Fauli, après le dîner, put échanger quelques mots avec son g

PIERRE MILLE

TROIS FEMMES

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Il a été tiré de cet ouvrage

CINQ CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN DU MARAIS

tous numérotés.

Nº

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1920, by CALMANN-LÉVY.

UN DIVORCE

--Mon père est là? demanda Berthe Wilden, quand elle vit la porte

s’ouvrir devant elle.

--Monsieur Fauli? répondit la servante. Bien sûr, il n’est pas sorti de

toute la journée.

«C’est vrai, songea Berthe. Je n’avais pas pensé que c’est aujourd’hui

samedi. Père sort le moins possible ce jour-là.» Par un retour sur

elle-même, elle éprouva un remords d’avoir oublié si vite, depuis son

mariage, les habitudes religieuses de son enfance.

Elle ouvrit elle-même la porte du cabinet de travail. Le vieux Fauli

était assis, inoccupé en apparence, devant son bureau. Le jour, tout

près de mourir à cette heure, montrait, fortement accusé par la lumière

qui tombait de la fenêtre, le profil ferme et net d’un vieux patriarche:

des sourcils touffus, une lèvre épaisse sous la grande barbe blanche, un

nez fort et busqué, élargi aux narines:

--Simcha, dit-il, ma Simcha!

Il lui donnait son nom secret, le nom oriental et réservé que les

gentils ne connaissent pas, gardé précieusement pour la famille, et que

Berthe n’entendait jamais prononcer sans un certain malaise, comme s’il

eût contrarié son désir d’oublier des traditions pour lesquelles il lui

semblait avoir perdu toute sympathie.

--Père, dit-elle nettement, je viens te parler de mon mari.

Il fronça les sourcils. Jacques Wilden n’était pas un gendre selon son

cœur. Berthe précipita ses paroles.

--C’est parce que les Américains n’achètent plus, dit-elle. On ne

pouvait pas prévoir ça, le commerce des tableaux allait si bien! Mais,

pour soutenir les prix, il faut acheter, acheter toujours, et depuis six

mois on ne vend plus rien.

Elle s’arrêta, n’osant encore dire le reste. Le vieux Fauli haussa les

épaules. Des siècles de négoce, de spéculation, de persécution, ont

habitué sa race à supporter la mauvaise fortune avec une sorte

d’indifférence paisible. A manier héréditairement l’argent de façon

régulière on apprend ce qu’ignorent les hommes issus, comme presque tous

les Français de sang, de souche paysanne: que cet argent n’est qu’un

signe, un symbole qui n’a pas de valeur par soi-même, mais par les

possibilités d’échange et de combinaison qu’il permet. Et si l’on n’a

pas toujours dans l’esprit ce principe fondamental: «Toutes les affaires

sont mauvaises, quelques-unes deviennent bonnes», on perd courage à la

première mauvaise affaire! Mais aujourd’hui la vie est trop facile en

France. Quand on compte déjà trois ou quatre générations d’aïeux qui

n’ont pas connu l’âpreté de la lutte pour la vie chez les barbares

méchants de Russie et de Pologne, ou, ce qui vaut mieux encore, les

simples et gaies populations d’Alsace, on n’est plus bon vraiment qu’à

se laisser fondre dans la masse nationale, à devenir un fonctionnaire

sans responsabilité ou un politicien si on est d’intelligence moyenne;

un homme de lettres, un savant, un artiste quand on a le cerveau bien

fait et une sensibilité suffisante. Mais, pour le commerce, c’est fini:

on ne peut plus, on n’est plus digne!

Jacques Wilden n’était plus digne. C’était le jugement sans appel du

vieux Fauli. Il prononça sentencieusement:

--Les commerces de luxe, ce sont ceux où on gagne ce qu’on veut sur la

marchandise, petite fille, et aussi ceux qui s’engorgent le plus vite.

On a toujours besoin de farine ou de coton. En temps de crise, les gens

en achètent moins, mais ils en achètent tout de même, tandis qu’on ne

peut plus leur vendre de tableaux. C’est le contraire, à ce moment: il

faut avoir pris ses précautions, garnir ses poches, et acheter!

Il est peut-être bon de faire observer ici que, quelques années plus

tard, pendant et après la guerre, les maximes de M. Fauli recevaient le

plus éclatant démenti: les commerces de luxe bénéficièrent de la gêne

universelle. Ceci tend à prouver qu’il n’y a pas plus de principes sans

exception dans les affaires que dans les arts et la morale.

Berthe fondit en larmes.

--Ce n’est pas un conseil que je te demande, père. Il est trop tard:

Jacques va être mis en faillite!

--Eh bien?

Il allait ajouter, avec sa précision d’homme d’affaires: «Qu’importe!

C’est une solution.» Mais il rencontra le regard désespéré de sa fille,

il eut pitié. Et puis, il ne fallait pas qu’elle eût porté jamais le nom

d’un failli. Il demanda d’une voix lente, parce qu’il regardait déjà

plus loin que l’immédiate question d’argent, et réfléchissait à des

conséquences plus lointaines, à des combinaisons définitives:

--Combien...

--170.000, dit Berthe, à voix basse.

Fauli eut un petit choc intérieur et haleta. C’était une somme! Puis son

regard se dirigea vers un calendrier accroché à la muraille, et qui

cachait le tableau enluminé destiné à indiquer aux fidèles l’endroit

vers lequel ils doivent se tourner pour la prière; car il observait

rigoureusement, malgré d’innombrables difficultés, à Paris comme jadis

en Alsace, les rites de sa religion. Il songeait: «C’est une _mitzvah_,

il faut obéir.» Ce mot signifie à la fois un commandement et une bonne

action, car la religion juive, dans son rude formalisme, ne fait guère

de différence. Il attira Berthe vers lui, l’assit sur ses genoux, comme

lorsqu’elle était petite fille, et l’embrassa.

--Ma petite Simcha! dit-il.

Elle lui rendit son baiser passionnément.

--O père, murmura-t-elle, que tu es bon!

Il répondit gravement:

--Je paierai, oui. Mais crois-tu que je sois si riche? Il faut du temps,

je prendrai des arrangements, j’étagerai les échéances. Seulement, c’est

à une condition.

--Ah! dit Berthe, qu’importent les conditions! Tout ce que tu voudras.

Elle s’attendait à voir son père exiger que Jacques lui laissât

surveiller ses affaires, contrôler ses opérations, et considérait déjà,

en femme énergique et raisonnable, les avantages de la combinaison. Mais

Fauli continua:

--Mon enfant, je vais te faire beaucoup de peine; il faudra divorcer.

--Divorcer! mais j’aime Jacques, père, je l’aime plus que jamais.

--Réfléchis, insista le vieillard. Tu es de mon sang, tu dois

comprendre. Je paierai pour que ma fille ne porte pas le nom d’un

failli, c’est entendu. Mais si tu ne divorces pas, ton mari aura fait

dans six mois d’autres sottises que je ne pourrai plus payer, et que je

ne paierai pas! Wilden manque de chuzbah!

La _chuzbah_, c’est l’esprit d’entreprise, l’audace, ou même l’aplomb,

tout ce qui sert à réussir. Le vieux Fauli ne voulait plus d’un gendre

qui n’avait pas cette qualité, aussi nécessaire à un homme de nos jours

que le courage militaire ou les muscles à un chevalier du moyen âge. Le

divorce n’était pas non plus pour lui une institution neuve, peut-être

antisociale, en tout cas de réputation douteuse: sa loi ne l’a jamais

entouré de difficultés légales, elle n’y a jamais vu que la rupture

naturelle d’un contrat naturel. Enfin, il se considérait comme un homme

juste et confondait habituellement la justice avec la théorie des

compensations et, pour ainsi dire, de l’expiation. Quand il avait monté

la première marche d’un escalier du pied droit, il redescendait cet

escalier en partant du pied gauche. Cette attention à mettre de

l’équilibre dans les plus petites choses est recommandée dans les livres

des vieux écrivains _fromm_, c’est-à-dire pieux, comme une excellente

méthode pour parvenir à ne former que des résolutions d’une absolue

sagesse. Il paierait donc les dettes de son gendre parce qu’il aimait sa

fille, et obligerait sa fille à divorcer parce qu’il n’aimait pas son

gendre. Les choses lui semblaient ainsi parfaitement arrangées.

Mais Berthe, maintenant, pleurait à chaudes larmes. Fauli, pour quelques

instants, se sentit attendri. Il avait raison, il était sûr d’avoir

raison: la prudence humaine imposait le divorce. Pourtant, causer une

peine si rude à son enfant unique, à cette grande fille qui était sa

seule affection au monde! Et puis, il savait qu’on ne convertit pas un

blessé, du premier coup, à l’idée d’une amputation. Il affecta

d’hésiter:

--Enfin, nous verrons. Je t’ai dit de réfléchir, de parler à Jacques.

Qu’il vienne me voir, qu’il m’apporte ses livres, nous causerons. Du

reste, demain je lui enverrai une note, cela vaudra mieux.

Il répugnait à prendre une plume le jour du sabbat. La nuit, durant

cette conversation, était presque entièrement venue. Sa fille, pour lui

donner de la lumière, allongea la main vers le commutateur électrique.

Subitement, comme paralysée par une injonction venue des profondeurs de

son inconscient, elle la laissa retomber. Fauli eut dans les yeux un

éclair de satisfaction.

--Sonne la _goyé_, petite, dit-il doucement.

On ne doit pas allumer de feu un samedi, et c’est pourquoi il est

nécessaire d’avoir des serviteurs appartenant à une autre religion, qui

puissent rendre aux fidèles l’indispensable service de frotter une

allumette ou d’appuyer sur le bouton d’un commutateur. Berthe s’était

rappelée à temps, devant son père, l’antique interdiction rituelle. La

joie de Fauli en fut si grande que, malgré l’embarras d’argent qu’il

allait s’imposer, il se prit à sourire.

--O père, dit Berthe, espérant profiter de cet instant de faiblesse,

attends un peu pour le divorce: nous nous aimons tant! Si tu savais...

La figure de Fauli se raidit de nouveau.

--Simcha, dit-il, ce que j’ai dit est dit. Va, petite.

Certaines volontés s’imposent si puissamment qu’elles suppriment toute

réflexion, toute résistance immédiate chez ceux qu’elles violentent. Ce

ne fut qu’en voiture, comme elle rentrait chez elle, que Berthe sentit

l’horreur du dilemme où l’enfermait son père. Jacques, énervé par

l’attente, avec cette figure froide et fermée qu’ont les hommes dans

l’inquiétude, lui cria:

--Eh bien?

--Nous sommes perdus, mon ami, perdus, dit-elle.

Et tandis qu’elle lui répétait la conversation qu’elle venait d’avoir,

de ses yeux pleins de larmes elle regardait son mari, elle admirait sur

son visage et dans les mouvements de son corps tout ce qui le lui avait

fait aimer: une grâce un peu frêle, des cheveux châtains, des traits où

les caractères orientaux s’étaient atténués presque au point de

disparaître. Son nom même trahissait ce lent travail d’assimilation qui

s’était exercé sur les siens, avant lui. Un siècle auparavant, il se fût

appelé Jacob Wildenberg. Il était maintenant Jacques Wilden, un Parisien

pareil aux meilleurs Parisiens, élégant, voluptueux, très intelligent et

amolli. Oui, son père avait raison, il n’était plus taillé pour la

lutte. Mais de cela même qu’elle était fière, c’était pour tout cela

qu’elle l’avait voulu, qu’elle l’avait pris. Elle cria:

--Mon chéri, je ne puis pas te perdre. Je ne veux pas.

A mesure qu’elle avait parlé, les traits de Jacques Wilden avaient

repris une telle insouciance, un air d’ironie si détachée qu’elle eut

peur.

--Tu consentirais? fit-elle.

--Évidemment, dit-il, c’est embêtant, c’est tyrannique... Il se mêle de

ce qui ne le regarde pas... Mais enfin, s’il n’y a pas moyen de faire

autrement...

--Oh! cria-t-elle, épouvantée.

--Qu’est-ce qui nous empêche de divorcer, et de se remarier une fois

l’affaire faite, continua-t-il. C’est une opération à terme. Elle est

excellente.

C’était un plan de souplesse, d’astuce et presque de traîtrise, l’idée

de malice d’un homme qui, des lois, d’où qu’elles viennent, ne prend

plus rien au sérieux. Mais Berthe aimait. Elle réfléchit seulement:

--Jusqu’au terme, mon aimé, comment ferons-nous?

--Bête! fit légèrement son mari.

C’est ainsi que s’engagea la lutte entre M. Fauli et son gendre.

Toutefois elle eut des suites imprévues.

* * * * *

Le lendemain Fauli s’en fut dîner, comme tous les dimanches, rue

Denfert-Rochereau, chez son beau-frère Fischer, l’astronome. Il lui dit

en entrant--c’était une petite manifestation qu’il manquait rarement:

--Bonjour, Jacob!

Non seulement pour les feuilles qui mentionnent quelquefois ses travaux,

et pour ses confrères du monde entier qui lisent ses communications,

mais pour sa femme et ses enfants, le prénom de Fischer est James. Il

n’importe: pour le vieux Fauli, ce sera toujours Jacob. Il y tient:

James, selon lui, est une concession assez plate faite au _Goïm_, et il

ne saurait l’approuver, pas plus que bien d’autres choses dans la

maison. Son beau-frère et sa sœur ne pratiquent plus depuis longtemps.

Leurs garçons, toutefois, ont été circoncis, mais par un médecin, et qui

même était un gentil; et ainsi, pensait Fauli, cela ne compte point: car

les cérémonies du rituel et le caractère religieux de celui qui les

accomplit, autant que l’acte même, sont indispensables pour faire de la

circoncision une chose qui vaille, qui consacre la progéniture des fils

d’Israël à Jéhovah; à défaut de ces formules solennelles il n’y a plus

là qu’une simple opération chirurgicale. Et, bien entendu, le ménage

Fischer ne se souciait nullement de respecter à sa table les

prescriptions du Deutéronome et du Lévitique, précisées, aggravées par

le Talmud. Pour que Fauli n’en fût pas réduit à jeûner presque

complètement quand il venait chez elle, madame Fischer lui faisait

régulièrement la grâce d’un rôti de bœuf provenant de l’étal d’un

boucher de la rue d’Hauteville, réputé pour ne donner à sa clientèle que

de la viande saignée selon les règles, les entrailles de l’animal ayant

été inspectées par le rabbin sacrificateur. Mais, sans doute pour

affirmer leur parfaite libération religieuse, le plat d’entrée chez les

Fischer était, de fondation, chaque dimanche, des nouilles au jambon.

C’est alors que l’on pouvait distinguer par quels progressifs degrés la

vieille foi s’évanouit dans les familles israélites transplantées dans

notre sceptique Occident. Fauli repoussait d’un signe ce mets impur, et

pour se donner une contenance en même temps que pour apaiser son

appétit, attirait vers lui un ravier de hors-d’œuvre orthodoxes, placé

tout exprès à sa portée. La cousine Gonzalès-Herrera--encore une sœur de

Fauli--plus désaffectée, mais non pas entièrement, écartait avec soin,

du bout de sa fourchette, les petits carrés de la viande interdite, et,

croyant de la sorte rendre un suffisant hommage aux principes, portait

sans remords à sa bouche ces longs filaments de pâte, imprégnés de la

graisse abominable. C’était elle qui choquait le plus son frère. Il

préférait encore la calleuse indifférence de son gendre Wildenberg, dit

Wilden, de son beau-frère Fischer et de madame Fischer, qui, sans souci

des injonctions mosaïques, engloutissaient impavidement les nouilles, le

jambon, et la graisse.

Mais il était reconnaissant à sa fille Berthe--dans ce milieu elle était

Berthe, et non plus Simcha--de s’abstenir en sa présence (il savait

bien, hélas, que loin de ses yeux elle se comportait différemment) de

toute infraction à ces antiques lois qui contribuèrent si longtemps, et

selon lui salutairement, à séparer des chrétiens les fils de Juda, les

empêchèrent, malgré leur petit nombre, d’être absorbés par eux,

préservèrent la pureté de la race, firent leurs familles fortes et

unies. Fauli croyait fermement à la mission des juifs sur la terre. Et,

au bout du compte, tous ceux qui étaient là, sauf les chrétiens,--il y

en avait un ou deux--y croyaient également, bien qu’ils ne

s’entendissent point sur ce qu’est cette mission.

Chose étrange, Fauli, bien qu’il souffrît parfois de l’antisémitisme des

chrétiens et qu’il leur en voulût de cet antisémitisme, n’éprouvait

nulle antipathie à l’égard du christianisme. «En quoi cette religion

nous gêne-t-elle, pensait-il, puisque, seule de toutes les autres

religions au monde peut-être, la vieille foi de Moïse se refuse depuis

des centaines d’années à toute propagande parmi les gentils, puisqu’elle

est arrivée pratiquement à considérer que pour faire un juif il ne

suffit pas d’obéir à l’ancien testament et au Talmud, et qu’il faut

encore être juif de race?» Homme d’affaires avant tout, il résumait

ainsi son opinion: «Il faut des juifs et il faut des chrétiens. Ils se

complètent; et je consens même à admettre qu’il faut plus de chrétiens

que de juifs. C’est le malheur de la Pologne de compter trop de fils

d’Israël: ils se nuisent les uns aux autres, et ils nuisent aux

chrétiens. Mais, si je reconnais bien volontiers que tout juif doit

avoir ses chrétiens, pourquoi les chrétiens ne comprennent-ils pas que

chacun d’eux devrait avoir son juif? Si nous étions restés en Espagne,

s’il y avait des juifs au Canada, ces pays-là ne seraient pas où ils en

sont. Nous sommes comme le sel dans la soupe.»

Il y avait une autre raison que Fauli ne se donnait point: c’est que,

resté profondément religieux, il respectait dans le christianisme, dans

le catholicisme surtout, une religion dont l’enseignement, les dogmes,

tout un ensemble enfin de réactions sentimentales chez ses fidèles, en

présence des problèmes de la vie et de la mort, rapprochaient ceux-ci de

sa propre attitude. Il ne se le disait point parce qu’il n’y

réfléchissait pas. Mais c’était là l’opinion nettement exprimée d’un

homme mal fait, laid et brun comme un Maure, aux beaux yeux limpides

d’illuminé, qui s’appelait Lévy, tout simplement, le docteur Abraham

Lévy, et tomba, en cure-dents, après le dîner. Ce petit praticien,

médecin dans le quartier du Cherche-Midi, encore plus _fromm_, plus

pieux que Fauli lui-même, ne niait point que la stricte observance des

rites, qu’il persistait à s’imposer, avait nui à sa carrière, l’avait

laissé, à la fin de ses jours, un pauvre homme. Comment se faire

connaître, se créer des relations indispensables, lorsqu’on ne peut

manger à la table d’un chrétien, entrer même dans un restaurant qui

n’est pas _kosher_? Et cependant il recrutait presque toute sa clientèle

dans les congrégations religieuses--surtout les couvents de femmes qui

se trouvent en si grand nombre entre la rue du Cherche-Midi et la rue de

Babylone. Ces pieuses filles n’avaient confiance qu’en lui, et le

vénéraient. A quelque chose de commun et d’indicible elles et lui

s’étaient reconnus. «Elles sont si bonnes! disait-il. Voici quelques

mois, comme j’allais partir en voyage, je passe chez les sœurs du

Saint-Sacrement. J’avais mis dans la poche de mon veston mes

phylactères, les bandelettes dont il convient de se couvrir pour la

prière du matin. Quand j’ai tiré mon carnet pour écrire une ordonnance,

ces phylactères sont tombées sans que je m’en pusse apercevoir. Elles

m’ont bien manqué: par bonheur j’ai pu m’en procurer d’autres à

Carpentras... Et cela fait que, maintenant, j’en ai trois; celles-ci,

celles que j’avais perdues, et que les bonnes sœurs m’ont rendues, et

d’autres encore, et si belles! Ce sont les sœurs qui les ont brodées en

mon absence, sur le même modèle, avec les lettres hébraïques, toutes les

formules sacrées; elles me les ont données en disant: «Il y avait si

longtemps que nous cherchions ce qui pourrait vous faire plaisir,

docteur!...» Ah! comme je m’entends bien avec elles, comme on se

comprend! Ce serait dommage, si elles n’existaient pas, et je soupçonne

qu’elles pensent que ce serait dommage, si je n’étais pas ce que je

suis.»

Par contre, James Fischer et sa femme se déclaraient violemment

anticléricaux, ce qui choquait Jacques Wilden et sa femme, aux yeux de

qui cette attitude paraissait un regrettable défaut de correction

mondaine. C’était là un point sur lequel le mari et la femme marquaient

le plus complet accord. Ils se seraient crus amoindris s’ils n’eussent

pénétré dans la société des Français, des vrais Français, qui sont nés

catholiques et le sont restés, en somme, beaucoup plus qu’ils ne s’en

doutent, même quand ils se figurent être devenus indifférents. Les

Wilden se sentaient bien plus fiers de recevoir un chrétien que de leurs

plus belles relations et de leurs plus brillantes alliances dans le

monde juif. C’est pourquoi ils fréquentaient, le plus qu’il se peut, des

journalistes, des artistes et des gens de lettres, en évitant toutefois

ceux qui appartiennent à leur confession: car cette espèce d’hommes va

partout, et ils espéraient un jour, par l’entremise de leur amitié,

atteindre jusqu’à la vraie société française, la seule qu’ils

estimassent digne de ce nom, l’aristocratie titrée, conservatrice et

catholique.

Les Fischer se trouvaient exempts de ce souci. Avec pas mal de Français

de race ils entretenaient des relations cordiales, assez fermement

établies. Le trait d’union ici avait été la science. C’est par là qu’on

peut distinguer qu’elle est en elle-même une religion; des liens

invisibles mais très forts rattachent ceux qui s’y adonnent. D’homme de

science à homme de science on a besoin l’un de l’autre, et l’on ne se

demande pourtant rien, que d’apporter une petite pierre, chacun son

tour, à l’édifice commun. Ce n’est point qu’il n’y ait des compétitions,

des jalousies, une lutte assez âpre et mesquine pour les places. Depuis

que le régime napoléonien a caporalisé la France, son personnel

scientifique souffre comme les autres d’une hiérarchisation des

activités qui implique un regrettable défaut d’indépendance dans la

libre recherche. Il arrive alors que par mauvaise humeur et déception on

incrimine l’intrigue juive d’une part, ou bien au contraire l’influence

des «cléricaux» qu’on soupçonne être restée puissante dans certains

milieux officiels, dans les Académies, jusque dans les bureaux des

ministères. Mais assez vite on se retrouve, on se fréquente, parce que,

malgré les froissements superficiels, on ne peut s’empêcher d’apprécier

réciproquement le travail accompli. Et cependant Fischer était

anticlérical! Il l’était âprement, avec combativité, de façon agressive.

Sa conception matérialiste l’y avait porté, mais surtout il avait

repris, si l’on peut dire, le chemin de Damas, à l’envers, au moment de

l’affaire Dreyfus. Il s’était toujours cru, issu comme Fauli de souche

alsacienne, un Français de France comme les autres. Il n’avait jamais

rien mis au-dessus de ce pays: il n’avait jamais pensé à classer d’un

côté, en France, les juifs tels que lui, et à part, et bien plus haut,

les autres. Il se considérait comme admis dans la communauté non

seulement à titre personnel, mais comme race. Et voici qu’il découvrait

que cela n’était point!

De l’exaspération politique et sociale qu’avait éprouvée alors la nation

tout entière il avait gardé un souvenir toujours amer, toujours cuisant,

pour la double raison qu’il était sensible jusqu’à la susceptibilité--en

cela il était plus juif qu’il ne le croyait lui-même--et que d’ailleurs

sa profession l’entraînait aux idées générales. De là à détester le

principal groupe qui s’était heurté au sien dans cette affaire, il n’y

avait qu’un pas, qu’il avait franchi d’un esprit délibéré. Il en voulait

au christianisme, et particulièrement, en France, aux catholiques,

d’être en apparence un des éléments prépondérants de l’antisémitisme; il

espérait, de l’affaiblissement de l’esprit catholique, l’affaiblissement

puis la disparition du sentiment public excité contre ses frères et

lui-même. Aussi des juifs comme Fauli lui semblaient-ils non seulement

un anachronisme, mais un danger. Il s’enorgueillissait, en effet, de

l’incrédulité presque générale des Israélites français. Là-dessus ses

plaisanteries n’étaient pas toujours de bon goût: «Voilà ce que c’est,

disait-il, de n’avoir qu’un Dieu au lieu de trois: on le perd plus

aisément!» Malgré qu’il eût dans l’esprit, sinon de la distinction, du

moins de la probité, pourtant il comprenait, il approuvait presque, tout

en le jugeant stupide, le petit fourreur de sa femme, un Juif émigré de

Pologne, qui se délectait aux insanités de Léo Taxil sur les crimes des

papes, les grossesses successives de la Vierge, l’inconduite de Jésus.

Pour s’exprimer différemment, leur profonde rancune avait la même cause.

Fauli, après le dîner, put échanger quelques mots avec son gendre

Wilden. Celui-ci fut d’une déférence et d’une hypocrisie délicieuses. Le

mot «divorce» ne fut point prononcé. Le père Fauli parla seulement des

«conditions» qu’il mettait à son concours financier, et Jacques se

contenta de s’incliner, avec une décence résignée du meilleur goût. Puis

l’on prit rendez-vous pour le lendemain afin d’examiner les comptes,

échanger les signatures nécessaires, si toutefois Wilden n’avait pas

essayé de dissimuler sa véritable situation. Cette conversation ne dura

qu’un instant. Nul, excepté Berthe, qui suivait du regard les deux

hommes avec une impatience quelque peu anxieuse, ne put s’apercevoir

qu’ils venaient de traiter une si grosse affaire, et si singulière. Se

replongeant dans le groupe des femmes, qui le jugeaient charmant,

Jacques se mit à parler peinture. C’était son métier, puisqu’il en

vendait; et il en parlait comme il convient aujourd’hui, pour la seule

chose qui intéresse: le plus ou moins de chances qu’a l’œuvre d’un

artiste d’atteindre quelque plus-value dans un délai suffisamment

rapproché.

--Vous connaissez Schœnebaum, dit-il, le gros marchand de la rue

Bersier, celui qui détient aujourd’hui tous les Cézanne qui en valent la

peine, et qui garde en magasin Clarens, Mennevaux, Larive, la crème des

cubistes, pour s’en débarrasser au bon moment. Savez-vous l’origine de

sa fortune? Il me l’a contée un jour que je l’étais allé voir dans la

villa qu’il vient de se faire construire entre Orgeval et Villennes,

dans un des plus beaux paysages des environs de Paris. Une haute falaise

aussi abrupte que le mur d’une forteresse. On est là comme en ballon,

dans la lumière et dans l’air pur. Et de l’autre côté vers le couchant,

les lignes de la terre s’adoucissent, elles se déroulent, s’abaissent,

se creusent pour garder un vieux village, tout tassé, engourdi dans

cette grande coquille. Un village français: la chose la plus exquise!

Et tous ceux qui étaient là firent «oui» de la tête. Ils se sentaient

fiers, sincèrement, de ce pays; ils en étaient de toute leur volonté, de

tout leur choix, de toute la rigueur qu’on prétendait mettre à ce qu’ils

n’en fussent point.

--Et derrière, c’est la forêt, continua Wilden. A cette époque, le

commencement du printemps, les arbres en étaient encore roux, mais

tachetés par les bourgeons de points verts et jaunes. Elle ronronnait

sous le vent, elle faisait le gros dos. Une énorme panthère caressante.

»Il m’a montré tout ça, Schœnebaum. Nous avions tenu le carnet à la

Bourse, dix ans auparavant, quand nous étions petits commis, et ça lui

faisait plaisir de me prouver qu’il est arrivé, lui! Il m’a montré aussi

sa collection particulière, qu’il a cachée là: des Monticelli de la

première manière, un groupe d’hommes, entre autres, dont l’un tient un

couteau, extraordinaire, et des Daumier!

»Le tour du propriétaire était terminé. Je m’allongeai sur une chaise

longue, sous le péristyle, pour jouir encore du soleil et du paysage,

pour ne pas les quitter si vite. Schœnebaum s’assit à mes côtés et

sourit d’un air avantageux.

»--C’est un placement, fit-il, un bon petit placement, à une heure de

Paris. Les terrains prendront de la valeur. Et puis, ça n’est pas des

tableaux, ça c’est du vrai, ça me repose. Depuis dix ans que j’en vends,

des tableaux!

»Moi aussi, j’en vends, depuis dix ans! Et je ne me suis pas encore fait

bâtir une maison de campagne, avec une terrasse sur la Seine, un bois,

et une ferme--il y a une ferme!--Je ne pus me défendre de lui en faire

la remarque, en lui rappelant le temps où nous gagnions tous les deux

cinquante francs par mois chez le père Meyer.

»--Ça sert, tout de même, répondit Schœnebaum, sentencieusement. Il

avait du bon, le père Meyer, c’est lui qui m’a mis sur la voie. Tu te

rappelles, ce qu’il disait: «Il n’y a pas de mauvaises valeurs...»

--... «Il n’y a que des valeurs trop chères, continuai-je, citant de

mémoire. La plus mauvaise valeur, c’est le Kerkennah...»

--... «Mais si vous voulez m’en donner à cinq centimes par titre, je

suis preneur!» acheva Schœnebaum. Eh bien, continua-t-il, moi, j’ai

réfléchi. Je me suis dit: «C’est tout de même comme ça qu’il a fait sa

fortune, le père Meyer. Seulement, à la Bourse, il faut de gros

capitaux. Et puis, à la Bourse, il y a un cours; on ne peut pas acheter

au-dessous du cours, et ça limite l’initiative. Alors, j’ai réfléchi, je

te dis, et je me suis mis dans les tableaux, les dessins, les estampes;

j’ai loué cette boutique de la rue Bersier, entre le boulevard et

l’avenue de l’Opéra.

»--Mais qu’est-ce que tu y connaissais, aux tableaux, aux dessins, à

toutes ces choses-là?...

»--Rien... Il n’y a pas besoin. C’est la même chose que pour les vieux

habits et les valeurs, et tout le reste: il faut acheter bon marché,

voilà tout, et attendre. J’ai attendu. C’est dur. Deux ou trois ans,

j’ai attendu. Je faisais de petites affaires, je marchais pour les

empereurs de la profession, j’entreposais. Mais j’avais confiance; je me

disais: «Il faut que ça vienne, ça ne peut pas ne pas venir!» Et un

jour, Wilden, c’est venu! C’est venu sous la forme d’une bonne vieille

petite dame. J’étais sur le pas de ma porte et je l’ai vue arriver, la

petite dame, du bout de la rue Bersier, descendue de Montmartre,

sûrement, à pied. Elle trottinait, trottinait, et le gros carton à

dessins qu’elle portait dans la main droite faisait dévier sa vieille

taille toute plate, parce qu’il était trop lourd. Ce sont les

inspirations du commerce: je n’ai pas hésité un instant, tu entends

bien, pas un instant! Je suis allé au-devant d’elle, et je lui ai dit:

»--Vous avez des dessins à vendre, madame?»

»J’avais bien vu qu’elle regardait les magasins de tous les confrères,

sans oser entrer, sans pouvoir se décider. Elle prit un air tout

effarouché, parce qu’elle ne s’attendait pas qu’on lui parlât dans la

rue, et tout de suite, de ce qu’elle venait faire. Elle resta un instant

sans répondre, mais en souriant, en saluant par révérences: une vieille

petite dame bien polie. Moi, pendant ce temps-là, je la regardais,

j’étudiais: «Pas un bijou... Elle est en deuil. Ça ne prouve rien...

Mais le chapeau est une forme d’il y a deux ans, sur lequel elle a

rattaché un crêpe. Et le corsage: c’est un corsage qu’on lui a donné, et

qu’elle a rétréci elle-même. Elle a besoin d’argent. Tout le monde a

besoin d’argent; mais celle-là est pressée.» Enfin elle ouvrit la

bouche:

»--Oui, monsieur, oui... Ce sont des dessins de mon pauvre mari,

rehaussés avec de la couleur. Oh! il y tenait, il y tenait, de son

vivant, et ses amis lui en disaient beaucoup de bien. J’en ai retrouvé

tout un tas au fond d’une malle: alors j’ai mis dans ce carton ceux qui

m’ont eu l’air le plus fini... Monsieur Dayez, il s’appelait, mon mari.

Vous connaissez, peut-être?

»--Dayez? fis-je. Non, madame.

»Mais si, je connaissais! _On se mettait_ sur les dessins de Dayez! Il

ne manquait, pour que ça fît les gros prix, tout à fait les gros prix,

_qu’il y en eût assez_. Car, n’est-ce pas, pour une dizaine, ce n’est

pas la peine de faire ce qu’il faut: la publicité, les rachats, tout le

jeu. Ça coûte! Et voilà que la veuve tombait dans ma rue Bersier avec

son gros carton! Il fallait voir. Je la fis entrer dans mon magasin, et

je vis! Il y avait là, cent quarante dessins, cent quarante Dayez! des

miracles, mon cher, des miracles! Ceux qui s’étaient rencontrés déjà

dans les ventes étaient à cent piques au-dessous: des dessins donnés à

des amis, et on ne donne jamais le dessus du panier, bien entendu.

»La veuve larmoyait. Elle avait de pauvres yeux tout rouges, tout

gonflés, des narines humides. Son mouchoir était trempé. Je crus d’abord

que c’était par vrai chagrin, ou pour m’attendrir. Mais elle me dit au

contraire, en manière d’excuse:

»--Je vous demande pardon, c’est la grippe. Et je pleure, monsieur, je

coule... Ma pauvre tête! Je ne me connais plus de migraine.

»Elle faisait toujours ses révérences, et demanda:

»--Qu’est-ce que vous pouvez me donner de ces dessins, monsieur?

»Je fis comme on fait toujours. Je refermai le carton et je dis:

»--Ça ne m’intéresse pas... Qu’est-ce que vous en demandez, vous,

madame?

»--Mon mari, fit-elle, les vendait cinquante francs... Et je vis qu’elle

avait calculé son affaire sur ce prix-là, qu’elle avait rêvé, comme

d’une chose presque impossible, comme d’un bonheur presque au-dessus de

la réalité, cette somme de sept cents francs.

»--Cinquante francs, dis-je froidement: mais il y a combien de temps?

C’est démodé, cet art-là! Et puis, on vend un dessin, un seul, cinquante

francs, mais toute une collection? Voulez-vous quatre cents?

»Nous conclûmes à cinq cents. Je la vis sourire, en serrant les lèvres;

en général, les marchands achètent à un tiers, un tiers à peine du prix

demandé.

»--J’en ai encore, dit-elle. Si vous voulez, je vous les apporterai.

»--J’irai vous voir, répondis-je.

»Elle me donna son adresse, et j’eus le courage d’attendre un mois avant

d’aller chez elle: il ne faut jamais avoir l’air de désirer une affaire.

Et pendant ce temps-là, j’avais vendu trois de ces dessins vingt-huit

mille francs! Le jour où je gravis les hauteurs de Montmartre, j’avais

de la reconnaissance pour cette vieille, en vérité; j’étais ému. Je me

rappelais ses petites mines bien honnêtes, ses révérences, et même son

rhume de cerveau. En passant devant une pharmacie anglaise, un sentiment

de générosité me poussa à faire l’emplette d’un de ces vaporisateurs qui

servent à injecter dans les narines je ne sais quelle drogue

adoucissante. J’en eus pour mes cent sous. Je trouvai la veuve qui

déjeunait, à midi, d’un œuf à la coque et d’une tasse de café au lait.

Et quel logement: un loyer de trois cents francs par an! Elle me montra

ce qu’elle possédait encore, me dit-elle, de l’œuvre de Dayez: eh bien,

elle avait mal choisi ce qu’elle m’avait apporté, elle avait choisi _à

son goût_; ce qui lui restait était bien meilleur. Une centaine de

pièces de premier ordre. J’en proposai deux mille francs, et elle me

sauta au cou. Alors, je lui offris cette petite chose que j’avais prise

chez le pharmacien, je lui en expliquai l’usage, je lui dis que j’avais

pensé à elle, et que ça coupait le mal comme avec la main. Ses yeux se

remplirent de larmes, de vraies larmes, cette fois. Elle murmura: «Mon

Dieu! mon Dieu!» Ces vieilles femmes, il n’y a plus personne qui

s’inquiète d’elles, elles ne sont pas gâtées, les plus petites

attentions les touchent. Elle me prit les mains, elle les baisa. Je vis

qu’elle cherchait, elle aussi, quelque chose à me donner, en retour. Et

à la fin, se décidant, elle alla chercher dans une commode, au-dessous

de son linge, une dizaine d’autres dessins.

»--Il y avait aussi ceux-là, me dit-elle. Ce sont ceux que mon mari

aimait tout à fait. J’avais voulu les garder en souvenir de lui, mais

prenez-les. Oh! Je vous en prie, prenez-les!

»Et je les ai emportés pour lui faire plaisir! Mon vieux, j’ai fait près

d’un million, avec les dessins de Dayez. Ils ont été mon crédit, mon

fonds. C’est avec eux que j’ai pu partir pour les grandes affaires.

--Mais la veuve, demanda le petit docteur Lévy,--il n’était pas comme

les autres, dans toute cette histoire, il ne s’était intéressé qu’à la

veuve: sans doute, il n’avait pas compris.--Qu’est-ce qu’elle est

devenue?

* * * * *

--C’est peut-être le plus beau de l’affaire, expliqua Wilden. Schœnebaum

m’a dit qu’elle habite maintenant une maisonnette à Clamart, avec un

jardin grand comme un mouchoir de poche par derrière. Ça ne coûte pas

plus cher qu’une chambre à Paris... Et un bienfait n’est jamais perdu:

chaque automne, elle envoie à Schœnebaum ses dernières roses, et un

panier de poires de son unique poirier.

* * * * *

Le petit docteur Lévy rougit, voulut dire quelque chose, balbutia, se

laissa couper la parole par madame Gonzalès-Herrera, qui trouvait

l’aventure adorable, et quelques instants plus tard, s’évada

silencieusement. Son grand cœur charitable lui pesait dans la poitrine.

Plus que cela, il souffrait dans cet immense appétit de justice, dans

cet instinct de revendication qui, au cours des siècles, a fleuri comme

une plante douloureuse dans l’âme d’Israël persécuté. Pour Fauli, il

haussait les épaules. C’était ça que son gendre croyait le commerce, le

grand commerce, les grandes affaires! C’était son idéal, c’était sa

jalousie de ressembler à ce Schœnebaum, de réussir un coup comme le

sien, en roulant une pauvre femme ou un pauvre diable! Non, non, ce

n’était plus un juif, ce n’était plus un vrai juif. Son beau-frère

Fischer, que Fauli regardait avec méfiance, l’était resté bien

davantage, il fallait lui rendre cette justice. Fischer faisait tous les

jours la même chose, avec rigueur, avec acharnement. Il avait conservé

de l’ardeur, de la générosité. Bien moins riche que Fauli, il était

donnant, quand il s’enthousiasmait d’une œuvre ou d’une cause. Mais lui,

ce Wilden, trois générations déjà de juifs parisiens dans sa famille

l’avaient aveuli, énervé, rendu semblable à la masse des Parisiens.

Fauli ne disait pas à tous les Français; il avait longtemps fréquenté la

province, au temps où il organisait ses usines de Picardie, il méprisait

sa timidité, sa mesquinerie en affaires, mais rendait hommage à son

honnêteté, à sa volonté âpre et patiente, à la rigidité de mœurs de sa

bourgeoisie. Wilden n’était plus bon que pour le plaisir, il attendait

la fortune de la chance, du hasard. Il n’était rien, rien, rien! Et ce

néant était le mari de sa fille. Sa décision de s’en débarrasser, même

malgré elle, s’enracina. Il fut à cet égard, quand il reçut son gendre

le lendemain, aussi net et tranchant qu’un coup de serpe: il lâcherait

les cent soixante-dix mille, mais pas avant d’avoir vu commencer la

procédure de l’instance en divorce. Jacques ne protesta que juste ce

qu’il fallut pour montrer de la délicatesse. Il put même, sans en avoir

l’air, réserver l’avenir. «De quel droit, demanda-t-il, avec une

indignation qu’il sut maintenir dans les bornes de la déférence,

voulez-vous séparer deux cœurs qui s’aiment? Cela est immoral!»

Toutefois Fauli, quel que fût son degré bien supérieur de subtilité, ne

soupçonna rien: sa clairvoyance, ainsi qu’il arrive même à de plus

grands génies, se laissa momentanément obscurcir par la violence de ses

espoirs.

* * * * *

Dans ces circonstances il regretta plus vivement encore que de coutume

la perte de la mère de Berthe, bien qu’elle ne lui eût donné que cet

enfant, une fille! Madame Fauli avait été pour lui une épouse selon

Dieu, elle avait toutes les vertus et tous les dévouements. Et combien

ce dévouement lui eût été utile à cette heure! Il ne cessait d’y penser.

C’est à elle que les convenances eussent imposé le pénible devoir

d’accomplir le tour de la parenté et des amis les plus intimes pour

annoncer la grande et regrettable nouvelle: «Hélas! vous en savez

peut-être déjà quelque chose, il vaut mieux en parler franchement: notre

pauvre Berthe est obligée de demander le divorce!» Et les femmes

s’entendent, beaucoup mieux que les hommes, à dire là-dessus ce qu’il

faut dire, accusant par des sous-entendus, bien plus que par des

imputations directes, l’indignité du conjoint coupable. Enfin,

puisqu’elle n’était plus, il se résigna mélancoliquement à la mission

qui lui incombait, car Berthe avait déclaré fort nettement sa décision

de ne pas bouger. Fischer accueillit l’information qui lui fut dispensée

avec une sorte d’indifférence allègre. Selon lui, d’après les fortes

paroles du conventionnel François de Nantes, «le divorce est le Dieu

tutélaire de l’hymen». Il est de plus une conquête de la France

démocratique, et une institution qui embête les cléricaux. Il ne lui

était donc pas désagréable, pour ces motifs de valeur générale, que sa

nièce en fît usage.

Madame Fischer fut moins enthousiaste. Wilden, comme à presque toutes

les femmes, lui était sympathique. De plus, n’aimant point les nouveaux

visages, elle prévoyait qu’il était inévitable que Berthe se remariât, à

moins qu’on ne consentît à l’abandonner aux aventures: le monde,

bourgeois au meilleur sens du terme, où vivaient les Fischer l’eût

difficilement supporté. Juifs et chrétiens y avaient encore le respect

de certaines conventions; les ménages y sont ordinairement unis, les

scandales rares. Ainsi la chose serait mal vue par son entourage, dont

elle partageait l’antique morale: les écarts d’un mari sont un malheur

sur lequel sa femme doit fermer les yeux le plus longtemps possible.

Fauli lui paraissait donc avoir pris une décision imprudente. Était-il

du moins bien sûr du consentement de sa fille? N’avait-il pas à craindre

une réconciliation qui le brouillerait avec elle? Sans rien connaître

des intrigues en cours, elle distinguait, on le voit, l’avenir de plus

loin que cet homme d’affaires, qui se croyait si fort. Mais Fauli lui

ferma la bouche d’un mot: «Wilden ruinerait Berthe! Tu ne sais pas ce

que je sais; dans un an, le ménage serait sur la paille.» Il n’en dit

pas plus, mais cela suffit: madame Fischer accepta la solution.

Seulement, bondissant avec une rapidité féminine aux conséquences les

plus éloignées: «Qui prendra la place de Jacques? Tu ne vas pas laisser

ta fille comme ça, veuve sans l’être, n’ayant pas d’enfant, ni même, du

moins c’est ce que tu espères, le souvenir d’un mari à regretter? Et à

son âge, et sachant de l’amour tout ce qu’en peut avoir appris une

femme?» D’ailleurs cette pensée, qui ne lui apparut qu’au moment où elle

la formulait, l’amusa plutôt, lui fit entrevoir ce divorce d’un œil plus

favorable: il faudrait chercher «quelqu’un» pour Berthe, cela devenait

intéressant.

Fauli trancha ces projets, ébauchés dans un éclair, en répliquant d’un

air assuré:

--Ne t’inquiète pas de ça, j’y pourvoirai!

La vérité est qu’il n’y avait jamais songé encore. Il était père; dans

son hostilité contre son gendre entrait une part de jalousie paternelle.

Et il n’avait pas réfléchi qu’en effet il faudrait bien un jour

remplacer ce gendre par un autre.

Cependant cette hypothèse, qu’il ne pouvait s’empêcher de reconnaître

légitime, ne manqua pas de le préoccuper. Il était clair qu’il faudrait

de nouveau un mari à sa fille, d’autant plus que lui, Fauli, ne voulait

pas mourir sans avoir bercé ses petits-enfants sur ses genoux: c’est

encore là une des injonctions de l’Éternel. Mais qui, alors, qui?

Cherchant dans ses relations, il ne découvrait personne qui méritât le

bonheur d’être l’époux de sa fille, et l’avantage, également

incontestable, d’hériter de lui. Ce n’est point qu’il désirât que Berthe

acquît par son mariage une fortune égale aux biens qu’elle posséderait

un jour. Il se pourrait que ce souci «d’un bel établissement» pour les

filles et les fils soit moins général dans la bourgeoisie israélite que

dans la chrétienne. La vénération que nourrissaient encore leurs plus

proches aïeux pour les études théologiques, le respect qu’ils

éprouvaient pour ceux qui s’y livrent, fussent-ils pauvres et dénués de

tout, se sont transformés chez leurs descendants en un culte assez

désintéressé de l’intelligence, du talent, du succès, de quelque sorte

qu’ils soient et où qu’ils apparaissent: Israël, par la fatalité même

des persécutions, est une démocratie!

Donc Fauli, en réfléchissant, estima d’abord qu’en effet sa sœur

pourrait lui être de quelque secours. Puis il secoua la tête. Par un

hasard détestable, et en vérité peu ordinaire, il ne se trouvait, dans

les relations des Fischer, autant qu’il s’en pouvait souvenir, aucun

jeune juif en âge d’épouser sa fille. Cependant il se promit

d’interroger le ménage: sa sœur lui avait semblé là-dessus toute prête à

des suggestions, ou à des enquêtes. Rien n’était donc perdu. Et de

nouveau il se répéta, pour chasser ce souci importun: «Nous avons le

temps!»

C’est sur ces entrefaites qu’il reçut la visite de Baër, le grand

violoniste et compositeur Uriel Élisée Baër. Ce musicien sémite, long,

pâle, maigre, parfaitement laid et de physionomie captivante, penche

perpétuellement sur son épaule droite, comme s’il eût tenu encore son

instrument, une tête aux cheveux trop longs, mais magnifique

d’expression passionnée. Venu pauvre, affreusement pauvre et totalement

ignoré, vingt ans auparavant, du fond de sa Pologne, il avait à cette

heure la notoriété la plus éclatante, presque la vraie gloire, et une

assez belle fortune. Comme la plupart de ses coreligionnaires, Fischer

avait un goût instinctif de la musique, et appréciait de plus en Baër

les deux qualités qu’il estime le plus au monde: une volonté indomptable

à faire toujours la même chose, dans le même sens, jusqu’à ce qu’il ait

réussi; et une ardeur désintéressée qui sans cesse le pousse à s’occuper

du sort des juifs de Russie et de Pologne, dont il n’a pas oublié

l’atroce situation, jadis partagée par lui. C’est cela surtout qui

l’avait mis en rapports avec Fauli. Et pourtant «désaffecté» de sa

religion autant qu’on peut l’être, autant que Wilden ou les Fischer

eux-mêmes, ingénument francisé, avec cette plasticité de sa race qu’il

reconnaissait sans consentir à la blâmer. Chez lui, il y a un côté pour

l’apostolat sémite, un côté pour le Français. Il s’imagine savoir

pourquoi, trouvant la chose toute naturelle. Il est Français parce que

c’est en France que, pour la première fois, il a connu le bonheur, la

liberté, et qu’on l’a traité en homme comme les autres hommes. Et il

reste juif parce qu’il y a des juifs malheureux.

Il venait encore une fois solliciter la signature de Fauli pour une

nouvelle protestation en faveur des juifs de Lithuanie. Fauli

l’inscrivit sans discuter à côté de celle du compositeur Uriel Élisée

Baër.

--C’est un nom plus connu que le mien, dit-il en souriant.

Baër fut touché. Il était encore assez jeune pour être sensible à la

flatterie, et l’aimait.

--Cher monsieur Baër, interrogea Fauli sans aucune transition, vous

n’avez jamais songé à vous remarier?

* * * * *

Baër était veuf, depuis quinze ans, d’une petite Française qu’il avait

très légalement épousée à la mairie du IVe, au moment de sa plus grande

misère. Une ouvrière, un de ces jolis êtres instinctifs qui fleurissent

par milliers dans nos quartiers populeux. Elle l’avait soutenu, nourri

de son travail, et puis était morte d’épuisement, de tuberculose, juste

à l’heure où l’aube commençait de luire. Uriel gardait le culte

sentimental de cette humble Parisienne, adroite et brave. Ses sens et

son cœur conservant le goût de cette affection si sincère, il se disait

que, après bien d’autres expériences, il n’avait jamais rien rencontré

qui la valût. Il se souvenait du jour où, dans leur chambre du vieux

Marais, ils venaient d’atteindre la limite du dénuement. Ce logis

dévasté n’était plus guère meublé que de son indestructible espoir à

lui, de sa présence à elle.

--Qu’est-ce que ça fait, Angélique, qu’est-ce que ça fait! dit-il.

Ebstein m’a juré qu’il me ferait avoir une audition au _Beaumarchais_.

Tu sais, ce grand journal?... Quand j’aurai eu mon audition...

On ne voyait plus rien, dans la pièce, que la boîte à violon, une table

en sapin couverte de cartonnages coloriés, une chaise de paille, un

vieux fauteuil doublé d’une molesquine déchirée, et le lit, qui avait

pris un air très pauvre et bien vilain depuis qu’Uriel avait retiré par

pleines poignées, pour la vendre, la laine du matelas. Il aurait bien

aussi vendu le fauteuil, s’il en eût valu la peine. Mais Baër ne l’avait

payé jadis que cinq francs à son coreligionnaire, le brocanteur de la

rue des Jardins-Saint-Paul, et il connaissait assez les principes du

commerce pour savoir que, par conséquent, il n’en retirerait pas

quarante sous; et puis Angélique s’y asseyait quand elle se sentait le

dos par trop fatigué d’avoir collé durant des heures, penchée sur la

table, ses éventails à quatre sous la douzaine: de ces petites choses de

carton qui représentent un pierrot lunaire, ou bien une danseuse, ou

bien une bergère Watteau.

Uriel ajouta d’un air triste:

--Je ne puis pas vendre le violon, mais l’habit noir?

Trois femmes · 第 1 / 10 段