tremblantes, contemple tristement, durant quelques secondes, ses yeux
rougis, sa figure dévastée, fanée, vieillie de dix ans durant ce seul
matin; et ce lui est encore une atroce douleur. Ils ne se sont pas dit
un mot, cela vaut mieux ainsi... Elle s’en va. Elle s’en va, elle ne
reviendra plus jamais, elle le sait bien... O mon Dieu, comment a-t-elle
pu être si folle? Il n’est pas coupable. Elle a pris au sérieux des mots
qui ne signifiaient rien, qui ne pouvaient rien signifier. Elle se juge
et se condamne. Il n’a jamais songé à l’aimer: c’est elle qui a éprouvé
un moment de lâcheté physique, elle ne sait comment; et lui, c’est un
homme...
* * * * *
Amanda s’étonne de souffrir aussi peu... Elle se dit: «Je suis perdue,
perdue, et je ne sens rien, je ne souffre pas...» C’est qu’il y a des
catastrophes de l’âme qui la broient aussi net, aussi vite qu’une roue
de char, vous passant sur la tête, supprime la douleur physique en même
temps que la vie; et tout seulement lui paraît vide: son crâne, la rue
et le ciel. Elle a fui au hasard, sa course la mène jusqu’au Pont Royal;
elle s’y arrête, simplement parce qu’elle est brisée et que le parapet
lui offre un appui. La Seine roule, jaunie par les pluies printanières,
d’un éclat paisible au-dessous d’un peu de brume; et, sur chaque rive,
c’est le mouvement des hommes, leurs voitures, leur tapage de pieds,
leur violente agitation, aussi perpétuelle que les remous de ce courant;
et tandis que ce bruit, toujours le même, assourdit ses oreilles,
l’écoulement égal et presque muet de cette onde à ses pieds a quelque
chose de reposant, d’éternel. Alors, comme elle demeure inerte entre ces
deux flux qui ne cessent pas, dans son cerveau foudroyé, dans son être
anéanti où tout s’est effacé, sauf la conscience atroce d’un malheur
sans rachat, elle sent s’abattre d’un seul coup l’irrésistible appétit
de la mort.
Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve.
Elle a pensé, en le contemplant, qu’il lui faut absolument mourir, sans
se douter même que c’est l’élan de cette fluidité qui la conseille.
Seulement, elle va mourir, c’est aussi sûr que si des juges l’avaient
dit, l’ordre vient de plus haut qu’elle, qui ne s’occupe plus que
d’obéir. Ce n’est pas pourtant un désir: c’est un besoin. Elle a peur,
elle se demande: «Qu’est-ce que c’est que la mort?» Et voici qu’un démon
lui souffle, derrière son épaule, cette formidable interrogation: «_Si
c’était la suprême volupté?_»
Elle se rappelle, oui, elle se rappelle! Une confidence étrange, reçue
il y a quelques années et à laquelle alors Amanda n’avait pas voulu
croire. Elle revenait d’Angleterre en France, avec une compagne du
_Ladies College_ de Liverpool, une Hongroise dont le nom était difficile
à prononcer et qu’on avait rebaptisée _Charity_. Charity, parce qu’elle
n’avait qu’un rêve, le seul sujet de sa conversation: devenir _nurse_,
soigner des malades contagieux, très gravement atteints, condamnés. Elle
avait passé des examens pour ça... Et maintenant, elle allait à
Poulo-Condor, au bagne de Poulo-Condor, soigner les forçats, parce qu’il
en meurt beaucoup dans cette île, des forçats, et très vite, et
hideusement. Des Anglo-Indiens, sur le bateau, s’étonnaient qu’elle eût
«déjà» le type des femmes de ces pays d’Extrême-Orient, où elle voulait
aller; avec ses yeux bridés, son petit nez qui s’enfonçait entre ses
sourcils pour saillir tout à coup, en boule ronde, au-dessus des lèvres
minces, c’était une femme de race jaune qu’elle évoquait, cette
Hongroise, une Chinoise de la montagne ou une Thibétaine. Elle ne le
niait point, semblait s’en faire gloire:
--Ce sont mes sœurs, disait-elle, je suis une fille des Huns, et les
Huns sont venus d’Asie!
Ce portrait suffit à faire comprendre qu’il y a sur la terre des femmes
plus belles que Charity. Mais on avait peine alors à s’expliquer pour
quelle cause elle n’avait qu’à se montrer pour faire régner autour
d’elle une atmosphère de désirs à la fois languides et brûlants.
C’était--ah! comme les mots ici sont trop minces, inexpressifs!--c’était
comme un bloc d’acier chauffé à blanc et caché sous un tas de sable.
Elle semblait dévorée de désirs et dévorante, cependant inaccessible.
Pas même désireuse d’embellir son apparence: Amanda se souvenait qu’elle
était presque aussi insoucieuse qu’elle-même de sa toilette. Charity
avait visiblement le mépris de son corps. Mais Amanda, maintenant
qu’elle commençait à croire à la réalité du secret formidable qui
dévorait sa compagne, rapprochait son mépris de l’amour de celui des
enfants pour le lait maternel quand on vient de les sevrer: ils
connaissent mieux!
Ce secret, Charity l’avait livré ce jour-là, sur le bateau, avec
simplicité, comme elle faisait toutes choses, à titre de renseignement,
de simple avis qu’il lui paraissait indispensable de communiquer aux
fous qui veulent continuer à vivre.
La grande houle de la Manche, tordue et renvoyée par les rudes
anfractuosités de la côte, revenait par le travers du navire en longues
lames qui s’enroulaient autour de lui, tels des dragons. Les golfes de
la grande île, que la vapeur laissait au nord dans sa course, outraient
sous le soleil couchant des lignes rigoureuses: altières falaises
calcaires, effondrées dans le détroit, où de trop rares verdures
éclataient parmi des teintes de rouille et de craie. Mais c’était un
rivage, c’était la terre, et tous à bord--car, même pour une courte
traversée, les hommes ne sont jamais, sur les flots mal domptés, que des
exilés craintifs--regardaient cette barrière de rochers, rigide et
géante, avec une sorte d’intérêt passionné. La fraîcheur salutaire d’un
soir d’été tombait sur les épaules. Dans l’ombre survenue, il semblait
qu’on sentît davantage la ruée dans les eaux de la tranchante carène de
métal, qu’on eût plus clairement conscience de sa vélocité. La force
trépidante des machines pénétrait les chairs; et, sous son irrésistible
emprise, même les hommes s’efféminaient. Ils eurent, au même instant,
l’impression solennelle et désolante que la vie coule, coule de plus en
plus rapide, qu’on est à elle, mais qu’elle n’est pas à nous. Comme il
arrive toujours, ce sentiment si poignant ne s’exprima guère que par des
phrases banales, des choses qu’on a entendues, qu’on a toujours dites,
qu’on répète: «Que les jours, les mois, les ans, paraissaient plus
longs, au cours de nos jeunes années! Comme, à mesure qu’on vieillit,
les heures, les mois, les décades se précipitent! Et que tout devient
plus bref à mesure que, hélas! on a moins de temps à vivre.»
Or, c’est à cet instant que la petite Charity cria, d’une voix
désespérée:
--On dit ça, on dit ça, et pourtant, ça dure!
La sonorité farouche de ces paroles avait été telle que personne ne s’y
trompa: Ça dure la vie, ça dure! Et c’était ça qui lui faisait horreur.
Elle voulait la mort, elle était l’amante de la mort, l’amante de la
seule mort. Et pour... Oh! c’était évident, _pour le plaisir!_
On n’osait pas l’interroger, on pensait seulement: «C’est une femme qui
a eu un chagrin. Alors elle veut mourir, elle est folle... C’est un
malheur qui arrive... Elle est folle!» Mais elle reprit:
--C’est une chose que vous ne pouvez pas savoir. Moi, je sais! Je suis
déjà morte une fois!
Oui, décidément, elle était folle. Son assurance même confirma cette
conviction. Elle continua, de la voix la plus naturelle:
--Je suis morte, il y a six ans, à l’hôpital San-José, dans l’île du
Cap-Vert, pas loin de Dakar. Vous savez bien? De la fièvre jaune. Six
ans déjà... O mon Dieu, mon Dieu! Combien de temps encore avant de
retrouver cette heure-là?...
»S’il y a de la douleur? Oui, un peu, au commencement. Les maux de tête.
Et surtout, pour une femme, la honte, la vilenie des vomissements noirs.
Mais on a déjà si fort la fièvre, à ce moment-là, qu’on ne sent plus
rien, et les hémorragies finissent par vous plonger dans un
demi-néant... Et puis, brusquement, la conscience, la plus claire
conscience m’est revenue à l’instant même où j’entendais le médecin
dire: «Voilà les accidents nerveux et le hoquet; elle est perdue!» Il y
avait deux sœurs de charité au chevet de mon lit; une vieille Espagnole,
longue et pâle, mais dont la figure semblait toute illuminée par
l’intérieur, comme un globe de lampe, et une jeune négresse qui
paraissait à la fois plus curieuse et plus épouvantée de voir mourir,
parce qu’elle n’avait pas l’habitude. Et tout à coup, ces deux femmes,
oui, les deux, même la vieille, celle qui avait tant de triste
expérience, joignirent les mains en criant: «Ah! la pauvre enfant, la
pauvre enfant! Comme elle souffre!» C’étaient de grandes ondes qui
traversaient mon corps, le tordaient, semblaient lui infliger les plus
cruelles tortures, des contractions qui avaient changé mon visage
ruisselant de sueur en une chose affreuse. Elles mirent la main devant
leurs yeux... Et moi, qui avais perdu la parole, j’aurais voulu leur
crier: «Joie! Joie! Volupté! Volupté! Bonheur! Bonheur!» C’était une
sensation ineffable, incommensurable, des délices sans fin, des délices
de tout, de tout mon corps, de tous mes sens. C’était comme si, avec mon
odorat, mon goût, mon toucher, ma vue, mon ouïe et mon sexe, j’éprouvais
un spasme comme nulle femme n’en éprouva jamais dans les bras d’aucun
homme. Et cela durait, et cela se renouvelait, plus fort, toujours plus
fort, tandis que ces frissons, en apparence effroyables, s’acharnaient à
me broyer les membres et que la béguine espagnole retenait, d’une main
appuyée sur son épaule, sa sœur noire en lui disant: «Priez pour elle!
Mais priez donc pour elle! Pour que le bon Dieu l’aide à passer!» Et
elles récitèrent les prières des agonisants.
»A la fin, l’Espagnole, qui continuait de me regarder attentivement,
s’interrompit pour dire: «C’est fini, elle est morte. Tant mieux pour
elle, la pauvre enfant, elle ne souffre plus!»
«La vérité est que ces délices surhumaines venaient de cesser, après un
dernier paroxysme. J’eus un instant l’idée que j’étais comme au-dessus
de moi, à me regarder. Puis, je n’eus plus connaissance de rien. Mon
cœur était arrêté, mon souffle éteint. Le médecin constata le décès,
paraît-il, et les deux religieuses m’ensevelirent. Je suis restée morte
vingt heures.
»Vous me considérez sans comprendre. Je vous dis que j’ai été morte, et
que suis ressuscitée. Et voilà encore ce que j’ai à vous dire: lors de
ma résurrection, il m’a paru que je m’écroulais dans un abîme. Toutes
les voluptés sans nom que j’avais ressenties, je les ai payées par
autant de supplices sans nom, dans tous mes viscères, mes veines, mes
muscles, mon crâne. Et je voyais, j’entendais les religieuses pleurer de
joie et crier: «La voilà qui revient! _Santa Virgine_, le grand miracle!
Soyez bénie!» Si elles avaient su, les malheureuses! Plus tard, j’ai
essayé de leur dire, mais elles n’ont rien voulu croire.»
* * * * *
Voilà pourquoi Charity s’en était allée aux lieux où l’on meurt: pour
retrouver sa volupté. Elle vivait dans l’espoir de mourir. Qu’est-elle
devenue? A-t-elle obtenu cette grâce? Amanda l’ignore, mais ce souvenir
la hante. Si c’était vrai?... Si c’était vrai? Elle n’éprouve plus cette
épouvante de la mort qui assombrit les hommes, à l’heure même de leurs
plus grandes joies, et demeure éternellement à leurs côtés. Son âme est
apaisée, tranquille: _elle sait ce qu’elle a à faire_.
Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve.
Elle a pensé, en le contemplant, qu’il serait doux, qu’il serait
définitif et consolant de mourir, sans se douter même que cette fluidité
la conseille. Ce n’est pourtant pas un désir, c’est un besoin. Elle a
peur, sa chair tressaille. Elle se dit pourtant: «Il le faut! Il le
faut!» C’est comme pour se faire arracher une dent: il faut du courage,
du raisonnement, pour remplacer une douleur qui dure par un déchirement
brutal, mais après lequel on ne sent plus rien. Mais elle ne se jettera
pas dans le fleuve. C’est peut-être parce qu’elle le voit: alors elle en
a peur. Et elle a peur aussi d’_être vue_. C’est une pudeur encore:
toute sa vie, elle s’est efforcée de passer inaperçue. Et on la verrait,
pour ça, pour l’acte le plus grand, le plus terrible de son existence,
et on ramasserait très loin, là-bas, au delà de l’horizon, son cadavre
affreux et souillé de fange. Non, ce n’est pas possible! Elle
s’empoisonnera, parce qu’il est inutile de faire du bruit, du scandale,
et que, dans sa pensée, cela fait moins souffrir. Rien de plus simple, à
Paris, que de se procurer n’importe quel poison, mais elle l’ignore.
Elle a gardé l’ordonnance d’une mixture de chloroforme et de laudanum.
Elle fait renouveler la potion chez un pharmacien, puis chez un autre,
et un autre encore. Et la voici maintenant en possession d’un horrible
trésor: elle a ce qu’il lui faut pour mourir.
* * * * *
Alors elle revient à cette petite chambre où son intelligence et son
cœur ont sommeillé si longtemps avant ces quelques heures d’enthousiasme
et d’illusion. Les clercs sont partis, la maison est paisible. Dans la
cour, des enfants jouent avec la fille du concierge, tournant en cercle,
se tenant par leurs tabliers, chantant sans se lasser le couplet,
toujours le même, d’une ronde dont les notes montent jusqu’à elle,
telles d’une clochette fêlée:
Il fait beau, il fait chaud,
On entend les p’tits oiseaux...
Cependant, son cœur se serre. L’approche matérielle de l’irrévocable
donne un frisson à sa chair. Elle débouche les trois flacons. Ce n’est
pas trop mauvais, elle s’en souvient, à cause d’un peu de benjoin qui
dissimule l’amertume du laudanum. Le crépuscule tombe. La lampe allumée
lutte mal contre le jour mourant et ne donne qu’une fausse lumière.
Puisqu’elle a décidé que ce jour, pour elle, serait le dernier, elle ne
doit pas dépasser minuit; et il y a encore des choses à faire; on ne
meurt pas ainsi! Elle s’exprime à elle-même sa pensée par un mot de
femme, un mot qui résumera toujours l’éternelle préoccupation des
femmes, qui sont nées pour être mères et ménagères: «Je ne puis pas
laisser les choses en désordre!»
Elle se lève donc, et elle range. Elle range son linge, ses toilettes;
elle déchire des papiers; elle dispose ses livres, son écritoire, comme
si elle devait travailler encore. Et voici qu’elle retrouve ainsi un
pauvre album de photographies, les photographies de sa vieille maison de
jeunesse, de sa famille. Les voici tous là: sa mère, son père, ses
frères, ses sœurs et les amis d’alors, dont quelques-uns sont encore de
ce monde. Elle ouvre l’album, elle regarde et, subitement, elle crie
tout haut: «Oh! mon Dieu!» Des larmes coulent. Ses premières larmes
depuis la chose affreuse. Qu’est-ce qu’ils diront, _eux_? La vie
continuera pour le monde entier et pour eux, quand elle ne sera plus;
elle n’avait pas songé à ça. C’est horrible. On leur annoncera: «Amanda
s’est suicidée.» Ce sera dans les journaux. Suicidée! Pourquoi? Quel
souvenir laissera-t-elle? Qu’est-ce qu’on croira qu’elle a fait? Son
père et sa mère sont morts, mais les autres? Ils seront un peu
déshonorés de son déshonneur. Et même ceux qui sont morts et qu’elle a
tant aimés!... Brusquement, par eux, c’est l’idée de l’autre vie, de ce
qu’elle avait appelé «le ciel» dans les prières de son enfance et de sa
jeunesse. Est-ce que c’est vrai, qu’il y a cela: le ciel, l’autre vie,
la récompense ou la damnation? Elle l’avait cru et puis elle a douté. Et
maintenant, elle y croit de nouveau, elle est sûre que cela doit
exister, parce qu’elle est en face de la mort. Alors, elle sera damnée?
Puisque abandonner volontairement la vie, c’est le plus grand péché, le
seul qui ne puisse être pardonné; c’est désespérer de la miséricorde
divine. L’enfer n’est rien, elle le connaît, elle croit l’avoir connu
depuis ce jour; il est déjà sur cette terre, celui d’en bas n’a rien à
lui apprendre. Mais ne pas les revoir?
«Et aussi, lui souffle une voix, ne pas revoir André! Es-tu certaine de
le retrouver là où tu iras? Tu ne dois même pas le souhaiter, tu n’en as
pas le droit!»
Et pourtant, vivre? Comment vivre encore, vivre toute la vie qui lui
reste à vivre? Est-ce que c’est possible? Elle ne comprend pas d’abord
que de se poser cette seule question la résout. Une fois qu’on la pose,
on ne peut plus mourir. André? Un sourire étrange, surhumain, traverse
ses larmes. Elle souffre de lui, par lui, plus cruellement que jamais,
et il y a malgré tout elle ne sait quel affreux délice dans cette
souffrance. «C’est cela, oui, c’est cela, pense-t-elle, il faut que je
vive, à cause de lui. Comment n’avais-je pas compris!»
Elle détache une bague de son doigt, sa seule bague, la place dans une
petite boîte sur laquelle elle met un nom, et commence d’écrire. Elle
aime trop André, il faut qu’elle lui parle encore une fois.
«André, pardonnez-moi de vous appeler encore de votre nom, du nom que
j’ai déjà prononcé une fois, quand j’étais folle, hélas! Ce soir, je
suis toujours folle. Mais demain, ce sera fini. Et vous n’entendrez plus
parler de moi, jamais! Je le jure et je suis sûre de tenir parole.
»Ne croyez pas que je vais mourir. Vous n’aurez pas ma mort sur la
conscience. Oh! j’ai bien failli mourir: ç’a été ma première idée. Avec
du laudanum: j’avais un moyen, un pharmacien m’en avait donné. Et
savez-vous une des raisons pour lesquelles je voulais mourir? C’est que
ceux qui s’en vont de la vie ont des droits que n’ont pas ceux qui
vivent, et que j’aurais pu vous dire _tu_, une dernière fois. C’est pour
ça que j’ai eu du mal, beaucoup de mal à rester sur terre. Il faut que
vous sachiez pourquoi je m’y suis décidée. J’ai pensé que, si je mourais
volontairement, je donnerais de l’ennui à mes frères et à mes sœurs,
parce qu’ils m’aiment, et que cela leur ferait du tort dans la province
où ils vivent. A Paris, ces histoires-là ne font pas de bruit, ça arrive
tous les jours, et il y a trop de monde, et le monde a trop d’affaires.
Là-bas, dans notre Nord, on en parlerait longtemps. J’ai pensé aussi à
l’autre vie, à eux, à mes parents, et à vous surtout, oh! oui! à vous;
dans l’autre vie, il faut que je puisse vous retrouver, vous comprenez.
Mais il y a autre chose: j’ai pensé que si je mourais et que si, par
malheur, il n’y avait rien après, _je ne pourrais plus penser à toi!_
Réfléchis à cela: je ne pourrais plus penser à toi! Ce serait affreux.
Je vais durer, je vais rester à cause de ça: pour penser à toi tous les
jours, tous les jours. Ce sera douloureux, atrocement douloureux,
d’abord, mais ce sera toi, encore: que faut-il davantage?
»Alors, je vais m’en aller très loin, tout simplement, et vous
n’entendrez plus jamais parler de moi. Je vous dis que j’en ai fait
serment. Comme ça, vous n’aurez pas de grands remords à avoir--et n’en
ayez pas même de plus petits.--Ce qui a été, il n’y a pas eu de votre
faute, c’est moi qui me suis jetée à votre tête, voilà. Je crois bien
que je vous aime depuis je ne sais combien de temps, depuis toujours,
avant de vous avoir jamais vu. Mais vous n’y êtes pour rien. Il faut
donc que je me contente de moi, avec ce qui est à moi: et j’en ai le
droit, à condition que je ne vous ennuie pas.
»Je ne regrette rien. Je souffre beaucoup, horriblement, et pourtant, je
suis heureuse, ce n’est pas une phrase. Il y a de quoi faire rire: c’est
tout à fait comme quand on m’a emmenée, à l’époque où j’étais petite
fille, chez un opticien. Je n’avais jamais su que je n’y voyais pas
clair, et quand le marchand m’a posé des verres sur les yeux, ç’a été
pour moi une révélation: les figures, les meubles, les arbres n’étaient
plus les mêmes, les feuilles étaient plus luisantes et l’air plus
transparent. J’étais ravie, l’univers avait un autre sens. Il n’était
pas plus joli, je voyais un tas de petites vilaines choses dont j’avais
toujours ignoré l’existence, mais, malgré tout, j’étais ravie, parce que
toutes ces apparences, belles ou laides, c’était la vérité. Eh bien!
depuis hier, j’ai eu aussi une révélation; j’ai compris qu’on ne vivait
que pour aimer, et tout a été changé pour moi. Mon bonheur a duré les
quelques heures que j’ai cru en toi. Quelques heures: mais j’ai vécu!
Aux jours d’été, à la campagne, par les lourdes chaleurs de midi, il y a
parfois une sorte de brume dorée qui sort de la glèbe, une diffusion du
soleil dans l’air. Les heures que j’ai passées avec toi ont mis ce voile
de joie entre mon existence d’aujourd’hui et celle que j’ai vécue avant
de te connaître. C’est une magie; elle me fait tout aimer de ce qui me
paraissait si nul avant de te connaître.
»Je vous envoie, avec cette lettre, une petite boîte qui contient une
bague. La bague est en or, avec trois petites perles. Elle n’a aucune
valeur, mais c’est la seule que je possède. Garde-la dans un tiroir, ce
n’est pas un bijou d’homme, et plus tard... tiens, pardonne-moi ma
sentimentalité, j’ai une idée qui me plaît. Tu te marieras; j’aurais eu
de la peine à aimer ta femme, mais tes enfants, je les adorerais. Eh
bien! promets-moi de donner cette bague à ta fille aînée; et, si tu
peux, fais encore autre chose. J’ai un nom ridicule, mais appelle ta
fille Amy... on m’a quelquefois donné ce nom-là... Mais il me semble que
je vais encore vous ennuyer, malgré ma promesse. Faites comme vous
voudrez. Et pardonnez-moi de vous avoir quelquefois dit «tu», malgré ce
que j’ai écrit tout à l’heure. Je ne l’ai pas fait exprès, et je n’ai
plus la force de recommencer ma lettre.
»Il y a des enfants qui jouent dans la cour. Je ne sais pas si c’est du
bien ou du mal que ça me fait: les deux. Du mal, parce qu’ils chantent,
du bien parce que ce sont des enfants. Je n’ai jamais aimé les enfants
comme maintenant. Je les aimerai tous, toute ma vie. Je crois que je
sais pourquoi, mais ce serait trop long à expliquer.
«... Dites, ce matin, vous avez failli m’embrasser tout de même, et
c’est moi qui n’ai pas voulu. J’avais raison. Mais quand vous recevrez
cette lettre, faites-le par la pensée, comme je fais, voulez-vous?...
Mon Dieu, comme je t’aime! Merci. Adieu.»
* * * * *
Ceci s’est passé environ dix ans avant la grande guerre. Amanda, dès le
lendemain, était partie pour Cambridge où on lui avait offert, avant ces
événements, une place de lectrice au _Ladies College_. Elle n’avait pas
l’air triste. Ceux qui l’ont connue alors disent qu’elle s’habillait
mieux qu’auparavant, de façon plus harmonieuse. Elle avait soin de sa
personne, elle avait rajeuni, il sortait d’elle, on ne savait pour
quelle cause, ni comment, un vaste et perpétuel rayonnement. Sans
comprendre--on n’a pas le temps--on songeait: «Comme elle est bonne!»
Amanda ne paraissait pas une vieille fille, mais quelque chose comme une
religieuse, ardente et pourtant calme, concentrée dans sa foi qui lui
suffit. Elle ne correspondait, en France, qu’avec sa famille, d’une
façon égale et tendre.
Quand la guerre éclata, Amanda se remit à lire les journaux français. Un
jour, elle apprit la fin d’André: il avait été tué en Champagne, devant
la butte de Tahure. Son visage ne changea pas. Il lui sembla, au premier
moment, qu’il s’agissait de quelqu’un mort depuis très longtemps, et
pour qui elle avait gardé un culte. Depuis dix ans, André était déjà,
pour elle, dans l’éternité. Mais c’est à ce moment qu’elle confia son
secret à une amie, et c’est ainsi que je l’ai connu.
Seulement, elle s’informa: André n’était plus, elle était donc dégagée
de sa promesse. Elle put apprendre qu’il était marié et laissait deux
petites filles. Aucune ne s’appelait _Amy_. «C’est dommage!» dit-elle
pensivement.
Cependant, elle réalisa toutes ses économies, et, durant six mois, les
petites filles d’André reçurent d’étranges cadeaux puérils, de petits
bijoux, et surtout des bonbons. Ni leur mère, ni elles, ne surent jamais
qui les envoyait. L’amie de qui je tiens cette histoire, reprochait
souvent à Amanda ces libéralités excessives qui la laisseraient
dépourvue dans l’avenir. Elle souriait en disant: «Je n’ai besoin de
rien.»
Elle mourut, en effet, très doucement, très naturellement, vers le
milieu de l’automne 1917. Il n’y a rien à noter sur ses derniers jours.
«C’est bien! C’est très bien ainsi!» disait-elle seulement. On ne
comprenait pas. Mais l’émanation qui sortait d’elle était devenue plus
radieuse encore, et plus poignante.
LE PORTRAIT
--Madame Lebeschard reçoit-elle? interrogea le peintre Marlis.