Berthe Fauli, épouse Wildenberg--mais on dit Wilden--arriva la première,

et s’assit dans le fauteuil que M. Aubriot lui indiqua, avec un soin

délicat des plis de sa jupe, mais aussi avec une décence vraie qui donna

d’elle la meilleure impression.

«C’est une petite femme très honnête», songea ce magistrat.

Jacques ne lui fit pas non plus mauvaise impression.

«C’est un très joli homme, pensa-t-il, un peu faible, paresseux, pas

méchant; et sa femme est assez jolie pour qu’il l’aime encore. C’est

donc elle qui boude, et elle est trop jeune et trop sincère pour bouder

longtemps. Ou alors...»

Il ne se formula pas sa pensée à lui-même, mais il était trop vieux

magistrat pour ne pas savoir qu’il y a des divorces qui sont des

affaires. M. Aubriot réserva son opinion.

Il débuta par les choses qu’on dit toujours parce qu’il faut les dire.

Elles font partie du rituel: que si la loi a rendu ces préliminaires de

conciliation obligatoires, c’est que, bien souvent, on a vu des époux,

qui se croyaient séparés par les différends les plus douloureux, les

torts les moins pardonnables, s’apercevoir qu’un sentiment

d’indestructible affection subsiste au fond de leur cœur; que le premier

amour, chez une femme, laisse des souvenirs profonds, qu’il en

connaissait, comme magistrat ayant reçu bien des confidences, des

preuves fort touchantes; enfin que, malgré tout, dans le monde des gens

bien élevés, le divorce inflige encore, à ceux qui y ont recours, une

diminution du statut social.

--Vous êtes, madame, ajouta-t-il, retrouvant, à s’échauffer, un plaisir

qui lui inspira de la galanterie, vous êtes charmante. Vous êtes, de

plus, cela se voit tout aussitôt, une très honnête femme. Vous ne

divorcez pas pour courir à d’autres amours ou à de tristes aventures.

J’en suis convaincu, je n’ai qu’à vous regarder. Oubliez donc une injure

qui est grave, à la vérité, selon la loi; mais si légère, selon les

faiblesses masculines! Votre mari, j’en suis persuadé, la regrette

aujourd’hui profondément.

Berthe avait l’air très ému, et elle l’était, en effet, à la surface de

ses sentiments. Car toutes les femmes sont émues lorsqu’on leur parle

avec gravité. Le sens des mots n’y est pour rien, c’est une action que

produit sur elles, presque toujours, le son d’une voix mâle. C’est aussi

que, les hommes n’employant jamais les arguments à quoi elles pensent,

elles ne trouvent plus rien à dire. Et alors, si elles ne se mettent pas

en colère, elles demeurent troublées. De plus, comme Berthe aimait son

mari, et que justement elle considérait, comme le disait M. Aubriot, que

la faute de Jacques n’avait aucune importance, elle ne trouvait rien à

répondre. Voilà pourquoi son pied gauche s’agita fort nerveusement. Puis

elle regarda son mari. Mais il était aussi embarrassé qu’elle.

Cependant, il se crut obligé de dire:

--Certainement, je regrette... le hasard, les relations, les

entraînements... Quelquefois, dans les affaires!

Jacques bafouillait. Il n’y avait pas de doute possible, il bafouillait

horriblement. En même temps il regardait sa femme d’un air inquiet,

comme pour dire: «Ne cède pas! Moi, qu’est-ce que tu veux que je

réponde?»

Elle eut alors une si jolie envie de rire que sa figure très fraîche en

prit l’aspect le plus triste et même le plus furieux. Elle en profita

pour dire:

--Monsieur, mes sentiments pour monsieur Wilden sont exactement ceux que

j’avais en pénétrant dans ce cabinet!

Ce n’était pas un mensonge, et Jacques, à son tour, par une réaction

inévitable, faillit perdre la contrition apparente qu’il avait assumée.

Berthe s’en aperçut, et brusqua sa sortie avec un grand tact.

La phrase ambiguë qu’elle avait prononcée n’avait pas échappé au

magistrat. Il en prononça une autre:

--Madame, fit-il, vous jouez un jeu bien dangereux!

Ce fut comme une petite flèche qui lui entra dans le cœur. Un jeu

dangereux? Que voulait-il dire? Mais déjà elle s’était reprise, et

s’échappait. D’ailleurs M. Aubriot n’avait eu que l’ombre très légère

d’un soupçon, et il se crut obligé de dire à Jacques Wilden, après le

départ de sa femme:

--Voilà, monsieur, les tristes conséquences de votre légèreté!

--Croyez à ma reconnaissance, répondit Jacques, qui fut très digne, vous

avez fait ce que vous avez pu!

Les deux parties se retrouvèrent sur le même pont du Châtelet, suivant

leurs conventions, mais, cette fois, Jacques appela une automobile de

place, et Berthe sourit: elle comprenait vers quel but maintenant on

allait se hâter. Mais elle ne distingua que vaguement l’adresse donnée

au chauffeur. Ils demeuraient enlacés, une volupté superflue leur venait

encore de la rapidité de la course. L’automobile s’arrêta devant la

porte d’un petit rez-de-chaussée, rue de la Bienfaisance.

--Mais, Jacques, fit Berthe, est-ce que ce n’est pas ici... la personne,

voyons c’était là?

--Oui, répondit Jacques, avec un front d’airain. Je l’avais loué pour

trois mois. Et tu comprends...

--Ah! dit-elle, scandalisée, suffoquée, amoureuse aussi, emportée par un

grand élan, c’est mal, c’est drôle, c’est choquant, c’est fort, c’est...

O Jacques, mon Jacques!

Et elle entra.

* * * * *

Une façon si aisée et dédaigneuse, qui tournait à la galanterie,

d’envisager la rupture de l’union légale et de bafouer le code, emplit

Berthe d’une singulière allégresse. Elle savourait tous les plaisirs de

l’aventure, de l’adultère, et son complice était un charmant garçon

qu’elle considérait comme son mari, qui en fait l’était toujours, et

dont elle avait décidé qu’il le redeviendrait bientôt, n’ayant été que

«suspendu» pour quelques semaines. Parfois il lui arrivait de dire à

Jacques: «Le plus drôle, c’est qu’il faudra nous remarier _aussi_ à la

synagogue!» En effet les formalités du divorce, devant le rabbin, sont

les plus simples du monde; si bien que, dans ce moment que les

tribunaux, plus lents, n’avaient pas encore dénoué le lien civil qui les

attachait l’un à l’autre, Berthe n’était déjà plus, aux yeux de

l’Éternel, l’épouse de Jacques Wilden.

Depuis les premiers jours de son mariage elle avait vécu dans

l’indifférence des pratiques de sa religion, et, après dix-huit années

passées chez son père dans leur observance minutieuse, cela lui avait

paru agréable et commode. Elle apprenait maintenant à traiter la loi

française avec une légèreté au moins égale, à n’en prendre que ce qui

peut servir, à rejeter le reste: cela était amusant. Jamais donc elle ne

se montra plus gaie qu’après l’échec de ces préliminaires de

conciliation; il faut avouer qu’elle en avait quelques motifs. M. Fauli

ne faillit point à l’observer, les occasions ne lui en manquèrent point:

Berthe habitait maintenant chez lui, avait repris sa chambre de jeune

fille, prenait ses repas en face de son père, à qui aucune de ses

attitudes ne pouvait échapper. Il devait naturellement paraître assez

étrange à celui-ci qu’elle acceptât si facilement, avec plus que de

l’insouciance, un sort qui bien peu de jours auparavant l’avait paru

plonger dans le désespoir. Cependant il ne dit rien, ne posa aucune

question. Il conclut seulement qu’il y avait là un mystère à

débrouiller, et mit sa confiance, toujours imperturbable, dans sa

perspicacité et dans ce que le commun des mortels appelle la chance,

mais à quoi il donnait un autre nom. La chance, pour lui, ne consiste

que dans les imprudences que commet l’adversaire: or il n’était pas loin

de considérer à présent sa fille comme un adversaire. En tout cas il

prit toutes ses précautions, joua désormais contre elle autant que

contre son gendre.

En même temps il se prenait à songer sérieusement à un plus lointain

avenir. Sa sœur, au bout du compte, avait raison. Ce n’était pas tout

que de faire divorcer Berthe; il était nécessaire--et il le voyait à

cette heure mieux que jamais--de lui donner rapidement un nouveau mari.

En vérité c’était bien dommage que Baër ne semblât point avoir remarqué

sa fille. Mais ne pouvait-on y remédier? Il connaissait Baër, ses

impulsions soudaines, le brusque élan de ses enthousiasmes: cet homme

ardent, en passion perpétuelle, et absorbé par sa passion, pouvait fort

bien n’avoir point pensé à Berthe parce que, l’ayant cent fois

rencontrée, il ne l’avait point vue! Il fallait la lui montrer. Donc

Fauli, sans trop insister, sans dévoiler ses plans, tout en permettant

qu’on les soupçonnât, conseilla paisiblement à sa sœur Fischer d’inviter

le compositeur à dîner, faisant comprendre que cette invitation, venant

de lui, serait bien accueillie.

Madame Fischer ne demandait pas mieux que d’accepter la suggestion. Baër

était bon à faire voir, il faisait honneur. Il était bon à entendre,

aussi. C’est un devoir agréable pour une maîtresse de maison de dire à

un musicien de cette valeur: «N’allez-vous pas nous jouer quelque

chose?...» Même, dans son empressement, elle alla beaucoup plus loin que

ne l’aurait désiré son frère. Baër fut prié à dîner un dimanche, mais le

dîner de ce dimanche-là fut une bien plus grande affaire que Fauli ne

l’avait prévu. Une partie de la famille en fut exclue, n’étant invitée

cette fois que pour la soirée, afin de faire place aux relations les

plus brillantes du ménage, et principalement celles qui n’étaient point

israélites: ceci en vertu du principe que le meilleur moyen de faire

honneur à un juif distingué, c’est de lui montrer des chrétiens. Il faut

dire encore qu’on n’est point fâché de prouver aux chrétiens qu’il

existe des juifs de talent; même, on l’espère, de génie. En présence de

M. Abel Lemartrois de l’Académie Française et de l’Académie des

Sciences, une des gloires de l’astronomie contemporaine, assis à la

droite de la maîtresse de maison, madame Fischer s’estimait heureuse de

pouvoir étaler à sa gauche M. Uriel Élisée Baër, professeur au

Conservatoire, et auteur de la _Symphonie Galicienne_, dont il paraît

qu’elle est un chef-d’œuvre. Et voilà aussi comment, à table, Berthe

trouva à sa droite Uriel Élisée Baër, en effet, mais à sa gauche M. de

Fresquienne-Austreberte, sous-préfet d’Eure-et-Cher, ancien attaché au

cabinet de M. Combes alors que celui-ci était président du Conseil,

resté fort bien en cour, et selon toute apparence en bonne voie

d’obtenir une préfecture. M. de Fresquienne-Austreberte pourrait porter

le titre de comte, mais il s’en garde. Le père a fait partie, en fort

bonne place, du personnel diplomatique du second Empire, mais le fils

affecte de l’avoir oublié, et tout le monde l’imite. Élevé chez les

jésuites de Boulogne, puis d’Angleterre, il éprouve aujourd’hui contre

eux, contre les principes qu’ils lui voulurent inculquer, une haine

excessive, comme beaucoup de sentiments sincères. Par surcroît, fort

intelligent, il est ambitieux. Il demeure convaincu, sur quoi pourtant

il garde le silence, que les Parisiens, presque tous devenus

réactionnaires, sont des imbéciles, dignement représentés par leur

presse: Paris a donné le suffrage universel à la France, et perdu toute

influence à partir du jour qu’il le lui a donné, mais ne s’en doute pas.

Voilà pourquoi il gémit, murmure, clabaude, ne dit et ne fait que des

sottises. Une majorité de paysans gouverne désormais la France, en vertu

de la loi du nombre. Ces paysans tiennent à leur propriété; et par

conséquent demeurent aussi éloignés du socialisme qu’un prêtre qui vit

de l’autel répugne à l’hérésie. D’autre part ils détestent ce qui reste

de grands propriétaires en France, encore bien plus les congrégations,

qui tendent à reconstituer cette grande propriété; ils se méfient

traditionnellement du curé. Pourtant ils aiment les gouvernements forts,

les gouvernements à poigne: par tradition aussi, et à condition que ce

gouvernement n’use de la poigne qu’en leur faveur, c’est-à-dire fasse

marcher les administrations qui les embêtent quand ils veulent faire

quelque chose, mais par elles-mêmes, depuis que s’en est allé Napoléon

qui les créa, ne font rien, ou le moins possible. Voilà toute la

politique, le reste n’est que parade pour la galerie. Après avoir renié

les maximes des maîtres de son enfance, et sans doute par conséquence,

M. de Fresquienne-Austreberte a radicalement abjuré les opinions de sa

caste pour devenir un radical. Mais ce renégat continue en somme à faire

ce que faisaient ses ancêtres: voulant commander, il en prend les

moyens. Donc il est devenu l’agent subtilement impérieux de cette

domination des ruraux qui, en France, est le secret de la comédie. Un

secret qu’il cache: on ne réussit une politique, il le sait, qu’en n’en

révélant point les mobiles réels et profonds. Avec cela il est homme du

monde, et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Quand il aura été

suffisamment préfet, il retrouvera son titre en retournant sans doute à

la carrière diplomatique. Il y aura plus de succès encore que son père,

ayant vu plus d’hommes, et difficiles à manier.

Ce praticien adroit et fort était assez au courant des choses pour

savoir que Berthe, fille unique en instance de divorce, aurait à la mort

de Fauli une belle fortune. Lui-même avait pris grand soin de ne se

point marier encore; il attendait d’avoir augmenté sa valeur,

c’est-à-dire de passer préfet. D’ailleurs Berthe, qui est ordinairement

jolie, était ce jour-là parfaitement bien: blonde, assez grande, elle

avait cet éclat de carnation qui sauve, chez les filles de sa race,

quelques erreurs de construction. L’enveloppe, chez elle, valait mieux

que la charpente, et c’est tout ce que demandent la plupart des hommes.

Il y avait, dans son apparence, des promesses de volupté qui n’étaient

point mensongères, et ce goût de plaire au maître, de le servir, qu’elle

tient de son sang oriental. M. de Fresquienne-Austreberte n’eut point à

s’efforcer pour lui faire croire qu’il la jugeait charmante, et Berthe,

de son côté, entreprit sa conquête. Elle ignorait avoir affaire à un

homme redoutable qui ne se laissait séduire que s’il le voulait bien;

mais cela n’en valut que mieux.

Pour Baër, à l’inverse, il ne sait parler que de ce qui l’intéresse; et

c’est toujours ou de musique, ou des souffrances de ses coreligionnaires

de Pologne et de Russie. Alors il est incorrect, mais éloquent et

tumultueux. Même en dehors de son art, il se montre sensible et d’une

intelligence inculte, mais fort vive. Cette intelligence lui découvre

pêle-mêle des points de vue originaux, des idées fortes, avec des choses

que tout l’univers connaît depuis le commencement du monde, et qui lui

semblent toutes neuves; il n’a pas de méthode pour aller rapidement à

l’inconnu en le dégageant du connu; toutefois, dans les incroyables

détours personnels qu’il est forcé d’accomplir pour parvenir au but, il

lui arrive de rencontrer cet inconnu, et de l’exprimer de façon

originale. Ce don, chez Baër, lui est commun avec la plupart des vrais

artistes. Ce musicien de talent est aussi, comme eux, magnifiquement

sensuel. Mais n’ayant point appris à exprimer cette sensualité avec un

minimum de décence mondaine, n’en ayant pas eu le temps, il demeure

assez délicat, le sachant, pour se taire. Cette fois il voyait bien

Berthe, elle n’était séparée de lui que d’une largeur l’assiette; il la

trouvait parfaitement belle, il la dévorait du regard, mais en silence,

appartenant à la déplorable catégorie des mâles qui ne savent rien dire

aux femmes, sinon: «Je te veux!» en ajoutant sérieusement: «Tu verras ce

que je ferai pour toi!»--et sans savoir qu’ainsi ils n’ont pas assez

l’air de se sortir d’eux-mêmes pour se rendre agréables, surtout en

présence d’autres humains qui les écoutent: car il arrive que, dans le

tête-à-tête, ils retrouvent quelque avantage.

Baër se contenta de se renfermer dans un silence plein de jalousie

boudeuse à l’égard de M. Fresquienne-Austreberte. Celui-ci lui adressa

quelques mots d’une courtoisie flatteuse et méditée: il ne répondit

point.

Cela ne faisait pas le jeu de M. Fauli. Il mit donc la conversation, à

l’heure où elle pouvait devenir générale, sur l’antisémitisme, comptant

que Baër allait rebondir sur cette question, et que l’autre voisin de

Berthe, obligé de prendre part au débat, abandonnerait ses entretiens un

peu trop particuliers avec elle. D’ailleurs c’est un fait assez

remarquable, alors qu’entre eux ils parlent fort rarement des problèmes

généraux qui les concernent, que les juifs ne se peuvent empêcher de les

aborder aussitôt qu’ils se trouvent en présence de chrétiens. Il y a

peut-être là du courage, il y a aussi le besoin ingénu de demander:

«Mais qu’est-ce que nous avons fait, qu’est-ce que vous nous reprochez?»

M. de Fresquienne-Austreberte s’attendait donc à l’événement. Il avait

sa réponse toute prête, et comme dictée: ce n’était point la première

fois qu’il la récitait. Il n’était pas fâché, au surplus, de faire sa

profession de foi devant Berthe qui bientôt, il le savait, ne serait

plus madame Wilden.

--L’antisémitisme en France, dit-il, bien qu’on veuille en sa faveur

ressusciter de vieux préjugés, n’est qu’en apparence une guerre de race.

C’est une affaire sociale, et d’un caractère bien superficiel! La vérité

est qu’on en veut aux juifs du rôle qu’ils jouent dans la vie politique

depuis l’institution du régime actuel. Tant qu’ils n’ont fait que donner

l’exemple de la fortune, on les a laissés bien tranquilles: mais nous

sommes un peuple qui a toujours recherché les places, et depuis quarante

ans les juifs y sont entrés--jusque dans l’armée elle-même que nous

considérions comme une chasse réservée. C’est cela qui exaspère les

Français. Si les réactionnaires--et le mouvement antisémite est un

mouvement réactionnaire--étaient moins bêtes, ils se rendraient compte

que cette nouveauté qui les irrite est de leur faute. Après la chute de

l’Ordre Moral, eux et ce qu’on est convenu d’appeler les cléricaux ont

boudé le gouvernement républicain; ils se sont toujours efforcés soit de

le détruire, soit de le trahir. Où diable voulez-vous qu’alors ce

gouvernement allât chercher ses fonctionnaires, sinon parmi les juifs et

les protestants! Aujourd’hui, bien que ces réactionnaires n’aient que ce

qu’ils méritent, ils ne voudront jamais l’avouer. Le seul résultat de

leur campagne est du reste de prêter quelque vigueur aux attaques contre

le capitalisme, puisqu’on ne saurait faire de distinction, en bonne

logique, entre le capital juif et le capital chrétien: ceux qui n’ont

rien, ou peu de choses, ne l’admettront jamais. Si bien que, chez nous,

les antisémites n’ont d’importance qu’en tant qu’alliés inconscients du

socialisme, dont ils seraient les premières victimes. Par bonheur pour

eux le socialisme en France n’existe pas, et n’existera probablement

jamais d’une manière sérieuse. Mais voilà pourquoi la position de ces

antisémites est ridicule.

Ce petit discours était de nature à flatter à la fois M. Fischer et M.

Fauli; et il fut d’autant mieux accueilli que les non-juifs présents se

sentirent satisfaits que son auteur eût su louvoyer entre certains

écueils. Mais Baër tout à coup éclata: Ce n’était pas ça,

l’antisémitisme! Il n’existait pas en France chez les chrétiens, ou si

peu que cela ne valait pas la peine d’en parler. Il le savait bien, lui

qui vivait dans ce pays, heureux, libre, et l’égal de n’importe qui. Il

n’y avait d’antisémitisme que l’antisémitisme des juifs! Des juifs qui

ne pensent plus à leurs frères persécutés, qui hochent la tête quand on

les adjure de les défendre ou de les secourir, qui songent, égoïstement:

«Nous sommes bien, ici, nous! On nous embête, mais on nous supporte.

Même on nous admet. Ne faisons point parler de nous inutilement, c’est

le plus sage--et puis, ces gens de là-bas n’ont plus rien de commun avec

nous!» Là-dessus, à part de rares exceptions, déclara Baër, il n’y avait

de générosité que chez les Français de race, surtout chez les

socialistes, dont M. de Fresquienne-Austreberte venait de soutenir

qu’ils n’existent pas.

--C’est justement pour ça qu’ils peuvent s’offrir le luxe d’avoir l’air

généreux, répondit le sous-préfet avec un doux cynisme; ne comptant pas,

ils peuvent dire ce qui leur plaît. C’est l’avantage éternel des

oppositions...

Cela fit rire: on aime entendre traiter avec légèreté ce que l’on n’est

point sans craindre. Toutefois Berthe resta choquée de la sortie du

compositeur. Elle aussi n’aimait point qu’on vînt rappeler qu’il y avait

des gens de sa race ailleurs qu’en France. Ce malencontreux

internationalisme lui paraissait une tare, non point politique--cela lui

eût été bien égal!--mais mondaine, chose plus grave. Elle préférait

l’oublier et gardait l’impression de se montrer de la sorte plus

uniquement française: parler des juifs des autres pays dans ce pays,

c’est en effet rappeler à celui-ci qu’on est juif: et pour quoi

faire?... Dans la soirée le pauvre Baër joua de toute son âme, et fut

sublime. Il en eut le sentiment; cela lui inspira du courage, il

souhaita se rapprocher de Berthe. A cette heure, il en eût fait sa

maîtresse sur-le-champ, et sa femme dans les trois jours. Comme il

arrive, ayant été applaudi, ayant ému, il se croyait maître en toutes

choses, capable d’imposer sa volonté; et sa propre musique, exaspérant

ses nerfs, avait exalté ses désirs. Mais Berthe l’évita. Quand les

Fischer demandèrent en grâce au musicien de revenir à leur jour, le plus

souvent possible, elle ne broncha pas, prit un air incroyablement

lointain. Et quand la même invitation fut adressée à M. de

Fresquienne-Austreberte, elle lui fit comme un sourire de complicité.

C’est que Baër, aimant la volupté, n’avait pas l’art de la solliciter.

Son rival avait le mérite de faire croire au plaisir sans même se donner

la peine de le promettre. Enfin, de manières et d’origine, malgré tout

son mérite, Baër était au-dessous d’elle; l’autre lui semblait

au-dessus: c’est une distinction à laquelle toutes les femmes, dans leur

âpre désir de s’élever, et elles ne peuvent s’élever que par l’homme,

sont infiniment sensibles.

... M. Abel Lemartrois, l’éminent astronome, avait paru, au cours du

dîner, et dans les heures qui suivirent, s’abstenir soigneusement de

briller; et, plus particulièrement, au cours de la discussion sur le

rôle d’Israël dans la société française contemporaine, il s’était

contenté de prononcer quelques phrases d’une obscurité cimmérienne.

D’ailleurs, en dehors de sa science, il n’a guère que les idées les plus

simples. Étant sorti vers minuit en même temps que M. de

Fresquienne-Austreberte, il prit le coude à son compagnon, dans un

mouvement naturel de sympathie et satisfaction, aspira voluptueusement

l’air nocturne, et lui dit:

--Ces gens sont charmants. Charmants!... Comment cela se fait-il que

cela paraisse si bon de se retrouver entre soi?

M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal

de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il

répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée:

--... Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de

question de race entre eux et nous: il y en a une, j’ai un peu arrangé

les choses. Et ça ne finira... Écoutez bien, ça ne finira que le jour où

il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu

de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit; et

alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus,

comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà:

c’est la seule!

* * * * *

Berthe Fauli était pareille à la plupart des femmes: elle avait beaucoup

d’ordre dans ses armoires, presque autant dans son esprit, qui était

toujours lucide, et classait les choses, les gens, les devoirs et les

droits par catégories, mais aucun dans ses papiers. Et ceci amena, comme

on va le voir, un événement assez dramatique, car personne jamais ne

s’inquiète de ce qu’il y a dans les armoires d’une femme ou dans son

esprit. Pourvu qu’elle soit habillée de façon distinguée, et parle de

façon qu’elle n’ennuie pas, tout est dit, on ne lui en demande pas

davantage; tandis que si, par hasard, il lui échoit des affaires

sérieuses et surtout des papiers concernant ces affaires, tous les

hommes veulent s’en occuper, sous prétexte qu’elle n’y entend rien.

Trois femmes · 第 3 / 10 段