. Lebeschard. D’abord il était enclin, comme

certains hommes, à éprouver du plaisir dans la brutalité, et nulle

influence n’était venue lui enseigner, quand il en était temps encore,

que ce plaisir est bas; mais surtout cette plaisanterie était la seule

qui pût faire sortir Thérèse de son égalité d’humeur, dont il souffrait

comme d’un mets toujours le même; et alors la colère de la femme donnait

au mari, durant quelques minutes, un motif à l’espèce d’agacement sourd

que lui inspirait parfois l’idée qu’elle existait, et qu’elle était sa

femme.

Comme il se faisait tard il alluma l’électricité; et, pour que

l’éclairage tombât mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dès

qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle

entra:

--Que de lumière! dit-elle gaîment. Tu es devenu gardien de phare?

Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancêtre avec

son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragée.

--Tu as recommencé! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as

recommencé: c’était bon une fois... Non, ce n’était pas bon, même la

première fois: c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois!

Et si je ne l’avais pas vu, s’il était venu du monde? Tu _sais_ que cela

me fait de la peine.

Elle ajouta:

--C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait!

Cette accusation n’était point tout à fait injuste; cependant elle

surprit M. Lebeschard. Il était de ces gens qu’amusent les petits

chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins

soient tout à fait véritables, ne parvenant que difficilement à se

figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments

qui comptent. Jamais il ne leur viendrait à l’esprit d’accueillir ces

êtres inférieurs sur le même plan que leur propre personne, et de la

sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut être

absolument sérieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilité

médiocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M.

Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait déjà faite, et

qui lui plaisait par sa répétition même. Il ne pouvait croire que sa

femme fût tout à fait fâchée, tout à fait blessée, et qu’il y eût de

quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans

le traitement dont il jouissait d’avoir outragé «l’ancêtre» il y avait

de sa part quelque rancune, parce que Thérèse savait bien avoir fait un

mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.

Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.

--Moi, dit-il, je trouve qu’elle est beaucoup mieux comme ça, la

vieille!

Thérèse regardait toujours les deux moitiés de pain à cacheter... Elle

se sentait le cœur gros, comme une petite fille dont un gamin méchant a

fait exprès de tacher la belle robe. Et c’était cela aussi, par-dessus

tout le reste: il se mêlait à son amertume indignée l’horreur de femme

et de ménagère qu’elle éprouvait pour les choses abîmées ou en désordre.

--Enlève-les, dit-elle, je t’en prie!

C’est ici que M. Lebeschard aurait dû céder. Il y avait dans cette

requête les éléments d’un traité. En faisant lui-même disparaître ces

deux souillures malséantes il ne reconnaissait pas ouvertement qu’il

avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais d’autre part, il

accomplissait d’un bon cœur apparent la seule chose dont il fut prié, et

pouvait signer une paix honorable. Thérèse, qui n’y avait peut-être pas

songé, lui offrait en tout cas l’occasion de battre en retraite. Par

malheur, manquant d’à-propos, il s’obstina:

--Pourquoi faire? répondit-il. Puisque je te dis que je trouve que c’est

mieux comme ça.

Ainsi, après le premier choc, ils continuaient de s’affronter. Avec la

mémoire confuse de mille piqûres lancinantes qu’elle croyait avoir

oubliées, qu’elle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au

cœur de Thérèse un flot de désespoir et de haine: «Ce sera toujours la

même chose! Ce sera toujours la même chose! Je serai toujours

malheureuse!»

--C’est bien! fit-elle, en serrant les lèvres.

Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir à la

main. Mais elle n’atteignait que difficilement la place dont elle

voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha

maladroitement à un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixé dans

le plâtras du mur, s’ébranla sous les secousses, et tout s’écroula.

--Ah! fit-elle, d’un grand cri.

Elle s’était rattrapée à la paroi, et demeurait tremblante.

--Tu ne t’es pas fait de mal? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle

n’en avait point.

Elle ne le regardait pas.

--Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé!

La toile, rencontrant à faux le dossier de la chaise, s’était déchirée,

juste au cou, à l’endroit ou brillait le bel insecte ailé, moiré; et

l’ancêtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.

--Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce

n’est pas moi!

--Je ne te pardonnerai jamais! répliqua Thérèse.

Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner: il est dans

la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit

responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.

* * * * *

La mésaventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans

l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui était indifférent, plutôt

hostile, et même il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus

voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de

l’accident qui l’en débarrassait. Il le porta dans le vestibule,

retourné contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont

éprouvé un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la

tête que sa femme y pût songer davantage.

Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle était

la même qu’auparavant, la même qu’elle avait toujours été. Par nature,

en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la

vie conjugale: ayant des tendances à la confondre avec la vie de ménage.

Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectât ses

habitudes et qu’on le laissât parler quand il avait envie de parler, il

n’en demandait pas davantage. Se suffisant à lui-même, il exigeait peu

de lui: aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait être,

au bout du compte, facile à vivre et bon diable. Si on lui eût affirmé

qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence

même de son ménage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard

fût tombé des nues: car la scène était muette, et il n’avait pas coutume

d’interroger le silence, ni de s’en inquiéter.

Thérèse le détestait. Elle le détestait froidement, résolument, avec la

même décision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, à se dire

qu’elle serait une épouse fidèle et qu’elle accepterait son sort comme

on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas

et les enfants, si Dieu vous en envoie; comme le malheur aussi de n’en

point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pénible. Elle n’avait

jamais prononcé, en songeant à elle-même, le grand mot de pureté, ne

mettant d’emphase ni dans ses pensées ni dans ses paroles. On lui avait

enseigné que la pureté est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas

une sainte. Mais elle avait toujours gardé un idéal de propreté. Il y a

les choses qui se font et les choses qui ne se font pas; et celles-ci,

pour les femmes qui méritent ce nom, étant innombrables, avaient

continué de lui paraître horribles.

* * * * *

--... Non, maman, dit Thérèse à madame Dumesnil, on ne peut pas vivre

avec cet homme-là!

Ce n’était pas la première fois que sa mère entendait ces paroles. Quand

leurs filles sont heureuses les mères ne l’apprennent guère que par le

silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’être négligées,

par mille petites choses, des détails presque insignifiants, pourtant

cruels un peu, qui révèlent que la chair de leur chair, et leur fille,

c’est-à-dire l’être au monde qu’elles avaient cru rendre le plus

semblable à elles-mêmes et modeler à leur image, a cessé de parler comme

elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour

parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inévitable adaptation, la

fusion de deux cœurs et de deux existences dans le bonheur conjugal; et

cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au

nouveau venu. Elle est forcée de se souvenir qu’elle l’a donnée, donnée

à jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises

suprêmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et

c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des

récriminations injurieuses qui furent dirigées, à toutes les époques et

dans toutes les littératures, contre les belles-mères. Il ne faudrait

pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilège. Une

propriété, la plus chère, a changé de mains, une propriété fut ravie à

son premier possesseur naturel: les anciens ne l’ont pas mieux supporté,

les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les

civilisés. Et c’est même une affaire de civilisation, d’éducation,

d’empire sur soi assez difficile à conquérir, que d’apprendre à se

résigner. Les mères qui se résignent savent qu’elles doivent s’estimer

heureuses précisément quand on ne leur dit rien; que si l’on vient à

elles, c’est précisément que cela va mal, et qu’alors elles ont pour

devoir de n’avoir pas l’air d’écouter!

De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en

voudrait plus tard d’avoir été entendue. Quelques jours à peine, même

parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa

plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux étonnés: elle ne sait plus de

quoi il est question. Il faut même éviter en général le périlleux écueil

de la tentative de réconciliation: car presque toujours les choses

s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquées si on eût

essayé de les arranger. La mère de Thérèse savait tout cela. Elle était

d’une époque où les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir «du

jugement», mot qui a presque entièrement perdu, pour nos contemporains,

le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur

enseignaient à y attacher. Nous l’avons remplacé par celui de «tact» qui

n’a pas tout à fait la même signification. Avant tout le tact est chose

mondaine: le «jugement» de nos grand’mères comportait le sens de la

place qu’il convient de faire à l’autorité morale, dans toutes les

affaires qui touchent à la direction de la famille, à l’honneur de la

famille. C’était l’esprit de gouvernement: la notion ne s’en est pas

affaiblie que dans les familles.

Seulement, cela peut aussi être sérieux. Telle est la grave question qui

se pose au moment de ces petites crises conjugales: est-ce une comédie,

est-ce vraiment un drame? Les chances de ce côté sont infiniment

moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expérience y soit

trompée. Il y a la répétition des plaintes et des griefs, il y a

l’appréciation du caractère même du mari, il y a enfin cette intuition

qui manque rarement à l’amour maternel.

--... Ma mère, on ne peut pas vivre avec cet homme-là!

Trois femmes · 第 8 / 10 段