et s’assit dans le fauteuil que M. Aubriot lui indiqua, avec un soin
délicat des plis de sa jupe, mais aussi avec une décence vraie qui donna
d’elle la meilleure impression.
«C’est une petite femme très honnête», songea ce magistrat.
Jacques ne lui fit pas non plus mauvaise impression.
«C’est un très joli homme, pensa-t-il, un peu faible, paresseux, pas
méchant; et sa femme est assez jolie pour qu’il l’aime encore. C’est
donc elle qui boude, et elle est trop jeune et trop sincère pour bouder
longtemps. Ou alors...»
Il ne se formula pas sa pensée à lui-même, mais il était trop vieux
magistrat pour ne pas savoir qu’il y a des divorces qui sont des
affaires. M. Aubriot réserva son opinion.
Il débuta par les choses qu’on dit toujours parce qu’il faut les dire.
Elles font partie du rituel: que si la loi a rendu ces préliminaires de
conciliation obligatoires, c’est que, bien souvent, on a vu des époux,
qui se croyaient séparés par les différends les plus douloureux, les
torts les moins pardonnables, s’apercevoir qu’un sentiment
d’indestructible affection subsiste au fond de leur cœur; que le premier
amour, chez une femme, laisse des souvenirs profonds, qu’il en
connaissait, comme magistrat ayant reçu bien des confidences, des
preuves fort touchantes; enfin que, malgré tout, dans le monde des gens
bien élevés, le divorce inflige encore, à ceux qui y ont recours, une
diminution du statut social.
--Vous êtes, madame, ajouta-t-il, retrouvant, à s’échauffer, un plaisir
qui lui inspira de la galanterie, vous êtes charmante. Vous êtes, de
plus, cela se voit tout aussitôt, une très honnête femme. Vous ne
divorcez pas pour courir à d’autres amours ou à de tristes aventures.
J’en suis convaincu, je n’ai qu’à vous regarder. Oubliez donc une injure
qui est grave, à la vérité, selon la loi; mais si légère, selon les
faiblesses masculines! Votre mari, j’en suis persuadé, la regrette
aujourd’hui profondément.
Berthe avait l’air très ému, et elle l’était, en effet, à la surface de
ses sentiments. Car toutes les femmes sont émues lorsqu’on leur parle
avec gravité. Le sens des mots n’y est pour rien, c’est une action que
produit sur elles, presque toujours, le son d’une voix mâle. C’est aussi
que, les hommes n’employant jamais les arguments à quoi elles pensent,
elles ne trouvent plus rien à dire. Et alors, si elles ne se mettent pas
en colère, elles demeurent troublées. De plus, comme Berthe aimait son
mari, et que justement elle considérait, comme le disait M. Aubriot, que
la faute de Jacques n’avait aucune importance, elle ne trouvait rien à
répondre. Voilà pourquoi son pied gauche s’agita fort nerveusement. Puis
elle regarda son mari. Mais il était aussi embarrassé qu’elle.
Cependant, il se crut obligé de dire:
--Certainement, je regrette... le hasard, les relations, les
entraînements... Quelquefois, dans les affaires!
Jacques bafouillait. Il n’y avait pas de doute possible, il bafouillait
horriblement. En même temps il regardait sa femme d’un air inquiet,
comme pour dire: «Ne cède pas! Moi, qu’est-ce que tu veux que je
réponde?»
Elle eut alors une si jolie envie de rire que sa figure très fraîche en
prit l’aspect le plus triste et même le plus furieux. Elle en profita
pour dire:
--Monsieur, mes sentiments pour monsieur Wilden sont exactement ceux que
j’avais en pénétrant dans ce cabinet!
Ce n’était pas un mensonge, et Jacques, à son tour, par une réaction
inévitable, faillit perdre la contrition apparente qu’il avait assumée.
Berthe s’en aperçut, et brusqua sa sortie avec un grand tact.
La phrase ambiguë qu’elle avait prononcée n’avait pas échappé au
magistrat. Il en prononça une autre:
--Madame, fit-il, vous jouez un jeu bien dangereux!
Ce fut comme une petite flèche qui lui entra dans le cœur. Un jeu
dangereux? Que voulait-il dire? Mais déjà elle s’était reprise, et
s’échappait. D’ailleurs M. Aubriot n’avait eu que l’ombre très légère
d’un soupçon, et il se crut obligé de dire à Jacques Wilden, après le
départ de sa femme:
--Voilà, monsieur, les tristes conséquences de votre légèreté!
--Croyez à ma reconnaissance, répondit Jacques, qui fut très digne, vous
avez fait ce que vous avez pu!
Les deux parties se retrouvèrent sur le même pont du Châtelet, suivant
leurs conventions, mais, cette fois, Jacques appela une automobile de
place, et Berthe sourit: elle comprenait vers quel but maintenant on
allait se hâter. Mais elle ne distingua que vaguement l’adresse donnée
au chauffeur. Ils demeuraient enlacés, une volupté superflue leur venait
encore de la rapidité de la course. L’automobile s’arrêta devant la
porte d’un petit rez-de-chaussée, rue de la Bienfaisance.
--Mais, Jacques, fit Berthe, est-ce que ce n’est pas ici... la personne,
voyons c’était là?
--Oui, répondit Jacques, avec un front d’airain. Je l’avais loué pour
trois mois. Et tu comprends...
--Ah! dit-elle, scandalisée, suffoquée, amoureuse aussi, emportée par un
grand élan, c’est mal, c’est drôle, c’est choquant, c’est fort, c’est...
O Jacques, mon Jacques!
Et elle entra.
* * * * *
Une façon si aisée et dédaigneuse, qui tournait à la galanterie,
d’envisager la rupture de l’union légale et de bafouer le code, emplit
Berthe d’une singulière allégresse. Elle savourait tous les plaisirs de
l’aventure, de l’adultère, et son complice était un charmant garçon
qu’elle considérait comme son mari, qui en fait l’était toujours, et
dont elle avait décidé qu’il le redeviendrait bientôt, n’ayant été que
«suspendu» pour quelques semaines. Parfois il lui arrivait de dire à
Jacques: «Le plus drôle, c’est qu’il faudra nous remarier _aussi_ à la
synagogue!» En effet les formalités du divorce, devant le rabbin, sont
les plus simples du monde; si bien que, dans ce moment que les
tribunaux, plus lents, n’avaient pas encore dénoué le lien civil qui les
attachait l’un à l’autre, Berthe n’était déjà plus, aux yeux de
l’Éternel, l’épouse de Jacques Wilden.
Depuis les premiers jours de son mariage elle avait vécu dans
l’indifférence des pratiques de sa religion, et, après dix-huit années
passées chez son père dans leur observance minutieuse, cela lui avait
paru agréable et commode. Elle apprenait maintenant à traiter la loi
française avec une légèreté au moins égale, à n’en prendre que ce qui
peut servir, à rejeter le reste: cela était amusant. Jamais donc elle ne
se montra plus gaie qu’après l’échec de ces préliminaires de
conciliation; il faut avouer qu’elle en avait quelques motifs. M. Fauli
ne faillit point à l’observer, les occasions ne lui en manquèrent point:
Berthe habitait maintenant chez lui, avait repris sa chambre de jeune
fille, prenait ses repas en face de son père, à qui aucune de ses
attitudes ne pouvait échapper. Il devait naturellement paraître assez
étrange à celui-ci qu’elle acceptât si facilement, avec plus que de
l’insouciance, un sort qui bien peu de jours auparavant l’avait paru
plonger dans le désespoir. Cependant il ne dit rien, ne posa aucune
question. Il conclut seulement qu’il y avait là un mystère à
débrouiller, et mit sa confiance, toujours imperturbable, dans sa
perspicacité et dans ce que le commun des mortels appelle la chance,
mais à quoi il donnait un autre nom. La chance, pour lui, ne consiste
que dans les imprudences que commet l’adversaire: or il n’était pas loin
de considérer à présent sa fille comme un adversaire. En tout cas il
prit toutes ses précautions, joua désormais contre elle autant que
contre son gendre.
En même temps il se prenait à songer sérieusement à un plus lointain
avenir. Sa sœur, au bout du compte, avait raison. Ce n’était pas tout
que de faire divorcer Berthe; il était nécessaire--et il le voyait à
cette heure mieux que jamais--de lui donner rapidement un nouveau mari.
En vérité c’était bien dommage que Baër ne semblât point avoir remarqué
sa fille. Mais ne pouvait-on y remédier? Il connaissait Baër, ses
impulsions soudaines, le brusque élan de ses enthousiasmes: cet homme
ardent, en passion perpétuelle, et absorbé par sa passion, pouvait fort
bien n’avoir point pensé à Berthe parce que, l’ayant cent fois
rencontrée, il ne l’avait point vue! Il fallait la lui montrer. Donc
Fauli, sans trop insister, sans dévoiler ses plans, tout en permettant
qu’on les soupçonnât, conseilla paisiblement à sa sœur Fischer d’inviter
le compositeur à dîner, faisant comprendre que cette invitation, venant
de lui, serait bien accueillie.
Madame Fischer ne demandait pas mieux que d’accepter la suggestion. Baër
était bon à faire voir, il faisait honneur. Il était bon à entendre,
aussi. C’est un devoir agréable pour une maîtresse de maison de dire à
un musicien de cette valeur: «N’allez-vous pas nous jouer quelque
chose?...» Même, dans son empressement, elle alla beaucoup plus loin que
ne l’aurait désiré son frère. Baër fut prié à dîner un dimanche, mais le
dîner de ce dimanche-là fut une bien plus grande affaire que Fauli ne
l’avait prévu. Une partie de la famille en fut exclue, n’étant invitée
cette fois que pour la soirée, afin de faire place aux relations les
plus brillantes du ménage, et principalement celles qui n’étaient point
israélites: ceci en vertu du principe que le meilleur moyen de faire
honneur à un juif distingué, c’est de lui montrer des chrétiens. Il faut
dire encore qu’on n’est point fâché de prouver aux chrétiens qu’il
existe des juifs de talent; même, on l’espère, de génie. En présence de
M. Abel Lemartrois de l’Académie Française et de l’Académie des
Sciences, une des gloires de l’astronomie contemporaine, assis à la
droite de la maîtresse de maison, madame Fischer s’estimait heureuse de
pouvoir étaler à sa gauche M. Uriel Élisée Baër, professeur au
Conservatoire, et auteur de la _Symphonie Galicienne_, dont il paraît
qu’elle est un chef-d’œuvre. Et voilà aussi comment, à table, Berthe
trouva à sa droite Uriel Élisée Baër, en effet, mais à sa gauche M. de
Fresquienne-Austreberte, sous-préfet d’Eure-et-Cher, ancien attaché au
cabinet de M. Combes alors que celui-ci était président du Conseil,
resté fort bien en cour, et selon toute apparence en bonne voie
d’obtenir une préfecture. M. de Fresquienne-Austreberte pourrait porter
le titre de comte, mais il s’en garde. Le père a fait partie, en fort
bonne place, du personnel diplomatique du second Empire, mais le fils
affecte de l’avoir oublié, et tout le monde l’imite. Élevé chez les
jésuites de Boulogne, puis d’Angleterre, il éprouve aujourd’hui contre
eux, contre les principes qu’ils lui voulurent inculquer, une haine
excessive, comme beaucoup de sentiments sincères. Par surcroît, fort
intelligent, il est ambitieux. Il demeure convaincu, sur quoi pourtant
il garde le silence, que les Parisiens, presque tous devenus
réactionnaires, sont des imbéciles, dignement représentés par leur
presse: Paris a donné le suffrage universel à la France, et perdu toute
influence à partir du jour qu’il le lui a donné, mais ne s’en doute pas.
Voilà pourquoi il gémit, murmure, clabaude, ne dit et ne fait que des
sottises. Une majorité de paysans gouverne désormais la France, en vertu
de la loi du nombre. Ces paysans tiennent à leur propriété; et par
conséquent demeurent aussi éloignés du socialisme qu’un prêtre qui vit
de l’autel répugne à l’hérésie. D’autre part ils détestent ce qui reste
de grands propriétaires en France, encore bien plus les congrégations,
qui tendent à reconstituer cette grande propriété; ils se méfient
traditionnellement du curé. Pourtant ils aiment les gouvernements forts,
les gouvernements à poigne: par tradition aussi, et à condition que ce
gouvernement n’use de la poigne qu’en leur faveur, c’est-à-dire fasse
marcher les administrations qui les embêtent quand ils veulent faire
quelque chose, mais par elles-mêmes, depuis que s’en est allé Napoléon
qui les créa, ne font rien, ou le moins possible. Voilà toute la
politique, le reste n’est que parade pour la galerie. Après avoir renié
les maximes des maîtres de son enfance, et sans doute par conséquence,
M. de Fresquienne-Austreberte a radicalement abjuré les opinions de sa
caste pour devenir un radical. Mais ce renégat continue en somme à faire
ce que faisaient ses ancêtres: voulant commander, il en prend les
moyens. Donc il est devenu l’agent subtilement impérieux de cette
domination des ruraux qui, en France, est le secret de la comédie. Un
secret qu’il cache: on ne réussit une politique, il le sait, qu’en n’en
révélant point les mobiles réels et profonds. Avec cela il est homme du
monde, et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Quand il aura été
suffisamment préfet, il retrouvera son titre en retournant sans doute à
la carrière diplomatique. Il y aura plus de succès encore que son père,
ayant vu plus d’hommes, et difficiles à manier.
Ce praticien adroit et fort était assez au courant des choses pour
savoir que Berthe, fille unique en instance de divorce, aurait à la mort
de Fauli une belle fortune. Lui-même avait pris grand soin de ne se
point marier encore; il attendait d’avoir augmenté sa valeur,
c’est-à-dire de passer préfet. D’ailleurs Berthe, qui est ordinairement
jolie, était ce jour-là parfaitement bien: blonde, assez grande, elle
avait cet éclat de carnation qui sauve, chez les filles de sa race,
quelques erreurs de construction. L’enveloppe, chez elle, valait mieux
que la charpente, et c’est tout ce que demandent la plupart des hommes.
Il y avait, dans son apparence, des promesses de volupté qui n’étaient
point mensongères, et ce goût de plaire au maître, de le servir, qu’elle
tient de son sang oriental. M. de Fresquienne-Austreberte n’eut point à
s’efforcer pour lui faire croire qu’il la jugeait charmante, et Berthe,
de son côté, entreprit sa conquête. Elle ignorait avoir affaire à un
homme redoutable qui ne se laissait séduire que s’il le voulait bien;
mais cela n’en valut que mieux.
Pour Baër, à l’inverse, il ne sait parler que de ce qui l’intéresse; et
c’est toujours ou de musique, ou des souffrances de ses coreligionnaires
de Pologne et de Russie. Alors il est incorrect, mais éloquent et
tumultueux. Même en dehors de son art, il se montre sensible et d’une
intelligence inculte, mais fort vive. Cette intelligence lui découvre
pêle-mêle des points de vue originaux, des idées fortes, avec des choses
que tout l’univers connaît depuis le commencement du monde, et qui lui
semblent toutes neuves; il n’a pas de méthode pour aller rapidement à
l’inconnu en le dégageant du connu; toutefois, dans les incroyables
détours personnels qu’il est forcé d’accomplir pour parvenir au but, il
lui arrive de rencontrer cet inconnu, et de l’exprimer de façon
originale. Ce don, chez Baër, lui est commun avec la plupart des vrais
artistes. Ce musicien de talent est aussi, comme eux, magnifiquement
sensuel. Mais n’ayant point appris à exprimer cette sensualité avec un
minimum de décence mondaine, n’en ayant pas eu le temps, il demeure
assez délicat, le sachant, pour se taire. Cette fois il voyait bien
Berthe, elle n’était séparée de lui que d’une largeur l’assiette; il la
trouvait parfaitement belle, il la dévorait du regard, mais en silence,
appartenant à la déplorable catégorie des mâles qui ne savent rien dire
aux femmes, sinon: «Je te veux!» en ajoutant sérieusement: «Tu verras ce
que je ferai pour toi!»--et sans savoir qu’ainsi ils n’ont pas assez
l’air de se sortir d’eux-mêmes pour se rendre agréables, surtout en
présence d’autres humains qui les écoutent: car il arrive que, dans le
tête-à-tête, ils retrouvent quelque avantage.
Baër se contenta de se renfermer dans un silence plein de jalousie
boudeuse à l’égard de M. Fresquienne-Austreberte. Celui-ci lui adressa
quelques mots d’une courtoisie flatteuse et méditée: il ne répondit
point.
Cela ne faisait pas le jeu de M. Fauli. Il mit donc la conversation, à
l’heure où elle pouvait devenir générale, sur l’antisémitisme, comptant
que Baër allait rebondir sur cette question, et que l’autre voisin de
Berthe, obligé de prendre part au débat, abandonnerait ses entretiens un
peu trop particuliers avec elle. D’ailleurs c’est un fait assez
remarquable, alors qu’entre eux ils parlent fort rarement des problèmes
généraux qui les concernent, que les juifs ne se peuvent empêcher de les
aborder aussitôt qu’ils se trouvent en présence de chrétiens. Il y a
peut-être là du courage, il y a aussi le besoin ingénu de demander:
«Mais qu’est-ce que nous avons fait, qu’est-ce que vous nous reprochez?»
M. de Fresquienne-Austreberte s’attendait donc à l’événement. Il avait
sa réponse toute prête, et comme dictée: ce n’était point la première
fois qu’il la récitait. Il n’était pas fâché, au surplus, de faire sa
profession de foi devant Berthe qui bientôt, il le savait, ne serait
plus madame Wilden.
--L’antisémitisme en France, dit-il, bien qu’on veuille en sa faveur
ressusciter de vieux préjugés, n’est qu’en apparence une guerre de race.
C’est une affaire sociale, et d’un caractère bien superficiel! La vérité
est qu’on en veut aux juifs du rôle qu’ils jouent dans la vie politique
depuis l’institution du régime actuel. Tant qu’ils n’ont fait que donner
l’exemple de la fortune, on les a laissés bien tranquilles: mais nous
sommes un peuple qui a toujours recherché les places, et depuis quarante
ans les juifs y sont entrés--jusque dans l’armée elle-même que nous
considérions comme une chasse réservée. C’est cela qui exaspère les
Français. Si les réactionnaires--et le mouvement antisémite est un
mouvement réactionnaire--étaient moins bêtes, ils se rendraient compte
que cette nouveauté qui les irrite est de leur faute. Après la chute de
l’Ordre Moral, eux et ce qu’on est convenu d’appeler les cléricaux ont
boudé le gouvernement républicain; ils se sont toujours efforcés soit de
le détruire, soit de le trahir. Où diable voulez-vous qu’alors ce
gouvernement allât chercher ses fonctionnaires, sinon parmi les juifs et
les protestants! Aujourd’hui, bien que ces réactionnaires n’aient que ce
qu’ils méritent, ils ne voudront jamais l’avouer. Le seul résultat de
leur campagne est du reste de prêter quelque vigueur aux attaques contre
le capitalisme, puisqu’on ne saurait faire de distinction, en bonne
logique, entre le capital juif et le capital chrétien: ceux qui n’ont
rien, ou peu de choses, ne l’admettront jamais. Si bien que, chez nous,
les antisémites n’ont d’importance qu’en tant qu’alliés inconscients du
socialisme, dont ils seraient les premières victimes. Par bonheur pour
eux le socialisme en France n’existe pas, et n’existera probablement
jamais d’une manière sérieuse. Mais voilà pourquoi la position de ces
antisémites est ridicule.
Ce petit discours était de nature à flatter à la fois M. Fischer et M.
Fauli; et il fut d’autant mieux accueilli que les non-juifs présents se
sentirent satisfaits que son auteur eût su louvoyer entre certains
écueils. Mais Baër tout à coup éclata: Ce n’était pas ça,
l’antisémitisme! Il n’existait pas en France chez les chrétiens, ou si
peu que cela ne valait pas la peine d’en parler. Il le savait bien, lui
qui vivait dans ce pays, heureux, libre, et l’égal de n’importe qui. Il
n’y avait d’antisémitisme que l’antisémitisme des juifs! Des juifs qui
ne pensent plus à leurs frères persécutés, qui hochent la tête quand on
les adjure de les défendre ou de les secourir, qui songent, égoïstement:
«Nous sommes bien, ici, nous! On nous embête, mais on nous supporte.
Même on nous admet. Ne faisons point parler de nous inutilement, c’est
le plus sage--et puis, ces gens de là-bas n’ont plus rien de commun avec
nous!» Là-dessus, à part de rares exceptions, déclara Baër, il n’y avait
de générosité que chez les Français de race, surtout chez les
socialistes, dont M. de Fresquienne-Austreberte venait de soutenir
qu’ils n’existent pas.
--C’est justement pour ça qu’ils peuvent s’offrir le luxe d’avoir l’air
généreux, répondit le sous-préfet avec un doux cynisme; ne comptant pas,
ils peuvent dire ce qui leur plaît. C’est l’avantage éternel des
oppositions...
Cela fit rire: on aime entendre traiter avec légèreté ce que l’on n’est
point sans craindre. Toutefois Berthe resta choquée de la sortie du
compositeur. Elle aussi n’aimait point qu’on vînt rappeler qu’il y avait
des gens de sa race ailleurs qu’en France. Ce malencontreux
internationalisme lui paraissait une tare, non point politique--cela lui
eût été bien égal!--mais mondaine, chose plus grave. Elle préférait
l’oublier et gardait l’impression de se montrer de la sorte plus
uniquement française: parler des juifs des autres pays dans ce pays,
c’est en effet rappeler à celui-ci qu’on est juif: et pour quoi
faire?... Dans la soirée le pauvre Baër joua de toute son âme, et fut
sublime. Il en eut le sentiment; cela lui inspira du courage, il
souhaita se rapprocher de Berthe. A cette heure, il en eût fait sa
maîtresse sur-le-champ, et sa femme dans les trois jours. Comme il
arrive, ayant été applaudi, ayant ému, il se croyait maître en toutes
choses, capable d’imposer sa volonté; et sa propre musique, exaspérant
ses nerfs, avait exalté ses désirs. Mais Berthe l’évita. Quand les
Fischer demandèrent en grâce au musicien de revenir à leur jour, le plus
souvent possible, elle ne broncha pas, prit un air incroyablement
lointain. Et quand la même invitation fut adressée à M. de
Fresquienne-Austreberte, elle lui fit comme un sourire de complicité.
C’est que Baër, aimant la volupté, n’avait pas l’art de la solliciter.
Son rival avait le mérite de faire croire au plaisir sans même se donner
la peine de le promettre. Enfin, de manières et d’origine, malgré tout
son mérite, Baër était au-dessous d’elle; l’autre lui semblait
au-dessus: c’est une distinction à laquelle toutes les femmes, dans leur
âpre désir de s’élever, et elles ne peuvent s’élever que par l’homme,
sont infiniment sensibles.
... M. Abel Lemartrois, l’éminent astronome, avait paru, au cours du
dîner, et dans les heures qui suivirent, s’abstenir soigneusement de
briller; et, plus particulièrement, au cours de la discussion sur le
rôle d’Israël dans la société française contemporaine, il s’était
contenté de prononcer quelques phrases d’une obscurité cimmérienne.
D’ailleurs, en dehors de sa science, il n’a guère que les idées les plus
simples. Étant sorti vers minuit en même temps que M. de
Fresquienne-Austreberte, il prit le coude à son compagnon, dans un
mouvement naturel de sympathie et satisfaction, aspira voluptueusement
l’air nocturne, et lui dit:
--Ces gens sont charmants. Charmants!... Comment cela se fait-il que
cela paraisse si bon de se retrouver entre soi?
M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal
de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il
répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée:
--... Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de
question de race entre eux et nous: il y en a une, j’ai un peu arrangé
les choses. Et ça ne finira... Écoutez bien, ça ne finira que le jour où
il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu
de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit; et
alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus,
comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà:
c’est la seule!
* * * * *
Berthe Fauli était pareille à la plupart des femmes: elle avait beaucoup
d’ordre dans ses armoires, presque autant dans son esprit, qui était
toujours lucide, et classait les choses, les gens, les devoirs et les
droits par catégories, mais aucun dans ses papiers. Et ceci amena, comme
on va le voir, un événement assez dramatique, car personne jamais ne
s’inquiète de ce qu’il y a dans les armoires d’une femme ou dans son
esprit. Pourvu qu’elle soit habillée de façon distinguée, et parle de
façon qu’elle n’ennuie pas, tout est dit, on ne lui en demande pas
davantage; tandis que si, par hasard, il lui échoit des affaires
sérieuses et surtout des papiers concernant ces affaires, tous les
hommes veulent s’en occuper, sous prétexte qu’elle n’y entend rien.