Le jour vint où je dus quitter M. et mes braves compagnons d’armes, pour

rejoindre Atar, puis de là, à travers quatre cents kilomètres de désert,

la blanche Podor, d’où j’étais parti, il y avait juste trois ans. Nos

adieux furent plus tristes que je ne l’aurais cru. Au moment de quitter

ceux qui avaient partagé les périls de mon existence, vécu les mêmes

heures d’exil, éprouvé les mêmes fatigues, je sentis combien je leur

étais attaché, et de quelle vraie, de quelle profonde affection! Nul

lien peut-être ne vaut celui que créent les mêmes épreuves et les mêmes

travaux. M., lui, ne me voyait pas non plus partir sans tristesse. Le

pays était extrêmement troublé. La mort de Kounti, celle de Soueïd,

l’enlèvement de nos patrouilles, le départ en dissidence des Regueïbat

et des Yaggout, prouvaient que des heures difficiles étaient réservées

au malheureux lieutenant, qui, seul en plein désert, a la lourde

responsabilité de près de deux cents vies humaines. Et c’était au moment

critique où nous étions, qu’il me fallait abandonner M. à son sort

hasardeux. M. avait de sombres pressentiments. Ils devaient se réaliser

cruellement, puisque, deux mois après mon départ, ce brave soldat se

faisait massacrer avec toute sa troupe au puits de Liboïrat, à peu de

distance de l’endroit où je l’avais quitté.

Le 15 octobre 1912, quand je quittai le campement d’Agoatim, je sentis

en moi un grand déchirement. Toute une période de ma vie tombait

brusquement dans le passé. Un grand trou sombre se creusait derrière

moi. Un lourd crépuscule s’appesantissait sur mes années de misère.

Mais aussi, une aube se levait, une aube de jeunesse et de pureté--et

une clarté céleste embrasait l’horizon devant moi. Cette fois-ci, je

savais où j’allais.--J’allais vers la Sainte Église, catholique,

apostolique et romaine. J’allais vers la demeure de paix et de

bénédiction, j’allais vers la joie, vers la santé, j’allais, hélas! vers

ma guérison. Et alors, pensant à cette véritable mère qui depuis des

années, m’attendait là-bas, à travers deux continents, et qui de loin me

tendait ses bras qui pardonnent tout, je pleurais de bonheur, d’amour et

de reconnaissance.

Oui, c’était une magnifique vérité qui m’appelait là-bas, dans la douce

patrie. Tout l’ordre chrétien m’apparaissait, dans un ciel rajeuni; un

temple immense et majestueux, fondé sur des pierres solides, un temple

de Raison et de divine Sagesse se levait devant moi, et toutes les

lignes de ce temple étaient si droites, si pures, si unies que, devant

lui, l’on ne pouvait plus désirer autre chose que de vivre éternellement

à son ombre, loin des prestiges et des vanités du monde.

* * * * *

I. Au fond du ciel, je vois la très tranquille Trinité: le Père, la

première Personne, qui n’est engendrée d’aucune autre; le Fils, la

deuxième Personne, qui est engendré du Père avant tous les siècles; le

Saint-Esprit, la troisième Personne qui procède du Père et du Fils.

Trois Personnes et pourtant une seule substance. Trois personnes que

l’on ne peut distinguer que par leurs propriétés respectives, mais dont

la substance est unique, égale en gloire, éternelle et toute puissante.

Je vois l’adorable fécondité du Père, qui, se considérant et se

connaissant Lui-même, engendre le Fils, par une génération

incompréhensible, par une génération _en dehors du temps_. Je vois le

Fils, le Verbe incréé, égal au Père, coéternel et consubstantiel. Je

vois leur mutuel Amour, le Saint-Esprit qui unit à tout jamais Celui qui

engendre et Celui qui est engendré, égal à l’un et à l’autre, procédant

de l’un et de l’autre.

En mon âme je vois trois qualités: l’être, la volonté, la connaissance.

Je suis, je veux, je connais, trois qualités distinctes dans une seule

et même âme--faite à l’image de Dieu. L’Être produit la connaissance et

la volonté. La volonté procède de l’Être et de la connaissance. La

connaissance ne procède pas de la volonté, mais elle est engendrée par

l’Être. Si j’étais une nature en qui tout fût substantiel, sans qu’aucun

accident ne pût survenir à la substance, je serais trois personnes

subsistantes dans une seule substance, c’est-à-dire que je serais Dieu.

D’où il suit que le mystère redoutable est en mon âme d’abord, avant

d’être en Dieu (Voir Bossuet, _Élévations_, IIe sem., VIe Élév., éd.

Guillaume, II, 184).

Je suis forcé de confesser la très Sainte Trinité, sous peine de

reconnaître l’imposture des Évangiles et de toute l’Écriture

Sainte--imposture si grossière qu’il serait impossible d’admettre que

dix personnes seulement aient pu y croire. Dans tout l’Ancien Testament,

le Fils de Dieu est annoncé, le Saint-Esprit est mentionné. Dès les

premières lignes de la Genèse, ne dit-on pas: «L’Esprit de Dieu était

porté sur les eaux»? Dans les Évangiles, Jésus-Christ se dit Fils de

Dieu.

_Patrem suum dicebat Deum, aequalem se faciens Deo_ (Jo., V, 18).

_Princeps sacerdotum ait illi: Adjuro te per Deum vivum, ut dicas nobis

si tu es Christus, Filius Dei.--Dicit illi Jesus: Tu dixisti_ (Matth.,

XXVI, 63--64).

D’autre part, Jésus-Christ dit aux Apôtres:

_Euntes ergo docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et

Filii et Spiritus sancti_ (Matth., XXVIII, 19).

II. Au fond du Ciel, je vois encore Jésus-Christ, le doux Seigneur des

Chrétiens, mon Rédempteur. C’est là qu’Il trône, en son corps glorifié,

que rien d’humain ne peut nous représenter, puisque ce corps a d’abord

été formé du Saint-Esprit et du sang très pur de la Sainte Vierge, puis

enfin glorifié, c’est-à-dire, rendu parfaitement lumineux,

incorruptible, doué d’ubiquité, de transparence et de légèreté absolue

et d’immortalité. Or, si une foi refuse d’adhérer à ce mystère, je sais

du moins--par le témoignage de Luc, notamment--que les onze apôtres ont

entr’aperçu ce corps glorieux dans sa royale ascension.

_Et, cum haec dixisset, videntibus illis, elevatus est, et nubes

suscepit eum ab oculis eorum_ (Act. Ap., I, 9.)

Je conçois aussi la raison de ce mystère, qui nous est donnée par Saint

Paul:

_Non enim in manufacta sancta Jesus introivit, exemplaria verorum, sed

in ipsum coelum, ut appareat nunc vultui Dei pro nobis_ (Hebr., IX, 24.)

La grande affaire de Jésus c’est notre rédemption. C’est son amour pour

nous. Dès lors, c’est en avocat qu’Il va se présenter pour nous devant

Son Père. «En entrant dans le Ciel, Il nous en a ouvert les portes, que

le péché d’Adam avait fermées.» (Catéch. du S. Conc. de Trente, éd.

Desclée, p. 91). Et en entrant dans le ciel, comme homme, il a fait

asseoir la nature humaine à la droite de Dieu, donnant ainsi l’assurance

à tous les Chrétiens qui sont _ses membres_, de le retrouver un jour et

de se joindre à Lui dans la Gloire céleste. Assurance qui n’est pas

indigne de ce que nous sentons d’infiniment grand au dedans de

nous-mêmes.

III. Or, ce corps glorieux qui est _réellement_ dans le Ciel, Jésus le

tenait de la Vierge Marie en qui il Lui plut de s’incarner--ce qui

justifie le culte d’hyperdulie dû à la Sainte Vierge dans la religion

catholique. Il est très admissible que la Sainte Vierge ait elle-même

été conçue selon l’ordre absolument naturel, mais aussi sans la tache

originelle, afin que, dit la prière de l’Église, un digne habitacle fût

ainsi préparé à Jésus-Christ:

_Deus, qui per immaculatam Virginis Conceptionem dignum Filio tuo

habitaculum praeparasti_ (_Oraison de la messe pour la Fête du 8

décembre_).

Et c’est ce qui a proclamé le dogme de l’Immaculée Conception, auquel

tous les chrétiens croyaient, avant même qu’il ne fût officiellement

proclamé par Pie IX.

Nous concevons bien la naissance du Sauveur à l’aide de la comparaison

que propose le concile de Trente:

«De même... que les rayons du soleil traversent le verre sans le briser

ni l’endommager, ainsi, mais d’une manière beaucoup plus merveilleuse,

Jésus-Christ naquit de sa Mère qui conserve le privilège de la

Virginité» (Cat. du S. Conc. de Trente, p. 53).

Marie est à un des pôles de la Rédemption, comme Ève est à l’autre pôle:

_Sumens illud Ave

Gabrielis ore,

Funda nos in pace,

Mutans Hevae nomen._

Car par Ève, nous sommes enfants de la colère, et par Marie, nous sommes

enfants de la Grâce. Et nous sommes infiniment bas par notre descendance

d’Ève, et infiniment haut par la transcendance de Jésus-Christ, qui nous

a été donnée par la Sainte Vierge. Nous rejoignons ici toutes les

observations psychologiques que fait Pascal au sujet de la grandeur et

de la bassesse de notre nature.

Le jour même de la chute d’Ève, Dieu faisait entrevoir le salut et

annonçait l’Immaculée:

_Ipsa conteret caput tuum_ (Gen., III, 15), dit Dieu au serpent:

«Elle-même écrasera ta tête.»

Ce privilège inouï de la Virginité, Marie le tenait du Saint-Esprit,

c’est-à-dire tout simplement de Dieu. Car c’est un usage des Livres

Saints d’attribuer l’Amour au Saint-Esprit, et l’Incarnation de

Notre-Seigneur est la preuve immense de son Amour pour nous. Mais il

reste entendu que les trois Personnes n’agissent pas l’une sans l’autre,

et que l’Incarnation est une décision des Trois Personnes de la Sainte

Trinité (Catéch. du S. Con. de Trente, p. 49).

«Une Vierge concevra et enfantera un fils», avait dit Isaïe (Is., VII,

14).

Et avant même toute parole de Marie, Sainte Élisabeth avait dit: _Et

unde hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me?_ (Luc., I, 43).

Il va de soi que ce mystère de l’Incarnation est, comme les autres,

incompréhensible et dépasse absolument notre intelligence. Mais on peut,

par les lumières de la raison, s’en approcher et voir qu’il n’y a pas

d’obstacle à y croire.

Nous ne pouvons savoir non plus ce qu’était le Corps de Jésus, ainsi

formé du Saint-Esprit et du sang infiniment pur de la Vierge Marie. Mais

on peut supposer qu’il avait une délicatesse infinie, afin que les

souffrances de la Passion y fussent infiniment grandes et que

s’accomplît ainsi notre Rédemption. L’Église enseigne que Jésus réunit

en Lui la perfection de la nature divine et la perfection de la nature

humaine. Il est Dieu parfait et homme parfait. Il a toutes les

propriétés de la nature divine et toutes celles de la nature

humaine--les premières, parce qu’il est Dieu, les secondes, parce

qu’elles sont les conditions même de la Rédemption. Il fallait que Dieu

souffrît _comme homme_, pour que nous fussions rachetés. Aussi prend-il

soin de nous avertir qu’il souffre réellement et physiquement de tous

nos besoins. _Sitio_, dit-il sur la Croix; il souffre même moralement,

afin que la plénitude de la souffrance soit à lui: _Anima mea tristis

usque ad mortem._ Et cette souffrance est, au juste, inimaginable,

d’abord à cause de la nature extrêmement délicate du Corps de

Jésus-Christ, puis parce que Dieu lui refusa certainement, les

consolations ineffables qu’il prodigua à ses Saints et à ses Martyrs, et

que Jésus, assumant toute la plénitude de la misère humaine, ne pouvait

recevoir. Nul rachat, nulle rédemption n’eût été possible sans cela. Or,

d’où vient la nécessité de la Rédemption?

IV. Je crois à la chute, parce que je suis forcé de reconnaître

l’existence du mal et celle du péché, parce que je connais ma misère,

misère si grande qu’il n’a pas fallu moins que l’Incarnation de Dieu

lui-même pour y remédier. Tout dans la nature humaine montre un Dieu

perdu. «Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait

dans son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et

si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni

de la vérité ni de la béatitude... Nous avons une idée de bonheur et ne

pouvons y arriver, nous sentons une image de la vérité et ne possédons

que le mensonge.» (Pascal, éd. E. Havet, VIII, 1, t. I, p. 115).

Je crois que l’homme avant la chute était saint, parce que je reconnais

en moi les traces de cette ancienne sainteté, parce que je connais ma

grandeur, grandeur si grande que le Sauveur n’a pas refusé de prendre ma

propre nature, se faisant, au dire de Saint Paul, le premier né d’un

grand nombre de frères (Rom., VIII, 29).

Comment Dieu a-t-il permis la Chute? Parce qu’il a créé l’homme à son

image, et donc _libre_. Parce que la liberté est le plus beau des dons

qu’Il lui ait fait. Si l’homme n’eût pas été libre de choisir entre le

Bien et le Mal, il eût été bête, et non homme.

D’ailleurs, en permettant la Chute, Dieu permettait la Rédemption. D’où

la _felix culpa_ de l’Église. Donc, l’homme peut user de sa liberté

contre Dieu. Mais Dieu--être infiniment bon--tourne tout à sa gloire et

à notre utilité. Ainsi, la Faute existe, mais Dieu la tourne à son

profit, se servant du Mal lui-même pour créer le Bien.

La transmission du mal ne fait pas difficulté. En enfantant, Ève devait

produire un corps à son image et une âme à son image, comme cela se voit

dans toute génération. Nous sommes devant une loi instituée par Dieu de

toute éternité et nous en voyons les effets partout. D’ailleurs, si nous

refusons cette transmission, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes.

«L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est

inconcevable à l’homme» (Pascal, VIII, 1, t. I, p. 115).

Dépourvu des lumières de la foi, comment nous approcherions-nous de ce

mystère?--Pourtant, on peut admettre que la ruine de l’homme fut si

grande après la chute que nul Être, sinon le Fils de Dieu lui-même, ne

pouvait y porter remède. «Seul Il pouvait, en se revêtant de l’infirmité

de notre chair, détruire la malice infinie du péché, et _nous

réconcilier avec Dieu dans son sang_» (Catéch. du S. Conc. de Trente,

éd. Desclée, p. 36).

On conçoit assez bien que les deux natures--humaine et divine--dussent

être mêlées en un seul être pour que la nature humaine fût réconciliée

avec la divine.

Comment s’accomplit, dans le temps, cette Rédemption? Elle a été

annoncée par Dieu, dès après la faute d’Ève. Elle a été dévoilée à

Abraham. Elle a été prédite par David, par Isaïe, par Daniel, par maints

prophètes de l’ancienne Loi. Jésus arrive, il prouve sa divinité par des

miracles indubitables, puis il se livre à la mort, à _l’heure qu’il a

choisie_. _Nemo tollit [animam meam] a me; sed ego pono eam a me ipso,

et potestatem habeo ponendi eam, et potestatem habeo iterum sumendi eam:

hoc mandatum accepi a Patre meo_ (Jo., X, 18).

Il fait dire à Hérode: _Ecce ejicio daemonia, et sanitates perficio

hodie et cras, et tertia die consummor_ (Luc., XIII, 32).

Enfin, au jour qu’il a marqué, il s’avance vers ses ennemis en disant:

«Me voici»--_Ego sum_ (Jo., XVIII, 5).

Or, il convenait, dit Saint Paul, que le Fils de Dieu mourût: _ut per

mortem destrueret eum qui habebat mortis imperium, id est, diabolum_

(Hebr., II, 14).

Jésus lui-même avait dit: «Le prince de ce monde va en être chassé»

(Jo., XII, 30).

La Passion de Notre Seigneur nous a réconciliés avec Dieu, parce qu’elle

fut un véritable _Sacrifice_.

Saint Paul: _Et ambulate in dilectione, sicut et Christus dilexit nos,

et tradidit semetipsum pro nobis oblationem et hostiam Deo in odorem

suavitatis_ (Eph., V, 2).

Assurément, le conseil de la divine Providence en cette affaire de la

Rédemption, est bien étonnant. Mais qui sait si cette Providence n’a pas

obéi à la grande Loi qu’elle-même avait instituée, la Loi du Rachat et

de la Réversibilité? Dieu Lui-même n’a pu déroger à cette loi

d’équilibre où certainement Il se complaît. De sorte qu’Il ne pouvait

pas, dans sa bonté parfaite, ne pas désirer notre salut et Il ne pouvait

pas, désirant notre salut, l’assurer autrement qu’en s’offrant à

lui-même son propre Fils. Car quelle autre oblation eût été suffisante

pour compenser la puissance du mal? Et qui eût été offert à Dieu sinon

Dieu lui-même? Car l’homme était déchu et sa liberté ne s’exerçait que

vers le mal. Et les Anges, avec toutes les puissances célestes, ne

suffisaient pas à racheter leur frère déchu, n’étant, comme lui, que des

créatures. De sorte que, de ce point de vue, la Rédemption n’est pas

l’œuvre d’une volonté particulière de Dieu, en d’autres termes, un

miracle, mais, au contraire, le parfait accomplissement d’une Loi divine

instituée de toute éternité.

Un roi a un serviteur fidèle qu’il aime tendrement. Le fils de ce

serviteur commet un crime abominable. Mais le père intercède auprès du

roi et ses mérites servent au coupable. Le roi, considérant les vertus

de son serviteur, pardonne la faute du fils. Voilà un exemple de cette

grande loi humaine et divine de la Réversibilité de l’Innocence sur la

Faute--loi à laquelle Dieu n’a pu, en aucune façon, se soustraire,

puisque c’est Lui-même qui, dans sa parfaite sagesse, l’a instituée (J.

de Maistre).

Cette grande idée du rachat rend compte, en vérité, de la possibilité du

mal dans l’économie du plan divin. Il ne s’agit plus de maudire, parce

que le mal existe, mais de bénir, parce qu’il se trouve toujours assez

de bien pour racheter le mal. Ce qui importe, c’est la balance finale et

que tout mal est payé, et bien au delà--non seulement par les mérites

infinis de Jésus-Christ, mais encore par toutes les bonnes œuvres que

nous pouvons accomplir. Dieu ne peut pas vouloir le mal, mais il ne peut

non plus supprimer la possibilité du mal dans l’homme, sans ruiner notre

liberté. Un seul remède: la Rédemption. L’innocence paie pour le crime,

c’est comme si le crime n’était plus.

D’autre part, la Rédemption, telle qu’elle s’accomplit sur la Croix,

sauvegarde ce bien qui nous a été donné par Dieu: la liberté. Car si

Jésus est mort pour tous--_Jesu, redemptor omnium_, dit l’Église--il

n’en reste pas moins que la Grâce de Jésus-Christ est réservée aux âmes

de bonne volonté qui méritent de la recevoir (_Hymne des Vêpres de

Noël_). Il ne fallait pas que la Passion de Jésus assurât notre Salut,

sans nulle intervention de notre part, car Dieu tient à réserver notre

liberté. Mais il fallait que ce salut fût possible pour tous, et de

fait, nous ne pouvons, en aucune façon, connaître ceux à qui la Gloire

céleste est réservée. Au dernier jour, Jésus-Christ convertira tout le

monde, mais, dit magnifiquement Pascal: «Ce n’est pas en cette sorte

qu’il a voulu paraître dans son _avènement de douceur_» (Éd. E. Havet,

Art. XX, 1, t. II, p. 47).

Il n’a pas voulu paraître d’une façon trop manifeste, pour sauvegarder

la liberté et pour qu’il y ait mérite à le suivre; ni d’une façon trop

cachée, pour qu’il fût possible aux âmes de bonne volonté de le trouver.

Comment s’en tire une religion qui ne reconnaît pas la Rédemption? Car

elle se heurte à cette contradiction: Dieu est infiniment bon et le mal

existe--au lieu que les Chrétiens disent avec Pascal: «Nos péchés ne

seront jamais l’objet de la miséricorde, mais de la justice de Dieu,

_s’ils ne sont de Jésus-Christ_. Il a adopté nos péchés et nous a admis

à son alliance; car, les vertus lui sont propres, et les péchés

étrangers; et les vertus nous sont étrangères, et nos péchés nous sont

propres» (Pascal, XXV, 105, t. II, p. 173).

Dans l’ordre humain, je crois, par exemple, que les crimes politiques de

la France sont rachetés, et amplement, par le sang que nous répandons

dans les colonies. C’est une figure de la Rédemption.

V. Or ce dogme étant le plus beau de la doctrine chrétienne, rend

compte, si on l’admet, de plusieurs autres points qui sont: la Communion

des Saints, la théorie des indulgences, l’utilité de l’ascétisme.

Les plus grands excès de l’ascétisme sont justifiés par le désir, le

crime par la douleur.

La théorie des indulgences montre que «non seulement l’homme jouit de

ses propres mérites, mais que les satisfactions étrangères lui sont

imputées par la justice éternelle», si, toutefois, il s’est rendu digne

de cette faveur (J. de Maistre, _Soirées_, II, p. 198).

La Rédemption, dit encore J. de Maistre, n’est «qu’une grande indulgence

accordée au genre humain par les mérites infinis de l’innocence par

excellence, volontairement immolée pour lui».

Plus encore: ces satisfactions qui nous sont imputées, sont réversibles,

à leur tour, sur la tête des coupables. Ainsi donc, d’une part, l’Église

nous applique les mérites surabondants de Jésus-Christ, de la Sainte

Vierge et des Saints, et, d’autre part, nos mérites eux-mêmes peuvent

être encore reversés sur d’autres, selon l’équitable et mystérieuse

distribution que Dieu en fait.

Tel est le fondement mystique de l’Église. Elle est, disent les

théologiens, un Corps dont Jésus-Christ est la tête invisible, le Pape

la tête visible, et dont tous les fidèles sont les membres. Toutes les

grâces reçues par les Fidèles, toutes les bonnes œuvres par eux

accomplies, sont mises en commun et réparties par la divine Providence

de sorte telle que, d’une façon absolument mystérieuse, le salut soit en

fin de compte le plus fort. Mais les pécheurs--les hérétiques

mêmes--peuvent être aidés par les Chrétiens vraiment fidèles et recevoir

certains fruits de salut, si Dieu le veut, c’est-à-dire si cela importe

à sa gloire finale et à l’établissement de son règne. Il faut et il

suffit que la balance penche vers le bien. Mais nous en sommes

assurés--rien que par les seuls mérites de notre Seigneur Jésus-Christ.

VI. Voici donc la Sainte Église, catholique, apostolique et romaine.

Elle est temporelle et spirituelle, et par là, elle permet à l’homme qui

n’a pas reçu la Grâce, mais qui la désire humblement, de s’approcher de

la vérité. Et de fait, quelle splendeur ne se dégage pas de cette

Église? A celui même qui est en dehors d’elle, elle apparaît comme un

principe d’ordre, comme un grand édifice de raison et d’intelligence, et

en même temps comme un édifice d’amour et de tendresse. En Elle, tout

est belle ordonnance, tout est santé, tout est sagesse. En Elle aussi,

tout apparaît comme divin, tout porte témoignage de la divinité.--Et

d’abord, son établissement. Les douze apôtres. Pierre. La primauté de

Pierre. Dès que Pierre apparaît, le Seigneur change son nom de Simon

contre celui de Céphas, c’est-à-dire Pierre. Pierre, le premier,

confesse la divinité de Jésus-Christ: _Tu es Christus, filius Dei vivi_;

et Jésus lui répond: _Ego dico tibi quia tu es Petrus et super hanc

petram aedificabo Ecclesiam meam._ Pierre reçoit de Jésus le pouvoir des

clefs: _Dixit Dominus Simoni Petro: Quodcumque ligaveris super terram

erit ligatum et in coelis: et quodcumque solveris super terram erit

solutum et in coelis._ Après la Résurrection, Pierre le premier voit

Jésus en son Corps de Gloire et c’est alors qu’il reçoit la mission

précise à laquelle il ne faillira pas: _Petre, amas me? Pasce oves

meas._ Pierre, premier Pontife de l’Église, établit son Siège à Rome et

ce seront ses successeurs, ce seront les Évêques de Rome qui

recueilleront, après sa mort, l’héritage magnifique que lui avait laissé

le Seigneur Jésus.

Et ensuite, l’histoire de l’Église. La promesse de Jésus à Pierre n’a

cessé de se réaliser. C’est bien sur cette pierre romaine que l’Église a

été édifiée. Battue de tous les orages, déchirée de luttes, accablée de

tristesses, jamais elle n’a cessé de maintenir l’intégrité de la

doctrine; jamais elle n’a failli à son rôle de gardienne de la foi; et

jamais en fin de compte, elle ne s’est trouvée vaincue, malgré les

assauts furieux qu’elle a subis. «Mille fois elle a été à la veille

d’une destruction universelle; et toutes les fois qu’elle a été en cet

état, Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance.

C’est ce qui est étonnant, et qu’elle s’est maintenue sans fléchir et

plier sous la volonté des tyrans» (Pascal, éd. É. Havet, XI, 5 _bis_, t.

I, p. 72).

L’histoire de notre temps confirme de façon merveilleuse cette vue de

Pascal.

Jamais, même au moment où ses chefs étaient indignes, l’Église n’a perdu

l’exercice de ses droits et de ses devoirs. Et jamais la Papauté, même

aux temps les plus funestes de son histoire, n’a manqué d’assurer

l’intégrité et l’unité de l’Église dont elle avait la garde.

La Papauté a connaissance--elle a toujours eu connaissance--de sa

mission surnaturelle. Elle a connaissance de son éternité, de sa

primauté, qui n’est autre que celle de Pierre, transmise à travers vingt

siècles d’histoire.

«Que de fois la résistance de l’_Église_ s’est manifestée au monde

étonné, au moment même où l’on pensait que le Saint-Siège ne pouvait

conserver son existence qu’en se montrant conciliant! Alors précisément

il ne s’est pas montré conciliant, mais, plein de confiance dans le

secours de Dieu, il a risqué son existence...» (A. von Ruville, _Retour

à la Sainte Église_, Paris, 1911, p. 63).

Les voix qui crient dans le désert · 第 14 / 15 段