Jusqu’à l’âge de seize ans il n’avait jamais parlé que l’_Yiddisch_, le

patois des juifs de l’Europe orientale, où l’allemand se mêle de

quelques mots hébreux; et sa bouche, accoutumée à ce langage, zézayait

un peu en prononçant le français.

Angélique répondit, tout son courage et tout son bon sens de petite

Parisienne au bout des dents:

--On ne peut pas vendre l’habit. _Avec quoi_ jouerais-tu du violon?

Cette parole était profonde. L’habit noir est l’uniforme nécessaire d’un

musicien, un instrument de travail presque au même titre que son

véritable instrument. Mais Uriel éclata de rire franchement, malgré sa

misère, à cause de la bizarrerie de cette phrase, qui ramassait d’une

manière si imprévue une si grande vérité. La race dont il descend a

gardé, à travers ses tribulations, un sens très vif et libre du comique

des choses, qui vient peut-être de son étonnante énergie, de sa

conviction enracinée que toute lutte fermement conduite finit en

triomphe...

Angélique poursuivit:

--Garde l’habit. Quand on a un habit, on peut jouer dans les orchestres

des cafés.

--Jamais! répondit Uriel d’une voix sèche. Je t’ai dit de ne jamais me

parler de ça.

Il savait qu’il était un artiste. Il savait aussi qu’il y a des abîmes

d’où l’artiste le plus vigoureux du monde ne sort pas, des tâches qu’il

doit toujours refuser. Il faut savoir passer à côté du pain qui s’offre

pour avoir l’or et la gloire, plus tard. Angélique avait plus de

résignation et de simplicité, mais n’était ni de sa race, ni de son art:

elle ne pouvait pas comprendre. Pour se faire pardonner sa dureté, et

surtout l’oublier lui-même par un plaisir, Uriel, se penchant,

l’embrassa dans le cou, près de l’oreille. Puis il dit:

--Je vais aller voir Ebstein pour savoir où nous en sommes, de cette

affaire d’audition au _Beaumarchais_!

Dans la rue, le souvenir des cheveux d’Angélique, couleur d’espoir et

d’or, et qui sentaient l’amour et la jeunesse, le poursuivit longtemps.

Uriel avait toujours une petite surprise à constater que c’étaient de

vrais cheveux! Les femmes mariées, dans les familles juives de son pays,

portent perruque, ayant eu la tête rasée dès le jour de leurs noces. Et

Angélique était sa femme légitime; il l’avait épousée, non pas, il est

vrai, à la synagogue, sous le dais sacré, mais à la mairie, tout

simplement. Il lui devait ça, puisqu’elle l’avait aidé à vivre depuis

des années; et elle était jolie, et il l’aimait, et elle était sa

propriété, la chair de sa chair. Cependant elle ne s’était pas coupé les

cheveux, et c’était une infidèle! Uriel s’émerveillait à certains jours,

avec un peu de remords, de tous les changements qui s’étaient opérés si

vite en lui. Telle est la puissance de la douceur française! On n’avait

rien exigé, de lui-même il avait oublié sa famille, ses mœurs et sa foi.

Il arrivait pourtant qu’au crépuscule, quand il s’exerçait sur son

violon, dans la petite chambre, il se souvenait tout à coup: «Mais c’est

le moment de la _mincha_, la prière de cette heure.» Il se souvenait, et

ne disait pas la mincha; et il se sentait d’un autre peuple, presque

d’une autre religion et d’une autre race, le soir, devant Angélique

couchée, dont les yeux lui disaient: «Viens!»

Quand il reparut, quelques heures plus tard, il avait les yeux brillants

de joie.

--C’est jeudi prochain, dit-il, jeudi prochain, l’audition au

_Beaumarchais_; tout est arrangé.

Son esprit se précipitait tout entier vers un grand et magnifique

espoir. On allait savoir ce qu’il valait! Et il était sûr de ce qu’il

valait. Il avait entendu les autres et ce n’était pas la même chose; il

ferait comprendre, il ferait aimer ce qu’il aimait; il y avait des

espaces musicaux où personne n’était allé encore, et où il conduirait

les âmes, par des chemins sublimes, des chemins impossibles, excepté

pour lui.

Angélique interrogea:

--Et vivre, jusqu’à jeudi?

Il eut un geste d’insouciance. On vivrait. Est-ce qu’on meurt? On

vivrait jusqu’à jeudi. On vivrait ensuite une éternité, une joyeuse,

somptueuse, glorieuse éternité. Il prit son violon... La petite

Angélique ne comprit pas tout ce qui était beau, ni pourquoi c’était

beau, mais elle sentit que c’était beau, jusqu’au fond de son âme. Et

elle dit tranquillement:

--On vivra, bien sûr.

On vécut. Le jeudi, pour deux heures, elle lui trouva une chemise

parfaitement blanche, un nœud immaculé, et l’odeur du fer chaud qu’elle

passa sur l’habit lui fut délicieuse. Ebstein vint chercher Uriel, qui

emporta son violon comme il eût soulevé le monde avec son ciel, ses

monts, ses forêts et l’océan.

Il revint la tête dans les nues. Il aurait pu éclairer la chambre avec

ses yeux, tant ils jetaient de lumière, il ne sentait plus le sol sous

ses pas.

--Je suis célèbre, dit-il, je suis célèbre! Je ne savais pas quel

artiste je suis, je ne savais pas ce que c’est que de sentir l’âme de

cinq cents personnes qui vit en vous, vient jusque sur les cordes du

violon vous dire: «Oui, c’est cela! c’est cela! Il ne peut en être

autrement. Tu es dans notre crâne et nous sommes dans le tien!» Esdaile,

le grand compositeur Esdaile, m’a embrassé. Il m’a dit: «Mon enfant, je

suis content pour vous. Mais ce n’est rien. Je suis content pour moi

comme je ne l’ai jamais été!» Il a une tête de lion, Esdaile, c’est un

lion!

Il répéta encore:

--Je suis grand, je suis célèbre. Je suis Uriel Élisée Baër, le grand

violoniste: _Uriel Élisée Baër!_

Il voyait ce nom prononcé dans toutes les langues de l’univers,

télégraphié, illustré, sonore à couvrir, dans les journaux du monde

entier, les bruits des guerres, des morts ou des naissances royales, des

fortunes et des calamités publiques.

--Et le cachet? demanda Angélique.

--Le cachet? Quel cachet? fit-il étonné.

--Oui, combien t’a-t-on payé?

--Mais, dit-il, il n’a pas été question de cachet. On ne m’en a pas

parlé, je n’en ai pas parlé, je n’ai même pas songé à en parler puisque

c’était au _Beaumarchais_. J’ai joué pour me faire connaître. C’est de

la publicité, de la magnifique publicité, pour laquelle j’aurais dû

payer, au contraire. Et la preuve, c’est qu’après-demain je joue chez le

duc d’Argens. Oui! chez le duc d’Argens. Angélique! qu’est-ce que tu as,

ma petite Angélique?

Angélique avait passé des nuits sur ses éventails, elle était à bout de

forces. Maintenant elle sanglotait, la tête au milieu de ses pinceaux à

colle.

--Mais puisque je joue après-demain chez le duc d’Argens! fit Uriel,

convaincu.

En lui-même, il pensait:

--Elle est folle! Je suis célèbre, et elle pleure! C’est à n’y rien

comprendre.

--Nous n’avons plus rien, Uriel, dit Angélique, plus rien. Pense!

--Tout s’arrangera, répondit-il, je suis célèbre: tout s’arrangera.

Après-demain, je joue chez le duc d’Argens, je te dis!

--Il y aura un cachet? dit Angélique, têtue, mais rattachée à l’espoir

naissant.

--Naturellement! affirma Uriel.

Angélique soupira. Elle avait la terreur, non pas de la misère même et

des dettes, mais du mépris qu’inspirent au petit peuple de Paris, aux

voisins redoutables, ceux qui ont des dettes. Elle était très courageuse

dans la pauvreté, très faible devant les humiliations.

Uriel revint assez tard de sa soirée chez le duc d’Argens, plus calme

que lors de son audition au _Beaumarchais_, et plus fier encore, plus

assuré dans la conscience de son talent. S’il avait moins de

reconnaissance et d’estime pour son public, il s’admirait peut-être

davantage.

--J’ai eu encore plus de succès, dit-il, je ne croyais pas ça possible,

mais j’ai eu encore plus de succès! Pas du même genre tout à fait qu’au

_Beaumarchais_: ils sont curieux, ces gens du mondel Ils saisissent des

nuances très délicates, ils s’enthousiasment pour des détails, et

l’ensemble, la vérité dans l’ensemble, je crois qu’ils s’en inquiètent

très peu... Seulement, ajouta-t-il, comme ils savent complimenter!

Il y avait en même temps, au fond de ses paroles, un embarras

qu’Angélique devina très vite.

--On ne t’a rien donné? cria-t-elle.

--Non, avoua-t-il, penaud. On n’était convenu de rien, l’autre jour, et

je n’ai pas osé interroger le duc... J’ai essayé. Je te jure que j’ai

essayé. Mais jamais la conversation avec lui n’a pu arriver au point. Il

est si parfaitement duc! Il parle si bien d’autre chose... Et puis il

m’a présenté au baron de Gegenthal, le grand banquier, l’homme le plus

riche du monde. Il a lui-même fixé, pour ainsi dire, le jour où je

jouerai chez le baron. La semaine prochaine, Angélique, je joue chez le

baron. Alors...

Angélique, d’un revers de main furieux, balaya les petits éventails: les

dames Watteau, les danseuses, les pierrots lunaires couvrirent le

plancher de leur infortune. Le pot de colle de pâte, renversé, laissa

sur la table une coulée blanchâtre.

--C’est inutile que je travaille, cria-t-elle, puisque tu n’es bon à

rien. Allons chacun de notre côté, ça vaudra mieux!

* * * * *

Uriel, le lendemain, sortit de bonne heure. Il revint vers midi, posant

vingt-deux francs au milieu des cartonnages, rétablis en longue rangée,

et accrus: la brave Angélique s’était remise au travail.

--C’est une avance sur le cachet? fit-elle.

--Une avance! cria Uriel humilié, ça, une avance pour notre grande

gloire, pour l’hôtel à Paris, pour l’automobile, pour le palais en

Italie, pour tout ce que nous aurons! Non. Mais j’ai été voir Ebstein.

--Tu lui as demandé de l’argent?

--Je ne suis pas un _schnorrer_! dit-il.

Uriel venait d’employer sans le vouloir, dans son indignation, un mot de

sa langue natale. Le _schnorrer_ est un mendiant professionnel,

remplissant une fonction quasi sociale et religieuse; et Baër

considérait qu’il ne peut exister que tels mendiants, parce qu’on ne

doit jamais faire qu’une seule chose, toute sa vie. Tel était un des

plus vigoureux principes qu’il avait reçus de ses ancêtres: une fois

qu’on a pris un métier, on le garde! Lui, Uriel, était musicien, donc il

ne pouvait pas être _schnorrer_.

--Non, continua-t-il. Mais Ebstein avait reçu un tableau d’un ami, en

échange d’un service. Il m’a dit d’essayer de le vendre. J’ai couru les

marchands et vendu le tableau pour quatre-vingt-seize francs... Ebstein

m’en a laissé vingt-deux.

Il conclut d’un air de justice:

--Il a été très bien, Ebstein, très bien! De commission, ça ne valait

pas plus.

Ce mélange d’abnégation, d’ambition poussée jusqu’à la chimère,

d’insouciance aux réalités de la vie, avec de brusques retours de sens

commercial, déroutait toujours Angélique, mais elle n’en admirait Uriel

que davantage. Elle le vit partir pour l’hôtel du baron avec un

renouveau de confiance passionnée.

Les heures furent longues, mais elle les peupla de rêves magnifiques.

Elle voyait des repas éclairés de lumières roses, sur des nappes

épaissies de fleurs; des routes où une voiture l’enlevait, d’un

mouvement rapide et voluptueux comme un vol; des pays inconnus où l’air

est tiède, où des pauvres la saluaient, parce qu’elle était riche... Et

elle entendit enfin, sur le roide escalier de bois, le pas d’Uriel.

--Eh bien?...

Elle n’acheva pas. Uriel s’était jeté en travers du lit. Il pleurait à

chaudes larmes, il étouffait ses sanglots dans les couvertures.

--Uriel, dit Angélique, Uriel, mon petit!

Quand les hommes ont du chagrin, les femmes les plus amoureuses ne sont

plus que des mères. Elle avait pris la tête d’Uriel dans ses mains, et

la baisait doucement, doucement...

--Mon Uriel!

--C’est fini, Angélique, dit Baër, c’est fini. Je ne jouerai plus que

dans les cafés, dans les casinos, dans les rues. Tu ne sais pas... Ce

n’était pas des hommes qui étaient là, ce soir, c’était des millions,

des sacs de millions. Et il y en avait tant, vois-tu, tant que je

croyais presque connaître, dont je sentais si bien que leurs aïeux,

leurs pères, eux-mêmes peut-être sont sortis du même affreux pays d’où

je viens... J’ai joué l’_Esclave_, de Borodine, tu sais, la grande

plainte? On l’entend qui passe avec le vent, sur la terre plate, la

terre de marais et de bouleaux. On voit les maisons de pauvres, faites

de troncs d’arbres, avec leur poêle, et les petits enfants qui vont aux

_beth-hamidrash_, nos écoles... Et quand j’ai eu fini, le baron est venu

à moi. Il avait les larmes aux yeux, il m’a embrassé comme le bon

Esdaile, et il m’a dit:

--«Vous êtes sublime, sublime! Votre avenir est fait, monsieur Baër,

votre avenir est fait, je m’en charge.»

--Eh bien? dit Angélique.

--Oui, dit Baër, j’attendais le geste de cet homme plein d’or. Mais il a

continué:

«--Votre avenir est fait, je m’en charge; je vais vous faire avoir une

audition au _Beaumarchais_!»

Et Baër s’était remis à sangloter, en travers du lit. Angélique pleurait

à côté de lui.

* * * * *

--Voyez-vous, répondit candidement Baër, qui revivait tous ces

souvenirs, et se trouvait à cent lieues d’imaginer que Fauli eût une

idée de derrière la tête, voyez-vous, il me semble que, si je me

remarie, je n’épouserai jamais qu’une Française.

--Vous! cria brutalement Fauli, vous! mais vous êtes fou, mon garçon!

--Vous m’interrogez, je vous réponds... C’est qu’il y a des choses qui

vous gagnent, dans ce pays, on ne sait comment, et c’est par les femmes

qu’on les sent, c’est à travers elles qu’on se met à aimer ce pays.

Alors plus tard, on continue... Je ne sais pas bien m’expliquer, ce

n’est pas mon métier. Il me semble seulement que ces femmes d’une autre

race nous donnent ce que nous n’avons pas. On a besoin de se compléter,

de se finir. Nous sommes des sauvages, tout de même, quand nous arrivons

de là-bas... Je crois que c’est ça: nos juives nous ressemblent trop,

c’est pour ça qu’elles ne me tentent pas, je suppose. Et puis quoi! Une

chrétienne, c’est la conquête. Et difficile! J’en ai eu, des Françaises,

j’en ai eu. Pour un jour ou pour six mois. Mais pas une n’a eu l’idée

que je pourrais faire un mari: un juif, vous comprenez! Et c’est cela

qui serait beau, pourtant, c’est cela qui serait la suprême

satisfaction, la preuve de l’égalité acquise entre nous et _eux_.

Quelquefois, je me dis qu’une de mes élèves...

Dans ces conditions, Baër n’intéressait plus du tout Fauli. Il

l’indignait et l’inquiétait.

--Vous parlez comme un artiste, fit-il impatiemment, vous n’avez pas le

sens commun! Vous croyez que le mariage, ce n’est que l’association

durable d’un homme et d’une femme. C’est ça, oui, c’est ça: mais c’est

aussi le contact de deux familles. Allez voir un peu si une famille

juive accepte facilement un chrétien, et si la famille chrétienne n’est

pas sans cesse choquée par le juif. Non, non, ce n’est pas possible! Il

y a des exemples: presque tous sont funestes.

Et bourrelé tout à coup d’une inquiétude qu’il repoussait avec horreur:

--Et les juives, pensez-vous qu’elles épouseraient volontiers un

chrétien?

--Encore bien plus. Toutes les femmes veulent monter, et elles ne

peuvent monter qu’au point de vue mondain. Épouser un chrétien, pour

elles, alors, c’est monter. Il n’y a pas à dire...

Cette conversation laissa Fauli profondément rêveur. S’il en avait été

temps encore, il se fût peut-être décidé à garder Jacques Wilden pour

gendre. Mais il était trop tard. Le procès était en cours, et c’était

une habitude enracinée, chez cet homme inflexible, de toujours vouloir

aller jusqu’au bout d’une entreprise, une fois commencée.

* * * * *

On ne vit jamais une instance en divorce suivre son cours d’une façon

plus calme et régulière: il n’en faut donner qu’une preuve. Personne, au

Palais, même parmi les jeunes stagiaires dont c’est l’unique besogne de

publier certains petits échos dans certaines petites feuilles, ne put se

douter qu’il y avait dans cette affaire une combinaison, des dessous

anormaux, et par conséquent une intéressante possibilité de scandale. Ce

fut le silence, le silence absolu, honorable et plat, entretenu, au lieu

d’en être troublé, par les actes judiciaires indispensables.

L’impression générale fut qu’il s’agissait d’une rupture entre gens très

bien élevés. Les gens bien élevés sont ceux qui savent tout faire sans

qu’il y ait jamais de quoi rire; et ceci fut avantageux à Jacques

Wilden, dont les amis constatèrent une fois de plus qu’il avait

véritablement du tact, ainsi qu’à l’excellente réputation de M. Fauli et

de mademoiselle Fauli, ci-devant épouse de M. Jacques Wilden. Tous se

montrèrent parfaits.

Bien entendu, ce divorce devait être prononcé aux torts du mari: à quoi

M. Jacques Wildenberg, dit Wilden, s’était prêté de la meilleure grâce

du monde. Il avait même déclaré qu’il se mettait à la disposition de la

partie adverse pour laisser constater contre lui le flagrant délit

d’adultère, où et comme on voudrait. Rien ne lui eût paru plus amusant.

Mais son avocat parvint à l’en dissuader. Ce procédé, dit-il, a quelque

chose de grossier qui n’est plus dans nos mœurs. Son défaut d’élégance

répugne à nos délicatesses contemporaines et d’ailleurs il est

absolument inutile de se pousser à cette extrémité. Il suffit que le

mari abandonne à l’indiscrétion de sa femme quelques lettres de nature à

ne laisser aucun doute sur un écart de conduite constituant une injure

grave à l’égard de celle-ci. Maître Silversmith, en homme d’affaires

expérimenté, gardait toujours à cette intention, par devers lui, un jeu

de correspondances qu’il est facile de faire copier par une personne

d’une bonne volonté si grande qu’elle avoue ensuite, dès que cela est

nécessaire, toutes les inconvenances que révèlent ces lettres. «Si vous

voulez y jeter un coup d’œil, ajouta-t-il, vous verrez qu’elles ne sont

pas trop mal écrites.

--Ne vous mettez pas en peine, répondit Jacques, je puis m’épargner ces

frais: rien ne m’est plus aisé que de vous fournir tout ce qu’il faut!

Il avait donc produit une correspondance qui jetait la plus aveuglante

lumière sur la nature de sa culpabilité, sur le lieu du crime, un petit

rez-de-chaussée du côté du boulevard Haussmann, et sur la date de ce

crime, prouvée postérieure à son mariage par les quittances de loyer. Il

alla jusqu’à permettre qu’une enquête privée découvrît assez facilement

le nom de sa complice, qui pourrait être appelée en témoignage. C’était,

ajouta-t-il, une aimable fille à qui cela ne nuirait en rien. Enfin

Berthe fut mise au courant, le plus délicatement qu’il se put: qui veut

la fin veut les moyens. D’ailleurs les empressements de Jacques à son

égard lui devaient être un sûr garant de l’insignifiance de toute cette

affaire. Et Berthe, en effet, ne marqua point d’indignation, ni trop de

répugnance. Elle était comme toutes les femmes, dont l’éducation, depuis

des siècles innombrables, eut pour effet de les persuader qu’elles sont

essentiellement différentes des hommes, qu’elles n’ont ni les mêmes

devoirs, ni les mêmes droits, et ne peuvent commettre les mêmes péchés.

Berthe aurait considéré comme l’acte le plus vil, et la pire ignominie,

de tromper son mari par hasard, sans amour, en cinq minutes, avec un

homme qu’elle ne connaissait pas; et elle eût, au contraire, envisagé

une liaison sérieuse, avec un amant de son choix, comme une chose assez

naturelle. Mais, inversement, elle eût profondément souffert d’apprendre

que Jacques avait une maîtresse, et l’aimait, tandis qu’une aventure,

une passade avec une fille, lui paraissait un événement tout à fait

négligeable. Rien, si l’on y réfléchit, ne justifie cette manière de

voir, et c’est pour cela qu’il la faut ranger parmi les conceptions

morales: la morale, ce sont les règles de conduite auxquelles on obéit

sans savoir pourquoi. Elles vous apparaissent comme des injonctions

venues du dehors, peut-être d’en haut, en tout cas comme des ordres

dictés par une société impérieuse.

M. Fauli avait, d’ailleurs, admirablement arrangé les choses: à la date

prévue pour le constat de flagrant délit, les créanciers de M. Jacques

Wilden devaient recevoir le tiers de leur créance; après l’échec des

préliminaires de conciliation, un autre tiers; enfin, après le prononcé

du divorce, le reliquat. Et comme le ménage, après les délais légaux

indispensables, comptait se remarier, Jacques n’avait fait aucune

opposition à ce règlement de comptes.

* * * * *

Le jour des préliminaires de conciliation fut délicieux. A neuf heures

et demie du matin, Berthe sortit à pied de chez M. Fauli, son père, rue

de Provence, et rencontra son mari qui l’attendait, en fiacre, au coin

de la place de l’Opéra et de la rue Auber. Elle se jeta sur les coussins

comme un petit moineau qui ne sait pas encore bien voler, et retrouve

son nid après une grande aventure, une rue traversée pour la première

fois d’un coup d’aile hésitant, des caniveaux ardus, toutes sortes

d’effrayants obstacles. Elle n’avait pas couru, elle avait marché bien

sagement; pourtant son cœur palpitait. Elle tint à en donner la preuve,

et son corset était très bas. Mais, en même temps, elle dit à Jacques,

d’un air un peu dédaigneux:

--Pourquoi n’as-tu pas pris un taxi-auto?

Cette phrase suffirait à prouver que les événements sont déjà bien

anciens. A cette époque reculée, il y avait déjà des taxi-autos: mais

ils étaient rares, et tenus encore pour objets de luxe. Cette question

impliquait donc chez Berthe des idées de grandeur qui ne lui seraient

pas venues du temps qu’ils étaient mariés. Alors elle était économe des

deniers du ménage. Mais depuis qu’ils ne vivaient plus ensemble, elle ne

regardait pas à la dépense, parce que la dépense ne la regardait plus:

il serait bien temps après leurs secondes noces! Pour le moment, on

était en vacances. Jacques se souvenait encore, avec un petit étonnement

malin, que Berthe n’avait pas hésité un instant, l’avant-veille, à

exposer à la pluie une ravissante petite paire de souliers jaunes

qu’elle soignait, du temps de leur vie conjugale, comme la prunelle de

ses yeux. Les jolis souliers jaunes étaient devenus, en se mouillant,

couleur de papier d’emballage, et, une fois secs, couleur de marron

d’Inde, avec de petites gerçures. Mais Berthe s’était contentée de dire:

--Ça m’en fera une autre paire pour la campagne!

Or, elle avait dit cela parce que, déjà une fois depuis leur séparation,

ils étaient allés, un soir d’orage, dîner sur les bords d’un étang, près

de Versailles, sous des charmilles épaisses, à la bonne heure, je veux

dire après la mort du soleil, mais avant la minute indiscrète où les

sublimes enfantillages de l’astre des nuits divinisent la nature; et

elle avait gâté là une autre paire de souliers jaunes. Jacques comprit

parfaitement l’allusion relative au taxi-auto, et répondit:

--Nous irions trop vite. La convocation chez monsieur Aubriot, au Palais

de Justice, n’est qu’à dix heures. Et alors...

Il l’avait embrassée très légèrement, une fois sur la nuque, à cet

endroit où les cheveux des femmes n’ont plus l’air que d’une sorte de

pelage court, d’une fourrure fine et odorante, une autre fois au coin de

la bouche; et maintenant il regardait. C’est le devoir d’un homme, s’il

sait vraiment jouir de toutes ces petites délices de l’amour, qui sont

les plus grandes, de bien regarder à ce moment-là. Et s’il voit deux

yeux qui se ferment à demi, ou complètement, et une petite onde qui part

du menton et va rejoindre le coin des lèvres, alors il peut être très

fier, très heureux, et même très ivre, s’il est assez jeune et

heureusement encore assez naïf pour s’enivrer de ces choses-là. C’est

qu’on l’aime, c’est qu’il est désiré. Jacques distingua les deux beaux

yeux bruns qui se fermaient, le frisson du menton pâle... et Berthe ne

dit plus rien jusqu’au pont du Châtelet, mais lui non plus. Alors, il

fit arrêter la voiture.

--Il n’est pas convenable, dit-il sérieusement, que nous entrions

ensemble!

Ce fut donc séparément qu’ils parvinrent à la porte de M. le juge

Aubriot, commis aux préliminaires de conciliation. Ce magistrat était la

proie de deux soucis fort différents, quoique de leur nature

inséparables: l’agacement qu’il éprouvait d’avoir à procéder, vis-à-vis

de ces deux candidats au divorce, à une formalité que sa vieille

expérience lui faisait prévoir inutile, et la préoccupation de dire

cependant, à propos de cette formalité, des choses intelligentes. Ces

scrupules honorables sont la caractéristique aujourd’hui de la plupart

des Français de la bourgeoisie: ils ne croient plus à l’efficacité de

leur profession; pourtant ils seraient désolés s’ils ne l’exerçaient

avec élégance.

Trois femmes · 第 2 / 10 段