Berthe n’assistait pas à l’audience, il est vrai, et Jacques ne se

trompait pas en supposant que M. Fauli avait fourni à l’avocat la

plupart des traits dont celui-ci avait percé son adversaire. Mais il

ignorait que ces imputations amères et justes, auxquelles la solennité

d’un discours suivi n’avait prêté qu’une couleur à la fois naïve et

pompeuse, sa femme les avait entendu répéter bien des fois avec une

douceur pénétrante, une modération perfide, au cours de ses

conversations avec son défenseur, et qu’elle en savait à cette heure

bien plus encore que l’avocat. Jacques ne lui était pas encore

indifférent, elle s’en était rendu compte; cependant, si elle lui

demeurait encore attachée, ce n’était que par une sorte de perversité,

ou si l’on veut, pour ne point lâcher de si grands mots, d’amusement

sensuel, et aussi par un reste d’habitude: elle ne l’admirait plus, elle

se sentait de jour en jour plus persuadée, parce qu’elle en avait

conscience elle-même, et qu’on ne cessait de le lui répéter, qu’elle lui

était supérieure. Il n’avait ni sa fermeté d’esprit, ni son inébranlable

solidité de jugement, ni cette espèce de propreté morale à quoi les

femmes tiennent comme à la propreté parfumée de leur linge ou de leur

lit; mais elles peuvent, en voyage, et pour jouir d’un beau paysage,

coucher dans des draps d’hôtel, ne pas s’en plaindre, y éprouver même

une sorte de plaisir, en songeant qu’elles ont mieux. Berthe éprouvait

maintenant, à l’égard de son mari, cette sorte de sympathie indulgente

et délibérée; elle savourait l’orgueil d’être tout à fait sûre qu’il ne

la valait pas, et elle le prenait, au lieu de se donner. C’était une

grande volupté parmi beaucoup d’autres, telles que le secret des

rencontres, la précipitation des confidences quand on ne s’était pas vu

depuis quelques jours, la complicité d’un projet qui ne pouvait

s’avouer, et celle enfin dont il est décent de ne rien dire,--mais aussi

la plus dangereuse! Certains moralistes prétendent qu’elle est contraire

au vœu de la nature; il est en tout cas certain qu’elle est un défi aux

traditions, et c’est presque la même chose.

Berthe déjeunait chaque jour avec son père; mais, le lendemain du

divorce, elle vit, en pénétrant dans la salle à manger, que les choses

avaient un air de fête. Il avait semblé au vieux Fauli que sa fille,

désormais, lui était toute reconquise; il la sentait davantage à lui. Il

se pencha derrière elle pour l’embrasser.

--Ma petite Simcha! répéta-t-il.

Ce nom secret s’harmonisait avec les choses: avec l’odeur légère de la

carpe cuite à la juive, merveille gastronomique importée des profondeurs

de la Russie jusqu’en Alsace, et dont la tradition à Paris s’est encore

maintenue dans quelques familles; avec les hachis de mouton entourés de

fritures délicates que d’autres exilés, chassés d’Espagne jusqu’en

Orient, ont sans doute empruntés à la cuisine turque; avec les _würst_,

soigneusement composés de la chair des bœufs abattus selon les rites; et

de la cuisine Berthe sentait venir le parfum des _kougel_. Elle

distingua la forme spéciale des raviers destinés à contenir le beurre:

car ce serait une abomination sans exemple qu’un vase ayant contenu du

beurre servît ensuite à un autre aliment, et seuls les infidèles osent

mélanger le beurre avec la viande rôtie. Ces antiques prescriptions

devenues inexplicables, le vieux Fauli continuait de les respecter, et

c’était pourtant un des amers regrets de sa vie de se trouver toujours,

malgré tous ses efforts, en état de péché, en état d’impureté: il y a

tant de devoirs qui sont devenus incompatibles avec la vie en Occident!

Comment concilier avec les prescriptions de la loi les obligations des

affaires, qui vous imposent trop souvent la nécessité de se nourrir, au

restaurant, de mets impurs dans des vases ayant servi à des infidèles?

Fauli péchait en soupirant; mais il n’aimait pas qu’on fît allusion à

ces manquements, qu’il essayait de réparer par des aumônes et des

cérémonies expiatoires. Bien des exigences rituelles d’ailleurs

paraissaient dures à ses goûts; il avait toujours souhaité connaître,

comme les autres Alsaciens, la saveur de la crème mélangée au café noir

à la fin du déjeuner; mais les injonctions traditionnelles sont

rigoureuses: ce n’est que six heures après le principal repas que le

lait peut être uni à un autre aliment. Fauli s’était résigné; il ne

prenait pas de crème avec son café; de même que, le samedi, il

attendait, pour fumer, comme avaient fait son père, son grand-père et

tous ses ancêtres depuis deux siècles, qu’au ciel apparussent les trois

premières étoiles.

Mais Fauli, cette fois, s’était trompé. Il espérait que Berthe, après

avoir ri de ces minuties pieuses vers sa quinzième année, à cet âge où,

parce qu’on commence à juger, on juge avec injustice, allait se

retrouver attachée par mille liens, mille souvenirs, à une infinité

d’êtres vivants ou disparus: tout ce qu’on nomme «les siens». Depuis ces

quelques jours, depuis qu’elle traversait une crise si grave de son

existence, n’éprouvait-elle pas une joie pacifiée à se réfugier dans son

enfance, à se rappeler les jours où, toute petite, lors de la fête qui

commémorait le passage du désert dans la terre de Chanaan, elle édifiait

sur le balcon un abri de feuillage! Et le repas sacré où l’on prépare,

pour le prophète Élisée, sa chaise, son couvert et son verre bien

rempli, laissant la porte ouverte afin qu’il puisse entrer! Car le

prophète Élisée n’est pas mort: il a été enlevé vivant au ciel; rien

n’empêche, par conséquent, qu’il revienne quand il le veut sur la terre,

avec sa forme humaine, sa science, et sa bonté.

Il n’en fut rien. A cette heure, après ces secousses, Berthe se sentait

détachée de sa jeunesse autant que de son mariage. Elle était une autre,

une autre! Et libre enfin, absolument libre, indépendante! La légende

d’Élisée? Eh bien, c’était une très belle légende, mais si lointaine, si

lointaine! Agréable, touchante, et indifférente. Un motif à émotion

esthétique, un sujet pour un tableau, comme les _Pèlerins d’Emmaüs_ ou

l’_Enlèvement d’Europe_. Elle pensait à autre chose. Le déjeuner fini,

elle attendit à peine quelques instants pour «revoir» son chapeau devant

la glace. Fauli la regarda, de son œil puissant et clair, mais

aujourd’hui mélancolique.

--Tu sors aujourd’hui, petite, demanda-t-il. Reviens-tu dîner?

--Non, père, fit-elle. J’ai des amies à voir, des courses, et puis...

Elle se sentit une petite morsure au cœur parce qu’elle allait être

obligée de mentir. Jacques l’avait invitée à dîner, lui aussi, pour

célébrer la décision du tribunal.

--C’est bien, ma Simcha, c’est bien, dit Fauli, l’interrompant. Ne

rentre pas trop tard; la femme de chambre t’attendra.

Elle lui fut reconnaissante de sa discrétion, reconnaissante comme s’il

avait su. Et peut-être, en effet, savait-il: c’était un homme qui

réfléchissait beaucoup, et, dans ses méditations, il approchait souvent

de la vérité. Quelque chose lui disait qu’il était battu: mais il ne

pouvait encore se douter à quel point.

Divorcés de la veille et craignant les regards publics, Berthe et

Jacques allèrent dîner dans une île du Bois de Boulogne; car le souvenir

de leurs lectures enfantines porte la plupart des civilisés à croire que

les îles toujours sont désertes. Au penchant d’une route ombragée, où ne

passaient que de rares automobiles et des cyclistes qui ne voient jamais

rien que leur guidon, un sentier presque invisible descend jusqu’à un

embarcadère de poupée, sur la rive d’un lac dessiné par un ingénieur

sentimental pour que l’image en soit aimable comme une romance un peu

vieillotte. Au son d’une clochette qui tinte pour rire, un nocher très

moderne part d’une île mystérieuse, mais éclairée à la lumière

électrique, et dont le Robinson a construit un chalet, sans doute pour

convertir les cannibales à un autre genre de nourriture. Mais la nuit

est magicienne, la nuit avait tout changé, elle avait tout grandi.

Quatre pieds d’eau font une onde immense: on ne voit pas ce qu’il y a

dessous, et elle reflète le ciel, et elle tremble, et elle vit. Il n’y a

rien plus que l’eau qui soit pareil à l’amour: uniforme, diverse,

agitée, et, sans jamais un événement, si puissante que les yeux ne

peuvent s’en détourner. Plus loin, des canaux séparaient d’autres îles,

pleines d’arbres noirs qui parfois semblaient avancer, parfois reculer

au hasard des nuages qui voilaient la lune ou la dévoilaient; et sur la

gauche les reflets d’un autre lieu de plaisir multipliés à l’infini dans

les vaguelettes, semblaient l’éclat à la fois frémissant et figé d’un

feu d’artifice perpétuel. Au clair de lune, dans l’île, sous de grands

peupliers, un pensionnat de petites filles dansait; surveillées par des

personnes austères, il le faut croire, bien que laïques, et qui venaient

de les faire dîner sur l’herbe, ces vierges pauvres tournaient en rond;

mais un orchestre de tziganes, à quelques pas, destiné à éveiller des

sentiments peu chastes, les dispensait de chanter. Leurs yeux

brillaient, on sentait dans leurs mouvements puérils de la curiosité,

des presciences confuses, et presque du désir.

... Jacques avait retenu un des rares cabinets du premier étage. Des

heures coulèrent. Jamais celle qu’il continuait à nommer sa femme ne lui

avait paru plus désirable, jamais elle ne semblait s’être donnée plus

pleinement. Il ouvrit la fenêtre, et la musique des tziganes se fit tout

à coup plus bruyante, pareille à l’irruption d’un vent trop fort. Quand

il se retourna, Berthe, devant la glace, remettait son chapeau.

--Tu pars, dit-il, tu pars... Mais nous n’avons encore rien dit de

sérieux. Il faut que nous causions, mon enfant. Tu ne veux donc pas

savoir quand seront les noces?

Berthe tourna vers lui des yeux devenus subitement clairs et froids.

--Les noces? dit-elle. Mon ami, vous n’êtes plus mon mari, vous ne le

serez plus. Mais consolez-vous, pensez que vous avez été mon amant.

Seulement... c’est une sottise que vous avez faite d’avoir été mon

amant, voyez-vous, si vous vouliez me garder: un amant, cela se quitte.

Adieu, Jacques!

--Berthe! cria Jacques Wilden.

--Non, je vous assure, comme amant, vous m’avez trop fait oublier que

j’étais une honnête femme pour redevenir mon mari...

--Berthe, cria Jacques, tu ne me dis pas tout. Il y en a... il y en a un

autre!

--Pourquoi pas? répondit-elle froidement. J’ai été à bonne école...

Allons, soyez gentil, maintenant: laissez-moi partir seule.

* * * * *

Il se peut que, durant les dix-huit mois qui suivirent, Berthe Fauli ne

soit point demeurée insensible à la passion d’Uriel Élisée Baër. En tout

cas, depuis qu’ils ne se voient plus, la musique de ce compositeur a

pris quelquefois des accents pessimistes et déchirants. Mais elle est

aujourd’hui madame de Fresquienne-Austreberte, et préfète de la

Basse-Vendée. La carrière de son mari continue de s’annoncer brillante.

LA PASSION D’AMANDA MANGIN

«... Et leurs baisers s’égrenaient, calmes, limpides, solitaires,

et leurs baisers s’égrenaient comme un beau chant de rossignol,

comme un murmure de source. Et dans les massifs les anthères

des fleurs se gorgeaient d’amour, éclataient et jetaient un vol

innombrable, nuageux, de grains de pollen verts et roses.

La lune les habillait de son blanc manteau de rayons.

Et la nuit les agréait, en une triomphale glose

qu’illustrait l’aile d’argent de silencieux papillons...»

Ces vers, d’un poète anglais contemporain, mademoiselle Mangin les

transporte en français, sans autre souci que d’en rendre fidèlement la

signification, et sans s’y intéresser pourtant. C’est de l’amour, une

musicale et délicieuse effusion d’amour: et qu’y a-t-il de commun entre

elle et ce sentiment, ou cet instinct? Elle reproduirait aussi

froidement, avec une indifférence égale, un texte de Rawlinson sur la

civilisation assyrienne. Cela lui paraîtrait aussi lointain, aussi nul.

Depuis treize ans que, dans cette grande salle de travail de la

Bibliothèque de la rue de Richelieu, elle traduit, copie, résume,

accomplit sa modeste besogne d’obscure servante de l’érudition, à tant

la page, elle n’a éprouvé ni une révolte, ni un enthousiasme: elle gagne

sa vie; il lui suffit de gagner sa vie. Ce n’est pas si facile.

Patiente, ce matin-là comme la veille, elle court à travers sa tâche, la

tête cachée entre les deux murailles de livres qu’elle élève chaque jour

contre ses voisins, par une habitude de réserve épeurée prise jadis,

quand elle était plus jeune, qu’elle avait honte encore de sa robe trop

pauvre, de sa pauvre mine, de sa gorge trop maigre sous sa blouse

modeste. Aujourd’hui, elle s’ignore. Elle s’ignore à tel point qu’elle

ne regarde pas les autres femmes, qu’elle a pris l’habitude de les

considérer comme d’une autre race, d’une autre essence. Elle a d’assez

beaux cheveux blonds, mais tordus sans art sous un chapeau disgracieux,

des traits qui ne déplairaient point s’ils étaient les traits d’une

autre qui penserait à soi, et à ce qu’on pense d’elle. Il y a la beauté,

qui est infiniment rare, et il y a l’agrément, dont la plupart des

femmes savent s’orner, et qui n’est autre chose que l’expression de leur

immense, de leur perpétuel désir de profiter de tout ce qui peut être à

leur avantage, de faire de leur mieux pour être bien. C’est ce qu’on

nomme la coquetterie, presque une vertu.

Mademoiselle Mangin n’a pas cette vertu: détestable victoire de

l’éducation sur la nature! Fille pauvre, passée du couvent, où on lui

enseigna le mépris de son corps--et son âme ductile crut à cet

enseignement--à des fonctions d’institutrice où cette négligence et

cette austérité sont devenues une affreuse qualité professionnelle, car

c’est une qualité qu’on apprécie, pour une institutrice, dans certaines

familles, une qualité dont on se félicite et qu’on paie,--Amanda s’est

accoutumée à vivre de ce qui, pour presque toutes ses sœurs, serait un

motif à ne plus vouloir vivre.

Et la voici, maintenant: on ne la regarde pas, et c’est tout ce qu’elle

demande. Elle n’a pas de coquetterie, pas plus que de désirs, pas plus

que de regrets. Elle a gardé intacte la plus chaste ignorance d’enfant;

il est seulement des jours où elle se sent plus triste. La tristesse, la

vraie tristesse, c’est le sentiment du vide. C’est la nuit quand on ne

dort pas. C’est la vie, quand on n’aime pas.

A travers les rayons concentriques des sièges, deux hommes qui se sont

levés depuis quelques instants et se préparent à sortir, viennent à

elle, sans bruit. La Bibliothèque nationale est le seul lieu de Paris où

les Parisiens savent observer la règle du silence presque absolu; et

l’on dirait que la lumière même, unie et grise, se tait dans les nuances

assoupies des reliures.

--Eh bien, mademoiselle, mes traductions de poètes anglais, demande le

plus jeune, à voix basse, quand me les donnerez-vous?

--C’est presque fini, monsieur Snyder. Vous aurez le tout après-demain.

Elle répond d’une voix un peu plus vive que de coutume, bien qu’à bouche

presque complètement fermée pour assourdir ses paroles, et avec une

sorte de hardiesse inusitée, de confiance, saisie du plaisir

involontaire, instinctif, qu’on éprouve en présence d’un être vigoureux,

quel qu’il soit, animal ou homme, à se rapprocher de lui, comme si l’on

pouvait absorber un peu de la force intime qui roule dans ses veines.

Celui-là, voici quatre mois qu’elle travaille pour lui; un jeune homme

très convenable, assez riche, qui fait des recherches de critique

littéraire étrangère, d’une façon intermittente; la moitié d’un amateur

et la moitié d’un artiste.

--C’est bien, dit-il. Vous m’apporterez cela chez moi, un matin, comme à

l’ordinaire.

Il a la voix sûre, paisible et pleine, des gens dont la santé est

solide, l’avenir assuré. Et vraiment, n’est-ce pas amusant de vivre,

seulement de vivre, de faire ce qu’on veut, de jouer avec les choses, de

les prendre, de les palper pour jouir de leur forme, de leurs couleurs,

de leur agitation, et voir si les autres hommes qui passent sont en vie

comme vous, de la même façon, ce qui serait si extraordinaire! Snyder

n’a point de perversité, mais il s’en croit: c’est qu’il est jeune.

Olive Schreiner a écrit: «Les choses ont un côté extérieur qui est

joyeux, et une face intérieure qui est solennelle». De longues années

peuvent se passer avant qu’on pénètre jusqu’à cette face intérieure; il

ne l’apercevait pas encore. Peut-être ne la distinguerait-il jamais.

* * * * *

--Je vous félicite, lui dit son compagnon, au moment où ils franchissent

les portes de la salle, vous avez fait une conquête.

Le jeune homme se prend à rire. Il est très sincère en protestant qu’il

n’en croit rien. D’ailleurs, il n’y aurait pas de quoi se vanter.

--Pouvez-vous me dire, réplique froidement Gautrey, ce que c’est qu’une

conquête dont on peut se vanter? Je serais curieux de vous entendre.

Mais faites attention; vous allez répondre une sottise ou des banalités.

Il est sec, il est ironique, il est méchant. Il exerce une influence

singulière sur ceux qui l’approchent. Ce n’est pas un raté, c’est un

indifférent à l’action ou à l’œuvre, s’il s’agit de son œuvre. Il aime

savoir. Une fois qu’il sait, il se désintéresse. C’est fini, il passe à

autre chose. Gautrey n’est pas pauvre, puisqu’il est sobre. Il n’est

même pas nihiliste, au sens où on l’entend d’ordinaire, puisqu’il

conclut toujours à l’inutilité de rien changer. Il dit: «Je suis

catholique, monsieur, et je pratique! Toutefois, je ne crois pas en

Dieu.» C’est un type littéraire appartenant à une littérature périmée.

Il paraît, à le décrire, ridiculement désuet. Dans la vie réelle, il

continue d’exister. Gautrey connaît son empire sur les jeunes gens, il

en jouit.

--Je ne vous comprends pas très bien, fait Snyder, éludant la

discussion. Ou plutôt je sais que vous vous trompez. Mademoiselle Mangin

fait pour moi des traductions que je lui paie, elle m’apporte toutes les

semaines son travail à jour fixe, je lui offre une tasse de thé; elle

n’est plus bien jeune, elle a l’air très doux, très timide, effarouché,

ne dit pas grand’chose et se sauve comme une souris. Et encore... c’est

joli, une souris!

--Amanda doit avoir dans les trente-cinq ans, dit Gautrey. Moins,

peut-être; au contraire des autres qui se rajeunissent, elle se

vieillit... Et quel âge prêtez-vous aux personnes que vous rencontrez

dans le monde, dans ce que vous appelez votre monde, et qui vous

honorent de leurs faveurs, ô adolescent! Soyez donc franc vis-à-vis de

vous-même, une fois par hasard! Vous vous trouverez flatté qu’une femme

de quarante ans, ou davantage, tombe dans vos bras si elle a un mari ou

un amant; à celle-ci, vous ne daignerez pas dire un mot parce qu’elle

est étiquetée vieille fille. Préjugé. Elle n’est pas jolie? Autre

préjugé. Savez-vous ce qu’elle peut donner, vous êtes-vous demandé

jamais de quelle nature peut bien être le lien indissoluble et

mystérieux qui unit certains hommes à des femmes qui ne valent pas

celle-ci? Faut-il vous répéter ce mot qui traîne partout, qu’on peut

quitter une jolie femme, jamais une laide? Savez-vous seulement ce que

c’est que la laideur, sinon une maladie comme la tuberculose, qu’on peut

guérir avec des soins, du soleil et du jus de viande. Laide, laide,

laide! Quel mot creux, et vide, et stupide! De tout ce qui existe au

monde, il n’y a que lui qui soit laid... Tenez, ce n’est pas quand il

brille à la lumière comme un banal petit morceau de glace que j’admire

un diamant. C’est au laboratoire, quand un courant électrique l’enflamme

et que cette parcelle de matière luit comme un soleil, brûle à des

températures d’enfer et vous laisse aveuglé. Eh bien! que le diamant

soit blanc, pur, transparent, taillé à facettes, ou noir et informe--un

diamant de vitrier--peu importe: il brûle! Pour les femmes, c’est la

même chose. Il n’en est pas une, croyez-le bien, pas une, pourvu qu’elle

ait la tête, le cœur, et l’âge de son sexe, quel que soit son visage,

quel que soit son corps, quelle que soit son apparente damnation

terrestre, qui ne puisse brûler d’un incendie total, aveuglant et

sublime, si un homme vient à elle, lui prend la main et dit: «Cette

femme n’est pas laide, elle n’est qu’endormie!»

--Vous êtes éloquent, fait Snyder, et je m’imaginerais volontiers que

vous croyez ce que vous dites, si je savais que vous pouvez croire à

quelque chose. Mais pourquoi n’appliquez-vous pas vos théories

vous-même!

Gautrey passe la main sur sa face rude et mal rasée.

--Est-ce que j’ai la tête d’un éveilleur de féminités? Est-ce que c’est

à mon approche que la chrysalide en question frémit, s’émeut, montre

qu’elle ne s’est pas entièrement desséchée dans notre tas commun de

paperasses? Vous êtes un brave garçon, mais rudement myope, si vous

n’avez pas vu ce qui crève les yeux!

Les deux hommes se sont arrêtés sous le platane géant qui couvre de son

ombre le square Louvois tout entier. Quelques minutes encore, sur ce ton

romantique et pédant, criant très fort au milieu du meuglement des

autos, Gautrey continue, reconstituant à sa manière le caractère de la

pauvre fille qui poursuit près d’eux, derrière ces murailles sans

fenêtres, son labeur d’animal assujetti; la montrant honnête, oui,

honnête peut-être, extérieurement, mais instruite, mais curieuse; noyant

ses calomnies particulières dans une discussion générale; violent,

cynique. Et puis:

--Vous savez, je vous dis ça comme je vous dirais autre chose.

Et il finit par s’en retourner vers Montmartre, la tête basse, le dos

rond, heurtant les gens sans s’excuser, avec un sourire ailleurs, malin

et distrait.

--Après tout, c’est bien possible, songe Snyder en s’en allant de son

côté; mais qu’est-ce que cela me fait?

Cependant l’idée l’amuse.

* * * * *

Chaque semaine, mademoiselle Mangin vient chez lui, apportant son

travail, emportant de nouveaux ordres. Il croit et il ne croit pas. Il

est vaniteux de lui-même, comme tous les jeunes gens. Mais mademoiselle

Mangin existe maintenant à ses yeux, parce qu’on lui en a parlé. En tout

cas n’est-ce pas une occasion de se faire la main? Il n’en est jamais

trop. Il se rappelle les jours de sa timide adolescence, où il offrait

le bras aux vieilles dames, parce qu’il en avait moins peur que des

autres, et qui le trouvaient gentil. La vérité est qu’il a toujours eu

de la câlinerie. On le croit bon: il est cajoleur. Les femmes confondent

aisément.

Il a des prévenances, il a des attentions pour mademoiselle Mangin. Il

s’ingénie à lui laisser supposer qu’elle ne lui est pas indifférente. Il

exerce l’art flatteur de paraître se rappeler ce qu’elle lui a dit, la

dernière fois. Rien n’est plus rare; presque jamais un homme ne se

souvient des paroles d’une femme, à moins que ce ne soit de lui qu’elle

ait parlé...

Quelque temps, Amanda demeure timide, nerveuse, d’une méfiance endurcie.

A de certains moments, elle est la souris, la souris effarouchée qu’il a

toujours vue. A d’autres, elle lui fait penser à un chat dépaysé, qui

cherche la porte pour fuir et regagner les aîtres qu’il connaît. Alors,

il sourit bizarrement, il constate que c’est déjà autre chose. Pour

elle, dans son trouble et sa timidité, elle n’entend pas très bien le

sens de ses paroles, n’en garde d’abord que l’impression caressante que

cette voix est aimable. Peu à peu, Amanda s’enhardit à écouter; une

curiosité inconsciente lui vient de savoir comment vit un jeune homme,

et bientôt, plus particulièrement, ce jeune homme, le seul qu’elle ait

jamais connu, qui ait jamais daigné lui parler; ce qu’il fait, où il va.

La féminité rentre dans son âme par la voie de la curiosité. Elle

s’intéresse, comme à des romans merveilleux et légendaires, aux récits

d’un bal ou d’un spectacle. Elle voudrait bien voir madame Une Telle

«qui est si jolie». Puis, elle réfléchit: «Il est charmant, il est bien

intelligent, mais il ne fait rien.» Elle voudrait lui donner des

conseils, mais n’oserait. Et comment dépense-t-il son argent? L’argent

joue un rôle important, un rôle de tous les jours, dans la vie d’Amanda,

parce qu’il est difficile à gagner; cette question lui vient donc aux

lèvres. Elle ne se décidera point à la poser, mais elle a une

préoccupation dans son existence, un souci heureux, en dehors

d’elle-même; et ainsi elle a changé, sans même s’en apercevoir.

Trois femmes · 第 5 / 10 段