Sous leurs yeux un champ de blés mûrs, entouré de pommiers, s’effondra,

d’une coulée si abrupte qu’on le perdait de vue après les premiers épis,

qu’on ne pouvait rien distinguer de ce côté du vallon, tandis que

l’autre se redressait en pente un peu plus douce, mais surplombé par

d’autres collines plus hautes, boisées d’arbres sombres. Toute cette

étroite couture de la terre chantait une gloire végétale. Sous le soleil

d’été, qui traversait un air humide et scintillant, le vert gorgé d’eau

d’une prairie, un vert lumineux, excessif, était une émeraude enchâssée

dans le bronze de grands bosquets plus ternes. Mais dans ces bosquets

mêmes des centaines de nuances se dégradaient, depuis des bleus

profonds, qui creusaient des cavernes d’ombre, jusqu’à des sommets où

s’exaltait la joie claire et toute fraîche de leurs jeunes rameaux. Dans

cette avalanche de frondaisons un antique village dormait, tellement

silencieux que cette œuvre des hommes semblait morte, tandis que la

nature insensible frissonnait d’une activité perpétuelle.

--Voilà, dit Charlet à voix presque basse, voilà! Ça c’est un paysage

pour peintres.

--Un paysage pour peintres? demanda Thérèse, sans comprendre.

--Oui, parce que tout s’y ramasse, tout s’y compose. C’est assez petit,

pourtant très grand, divers et varié. C’est un tableau. Un tableau pour

nous, comme nous peignons maintenant.

--C’est beau! fit Thérèse, sérieusement.

--C’est beau... Mais pourtant!... Venez voir encore.

Par d’autres sentiers, ils gagnèrent les crêtes qui dominent la vallée

de la Seine.

Une petite chapelle, dont les tuiles ont pris la teinte du vieil or,

accuse les premiers plans; et tout de suite, dans un abîme où la

contemplation éperdue s’égare, s’épand une plaine presque sans bornes.

Elle est immense, mais on la devine peuplée d’hommes; des cités, des

clochers, des bourgades sèment son pelage diapré de taches blanches et

d’éclats cuivreux. Le grand fleuve qui la traverse, paisible, assoupi,

d’un gris bleu, semble l’œil de cette large terre majestueuse, où les

céréales, mises en gerbes, s’alignent en quinconces réguliers. Mais à

l’extrême horizon d’autres collines montent dans un brouillard cendré,

d’un bleu intense, avec quelque chose d’apaisé, de féminin, de

passionné, comme un autre regard qui serait venu de l’infini et de

l’illimité.

--Et ça, dit Charlet, c’est infaisable, parce que c’est encore plus

beau, parce que c’est sublime, et parce que c’est... c’est littéraire!

Tout ce qui est trop grand, maintenant, pour nous autres peintres, nous

disons que c’est de la littérature! Et c’est pourtant ce que les vieux

peintres mettaient dans leurs fonds: des clochers, des villages, des

navires, des ponts et des fleuves... Il y a eu un peintre, cependant, de

nos jours, Ségantini, qui a peint l’immensité: mais peut-être que, lui

aussi, c’était un littérateur! Je l’aime avec inquiétude, jalousie et

timidité.

* * * * *

C’est ainsi que s’écoulèrent les minutes, puis les heures, Charlet,

fidèle au pacte, ne parlant que de son art et de ses souvenirs. Thérèse

ne comprenait pas toujours, et s’intéressait parce que cela

l’intéressait. Au fond, rien ne l’intéressait qu’elle, Thérèse, sa

propre vie, et la vie de l’homme qui marchait à ses côtés; mais elle

était flattée qu’il la prît pour confidente.

La pente rapide d’un chemin ombragé les conduisit à Villennes. Charlet

proposa qu’avant de partir on allât goûter à l’Auberge du _Sophora_.

La guinguette champêtre, adossée à une église romane dont la pierre

prenait au soleil couchant une couleur rose pâle, s’abrite sous un vieux

cèdre qui lui a donné son nom botanique, bizarre et un peu ridicule.

Mais l’arbre géant demeurait sublime au-dessus des têtes; on dirait

qu’il est fait de bronze vivant; des ramiers sauvages roucoulaient

tendrement dans son obscure gravité. Une servante blonde, dont les yeux

étaient hardis, apporta la théière, le lait, un chanteau de pain bis, du

beurre. Charlet s’occupait des moindres désirs de Thérèse.

«Comme il est doux! songeait Thérèse émue. Comme il a l’air heureux que

je sois un peu gourmande. Il ne pense qu’à moi, non à lui.»

Elle se trompait légèrement. Il avait seulement les câlines manières des

enfants fragiles qu’on a toujours entourés de soins méticuleux.

Deviennent-ils un instant attentifs à ce qui n’est pas eux, ils

témoignent des mêmes soins, par souvenir et par imitation: le froid, le

chaud, une jaquette mise ou enlevée, un breuvage trop glacé, un fruit

pas assez mûr, ils pensent à tout parce qu’on les accoutuma d’y penser

pour leur propre personne. Thérèse en profitait, et ce qui n’était

qu’habitude lui paraissait délicatesse. Nul jusqu’ici n’avait eu pour

elle ces attentions... Soudainement un rire sonore, un peu voulu, un peu

malsonnant, partit de la table voisine. Une belle fille rose et

naturellement fraîche, pourtant fardée, à laquelle son voisin parlait

dans le cou, levait la tête en arrière pour rire plus fort, montrant

deux rangées de dents lumineuses.

--Elle est jolie, dit Thérèse indulgemment.

Et elle avoua:

--Voulez-vous que je vous dise? C’est une chose pour laquelle nous, les

femmes à vertu, les femmes à préjugés, nous envierons toujours les

hommes: ces compagnes passagères, qui ne laissent pas de regrets, à qui

l’on ne demande pas plus que ce qu’elles donnent.

Charlet secoua la tête.

--Comme vous vous trompez, madame et mon amie, fit-il gentiment. Ces

personnes disent tout dans un mot, dans un rire. Il n’y a pas de mystère

en elles, donc pas de rêve. Ce sont les coquelicots du bord de la route.

Il faut les regarder, non pas les cueillir. Ils se faneraient dans la

main.

«Il n’a pas dit un mot de moi, pensa Thérèse, et c’est à moi qu’il

compare tout le reste. Mon Dieu! que la vie pourrait être bonne! Et

pourquoi ne le serait-elle pas, ainsi, rien qu’ainsi?»

Au retour, dans le train, elle garda un silence dont Charlet ne songea

guère à la tirer. Ils savouraient de la douceur. A la gare Saint-Lazare

le peintre proposa seulement:

--Je ne vous reconduis pas. C’est vous qui allez me reconduire...

N’avez-vous pas dit à votre parente que vous aviez rendez-vous pour voir

votre tableau, votre pauvre tableau? Il ne faut pas mentir.

Ni l’un ni l’autre, en effet, ne pouvaient se résoudre à se quitter.

Toutefois, quand ils furent dans l’atelier, un embarras les prit de se

retrouver là, justement parce qu’à cette heure ils s’y sentaient plus

intimes.

--Voulez-vous que je vous montre encore quelque chose? demanda-t-il,

comme on offre un jouet pour tenter et pour retenir.

Ce fut, parmi les cadres retournés, une peinture assez vaste, dont les

couleurs avaient quelque chose de triomphal et de bondissant. Vers des

noces voluptueuses, Thétis, couronnée de corail, traînée dans un grand

coquillage de nacre par des sirènes, des tritons, des hommes qui

finissaient en poissons, aux épaules nues tannées par le soleil et la

mer, s’en allait sur des flots d’écume. Elle était nue, et la rondeur

grasse de ses genoux, les pointes roses qui fleurissaient sa gorge,

étaient comme un aveu de désir, l’offre de toutes les joies surhumaines

que peut offrir le corps d’une déesse.

--Ce n’était pas un péché, dans ce temps-là, l’amour?--murmura Thérèse.

Une joie parmi les autres joies?

--Un péché? interrogea le peintre sans comprendre.

Il n’avait jamais envisagé l’amour de ce point de vue: c’était pour lui

un fait terrible, exceptionnel, d’un autre monde; non pas un péché.

Il se rapprocha de Thérèse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un

petit souffle oppressé. Il lui avait pris les mains, la contemplait

profondément, s’emparait d’elle par les yeux, avec plus d’angoisse

encore que de désir. L’émotion fut trop forte, il sentit--hélas! qu’il

connaissait bien cette souffrance!--une aiguille cruelle qui lui

traversait le cœur. Puis la couleur revint à ses joues, il fut un homme

éperdu de désirs. Mais Thérèse déjà s’était arrachée de ses mains.

--Restez! supplia-t-il.

--Il est tard, très tard... Il faut que je m’en aille.

--Mais vous reviendrez?

--Il le faut bien: pour le tableau.

--Ah! le tableau... Dès demain, après-demain.

--Enfin, bientôt, dit Thérèse.

* * * * *

Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience d’avoir

pris la fuite: dernière ressource, et si lâche! Comment, en si peu de

temps? Une telle emprise d’un homme dont elle ne connaissait rien? Mais

c’était justement la cause de sa faiblesse: elle avait cru entrer dans

un nouvel univers; on est sans force contre ce qu’on ne connaît pas:

«Huit jours, se promit-elle seulement. J’attendrai huit jours; et je

reviendrai pour le tableau: n’est-ce pas indispensable? Naturel et

indispensable?»

Elle n’allait pas plus loin, ne voulait même pas envisager la

possibilité d’aller plus loin; et pourtant voilà que tout à coup, pour

la première fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cœur

qui éclatait! Il y aurait dans sa vie quelque chose--un secret, quel mot

magique, un secret!--quelque chose tout à fait différent du reste, de

mystérieux, de précieux: il y aurait _une amitié_. C’était cela, une

amitié dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui était son ménage,

ses entours, son mari, de tout ce qui l’excédait, de tout ce qui lui

semblait l’ennui, la fadeur, la brutalité, la médiocrité, le néant. Et

personne jamais ne saurait, personne qu’elle et lui. Elle entrerait dans

un féerique jardin de confidences et de délicatesses, dont elle seule

connaîtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait

délicieux: dans une autre existence, une autre Thérèse, la vraie, qui

regarderait l’ancienne à toutes les heures du jour, à toutes les heures

tristes, décourageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler: «Tout

cela n’existe pas, tout cela n’est rien. Encore un peu de temps et je

t’emmènerai: tu verras!»

C’était une romance, rien qu’une romance: les femmes chastes ne se

méfient pas des romances, et pourtant c’est par ce détour de sentiment

qu’elles se trouvent subitement, sans armes, livrées au démon de la

sensualité. L’instinct, le pur instinct, la petite bête sauvage qui

dormait en elles s’éveille, bondit, et ne trouve plus d’obstacles: la

romance, la naïve et innocente romance les a doucement abattues sans

même qu’elles s’en doutent. Elles succombent sur un champ de lys.

Pour Thérèse, la semaine qui coula en épaissit la jonchée, l’odeur en

devint plus voluptueuse et plus entêtante. Comment avait-elle trouvé le

courage, l’autre jour, de s’arracher à la joie, à l’extase, à la vie?

Elle ne se le demandait pas, elle ne l’avait pas fait exprès. Elle avait

fui parce qu’elle était femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser

à ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fût, parce qu’elle était

femme. Thérèse ne voyait là nulle contradiction. Elle était heureuse,

heureuse! Elle avait découvert le bonheur, le bonheur tel qu’elle le

portait en elle, et ne désirait pas davantage--mais ne se doutait point

que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicité,

peut-être même sans remords, à tous les sacrifices si _quelqu’un_

exigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme d’une

mélodie sublime qu’elle seule entendait, et qui lui gonflait la

poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.

M. Lebeschard fut le seul à ne point s’apercevoir qu’il y eût dans sa

femme quelque chose de changé: car Thérèse ne le détestait plus. Elle

considérait son mari, non pas avec la résignation contrainte ou l’amer

dédain qu’elle avait éprouvés, suivant les moments, à le sentir

différent d’elle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte d’affection

diffuse. Elle l’aimait à cette heure comme elle aimait le reste de

l’humanité, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre

la vitre: tout cela était beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne s’en

aperçut point: ce qu’il a d’esprit a toujours été ailleurs. Mais la

servante elle-même, étonnée, murmurait: «Madame est bien gaie.» Pour la

mère de Thérèse, elle ne dit rien, parce que Thérèse ne lui fit aucune

confidence: mais ce fut justement ce qui l’inquiéta.

--Cela va mieux avec ton mari, n’est-ce pas? demanda-t-elle, jetant la

sonde.

--Oui, maman, répondit sa fille d’un air vague.

--Ces petites crises de ménage s’arrangent toutes seules, je te l’avais

bien dit.

--N’est-ce pas, maman...

Et madame Dumesnil hochait la tête.

Le jour arriva, le jour qu’elle s’était fixé, et vers lequel allait son

âme! Dès l’aube elle s’éveilla pour songer: «C’est le jour: c’est le

jour!» puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rêveries

confuses, où elle se voyait sur un océan chimérique, à côté de Thétis,

dans la conque de Thétis, conduite vers la joie par des tritons

musculeux. M. Lebeschard, avant d’aller au bureau, prit comme tous les

matins son café au lait dans la salle à manger. S’il eût été plus subtil

ou moins indifférent, à voir sa femme en face de lui, muette, le buste

allongé, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, l’ayant supprimé

de sa pensée, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti,

il eût pensé: «Il y a quelque chose!» Mais il était aussi loin de

Thérèse que Thérèse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le

terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. C’était son

habitude quand les choses allaient à sa guise: elles allaient, donc il

n’avait rien à dire. C’était son habitude et ce fut son erreur.

Peut-être, de sa part, eût-il suffi d’un mot pour rompre le charme,

rappeler à sa femme les mille liens qu’avait créés à son insu la vie

conjugale: «Cet homme est pourtant ton mari; entre vous il n’y a rien eu

encore de grave, aucun mystère, nulle dissimulation.» Mais il partit...

Alors Thérèse s’habilla. Toute cette longue semaine elle avait médité

bien des fois sur la toilette qu’elle ferait, ce matin d’entre les

matins: dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait

perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle s’était juré: «Je lui

apparaîtrai telle que la première fois. Il ne faut pas qu’il puisse

croire que je me suis souciée de me montrer à lui autrement, et mieux,

et dans d’autres intentions que le jour où le hasard m’a menée chez

lui.» Elle se l’était juré, et tint parole. Mais il y a cent façons pour

une femme de faire la même toilette, de soigner sa coiffure, même

d’employer la poudre de riz; et il y a les gants, les souliers, la

voilette, tout ce qui restitue, par sa fraîcheur, de la fraîcheur à

l’ensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse l’uniforme qu’il

portait la veille, mais non pas de la même manière. Tout ce qu’il

possède lui semble précieux sachant qu’il marche à la mort. Il en va de

même pour une femme qui, pour la première fois, court à l’inconnu de

l’amour.

... Tout était achevé; à son tour Thérèse quitta la maison. Enfin,

enfin! Dans quelques minutes, dans une demi-heure... Elle se hâtait vers

la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer,

croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne

voyant plus rien qu’un but lumineux. Le ciel lui sembla gai, léger, plus

frais et pur qu’il n’avait jamais été depuis son enfance, ses premières

années d’enfance, les seules heureuses. Le sol était sec et doux à la

fois sous ses talons, elle n’y marchait point, il la portait comme une

nuée. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son

âme passionnée tournoya très haut, elle eût cru pouvoir les suivre, elle

n’avait plus de poids. Le bonheur, le bonheur! C’était ça, le bonheur...

Elle allait aimer, on allait l’aimer, elle en était sûre. Qu’est-ce que

son cerveau, son cœur, tout son être allait sentir? Qu’est-ce que c’est

qu’un amant?

Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcé par la

petite bête sauvage éveillée en elle. Et Thérèse ne s’arrêta pas, ne

retourna point sur ses pas, n’eut même pas un frémissement, une

hésitation: ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela

ne ressemblait à rien de ce qui peut arriver aux autres femmes,

puisqu’elle était _elle_ et non pas une autre. Ainsi la pudeur, la

vertu, la crainte salutaire de l’inconnu, l’horreur du mensonge, le

culte enraciné du devoir et de la propreté morale, rien de tout cela ne

pouvait plus l’arrêter. Elle n’était pas coupable, non, elle n’était pas

coupable. La faute, le crime, ce qui est défendu enfin, c’est le péché,

et le péché, c’est le désir; le péché c’est la sensualité. Thérèse

n’éprouvait aucun désir, Thérèse se croyait, à cette heure même encore,

dépourvue de toute sensualité. Elle allait seulement, de toute son âme,

vers un homme très bon, très doux, infiniment respectueux, plus faible

qu’elle--et c’est ce qui la rassurait--un homme qui, différent des

autres hommes, ne lui avait rien demandé, ne lui avait pas même pris un

baiser, un homme qui était l’idéal justement parce que, le connaissant à

peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus

intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas

qu’elle fût sans force, elle ne se doutait pas qu’il ne dépendait que de

lui qu’elle tombât dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle

s’était effrénée.

Thérèse franchit la porte cochère, pénétra dans cet ermitage paisible,

en reconnut tous les traits, les petits toits vitrés, les arbres, les

dalles de l’allée, l’odeur du jardin humide, la petite claire-voie

peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui résista...

Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par

quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient

écrits:

Fermé pour cause de décès.

Quoi? quoi? Quel décès? Qui donc était mort? Ce n’était pas? Non, c’est

impossible, ces choses-là? Ça n’arrive pas comme ça! Puisqu’elle,

Thérèse, vivait. Puisqu’elle avait rattaché toute sa vie à la vie de cet

homme, de cet homme dont la porte fermée lui jetait brutalement cette

menace absurde, ces mots invraisemblables. C’était un autre, qui était

mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.

Elle courut chez le concierge, à l’entrée de cette rue d’ateliers, de

cette villa d’artistes.

--Monsieur Charlet? dit-elle.

--Le restaurateur de tableaux? fit le concierge. Il est mort, le pauvre

garçon. On l’a trouvé dans son lit, tout froid, l’autre matin.

--Il a souffert, il a appelé, il a crié? demanda Thérèse, éperdue.

Elle ajouta:

--Il a demandé... quelqu’un?

Il lui paraissait hors de toute possibilité qu’il ne l’eût pas appelée,

_elle_. Elle qui avait vécu en lui, projeté en lui toutes ses pensées.

--Mais non, madame, mais non, fit l’homme tout étonné.--Puisque je vous

dis qu’on l’a trouvé mort. C’est ma femme qui est venue le matin pour

faire son ménage. On l’a enterré il y a trois jours. Il disait bien

comme ça, souvent, qu’il était condamné. Il avait une maladie qui ne

pardonne pas...

Thérèse revint chez elle assommée. Elle ne pleurait pas. Elle ne l’avait

pas vu mourir, et l’abîme était trop grand entre ce qu’elle avait conçu,

les images qu’elle avait de lui, et cet irréparable, cet _à jamais_

subit de destruction et d’anéantissement. Un rêve, un rêve horrible, et

sans plus de réalité dans sa fin déchirante que dans ses commencements

chimériques. Tout cela s’était passé dans sa tête, uniquement dans sa

tête. Lui-même peut-être n’avait rien su, peut-être s’en était-il allé

sans savoir qu’une femme aurait été heureuse, oui, bien heureuse, de

recevoir son dernier souffle, d’essuyer sur son front sa dernière sueur.

Car s’il y avait eu ça, seulement ça, pour elle ce moment aurait suffi à

remplir toute son existence. Mais non, rien, rien! Et personne jamais ne

saurait rien, personne jamais ne pourrait comprendre. C’était si peu de

chose. Un inconnu, un petit peintre qu’elle n’avait vu que deux fois. Eh

bien? Que lui était-il? De quel droit exprimer même un regret? Il meurt

des gens tous les jours.

* * * * *

Elle essaya de parler, pourtant, elle essaya pour prolonger sa douleur,

son amour, sa chimère. Elle parla à M. Lebeschard.

C’était le soir, son mari étudiait l’italien, les coudes sur la table,

dans la méthode Ollendorff. Il ne savait pas du tout pourquoi. Il

n’avait aucune intention de visiter l’Italie, la littérature italienne

lui était parfaitement indifférente. Mais il s’occupait, il créait de la

sorte une heure où il n’avait besoin de personne, dépensait son besoin

d’activité avec lui-même, c’est-à-dire sans contradiction.

--Tu sais, dit Thérèse, monsieur Charlet...

--Monsieur Charlet?... fit M. Lebeschard, qui chercha, sincèrement.

--Monsieur Charlet, le restaurateur de tableaux, à qui j’avais porté le

portrait de l’ancêtre... Je t’en avais parlé, tu te rappelles?...

Figure-toi, il est mort.

--Ah! répondit M. Lebeschard, se replongeant dans la méthode

Ollendorff... Eh bien, qu’est-ce que tu veux que ça me f...

* * * * *

Telle fut l’unique aventure de Thérèse: un chagrin de petite fille, un

immense chagrin de petite fille, sans base, sans réalité, sans

confidence possible, sans pitié possible de personne, dans un cœur de

femme affreusement déchiré.

FIN

TABLE

UN DIVORCE 1

LA PASSION D’AMANDA MANGIN 147

LE PORTRAIT 217

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--9828-2-20.

Trois femmes · 第 10 / 10 段