amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa
barbe, qu’il portait courte, taillée en pointe, à la manière de quelques
artistes et de certains Anglais intellectuels.
Le ménage Lebeschard ne possédait qu’une servante. Elle répondit:
--Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.
C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour
madame Lebeschard, et ne demandait même qu’à en montrer davantage. Mais
il en attendait le moment sans impatience, étant de ces hommes qui
aiment vraiment les femmes: ayant d’elles le goût sinon profond, du
moins naturel et enraciné, ils sont à leur égard capables de
désintéressement. Ils éprouvent un plaisir sincère à se trouver à leurs
côtés, à les faire parler, à jouir par les yeux de tout ce qu’elles
peuvent donner d’honnête plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur
esprit, est différent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme
d’autres aiment les enfants: pour une impression de rajeunissement, de
rafraîchissement, d’allégresse: ne leur donneraient-elles que cela, ils
continuent de cultiver fidèlement leur amitié. Il se peut toutefois
qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont à leurs yeux
l’excuse--si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une
excuse, ce qui est rare--de n’y avoir été pour rien, ou presque rien. On
peut croire que ce sont ceux-là qui remportent dans leur existence les
succès les plus difficiles: aux coquettes il suffit de faire sentir
qu’elles sont désirables; parfaitement droites ou plus modestes, les
femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.
Mais de plus, et surtout, peut-être, il y avait une autre chose encore
que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanité, et qui
s’était traduite dans la façon même dont la servante l’avait accueilli.
Pour ce ménage de petits fonctionnaires il était le grand homme, il
était l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en
apporte les nouvelles. Il se sentait supérieur; cela lui donnait de
l’assurance en le disposant à des trahisons éventuelles. M. Lebeschard,
rencontré quelques années auparavant, ne l’intéressait pas, n’avait rien
pour l’intéresser, et Marlis, s’il n’eût été qu’un homme du monde, n’eût
point persisté à fréquenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il
était un collectionneur. Ayant découvert un bijou, il revenait
assidûment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne
puisse tout acheter, ou même on ne puisse pour l’instant rien acheter:
il arrive qu’un jour l’objet désiré soit offert, ou bien qu’on soit plus
riche. En tout cas le bijou est là: c’est déjà une joie d’entrer dans la
boutique, et de l’avoir sous les yeux.
... Le bijou vint à lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de
penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir à sa
rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le
regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire:
c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il
disait. Marlis ne s’imaginait point être amoureux, au fait il ne l’était
point: mais il songeait: «Je le deviendrai quand on voudra.»
Toutefois quelque chose dans ces regards-là lui annonçait: «Non, ce
n’est pas pour aujourd’hui.» Il se résigna fort aisément. Une paresse
toute spéciale, une appréhension que ce qui pourrait être fût moins doux
ou plus fatigant à porter que ce qu’il possédait--la seule forme de
vertu chez ceux qui n’en ont pas--l’empêchaient de s’affliger.
«Et pourtant elle ne peut pas être heureuse», lui soufflait la
tentation.
Pour s’affirmer dans cette conviction, à défaut du mari absent, que
d’ailleurs il connaissait bien, il considérait les entours de Thérèse
Lebeschard. Beaucoup, hélas! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre
dans la laideur et la vulgarité: il suffit que leur sensibilité à
l’égard des choses extérieures s’arrête à leur propre apparence,
c’est-à-dire à leur toilette. Ce n’était pas le cas pour Thérèse, trop
d’indices l’en faisaient certain.
Il était de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou même
le bouquet de fleurs d’oranger gardé sous verre qu’on trouve sur la
cheminée dans quelques logis des humbles: ces choses sont à leur place,
elles parlent un langage éloquent, elles impliquent de la beauté, c’est
matière à peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne
pouvait souffrir qu’elles fussent déshonorées par la contrefaçon
industrielle de ce qu’il respectait: et M. Lebeschard avait des
tableaux! Il y avait même, sur un guéridon en faux Boule, une statuette
polychrome! Marlis arrêta sa vue sur le seul objet qu’il aimât, le
portrait de l’ancêtre.
C’était une dame décolletée, arrière-grand’mère de madame Lebeschard. Le
corps de sa robe, très long à la mode du temps, était tissé d’un satin
gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si
consciencieuse, d’une matière si solide qu’on les retrouve parfois
encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que
voici deux siècles. Des papillons nacrés de blanc translucide,
d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes
tendues; un liseré de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement
découverte, davantage encore que de nos jours. L’ancêtre n’était plus
tout à fait jeune alors qu’elle avait posé pour son portrait: cela se
pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, à l’imperceptible
empâtement du cou, que cachait un nœud léger, aérien, en forme de
libellule; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de
tranquille, de sûr et d’aimable qui faisait penser à madame Lebeschard
elle-même: une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des
temps où Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des
bourgeoises: des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient
leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger; qui
pourtant n’étaient entourées que de choses dignes d’elles, et dont elles
n’avaient hérité que pour les transmettre, enrichies de quelques autres,
à leur postérité; jeunes filles allaient à la messe les yeux baissés;
jeunes femmes regardaient toutes choses honnêtement, mais sans rougir et
sans fausse pudeur, élevaient des enfants, faisaient leurs confitures;
et vers le moment qu’elles allaient devenir des aïeules, appelaient le
peintre pour qu’il commémorât leur maturité dans leur dernière grande
toilette, avant le noir et le blanc éternels que la coutume de leur
classe imposerait à leur vieillesse: non par fierté d’elles-mêmes, mais
pour l’honneur de leur race.
--Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.
--Vous me l’avez déjà dit, répliqua Thérèse.
Et elle ajouta ingénument:
--Est-ce que c’est de la bonne peinture? Je ne m’y connais pas.
--Pourquoi vous en inquiétez-vous? Pourquoi vous inquiétez-vous d’une
chose dont vous ne pouvez juger par vous-même? Vous aimez ce portrait
comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire...
Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est même pas d’un bon artiste:
tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en défaire.
Seulement... seulement on ne saurait le regarder sans une espèce
d’intérêt sentimental, parce qu’il fut fait honnêtement. Honnêtement,
comprenez-vous, avec le souci de montrer le modèle comme il était, et
pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais réelle majesté;
avec la volonté aussi de faire agréable et de faire clair, mais de ne
point pécher contre les lois du dessin et de la vérité. Ailleurs il
serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquités quelconque;
je m’en soucierais à peine. Ici, il est bien à sa place, parce qu’il est
à vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en
hérita descend d’une famille où, depuis quatre générations, on a su
vivre avec décence.
--J’ai souvent pensé, fit Thérèse avec lenteur, j’ai souvent pensé de la
même manière. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au
contraire... Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il
lui fait des plaisanteries.
--Des plaisanteries?
--Oh! rien, dit-elle en rougissant.
Un secret instinct suggérait à Marlis qu’il avait trouvé la fissure. Il
insista:
--Pourquoi ne me dites-vous pas... ne me dites-vous pas tout ce qui vous
intéresse vraiment? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme
l’ami?
--Mais je vous dis tout! répliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce
qui en vaut la peine.
Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en
jugea Marlis. Non, décidément, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.
* * * * *
A quelque temps de là, au moment de quitter son bureau, M. Alfred
Lebeschard, passant devant la table d’un collègue, aperçut dans une
sébile administrative des pains à cacheter. Il y en avait de blancs, il
y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets; et
tout mêlés ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille
dans leur exiguïté circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs
coupées touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine
sournoise d’un enfant qui prépare un tour, en choisit un seul, un rose,
puis à l’aide d’une paire de ciseaux le sépara en deux moitiés
demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.
«Voilà bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai
complété la toilette de l’ancêtre.»
Ce portrait l’embêtait, l’avait toujours embêté depuis les premiers
jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas «de son
côté». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas
seulement les traits de l’aïeule, mais tous les aïeux de Thérèse
Lebeschard née Dumesnil, tout ce qui la faisait différente de lui, tout
ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa manière de concevoir les choses;
il y voyait tous les Dumesnil du passé, et madame Dumesnil sa
belle-mère.
Mais voilà justement pourquoi Thérèse Lebeschard tenait à ce portrait;
c’était elle comme elle aurait voulu être, et comme elle ne serait
jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siècle où la petite
bourgeoise non seulement commence à n’avoir plus sa place, mais ne sait
plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de
l’abnégation, et l’espèce de générosité, d’élan, d’allégresse, qui
naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga
leurs chants sublimes de l’effort en commun: l’esprit d’abnégation s’est
dégradé en esprit de médiocrité; la générosité, l’élan, l’allégresse ne
sont plus. On eût bien étonné M. Lebeschard si on lui eût dit que
c’était un malheur, un grand malheur, même pour lui, de n’avoir point
d’enfants; il était bien sûr du contraire: ainsi, venant de loin, venant
de haut par comparaison avec son point d’arrivée, Thérèse savait
qu’après elle ce serait fini, que de son vivant c’était déjà fini.
Dans ce petit salon où venait d’entrer son mari, cette toile était la
seule chose qui parlât de dignité. Tout le reste, c’était ce qu’on
trouve dans les ménages d’employés qui n’ont point de passé. Elle s’en
apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon très
vague, et non pas comme il est écrit ici; tandis que M. Lebeschard ne
s’en doutait point, parce qu’il était l’homme de sa situation, et se
trouvait bien comme il était, où il était. M. Lebeschard ne méprisait
pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus: il ne faisait
guère de différence entre elle et une autre. C’était un gros homme que
sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraîné du
côté de la délicatesse, qui jamais n’avait même songé qu’il pût y avoir
du plaisir dans la délicatesse: fort et gai, mais de cette gaîté des
adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles; et les
adolescents, au surplus, qu’il avait fréquentés l’étaient peut-être
encore moins que d’autres.
* * * * *
... Ayant constaté que sa femme n’était pas encore rentrée, M.
Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous
du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les
deux moitiés de pain à cacheter roses, les colla sur la dentelle de la
dame, juste à l’endroit où celle-ci dissimulait ce qu’il fallut
dissimuler. Ce fut une chose très pitoyable, très choquante et laide à
voir, mais qui réjouit M. Lebeschard. D’abord il était enclin, comme
certains hommes, à éprouver du plaisir dans la brutalité, et nulle
influence n’était venue lui enseigner, quand il en était temps encore,
que ce plaisir est bas; mais surtout cette plaisanterie était la seule
qui pût faire sortir Thérèse de son égalité d’humeur, dont il souffrait
comme d’un mets toujours le même; et alors la colère de la femme donnait
au mari, durant quelques minutes, un motif à l’espèce d’agacement sourd
que lui inspirait parfois l’idée qu’elle existait, et qu’elle était sa
femme.
Comme il se faisait tard il alluma l’électricité; et, pour que
l’éclairage tombât mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dès
qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle
entra:
--Que de lumière! dit-elle gaîment. Tu es devenu gardien de phare?
Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancêtre avec
son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragée.
--Tu as recommencé! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as
recommencé: c’était bon une fois... Non, ce n’était pas bon, même la
première fois: c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois!
Et si je ne l’avais pas vu, s’il était venu du monde? Tu _sais_ que cela
me fait de la peine.
Elle ajouta:
--C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait!
Cette accusation n’était point tout à fait injuste; cependant elle
surprit M. Lebeschard. Il était de ces gens qu’amusent les petits
chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins
soient tout à fait véritables, ne parvenant que difficilement à se
figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments
qui comptent. Jamais il ne leur viendrait à l’esprit d’accueillir ces
êtres inférieurs sur le même plan que leur propre personne, et de la
sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut être
absolument sérieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilité
médiocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M.
Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait déjà faite, et
qui lui plaisait par sa répétition même. Il ne pouvait croire que sa
femme fût tout à fait fâchée, tout à fait blessée, et qu’il y eût de
quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans
le traitement dont il jouissait d’avoir outragé «l’ancêtre» il y avait
de sa part quelque rancune, parce que Thérèse savait bien avoir fait un
mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.
Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.
--Moi, dit-il, je trouve qu’elle est beaucoup mieux comme ça, la
vieille!
Thérèse regardait toujours les deux moitiés de pain à cacheter... Elle
se sentait le cœur gros, comme une petite fille dont un gamin méchant a
fait exprès de tacher la belle robe. Et c’était cela aussi, par-dessus
tout le reste: il se mêlait à son amertume indignée l’horreur de femme
et de ménagère qu’elle éprouvait pour les choses abîmées ou en désordre.
--Enlève-les, dit-elle, je t’en prie!
C’est ici que M. Lebeschard aurait dû céder. Il y avait dans cette
requête les éléments d’un traité. En faisant lui-même disparaître ces
deux souillures malséantes il ne reconnaissait pas ouvertement qu’il
avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais d’autre part, il
accomplissait d’un bon cœur apparent la seule chose dont il fut prié, et
pouvait signer une paix honorable. Thérèse, qui n’y avait peut-être pas
songé, lui offrait en tout cas l’occasion de battre en retraite. Par
malheur, manquant d’à-propos, il s’obstina:
--Pourquoi faire? répondit-il. Puisque je te dis que je trouve que c’est
mieux comme ça.
Ainsi, après le premier choc, ils continuaient de s’affronter. Avec la
mémoire confuse de mille piqûres lancinantes qu’elle croyait avoir
oubliées, qu’elle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au
cœur de Thérèse un flot de désespoir et de haine: «Ce sera toujours la
même chose! Ce sera toujours la même chose! Je serai toujours
malheureuse!»
--C’est bien! fit-elle, en serrant les lèvres.
Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir à la
main. Mais elle n’atteignait que difficilement la place dont elle
voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha
maladroitement à un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixé dans
le plâtras du mur, s’ébranla sous les secousses, et tout s’écroula.
--Ah! fit-elle, d’un grand cri.
Elle s’était rattrapée à la paroi, et demeurait tremblante.
--Tu ne t’es pas fait de mal? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle
n’en avait point.
Elle ne le regardait pas.
--Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé!
La toile, rencontrant à faux le dossier de la chaise, s’était déchirée,
juste au cou, à l’endroit ou brillait le bel insecte ailé, moiré; et
l’ancêtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.
--Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce
n’est pas moi!
--Je ne te pardonnerai jamais! répliqua Thérèse.
Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner: il est dans
la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit
responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.
* * * * *
La mésaventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans
l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui était indifférent, plutôt
hostile, et même il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus
voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de
l’accident qui l’en débarrassait. Il le porta dans le vestibule,
retourné contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont
éprouvé un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la
tête que sa femme y pût songer davantage.
Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle était
la même qu’auparavant, la même qu’elle avait toujours été. Par nature,
en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la
vie conjugale: ayant des tendances à la confondre avec la vie de ménage.
Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectât ses
habitudes et qu’on le laissât parler quand il avait envie de parler, il
n’en demandait pas davantage. Se suffisant à lui-même, il exigeait peu
de lui: aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait être,
au bout du compte, facile à vivre et bon diable. Si on lui eût affirmé
qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence
même de son ménage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard
fût tombé des nues: car la scène était muette, et il n’avait pas coutume
d’interroger le silence, ni de s’en inquiéter.
Thérèse le détestait. Elle le détestait froidement, résolument, avec la
même décision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, à se dire
qu’elle serait une épouse fidèle et qu’elle accepterait son sort comme
on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas
et les enfants, si Dieu vous en envoie; comme le malheur aussi de n’en
point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pénible. Elle n’avait
jamais prononcé, en songeant à elle-même, le grand mot de pureté, ne
mettant d’emphase ni dans ses pensées ni dans ses paroles. On lui avait
enseigné que la pureté est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas
une sainte. Mais elle avait toujours gardé un idéal de propreté. Il y a
les choses qui se font et les choses qui ne se font pas; et celles-ci,
pour les femmes qui méritent ce nom, étant innombrables, avaient
continué de lui paraître horribles.
* * * * *
--... Non, maman, dit Thérèse à madame Dumesnil, on ne peut pas vivre
avec cet homme-là!
Ce n’était pas la première fois que sa mère entendait ces paroles. Quand
leurs filles sont heureuses les mères ne l’apprennent guère que par le
silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’être négligées,
par mille petites choses, des détails presque insignifiants, pourtant
cruels un peu, qui révèlent que la chair de leur chair, et leur fille,
c’est-à-dire l’être au monde qu’elles avaient cru rendre le plus
semblable à elles-mêmes et modeler à leur image, a cessé de parler comme
elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour
parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inévitable adaptation, la
fusion de deux cœurs et de deux existences dans le bonheur conjugal; et
cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au
nouveau venu. Elle est forcée de se souvenir qu’elle l’a donnée, donnée
à jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises
suprêmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et
c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des
récriminations injurieuses qui furent dirigées, à toutes les époques et
dans toutes les littératures, contre les belles-mères. Il ne faudrait
pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilège. Une
propriété, la plus chère, a changé de mains, une propriété fut ravie à
son premier possesseur naturel: les anciens ne l’ont pas mieux supporté,
les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les
civilisés. Et c’est même une affaire de civilisation, d’éducation,
d’empire sur soi assez difficile à conquérir, que d’apprendre à se
résigner. Les mères qui se résignent savent qu’elles doivent s’estimer
heureuses précisément quand on ne leur dit rien; que si l’on vient à
elles, c’est précisément que cela va mal, et qu’alors elles ont pour
devoir de n’avoir pas l’air d’écouter!
De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en
voudrait plus tard d’avoir été entendue. Quelques jours à peine, même
parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa
plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux étonnés: elle ne sait plus de
quoi il est question. Il faut même éviter en général le périlleux écueil
de la tentative de réconciliation: car presque toujours les choses
s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquées si on eût
essayé de les arranger. La mère de Thérèse savait tout cela. Elle était
d’une époque où les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir «du
jugement», mot qui a presque entièrement perdu, pour nos contemporains,
le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur
enseignaient à y attacher. Nous l’avons remplacé par celui de «tact» qui
n’a pas tout à fait la même signification. Avant tout le tact est chose
mondaine: le «jugement» de nos grand’mères comportait le sens de la
place qu’il convient de faire à l’autorité morale, dans toutes les
affaires qui touchent à la direction de la famille, à l’honneur de la
famille. C’était l’esprit de gouvernement: la notion ne s’en est pas
affaiblie que dans les familles.
Seulement, cela peut aussi être sérieux. Telle est la grave question qui
se pose au moment de ces petites crises conjugales: est-ce une comédie,
est-ce vraiment un drame? Les chances de ce côté sont infiniment
moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expérience y soit
trompée. Il y a la répétition des plaintes et des griefs, il y a
l’appréciation du caractère même du mari, il y a enfin cette intuition
qui manque rarement à l’amour maternel.
--... Ma mère, on ne peut pas vivre avec cet homme-là!