Elle revient; elle revient toutes les semaines. Ces visites, qui jadis

lui apparaissaient une corvée, lui sont devenues très douces; elle y

pense longtemps à l’avance. Maintenant elle parle. Ce qu’elle conte, ce

sont les incidents de sa vie médiocre, qu’elle explique, allonge,

dramatise. Mais surtout sa conversation retourne perpétuellement vers

André Snyder. Elle a besoin de connaître l’emploi de ses heures, elle

accomplit les travaux qu’il lui a confiés comme une petite fille qui

fait une robe à sa poupée, avec une conviction charmée, heureuse tout le

jour quand il a dit: «Merci, miss Anda!» Ce nom nouveau, qui abrège le

sien, dont elle a toujours souffert, elle se le répète, elle en fait un

chant qui l’accompagne à travers tout. Cependant André, pénétré des

suggestions qui se sont installées dans son esprit, cherche et trouve un

sens plus direct à tous ses actes, s’habitue à l’idée d’une expérience.

Il s’ingénie à jeter mademoiselle Mangin en confidences, il veut

découvrir en elle la trace d’une passion ancienne, une amourette au

moins. N’apercevant rien, il la juge réticente ou dissimulée. Il ne peut

s’imaginer que jusqu’à cet instant ce cœur est resté stérile comme un

désert sans eau.

De son existence actuelle, de son séjour comme gouvernante en

Angleterre, elle se souvient à peine. Elle n’a même pas gardé la mémoire

de sa quotidienne misère; il est des pays où la pluie est plus fréquente

qu’ailleurs, où le ciel est gris, où le vent souffle toute l’année du

nord-ouest; ceux qui y sont nés n’en souffrent pas. La providence veut

qu’ils se figurent qu’il en est ainsi partout; Amanda n’imaginait pas

autre chose que ce qu’elle connaissait.

Si, pourtant! A mesure que son cœur commence de battre dans cette

atmosphère nouvelle, voici qu’elle sent accourir, dans le champ de sa

mémoire et de sa sensibilité, des souvenirs évanouis qui ressuscitent,

la baignent toute dans leur tiédeur heureuse! Son enfance, toute son

enfance qui jaillit et refleurit. Une vieille maison campagnarde, et

l’allégresse des grandes familles. Dans un grand jardin qu’habitent de

vieux arbres, une rocaille romantique d’où, perpétuellement, s’épanche

un filet d’eau; et la nuit, en été, Amanda l’entendait jaser, comme si

cette cascatelle avait eu des histoires à conter aux étoiles. Et, dans

cette rocaille, des grottes, des anfractuosités mystérieuses. Il en est

une qui abritait, croyait-on, un vieux crapaud. On ne le voyait point,

on savait toutefois qu’il était là; le soir, dans une ombre émouvante,

au fond de ce trou, on distinguait ses yeux: deux points d’or dardés sur

des yeux d’enfants qui savouraient leur terreur; et on l’entendait

flûter sa plainte longue et triste, sur deux notes, toujours les mêmes.

Alors, le frère aîné disait: «Il appelle sa femelle.» Amanda ne

comprenait pas, alors, qu’il fût si mélancolique et délicieux à la fois

d’appeler ce qui n’est pas venu, et qui viendra. Et il y avait aussi,

dans une de ces anfractuosités, un grand arum, poussé là tout seul. Il

penchait vers l’eau ses larges feuilles d’un vert lisse, égal, profond;

en juillet jetait vers l’ombre sourde des arbres, au-dessus de sa tête,

une seule fleur, une vaste corolle élargie en cornet, avec un pistil

d’or, hérissé de pollen, qui avait l’air vivant... Amanda croit en

respirer l’odeur voluptueuse. Et c’est à cette heure seulement qu’elle

sait que cette odeur était voluptueuse. Or, il lui semble qu’elle est

revenue dans ce jardin, avec quelqu’un qui lui en a ouvert la porte--nul

de ses frères ou de ses sœurs--quelqu’un dont elle ne voit pas encore le

visage mais qu’elle connaît depuis une éternité, qu’elle a toujours

connu, et à qui elle dit: «Viens! Je vais tout te montrer; mais tu sais

déjà...»

Ces choses, comme elle a envie de les dire! Elle croit les dire et ne

les dit pas. Elle ignore que les paroles qui jaillissent de ses lèvres

ne rendent pas sa joie, son émotion à retrouver cette joie. Ce ne sont

que de très pauvres paroles, où nul ne peut découvrir le trésor qu’elles

contiennent. Enfin, un jour, il lui échappe presque une coquetterie. Le

miracle s’est fait, la coquetterie se montre humblement, comme une

perce-neige! Quand elle avait quinze ans, à Valenciennes, la ville qui

était près de cette grande maison-là, un marchand à qui elle reportait

une paire de gants mal faite--c’étaient les pouces qui étaient trop

courts--lui a soutenu qu’ils allaient parfaitement. Alors, Amanda lui a

dit: «Mais j’ai des yeux, pourtant!»--«Oh! oui, mademoiselle, et de bien

beaux!»

Ses yeux! Elle est humiliée, terrifiée, d’en avoir parlé! Comment

sont-ils à cette heure? Elle se les rappelle secs et ternis, brûlés par

les longues veilles sous la lampe. Elle ignore qu’ils sont redevenus

humides, lumineux, qu’ils ont rajeuni, qu’ils sont, en ce moment, des

yeux de jeune femme. Snyder, qui n’a jamais perdu son sang-froid, qui

continue de jouer légèrement un jeu léger, ne pense qu’à profiter de

l’occasion qui se présente. Il murmure gentiment, à demi par politesse,

à demi convaincu:

--Ils sont toujours les mêmes!

Elle attendait si peu le compliment, elle pense si peu le mériter,

qu’elle en est choquée comme d’un coup dans la poitrine. Elle ne s’en

fâche pas, pauvre créature inoffensive et soumise, on a aussi bien le

droit de lui adresser des compliments blessants que de lui dire des

choses pénibles. Et puis, voilà qu’elle a envie de croire à ce

compliment, qu’elle y croit. Elle est épouvantée et bien heureuse; elle

rougit, elle prononce des mots qui n’ont pas de suite, et s’échappe.

--Si Gautrey avait eu raison! réfléchit Snyder après son départ.

Il sourit. Et puis il pense à autre chose.

* * * * *

«Il faut que j’aille ce matin chez monsieur André,» songe mademoiselle

Mangin, en s’éveillant quelques jours plus tard.

Quelle que soit son affection pour le jeune homme, elle se sent envahie

d’une immense lâcheté. C’est que le réveil est pour elle un supplice

quotidien; elle se sent prise d’une fatigue affreuse, les reins broyés,

les pieds lourds, comme si toute la nuit, au lieu de reposer, elle eût

fait sur des pierres dures une étape écrasante. L’acte le plus simple

lui paraît alors impossible, elle s’efforce de dormir encore, sans

besoin de sommeil, pour échapper au cauchemar de la tâche du jour. Cette

fatigue ne l’inquiète pas, tant elle y est habituée, bien que les plus

petits incidents de sa vie lui soient d’ordinaire une cause d’anxiété

qui se transforme en une idée fixe. Un jour qu’elle s’est piqué le doigt

avec une aiguille, elle a été hantée, durant un mois, par l’idée qu’elle

allait avoir le tétanos; elle n’oserait rester debout sur un balcon,

persuadée qu’il s’écroulera _certainement_ si elle y met le pied. Sa

mince petite âme s’est recroquevillée dans son humble corps, elle vit

pour elle, rien que pour elle, dans un besoin naissant d’avarice,

entassant un petit trésor de pièces de vingt francs, avec le sentiment

vague que ces parcelles de métal jaune représentent une possibilité

d’élargissement de sa propre personne, une partie de sa personne même,

la plus brillante et la plus belle. Elle les soigne, elle les polit.

Puis, à de certaines époques, elle dilapide ce pécule, s’adressant les

plus cruels reproches, incapable pourtant de résister à son vice: les

parfums. Deux ou trois fois par an, la solitaire s’enivre d’odeurs, en

imprégnant son corps, son lit, sa chambre. Alors, elle ne sort plus,

passe quelques jours dans une torpeur insouciante et alanguie...

Enfin, mademoiselle Mangin se lève, lasse et triste. Elle s’habille,

selon sa coutume, d’une façon à la fois minutieuse et désordonnée. Les

différentes parties de sa toilette n’ont pas pour objet, dans son

esprit, d’aller ensemble. Elle les a choisies séparément parce que la

couleur lui en a paru séduisante ou la forme agréable, mais sans se

préoccuper jamais de l’effet produit: erreur presque fatale chez une

femme qui a perdu le courage et jusqu’à l’instinct de se regarder dans

un miroir, et se détourne même des glaces qu’elle rencontre dans la rue.

Il n’y a pas loin, de la rue Sainte-Anne, où elle habite, à la rue

Taitbout. Elle arrive pourtant accablée. Chaque pas lui a coûté un

effort, elle a dû «réfléchir» pour le faire, une chaleur pesante

engourdit ses genoux; il lui semble qu’elle va crouler. C’est le milieu

d’avril, un joli printemps, un peu frais, et pourtant la sueur perle sur

son front. Quand elle a gravi l’escalier, elle se laisse tomber dans un

fauteuil.

Elle a l’impression qu’il fait très chaud, trop chaud. Un feu de bois

brûle dans la cheminée, et tandis que ses regards errent sur les braises

qui crépitent, une grande langueur lui vient.

--Je suis fatiguée, dit-elle. Je vous demande pardon... Ah! comme je

suis fatiguée.

Snyder n’a pas l’air d’avoir entendu sa plainte.

--Vous êtes partie bien vite, l’autre jour, dit-il. Pourquoi? Dites un

peu pourquoi vous vous en êtes allée comme on s’enfuit?

--Je ne sais pas... je ne me rappelle pas. Mon Dieu, que le temps est

lourd... Voilà vos papiers, monsieur André, dans ce rouleau.

--Est-ce que vous allez être malade, petite miss Anda, demande Snyder

gentiment, un peu malade, pour vous faire soigner par vos amis?

Des amis? Ce mot la frappe doucement dans sa torpeur. C’est la première

fois qu’elle l’entend. Qu’il est singulier, et comme la sonorité en

retentit à ses oreilles. Pourtant, elle répond:

--Est-ce que j’ai des amis?... Oh! comme il fait chaud ici!...

Pouvez-vous ouvrir la fenêtre, un instant?

André se dirige vers la fenêtre, hésite, l’ouvre enfin, mais baisse le

store. C’est à cause du soleil, sans doute.

--Et moi, dit-il, je ne suis donc pas votre ami? Pourquoi faites-vous

semblant d’en douter? Tenez, vous n’êtes pas franche, vous êtes une

grande menteuse; vous savez beaucoup de choses et vous faites comme si

vous ne le saviez pas!

Il lui a pris les deux mains, il les serre, il en caresse doucement les

paumes. Cependant, la chaleur paraît à Amanda croître encore. Elle

étouffe. «Je vais me trouver mal, pense-t-elle: il faut que je me lève,

je vais me trouver mal!» Et elle sent qu’il lui est impossible même de

vouloir se lever. Mais Snyder, parce qu’il sait, lui, qu’il joue un

rôle, ne peut croire à sa sincérité. Il n’est pas ému, il a tout son

sang-froid, il est simplement curieux; il s’amuse des naïves adresses

qu’il croit deviner.

--Vous savez bien maintenant que nous sommes intimes, que nous n’avons

plus rien à nous cacher. Dites, vous voulez bien que je sois votre ami?

--Oui, oui, dit-elle, sans bien comprendre les mots qu’elle prononce...

O mon Dieu, crie-t-elle tout à coup, il faut que je m’en aille.

Laissez-moi partir, laissez-moi...

Elle a distingué les yeux du jeune homme près des siens et cache

inconsciemment sa figure dans ses mains. Une longue douceur l’envahit,

elle ne sent plus la terre sous ses pieds, elle plane dans les nues. Et

à ce moment, comme elle attend vraiment la révélation d’un mystère,

qu’elle est hors d’elle-même, qui dira pourquoi elle se sent tout à coup

pénétrée d’épouvante? Dans sa profonde et lamentable innocence, elle a

peur et jette un grand cri de révolte instinctive, si vrai, si étonné,

si virginal, qu’André en est un instant bouleversé.

Elle court au store, elle le lève, les larmes aux yeux, choquée,

blessée, et voici qu’aussitôt, sa frayeur s’évanouit; elle ne connaît

plus la cause de son trouble, elle est sans forces. Qu’il la baise

seulement au front et elle tombera à ses pieds. Elle a compris son cœur,

et son désir...

Or, le store dressé, la lumière est venue, une saine et salutaire

lumière de matin printanier, qui rit dans la pièce, mais pâlit ce pâle

visage; et le jeune homme, éclairé par le cri qu’il vient d’entendre,

par cette lumière, par toute la vérité des choses, a honte de lui-même

et de son jeu. Il sait; il est sûr, à présent, que depuis des semaines,

cette femme est restée ignorante, pudique, sincère; tandis que lui a

menti, pour voir. Dans ce seul instant son âme aussi a changé, mais en

sens inverse.

--Je vous en prie, dit-il, pardonnez-moi.

Elle jette sur lui un regard à la fois farouche et suppliant, dont il

refuse de saisir la signification et répète: «Laissez-moi...

Laissez-moi!» Pourquoi prononce-t-elle cette phrase? Le dessus seul de

son être a parlé, par habitude, mais au-dessous son cœur a fondu. Elle

voudrait être à ses pieds, à ses pieds! Il s’incline, simplement. Elle

ramasse son rouleau de cuir et s’enfuit.

* * * * *

Lui pardonner! Est-ce qu’elle sait avoir quelque chose à lui pardonner?

O mon Dieu, il l’aime! Il voulait bien d’elle! C’est tout ce qu’elle a

retenu, l’innocente, et c’est si imprévu, magnifique, extraordinaire,

qu’elle en demeure d’abord éblouie. Puis, tout à coup elle étend les

bras, les referme sur sa gorge, pour étreindre l’ineffable. C’est donc

qu’elle est une femme, une femme! Il y a quelqu’un qui l’a désirée. Elle

est une femme, l’égale des autres qui passent, là, dans la rue! Que le

monde est beau! Ce ciel bleu pâle, c’est comme une caresse. Il est

amoureux de la terre, il la frôle, il la baigne, il la baise de lumière.

Ah! quelle immatérialité spirituelle, joyeuse, caressante, prennent les

choses pour ceux qui ont du bonheur! Sûrement, il y a quelque chose de

changé, depuis une heure, ou plutôt tout est changé. L’air adorable...

le ciel adorable... Même ses fatigues, sa faiblesse, sa rouillure, sont

parties. Elle se sent légère, légère! Et, subitement, une ivresse:

«Peut-être que je suis jolie!» Justement elle passe devant une glace,

elle se dévisage, elle veut se dévisager comme si c’était «une autre».

«Mais oui, je suis jolie! Pas régulièrement, mais j’ai quelque chose.

Puisqu’il veut de moi, il le faut bien!» Et le fait est qu’elle est

transfigurée. Pourtant, elle éprouve un petit doute, elle crie en

elle-même: «Mon Dieu, faites que ce soit vrai!» et, après cet acte de

foi, demeure convaincue. Elle veut se ressaisir, s’irriter, avoir du

remords, et ne s’en trouve aucun. Elle est heureuse, elle n’est plus

seule; elle vit.

Son grand ennui, d’ordinaire, quand Amanda rentrait chez elle, était

qu’il lui fallait passer devant le bureau du notaire, Maître Delangle,

dont on voit briller les panonceaux au-dessus de la porte cochère.

L’étude occupe le premier étage des bâtiments qui ferment la cour, et

quand elle doit regagner sa petite chambre du cinquième, le frisson lui

vient rien qu’à mettre le pied sur l’escalier. Des clients du notaire,

des clercs qui montent ou qui descendent, la regardent sans sympathie,

lui donnent le sentiment qu’elle est encombrante et ridicule. Cette

fois, Amanda gravit l’escalier d’un pas vif et hardi, souriant

intérieurement de ses anciennes chimères. Elle pousse gaiement la porte

de sa chambre, regarde et ne se reconnaît plus.

Comment a-t-elle pu vivre là? Comme tout est petit, mesquin, mal tenu!

Les rideaux, aux fenêtres, ont jauni sur place sans qu’elle songe à les

faire laver; les meubles, qui lui viennent de sa mère, ne sont pas

encore trop laids, de vieux meubles en bois de citronnier, à la mode

sous Louis XVIII. Mais le tapis a des taches qui se nourrissent de

poussière, l’air n’a pas été renouvelé depuis sa toilette du matin.

Vraiment, elle a donc perdu le respect d’elle-même pour avoir vécu, sans

rougir, dans cette incurie?

Et une idée lui vient, tout à coup: «Il doit croire que je suis fâchée,

que je ne retournerai plus chez lui. Il viendra ici demain, sans doute,

il a mon adresse! Et il verrait _cela_!» Elle pousse une chaise près de

la fenêtre, décroche les rideaux, lave les vitres, fouille dans une

commode, y trouve d’autres rideaux, qu’elle examine soigneusement, avant

de les accrocher. La chambre a déjà l’air plus gai, plus propre. Quel

dommage qu’on ne puisse changer le papier avant le lendemain! Du moins,

elle promène un plumeau sur les murailles, sur les meubles, en rêvant

d’autres réformes, d’un luxe futur à rendre la pièce belle comme une

chapelle au mois de Marie. Elle balaye, s’amuse de la poussière soulevée

et qui la fait tousser--et plus elle tousse, plus elle rit, en disant

tout haut: «Il m’aime! Il m’aime!» Elle déplace la commode d’une seule

poussée, fait rouler le lit, halette de fatigue et d’enthousiasme.

Puis elle songe: «Il faut que j’aille travailler!» Mais cette idée lui

apparaît dépourvue de sens, vide de son contenu. Il y a l’amour, cela

suffit. Qu’est-ce que l’amour? Elle ne le conçoit que confusément. Elle

est sûre seulement que c’est immense, infini, total. «Il m’emmènera...

Quand on s’aime, on part ensemble. Un train... Je serai en face de lui

et je le regarderai!»

Amanda contemple encore la pièce, médite, et sort pour acheter des

fleurs: «Il m’en donnera plus tard: l’autre jour, il m’en a déjà donné,

je n’ai pas compris... Mais moi, je lui offrirai celles-ci!» Ce sont des

roses. Avant de les mettre dans un pot de grès, elle les baise. On

dirait que les fleurs _aussi_ ont des lèvres! Un sentiment nouveau lui

vient: l’impatience. L’impatience exquise d’attendre, qui rend les

heures longues, mais pleines.

Elle revoit alors la haute salle de la Bibliothèque, circulaire, avec

ses tables rayonnantes, sa lumière grise et pacifique. Et une autre

image s’associe à celle-là: André! Il est assis à une de ces tables, il

écrit. Et c’est surtout sa main qui lui apparaît nettement, fine et

vive, si brillante qu’elle semble éclairer le reste des choses. Il doit

être à la Bibliothèque! Elle met vivement son chapeau et court jusqu’à

la rue de Richelieu.

... Non, il n’est pas venu! Gautrey, qu’elle ne peut s’empêcher

d’interroger timidement, comme si tout le monde pouvait deviner son

secret, lui répond, en la regardant de côté avec ses méchants yeux,

qu’il ne l’a pas vu de la journée. Alors, Amanda se sent faible à

mourir, les membres de nouveau rompus. Mais elle se donne de bonnes

raisons, recommence à penser au lendemain avec extase, avec des larmes

qui lui rafraîchissent le cœur. Demain, il viendra chez elle, un

bouquet, une bague dans la main, quelque chose d’insignifiant et de

charmant. Car c’est ainsi qu’_ils_ font, elle le sait bien. Le grand

coup de bonheur du matin la soutient, lui fait dédaigner le doute. Elle

va au Louvre, fait l’acquisition de toute une toilette, presque un

trousseau personnel; et, pour la première fois de sa vie, elle a du

goût. Les commis lui ont souri comme à une très jeune femme, lui ont

donné des conseils. «Que les gens sont bons et que le monde est beau!»

songe-t-elle le soir en se couchant. Elle sent son corps avec joie, elle

l’étreint de ses bras pour le sentir. Elle rêve: «Il ne m’aime pas comme

je l’aime. Il en a connu d’autres... Qu’est-ce que ça me fait? Il faut

toujours qu’il y en ait un qui aime plus que l’autre. C’est le plus

heureux: celui qui donne le plus, celui qui sert à genoux... Et puis, il

me quittera; je sais que les hommes quittent toujours les femmes. Que

m’importe: _je saurai!..._ Mais il me quittera peut-être tout de suite?

Que m’importe encore: je saurai, je saurai! Ma vie sera remplie pour

toujours. Qu’a été toute ma vie, avant cette heure? Rien, rien, rien...

Et maintenant! Alors, que sera-ce, demain? Demain!...

Par la fenêtre, elle aperçoit tout un carré de ciel noir velouté, et

comme elle s’endort, il lui semble vaguement concevoir que tout ce grand

univers, qu’elle avait cru si compliqué, impénétrable, avec ses bois,

ses mers, ses monts, ses fleuves qui n’en finissent pas, ses astres qui

roulent au plus lointain du ciel, n’est au fond qu’une chose très douce,

très simple--immensément tendre--qui veut le bonheur des créatures.

* * * * *

Au matin, elle s’éveille joyeuse, fait la toilette de sa chambre, puis

la sienne, s’agite encore, inquiète et heureuse. Mais les heures

passent, et il ne vient pas... Son agitation se fait pleine d’angoisse.

Elle n’ose sortir, de peur de le manquer. Les bruits de la cour et de

l’escalier la font tressaillir, ouvrir lâchement sa porte, avec une peur

d’être surprise. Mais toujours ces bruits s’arrêtent au premier, devant

l’étude du notaire. Une fois seulement quelqu’un monte plus haut, les

pas s’accusent, atteignent le second. La voilà toute pâle, le cœur lui

fait mal. Au troisième ils s’arrêtent... Alors Amanda se prend à

sangloter; et, tandis que ses larmes coulent, ses idées changent et se

précisent, pour lui redonner de l’espoir. D’abord, il peut être à la

Bibliothèque. Il se peut aussi qu’il n’ait pas osé s’y rendre, qu’il la

croie encore fâchée, qu’il soit resté chez lui. Elle court à la rue de

Richelieu. Endormie dans sa chaleur lourde et sèche, la salle est

presque vide, à cette heure: il n’y est pas. Alors, c’est qu’il est chez

lui. Elle prend le chemin de la rue Taitbout. Le soupçon l’étreint

maintenant qu’elle a été raillée, trompée. Elle le repousse, et

d’ailleurs sa tête perdue est incapable de rien fixer. Elle pense

qu’elle va faire une scène, elle pense qu’elle pardonnera bien vite, et

puis, tout à coup, l’inquiétude lui vient encore que tout ce qui s’est

passé n’a été qu’un jeu atroce; son cœur se serre d’angoisse.

Devant la porte de Snyder, elle a un instant envie de fuir. Enfin elle

sonne; il ouvre.

Et dès qu’elle le voit, ses craintes anciennes, ses projets, les

attitudes qu’elle a décidé de prendre, elle oublie tout. Cet amour

infini et chimérique, poussé en vingt-quatre heures dans l’âme et dans

les sens de cette femme ignorante des choses les plus simples de la vie

et des sexes, dans ce cœur absurde, puéril et chaste, où s’épanouit en

même temps un irrésistible et brûlant besoin de caresser, de materniser,

ce grand et fol amour ne trouve pour s’exprimer qu’un cri ridicule:

--André! Tu n’es pas malade?

Il réprime mal un geste de grande stupeur, s’exaspère silencieusement de

l’imprudence qu’il a commise, et contre cette fille qu’il ne comprend

plus, qui s’est refusée la veille et qui, maintenant, le tutoie! Que ce

serait bête, que c’est déjà bête, tout cela! Ainsi, elle a pris au

sérieux le rôle qu’il a joué, elle revient, elle se donne, non pas en

curieuse, comme il avait cru d’abord, mais simplement, naïvement, avec

son imagination et son âme. Et après? Qu’arriverait-il, après?

Et, comme elle le regarde, la figure déjà ravagée par son angoisse

revenue et grandie, il songe: «Non, c’est absurde, c’est dangereux, ce

n’est pas possible!» Elle n’a pas quitté ses yeux, elle y lit son sort.

Pourtant, elle avance encore d’un pas. Il détourne la tête... Alors elle

s’affaisse sur une chaise, et sanglote comme devant un mort.

Lui, est toujours debout devant elle. Il sent croître, avec une grande

pitié, le remords du crime qu’il a commis. Si bizarre, si perfide que

cela fût, il a pourtant désiré cette femme, ou plutôt il a voulu s’en

amuser; il s’est trompé sur le motif qui l’amenait chez lui, sur la

nature des sentiments qu’elle éprouvait, croyant perverse cette pauvre

fille honnête et solitaire, où l’instinct d’aimer, le désir, eussent dû

rester dans l’éternel sommeil. Alors? Quel sera le plus grand mal, à

cette heure? Il ne sait plus, il hésite, il cherche des paroles.

Mais elle a peur de ce qu’il va dire, quoi que ce soit! Il ne faut pas

qu’il parle, ce serait affreux, s’il parlait! Et elle lui jette un tel

regard qu’il se tait. «Non, non, n’ouvre pas la bouche. A quoi bon? Que

pouvons-nous faire dans ce malheur, à quoi serviraient les mots? Je

croyais que je pourrais te servir, t’aimer. Tu m’as demandé:

«Voulez-vous que je sois votre grand ami!» et je me suis sentie faible à

mourir, presque morte. Et, après avoir failli céder à quelque chose que

je ne comprenais pas, après t’avoir repoussé d’instinct... Ah! je suis

une misérable folle... je revenais vers toi; je n’ai plus de pudeur, je

n’ai plus de pudeur! Je suis la dernière des femmes.» Voilà ce qu’elle

crie, intérieurement.

Elle pleure, toute pleine de honte parce qu’au milieu de ses remords se

glisse un innommable regret et qu’elle se sent déshonorée. Ah! non! il

ne faut pas qu’il lui fasse la charité de ça! Ce serait abominable,

c’est impossible! Il aurait horreur de lui-même ensuite, bien plus qu’en

ce moment, et il aurait bien plus horreur d’elle. Et elle! Elle est très

ignorante de cette chose-là, mais elle sent qu’on ne saurait s’en

laisser faire la charité sans s’avilir. Les femmes qui se vendent, les

femmes qui ont l’honneur de pouvoir être achetées, seraient encore

au-dessus d’elle!

Trois femmes · 第 6 / 10 段