Voilà pourquoi M. Fauli demanda un jour à Berthe où en était l’instance

en divorce Fauli contre Wildenberg. Il voyait fréquemment l’avocat;

c’était lui, en somme, qui menait la procédure; mais il voulait savoir

ce que sa fille en connaissait. Berthe avait, sur la manière de

constituer un dossier, des idées très simples: elle mettait toutes les

communications de l’avocat et de l’avoué avec ses autres lettres, dans

un buvard en maroquin, et le buvard dans le tiroir d’un chiffonnier. Ce

tiroir fermant à clef, comme elle gardait la clef sur elle, il lui

semblait avoir fait tout ce qu’exigent la prudence la plus raffinée, la

méthode la plus exacte. Sans penser plus loin, elle ouvrit donc devant

son père le tiroir d’abord, le buvard ensuite.

Il y avait des notes de couturière, puis la copie de la requête en

divorce, puis encore des factures de couturière, puis une lettre de

Jacques: «Mon petit ami...» Et M. Fauli regardait par-dessus son épaule!

C’est une chose admirable que le sang-froid des femmes dans tous les

événements où leur cœur et les intérêts de leur vie amoureuse sont

engagés; leur présence d’esprit et leur intrépidité sont en raison

inverse de leur maladresse habituelle devant un danger physique, une

voiture qui les frôle ou la menace d’un coup. Les lèvres de Berthe

devinrent toutes blanches, elle eut subitement dans la bouche

l’impression d’une insupportable amertume: la peur, la vraie peur, a un

goût amer; ce n’est pas une imagination! Pourtant, elle n’eut pas un

geste qui la pût trahir. Elle ferma le buvard, le remit dans le tiroir,

dont elle tourna la clef, et dit tranquillement:

--Le reste est chez l’avocat. J’irai le chercher.

Le vieux Fauli demeura magnifiquement impassible et digne de sa fille.

Tout debout, mais avec ses yeux de vieillard qui distinguaient bien

mieux l’écriture de loin que de près, avait-il vu, et qu’avait-il vu?

Berthe n’en put rien savoir. Il répondit seulement:

--Ne te presse pas, petite!

Et il attendit quelques jours pour lui dire:

--Je crois que c’est le moment de passer chez maître Roux. Il t’attend

ce matin et il a quelque chose à te dire.

Berthe n’allait jamais chez Maître Silvain Roux, l’avocat qui lui avait

été désigné par son père, sans une secrète inquiétude. Par une

opposition qui n’étonnera que les esprits superficiels, car les causes

en sont assez faciles à saisir, tandis que Jacques Wilden, complètement

libéré de toute croyance religieuse, s’était adressé à un avocat de sa

race, Maître Silversmith, un raisonnement tout contraire de M. Fauli

l’avait conduit à remettre cette affaire, comme il faisait du reste de

son contentieux, entre les mains d’un avocat de souche chrétienne, issu

d’une vieille famille de magistrats. Tous deux étaient restés

parfaitement conséquents avec eux-mêmes, ils avaient chacun les

meilleurs motifs à donner de leur décision. Jacques vivait dans un

milieu où, en apparence, les préjugés de race ont disparu. Il n’y avait

dans sa manière de vivre, dans sa façon de concevoir ses devoirs et ses

droits sociaux, enfin dans tout ce qu’on est convenu d’appeler la

moralité, aucune différence entre lui et ceux qu’il rencontrait dans les

affaires, au cercle, et à dîner dans les maisons où il fréquente. Il n’y

voyait que des gens qui pensaient ne croire à rien. Mais il sentait

vaguement qu’entre lui et un homme de sa race devait malgré tout

subsister un lien de plus, et, puisque, dans son divorce, il y avait une

combinaison, que le génie de cette combinaison serait mieux saisi par

Silversmith que par tout autre.

Il n’en était pas de même de M. Fauli, qui prétend avoir des vues plus

profondes. Son principe est de ne se servir des gens de sa race que

lorsque cela devient véritablement indispensable, et dans les affaires,

où ils sont supérieurs et associés par un intérêt commun; mais pour tout

le reste, et surtout en matière confidentielle, il est préférable, au

contraire, de ne s’adresser qu’à des personnes qu’on a des chances de ne

pas rencontrer trop souvent. De plus, on les intéresse de la sorte à sa

propre fortune, on crée des liens nombreux et solides, on se rend utile,

on se les attache; et Fauli savait bien qu’il leur montrait ainsi ses

vertus, qui étaient réelles: sa probité rigoureuse, son intelligence

droite, la confiance qu’on pouvait avoir dans sa parole une fois donnée,

et sa générosité. Voilà pourquoi il avait choisi Maître Silvain Roux,

non pas un autre.

Il avait eu un autre motif encore de l’adopter pour son avocat

ordinaire: c’est que Maître Roux ne s’était fait inscrire qu’assez tard

à Paris, après avoir d’abord plaidé dans une grande ville de l’Est où

les usages du barreau sont restés d’une excessive austérité--de la sorte

rien dans ses mœurs professionnelles ne s’était relâché. Il avait encore

cet étonnant préjugé qu’une affaire ne se doit plaider que s’il y a

vraiment des chances de la gagner, tandis qu’à Paris, ville où l’on ne

garde plus guère, en toutes choses, que le sens du plaisir, on pardonne

presque tout, depuis longtemps déjà, à un défenseur qui sait amuser,

même en perdant sa cause; et il n’en conserve pas moins l’oreille du

tribunal. N’est-ce pas l’essentiel? Mais dans l’espèce, pour parler

comme ces gens de loi, le choix de Maître Roux avait eu pour Berthe un

inconvénient que M. Fauli, depuis ces derniers jours, commençait à

soupçonner: c’est qu’elle ne pouvait avouer à cet avocat que son

intention, en demandant le divorce contre son mari, était d’obtenir cent

soixante-dix mille francs de son père et de se remarier ensuite avec le

même prétendu débauché dont elle déclarait ne point pouvoir supporter

l’inconduite.

Maître Silvain Roux avait déjà, en effet, quelque répugnance à se

charger d’une cause où il s’agissait d’obtenir la dissolution d’un

mariage, non point pour les raisons alléguées devant le tribunal et qui

étaient celles qu’admet la loi, conservatrice plus ou moins intelligente

d’une certaine sorte de morale sexuelle, mais tout simplement parce que

M. Fauli craignait que son gendre ne commît de nouvelles sottises

commerciales. Cela lui paraissait déjà un peu violent; et s’il avait su

qu’il allait aider non pas M. Fauli, son véritable client, à se

débarrasser de son gendre, mais M. Jacques Wilden, son adversaire, à

rouler M. Fauli, il aurait refusé net. C’est pourquoi Berthe, devant

Maître Roux, craignait toujours que son secret ne lui échappât. Elle

arriva donc chez lui avec la petite inquiétude qui lui était habituelle.

--Madame, dit l’avocat, assez gravement, je vous ai priée de venir parce

qu’il vient de se découvrir un fait douloureux pour vous, mais de nature

à augmenter les chances que vous avez d’obtenir gain de cause devant la

justice. Il faut que je vous le répète, après monsieur Aubriot, le

magistrat chargé des préliminaires de conciliation: vous avez joué,

votre mari et vous, un jeu assez dangereux. Vous pensiez ne tromper que

le tribunal: on va bien souvent plus loin qu’on ne croit; il y a

toujours du péril à feindre, dans des matières qui ne supportent que la

vérité... Connaissez-vous la personne avec qui monsieur Wilden a

entretenu des relations?

--J’ai vu son nom, je crois: Madeleine Mercier, une fille quelconque.

Vous savez bien que ceci n’a aucune importance.

--Mademoiselle Madeleine Mercier est ici, madame. Elle attend à côté.

Voulez-vous la voir?

Il paraissait, il avait toujours paru à Berthe Fauli qu’un abîme la

séparerait éternellement de cette personne sans préjugés, prise au

hasard, lui avait-on dit, pour jouer un rôle dans la comédie juridique

où elle s’était engagée gaiement, peut-être inconsidérément, et parce

que rien dans la vie ne lui avait jamais paru sérieux, excepté son

amour. Elle fut choquée.

--Moi? dit-elle. Vraiment, monsieur...

--Il faut qu’elle vous parle, continua l’avocat. Il y a des choses que

vous ne savez pas.

... Une femme entra, dont Berthe ne vit d’abord que les yeux bruns,

tendres, timides, humides, brûlants, ces yeux de flamme et

d’incorruptible candeur que gardent les femmes chez qui le besoin

d’aimer anéantit presque l’intelligence. Ils avaient quelque chose de si

éloquent, de si fort, de si déchiré, qu’il fallait un instant pour s’en

détourner et distinguer le reste: la bouche un peu large, le nez bien

droit, triste et voluptueux, qui partageait deux joues trop maigres, et

sur les cheveux couleur d’acajou, lourds, somptueux, pareils à un

incendie qui s’éteint, un de ces chapeaux un peu maladroits, mais encore

charmants, comme en savent seules faire les Parisiennes pauvres qui,

ayant eu du moins le bonheur de n’être pas bien nées, savent se servir

de leurs doigts. Et le reste était tout ordinaire et modeste, sauf pour

une fourrure qu’on avait mise malgré la saison qui s’avançait, parce que

c’était ce qu’on avait de plus beau, pour se faire honneur.

Berthe la regardait avec le pressentiment d’une méprise, et peut-être

déjà d’une perfidie; mais elle n’en éprouvait encore que de

l’énervement. Elle n’aurait pas voulu que cette femme fût là, et fût ce

qu’elle était, voilà tout. Madeleine Mercier, qui s’était assise près de

l’avocat, comme pour se mettre à l’abri, dit peureusement:

--Madame, je vous demande pardon. Ah! comme je vous demande pardon! Mais

je ne savais pas que monsieur Wilden fût marié.

--Je le suppose, fit Berthe sèchement. Il n’avait pas à vous raconter

son histoire.

--Non, madame, répondit Madeleine. Il m’en avait raconté une autre.

C’était il y a longtemps, quand il venait tous les jours chez Primrose,

la maison de copies à la machine à écrire, où je travaillais, et il

m’attendait le soir... quelquefois aussi à midi, pour déjeuner.

--Il y a longtemps? interrogea Berthe effrayée. Qu’est-ce que vous

appelez longtemps?

--Il y aura six mois, le 27 mai!

Les femmes savent toujours ces dates-là! La copiste avait répondu

passionnément, parce que ça lui rappelait des choses, et encore des

choses, une infinité de souvenirs délicieux ou amers. Six mois! Et

Berthe et Jacques étaient encore mariés, six mois auparavant! Ainsi son

mari avait eu un caprice, plus qu’un caprice, presque une liaison! Mais

alors, s’il avait aimé cette fille, pourquoi l’avoir sacrifiée, pourquoi

s’être amusé à livrer son nom aux gens de justice? Berthe devina la

décision légère d’un homme qui avait voulu se débarrasser d’une chaîne,

sans s’arrêter à la cruauté du moyen, ou plutôt parce que cette cruauté

lui avait paru plaisante. Ah! s’il avait eu vraiment, à côté de son

foyer, un autre foyer, une seconde épouse, elle en eût souffert, et

pourtant un instinct de résignation, issu d’une obéissance passive à des

traditions antiques, le lui eût peut-être fait pardonner. Mais ça! Cette

méchanceté d’inconscient et de débile, et ce mensonge qu’il avait fait!

Berthe cria:

--Il m’avait dit qu’on vous avait payée, pour... pour la chose?...

--Moi, madame, dit l’amoureuse, moi, payée? Oh! Je l’ai aimé, voilà

tout. Payée! Pas même une paire de gants.

Elle fondit en larmes. Alors Berthe se mit à pleurer aussi. Et elles

furent toutes deux, un instant, comme Lia et Rachel, pour avoir aimé le

même homme.

* * * * *

Subitement, au plus profond de la pensée de Berthe, germa un soupçon

atroce, poignant, dont elle frissonna. Cette fille était jolie, elle

était plus jeune qu’elle, et voluptueuse, faite pour l’amour. Jacques

prétendait l’avoir sacrifiée, insouciamment, pour se débarrasser d’une

liaison qui commençait à l’importuner. Voilà ce qui apparaissait, pour

le moment. Il avait agi avec sa légèreté habituelle, son mépris

coutumier de tout ce qui le gênait, des lois, de la morale. Mais d’abord

il l’avait trompée, elle, Berthe. Six mois, il y avait six mois que

cette liaison durait! Elle avait débuté alors que Berthe se sentait

encore en plein bonheur, se croyant uniquement aimée. Et n’y avait-il

pas, ne pouvait-il y avoir, quelque chose de plus redoutable. Est-ce que

c’était fini, réellement fini, entre cette fille et Jacques! Est-ce que

ça n’avait pas continué?... Non, non, ce n’était pas possible! Elle

voulut savoir, à tout prix:

--Il vous avait dit, au moins, il vous avait dit qu’il se servirait de

vos lettres?

--Non, madame, il ne m’a jamais prévenue. Je n’ai su qu’après, par

l’avocat, qui avait été averti, je ne sais comment...

Berthe, sourdement, soupçonna son père. Madeleine Mercier continua:

--Alors, je lui ai fait des reproches. Ça me faisait tant de mal, ça me

paraissait si vilain, qu’il ait fait lire comme ça devant le monde, et

par des avocats, par des juges, des choses qui étaient pour lui seul.

Mais il a ri. Il a dit: «Puisque c’est pour un divorce! Nous serons--je

vous demande pardon, madame!--nous serons bien plus tranquilles après.»

Mais l’avocat m’a donné à penser qu’il y avait peut-être des

combinaisons pas bien droites, pas ordinaires, dans ce divorce, que

peut-être vous étiez restés bien ensemble, et que vous n’aviez l’air

brouillés que pour les juges. Ça m’a fâchée! Ah! ça m’a fâchée! Et quand

on m’a dit alors: «Voulez-vous voir cette dame, et lui raconter?» j’ai

accepté. Je voulais vous dire: «Vous croyez qu’il se moque de moi, il se

moque de vous.» Seulement, madame, ce n’est pas la même chose quand on

voit les personnes... C’est un homme qui a du goût pour les femmes,

voilà tout.

Berthe admira intérieurement comme elle connaissait Jacques: un homme

qui avait «du goût» pour les femmes, et qui ne les aimait pas vraiment.

Mais sa jalousie s’en accrut.

--Alors, poursuivit Madeleine Mercier, je comprends maintenant qu’il se

moque de nous deux. Il se moque de tout. Il ne sera jamais fidèle, ce

n’est pas dans sa nature.

Berthe crut sentir tomber sa colère contre la complice. De quoi

était-elle responsable? Cette fille venait de le dire, avec son bon sens

de petite Française: Jacques ne serait jamais fidèle à aucune femme. Il

était trop cynique, trop superficiel, trop porté au plaisir, et faible,

et sans frein. Si ce n’avait été celle-là, c’eût été une autre. Mais

lui! Une nausée lui monta aux lèvres.

--Revenez me voir, dit-elle à Madeleine Mercier. Après-demain. Voici mon

adresse: c’est chez mon père. Je crois que j’aurai quelque chose à vous

dire.

* * * * *

Elle avait pensé: «Je confesserai Jacques, je le forcerai à tout avouer.

Et puis je lui dirai que c’est fini entre nous, sérieusement;--je serai

très calme;--et qu’il peut faire ce qu’il voudra. S’il veut garder cette

fille! Après tout, on ne peut épouser sa complice: et d’ailleurs,

celle-là n’est pas une femme qu’il puisse épouser.»

Berthe ne se doutait pas que dans ce dernier mot brûlait encore sa

jalousie, par conséquent son amour. Elle devait revoir Jacques le

lendemain, elle le revit. Il arriva au rendez-vous charmant, gai, «en

dehors», à son habitude. Et comme il allait l’embrasser à travers sa

voilette:

--Si nous parlions un peu de mademoiselle Mercier, dit-elle froidement.

--Madeleine?... fit Jacques.

Rien ne blesse davantage un homme que de prononcer devant lui le nom

d’une femme au moment où il se trouve devant une autre, et qu’il désire.

Or, à cette heure, Jacques désirait très sincèrement Berthe. Plus tard,

un autre jour, il désirerait aussi sincèrement Madeleine. Mais pas

aujourd’hui: il était trop inconscient pour être perfide à ses propres

yeux.

--Je sais tout, dit Berthe. Je sais tout, tout, tout! J’ai vu mon

avocat, j’ai vu cette femme. Et vous la voyez toujours. A qui

mentez-vous? Qui trompez-vous? C’est moi, moi, pas elle, puisque je dois

redevenir votre femme légitime. Et vous vouliez la garder comme

maîtresse, vous l’avez gardée comme maîtresse. Vous ne l’avez même pas

préparée à une rupture possible!

--Pourquoi faire? demanda Jacques, naïvement.

Il avait dans l’esprit que la «rupture», c’est du romantisme. Quand on

veut se séparer, on ne se voit plus, tout simplement. Et quand il s’agit

d’une femme telle que Madeleine Mercier, on est «gentil». Il comptait

bien être gentil, aussitôt que le père Fauli aurait fini d’arranger les

choses: c’était même pour ça que jusqu’à présent il ne l’avait pas

quittée, étant encore «gêné». Après elle, mon Dieu... tous les hommes

ont leurs fantaisies. Mais Berthe, comme femme légitime, pour beaucoup

de raisons qui n’étaient pas toutes d’ordre matériel, lui convenait.

Jacques ne dit pas tout cela; la première partie seulement. Il avait

jeté sa cigarette, mais le mince tube de papier continua de brûler dans

une soucoupe de porcelaine; l’odeur du tabac d’Orient montait avec la

fumée, comme un parfum qui brûle dans une cassolette. Et il se pencha

pour embrasser Berthe dans le cou, à une place qu’il connaissait bien,

qu’il aimait... Elle bondit loin de ses bras.

--Alors, alors, tu ne l’as pas prévenue, tu l’as gardée. Tu attends...

tu attends d’en trouver une autre, n’est-ce pas, en plus de moi! Lâche,

lâche! Tu es le plus lâche, le plus indigne des hommes. Un enfant! Un

enfant qui ment pour ne pas faire ses devoirs. Et ici, n’est-ce pas, ici

tu as continué de la recevoir, dans la même chambre, dans les mêmes

draps? Ah! tu me dégoûtes, tu me dégoûtes! Va-t’en!

Jacques ne bougea pas. Il était décontenancé, profondément ennuyé, parce

qu’il n’aimait pas les scènes. Il se trouvait ridicule, étant «pincé»,

il était déçu dans l’espoir qu’il attendait de la minute présente. Mais

il ne sentait rien de la légitimité de ces reproches. Un enfant, comme

avait dit Berthe, et qui se demande impatiemment: «Quand est-ce que ce

sera fini?» Nul remords.

--C’est vrai, dit Berthe, tu es chez toi. Adieu!

Elle partit, sans un mot de plus. Sa décision était prise. Demain, elle

dirait à cette Madeleine Mercier: «Il vous plaît? Eh bien, gardez-le!»

Et elle, Berthe, referait sa vie. Il y avait Baër, si elle en voulait.

Il y avait l’autre, s’il voulait d’elle. Mais Jacques! Non, non, plus

jamais!

* * * * *

Le lendemain Madeleine Mercier sonnait chez M. Fauli, à l’heure dite.

Spectacle dramatique et neuf éternellement que celui de deux femmes qui

se regardent avant de s’affronter. Berthe portait une robe d’intérieur,

mais l’orient d’un collier de perles éclairait sa chair lumineuse,

au-dessus d’un corsage échancré assez bas. Mademoiselle Mercier

apparaissait plus frêle, mais plus jeune. Aussi jolie, plus jolie?

Berthe éluda cette question. Et le chapeau n’était pas mal, après tout:

seulement, comme il était peu fait pour le reste de cette médiocre

toilette, pour cette blouse à vingt-neuf francs, qui ne s’accordait même

pas avec la jupe. Et ce chapeau même était fixé par ces épingles de

pacotille que certains restaurants de Montmartre donnaient alors

gratuitement aux soupeuses: sans doute le souvenir d’une soirée passée

avec Jacques. Toutes deux se jugèrent d’un coup d’œil, l’une avec

orgueil, l’autre avec une âpre inquiétude. Berthe était comme née dans

ce qu’elle portait;--sa rivale, en voie d’apprendre une élégance qui lui

demeurait encore étrangère, le sentit amèrement. Pourtant elle dit avec

simplicité:

--Vous m’aviez demandé de venir, madame...

--Pauvre petite! fit Berthe.

Cela ne voulait rien dire, cela ne signifiait rien. Et voici que le cœur

de la dactylographe fut à l’instant gonflé d’un sentiment éperdu

d’espoir et de reconnaissance! C’était le ton, sans doute: les femmes

peuvent mettre tant de choses dans des paroles qui n’ont aucun sens

précis. Mais il y avait autre chose encore: cette dame, une femme

mariée, la femme légitime de Jacques, à qui elle avait pris son mari, en

deux rencontres n’avait pas encore proféré une parole violente. Elle,

Madeleine, savait bien qu’elle aurait injurié d’abord, à sa place,

beaucoup crié, quitte à pleurer ensuite de compassion si la grâce était

descendue. Cette victoire de volonté, de raisonnement, de raffinement

vers la compréhension et la pitié, l’étonnait en l’attendrissant. Pour

exprimer toutes ces nuances, elle n’avait pas de mots, et, en ayant

cherché, trouva seulement, abaissée au-dessous d’elle-même:

--Oh! oui, oui. Je sais bien que je n’ai pas votre éducation...

Ce fut pour Berthe un instant d’ivresse sauvage. Jacques venait, dans

son esprit, de descendre au niveau de celle qui le réclamait. Cette

petite fille de rien lui avait suffi! Il avait pu vivre avec elle. Eh

bien, il pouvait la garder! Ah! comme la résignation allait lui être

facile!

--Pauvre petite! répéta-t-elle plus sincèrement, pauvre petite!

Et elle songea: «Maintenant, je vais lui dire, bien clairement, que

Jacques n’est plus rien pour moi... Et si j’y ajoutais quelques conseils

de toilette, comme ce serait joli!»

Mademoiselle Mercier, pressentant ce qu’elle allait dire, levait déjà

les yeux humblement, avec gratitude. Dans ce mouvement ingénu, un

souffle passa sur ses cheveux, et Berthe reconnut l’odeur qui s’en

exhala, une odeur presque imperceptible, évanescente. C’était hier, pas

plus tard qu’hier, presque à la même heure: la cigarette de Jacques,

dont la fumée montait toute droite. Et ses cheveux, à elle, devaient

être encore imprégnés de cette même odeur, ils l’avaient été au cours de

leurs deux années de vie commune et amoureuse. Cela représentait de

longues heures à deux, des heures de familiarité, de confidences, de

caresses: bien plus que de caresses: de tranquillité silencieuse,

heureuse, sous le même toit. Tout à coup elle éclata de rire,

frénétiquement:

--Et vous croyez, cria-t-elle brutalement, qu’il pourrait vous garder,

même si je voulais vous le rendre. Mais regardez-vous donc! Regardez ça,

ça et ça! Écoutez-vous parler, jugez-vous! Ah! mademoiselle Mercier unie

à monsieur Jacques Wilden pour autre chose que deux douzaines de

coucheries, c’est trop drôle, en vérité c’est trop drôle!

Madeleine avait fondu en larmes:

--Et c’est tout, madame, c’est tout ce que vous avez à me dire?...

--Pas autre chose! cria Berthe, furieusement.

* * * * *

Quand mademoiselle Mercier fut partie, Berthe écrivit ces simples mots

sur une carte-lettre: «Samedi, comme d’habitude.» Et elle descendit pour

jeter elle-même cette carte à la poste: il ne fallait pas que la femme

de chambre de M. Fauli sût qu’elle écrivait encore à M. Jacques Wilden.

Toutefois, le dimanche suivant, elle se montra, chez les Fischer,

charmante avec Baër, et fort réservée à l’égard de M. de

Fresquienne-Austreberte. Celui-ci affecta de ne pas même s’en

apercevoir. Mais Baër fut enchanté. Il passait communément de la

distraction à l’exaltation; deux semaines plus tard, il était fou

d’amour.

* * * * *

Le divorce fut prononcé au profit de Berthe Fauli, épouse Wildenberg,

sans que son mari opposât d’autre défense que celle qu’exigeaient la

procédure et le respect des formes légales nécessaires. L’avocat même de

Jacques Wilden prit soin, dans sa courte plaidoirie, de rendre hommage

aux vertus domestiques et à la pureté de mœurs de madame Wilden au cours

du mariage, à la correction de son attitude depuis la rupture; et cela,

en vérité, était imposé par les circonstances de la cause. M. Jacques

Wilden, puisqu’il comptait convoler en secondes noces avec la même

Berthe Fauli, ne pouvait l’épouser qu’irréprochable; et comme Berthe

l’aimait toujours, pensait-il, comme elle le lui avait prouvé depuis la

découverte des petites légèretés qu’il avait commises, peu lui importait

qu’on mît, au contraire, quelque rigueur dans les appréciations portées

contre lui devant le tribunal. Il fut cependant assez surpris par leur

sévérité. Qu’on l’accusât d’avoir trompé sa femme, la chose était

d’avance convenue; s’il ne l’eût trompée, il n’y aurait pas eu de

divorce; mais on s’attacha à démontrer bien clairement qu’il manquait à

un degré tout à fait exceptionnel, inusité, en vérité inquiétant, de

délicatesse morale et de toutes les qualités de fonds qui rendent un

homme digne de la confiance d’une femme.

«Voilà qui est de trop, songeait-il. Ce sont des impertinences! Cet

avocat vraiment n’avait pas besoin de tout cela pour enlever une affaire

qu’on ne lui dispute point; il oublie les règles du jeu. C’est un tour

du père Fauli, j’en suis bien sûr. Mais qu’est-ce qu’il y gagne? Berthe

n’assistait pas à l’audience!»

Trois femmes · 第 4 / 10 段