je franchissais cette aride région, où plusieurs années de sécheresse
avaient brûlé les moindres herbes--ce vrai monde de la pénitence, sur
qui semblait s’appesantir un châtiment. Bientôt nous aperçûmes les
hauteurs de l’Adrar Souttouf, où j’avais passé de si belles heures lors
de mon voyage à Port-Étienne. Nous entrâmes dans le massif de plain
pied, au sortir de la plaine nue qui en marque la limite vers l’orient.
Ce massif n’est, à vrai dire, qu’une faible boursouflure d’origine
métamorphique, mais il est parsemé de chaînes de quartzite qui
l’encombrent de leur désordre, et lui donnent l’aspect le plus sauvage
du monde. De l’est à l’ouest, la traversée de cette région pierreuse ne
prend qu’une forte étape. De l’autre côté, l’on arrive tout de suite au
puits de Bou Gouffa, que ceint une étroite couronne d’herbes grises et
médiocres.
En y arrivant, le 23 juillet, mon premier soin fut d’envoyer une
patrouille dans les campements Bari Kalla de Tajanit. J’appris, au
retour de cette patrouille, qu’un razzi d’une trentaine d’Ouled Délim
était passé, il y avait sept jours, à Tajanit, se dirigeant vers le sud,
dans le but sans doute de piller les campements de l’Agneïtir. D’après
mes calculs, ce razzi devait passer le 26 au puits de Togba, à
quatre-vingts kilomètres au nord de l’endroit où nous étions. Je pensais
qu’il ferait de l’eau soit à ce puits de Togba, soit à Bou Gouffa même,
et je décidai d’envoyer à Togba mon sous-officier, avec la moitié du
détachement. Je lui donnai rendez-vous, l’affaire terminée, à Tagnedest.
J’étais étonné de ne pas voir apparaître Kounti avec les vivres
annoncés, mais je pensais que le convoi d’Atar avait dû subir un retard.
Le 27, n’ayant pas entendu parler du razzi, je me mis en route sur
Tagnedest, où je comptais bien recevoir le courrier.
Nous entrions dans une région nouvelle, le Zemoul. C’est une plaine de
sable recouverte de petits cailloux ronds et polis, extrêmement
agréables de couleur. De larges ondulations orientées du nord au sud,
coupent cette plaine. Elles sont parfois surmontées de petits pitons
caillouteux peu élevés. Déjà nous commencions à ressentir l’influence de
la mer, et, parfois, des souffles vivifiants nous en apportaient l’odeur
saline et sauvage. Le matin, une rosée abondante, due à la proximité de
l’océan, tombait sur le sol et rendait la vie aux plantes et aux herbes
de cette région relativement favorisée.
Nous avions à peine quitté Bou Gouffa que nous recoupions sur le sable
de nombreuses traces de medjbours, attestant que nous étions bien sur la
route ordinaire des pillards du nord. Un moment, je remarquai sur le sol
les empreintes d’une forte troupe de chameaux, et mes partisans
m’affirmèrent que c’étaient les traces du razzi dont j’avais eu nouvelle
à Bou Gouffa, et sur lequel j’avais lancé mon sous-officier.
Malheureusement, les traces ne se dirigeaient pas sur Togba, comme je
l’avais espéré, mais sur un point qui ne figurait pas sur mes cartes et
qui s’appelle les oglats Oudeï Sfi. On me dit que les Ouled Délim
passaient souvent par ces puits qu’ils savaient ignorés des Français. Je
me promis aussitôt d’en faire la reconnaissance, lorsque nous
quitterions Tagnedest.
A mon arrivée en ce point, je trouvai mon maréchal des logis qui,
naturellement, n’avait rien vu à Tobga. Nous nous trouvions dans un
bas-fonds herbeux, et nous avions pour nous abreuver quelques puits peu
profonds, dont le débit était extrêmement lent. D’autres puits furent
creusés, ce jour-là et les jours suivants.
Je vis à Tagnedest deux Ouled Délim qui me donnèrent sur le razzi des
renseignements intéressants. Ce razzi, composé de dix-huit hommes, avait
pris soixante chameaux aux Ouled Délim soumis. Ceux-ci étaient partis à
leur poursuite, les avaient atteints à Tikhermet, leur avaient tué deux
hommes, et avaient repris tous leurs chameaux. Les dissidents désemparés
s’étaient séparés en deux: neuf étaient allés chercher asile auprès des
Espagnols, à Villa Cisneros, les autres étaient remontés vers le Oued
Noun. Les deux hommes qui étaient venus à mon camp ramenaient
précisément chez eux les chameaux volés.
Ce qui m’ennuyait le plus, c’est que j’étais toujours sans nouvelles du
partisan El Kounti. Je commençais à avoir un pressant besoin des vivres
qu’il devait m’apporter, et je me demandais s’il n’avait pas été
rencontré par quelques dissidents. Nous étions alors dans la plus
extrême misère. Je n’avais pas trouvé de moutons à acheter sur ma route,
de sorte que j’étais forcé d’envoyer tous les matins des hommes à la
chasse, mais souvent les chasseurs revenaient les mains vides. La farine
commençait à s’épuiser, la graisse faisait complètement défaut. Nous en
étions réduits au riz cuit à l’eau, et encore nous fallait-il prévoir
que le riz viendrait un jour à manquer.
Pourtant, les Ouled Délim que j’avais vus à mon camp, m’ayant confirmé
le passage du medjbour aux oglats Oudeï Sfi, je résolus de faire la
reconnaissance de ce point, d’autant plus que nous étions déjà au 5 août
et que nous devions penser au retour. Je laissai le gros du détachement
sous les ordres du maréchal des logis, et, accompagné de quinze hommes
bien armés, je me mis en route dans la direction du nord-est. J’avais
comme guide un vieux Bari Kallah que j’avais emmené avec moi depuis Bou
Gouffa, mais il ne connaissait pas l’emplacement exact des oglats. Il me
mena fort bien jusqu’à l’oued boisé où ils reposent et là, je n’eus pas
de peine, avec l’aide de nos Maures, à les découvrir. Il m’avait fallu
quinze heures de marche de Tagnedest, pour atteindre l’Oued Sfi, et
j’avais couvert la distance en un jour et demi.
De l’Oued Sfi à Bou Gouffa--où je devais retrouver mon détachement--la
direction est constamment nord-sud. On traverse de nouveau le Zemoul,
mais les ondulations de cette plaine s’accentuent, et on longe des
chapelets de Sebkhras que bordent des hauteurs arides. Toute cette
région, sauf l’Oued Sfi, ne présente aucune verdure.
A Bou Gouffa, je retrouvais le reste de mon monde et j’apprenais que le
détachement avait, pendant mon absence, pris contact avec quelques Ouled
Délim qui partaient en dissidence. Au cours de l’affaire, trois d’entre
eux avaient été faits prisonniers et ramenés par le sous-officier à Bou
Gouffa, avec un jeune garçon qui avait été enlevé par les misérables, et
plusieurs chameaux volés par eux. Cet engagement faisait le plus grand
honneur au maréchal des logis, le brave P., qui devait d’ailleurs se
faire tuer plus tard, deux mois après mon départ de l’Adrar.
Un avantage inattendu de ce coup de main, fut d’améliorer quelque peu
notre ordinaire, car, les chamelles des Ouled Délim avaient du lait, et,
dans l’état de dénuement où nous étions, ce lait était extrêmement
appréciable. Je commençais à désespérer de revoir jamais El Kounti.
J’avais désormais la conviction que ce malheureux s’était fait attaquer
dans sa route vers nous, et qu’il se reposait en ce moment pour
l’éternité, dans quelque coin inconnu du désert.
Pourtant, il me fallait prendre une décision pour le retour. Je
considérai que j’assurerais plus efficacement la protection du convoi de
Port-Étienne, en me rapprochant de lui, que, d’autre part, je pouvais
dans ce cas, espérer le rencontrer et me ravitailler en cas de famine,
et enfin que la traversée nord-sud de l’Adrar Souttouf, déjà accomplie
par S., méritait d’être refaite.
Donc, le 11, je quittai Bou Gouffa, piquant vers le sud, droit sur les
montagnes, dont nous voyions de notre camp les ondulations violettes.
Peu après le départ, un Algérien de mon escorte recoupait les traces
d’une trentaine d’Ouled Délim qui se dirigeaient vers le sud. Cette
découverte était assez alarmante, parce qu’il était à craindre que ce
nouveau medjbour ne vînt inquiéter notre convoi de Port-Étienne.
Il semblait marcher tout juste dans sa direction. A Jéloua, on nous
confirma l’existence de ce medjbour et l’on nous dit qu’il était passé
le 6 à Erchâmar--à notre sud. Il était à croire qu’il repasserait à
hauteur de Tichelé vers le 14, et comme le convoi devait lui-même passer
en ce point, je résolus de le rejoindre au plus vite ou tout au moins de
me rapprocher de sa route probable, puis de battre le pays, afin
d’assurer le passage. Pourtant, je calculai encore que le convoi de
Port-Étienne pourrait bien passer vers le 13 à Erchâmar, à la limite sud
de l’Adrar Souttouf, et c’est ce point que je me fixai comme but.
Sur ma route, je rencontrai encore un Bari Kalla qui revenait de Zoug où
il avait vu M. Il me dit que le lieutenant lui avait confié un gros
courrier pour moi, mais qu’en route il avait rencontré le fameux
medjbour, lequel l’avait emmené fort loin dans le sud, après avoir brûlé
toutes mes lettres! Cette nouvelle me porta un coup. Je me sentais
absolument isolé du monde, et comme perdu dans une planète qui ne serait
pas la terre.
Notre traversée de l’Adrar Souttouf fut extrêmement dure. Mes hommes,
autant que moi, commençaient à ressentir les effets de la faim, car même
le riz était arrivé à épuisement, et nous n’avions plus pour nous
nourrir que les biches que je faisais tuer par les partisans.
* * * * *
Or, ce fut à cette époque de dénuement, la plus rude assurément que
j’aie vécue en Mauritanie, qu’il me vint pourtant les plus douces
pensées touchant les consolations qui, je le savais, m’étaient
réservées. Je le vois aujourd’hui: les pensées qui me vinrent alors
n’étaient pas de moi, mais d’une force bien plus haute à laquelle
j’étais soumis.
Malgré ma misère, je me mis à vivre dans une exaltation
extraordinaire--et peut-être même à cause de cette misère, car la
situation exceptionnelle où j’étais, me semblait un état privilégié,
auquel certainement de grandes faveurs devaient être attachées. Je me
persuadai vite que si Dieu me réduisait--contre mon gré--à vivre comme
les ascètes de la Haute-Égypte, de leur plein gré, avaient vécu, c’est
qu’Il comptait aussi m’accorder les récompenses qu’Il leur avait
accordées, à eux.
La Grâce procède par touches. Elle agit à l’heure qu’elle veut, et, si
elle le veut, n’agit pas, et nous sommes naturellement soumis à ses
fluctuations. Depuis longtemps, je vivais dans une parfaite sécheresse
et sans nul amour pour Celui qui, plusieurs fois déjà, m’avait pourtant
tendu Ses Mains sanglantes. C’est là, entre Bou Gouffa et Erchâmar, en
plein Adrar Souttouf, qu’ayant eu faim, j’ai vraiment désiré d’être
rassasié.
La Grâce agit par touches. Un éclair surgit dans la nuit. La colombe
plane dans le ciel sans tache. Et puis, elle remonte, à tire d’ailes,
auprès du Père, et laisse le voyageur dans le désir et dans le regret.
C’est fini. On pleure de tristesse et de dépit. Mais bientôt la
vie--c’est-à-dire ce qui en est l’affreuse dérision--remet sa griffe sur
notre âme et l’on oublie. C’est que la chair est lourde--c’est que le
corps est pesant, et si pesant, que l’on désespère de jamais s’élever
au-dessus de la boue originelle. Loin de la vie surnaturelle, les
pensées, si sublimes soient-elles, sont du corps ou, si l’on veut, d’une
partie de notre intelligence si basse qu’elle est, en quelque manière,
corporelle. Fût-il Épictète ou Marc Aurèle, celui qui ignore l’onction
de Jésus-Christ est, on peut le dire, du monde de la chair. Mais, fût-il
le plus vil pêcheur, celui qui vit de l’Onction de Jésus-Christ est très
réellement du monde de l’esprit. Or, il est bien certain que le
détachement des biens de la terre, même s’il n’est pas volontaire, peut
aider à entrer dans ce monde de l’esprit. S’il n’est pas volontaire, il
est donc une épreuve que Dieu envoie à ceux qu’Il a choisis.
«Oui, me disais-je, je vaux mieux que ceux qui mangent et qui boivent,
je vaux mieux que ceux qui sont riches, je vaux mieux que ceux qui sont
heureux et comblés.»
Dans ma déréliction, certaines vertus auxquelles je n’avais guère encore
pensé, m’apparaissaient comme les plus hautes qui pussent enrichir une
âme. Mais toutes, elles étaient des vertus proprement chrétiennes: le
renoncement, l’humilité, le détachement du monde, l’esprit de pénitence,
l’ascétisme, la chasteté--non celle du corps, qui est vulgaire--mais
celle même de l’esprit. J’éprouvais un bonheur infini à sentir pour la
première fois, la bonne odeur des vertus chrétiennes.
Sans doute, me disais-je encore, il y a, parmi les incroyants, de
grandes âmes. Bien que rarement. Il y a du désintéressement, du courage,
de la bonté chez ceux même qui vivent le plus loin de l’Église, cela
peut se voir. Mais combien, dans l’état d’épuration où me conduit le
Seigneur, ces vertus m’apparaissent, en définitive, comme grossières!
Combien elles me semblent insuffisantes, pour une âme vraiment fine! Je
pensais aux plus beaux exemples de vertu que m’avait proposés le monde
sans Dieu où j’avais vécu. Ils me semblaient misérables auprès de ce que
je savais des Saints, et de leur modèle, Jésus-Christ. En vérité, être
un bon père de famille, être une vertueuse épouse, une bonne mère de
famille, remplir en toute honnêteté son devoir humain, c’est quelque
chose. Mais c’est peu, me semblait-il, aux regards de Celui qui a imposé
aux âmes vraiment choisies, des exigences autrement lourdes que celles
de la morale humaine.
_Si quis venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et
filios, et fratres, et sorores, adhuc autem et animam suam, non potest
meus esse discipulus_ (Luc., XIV, 26).
_Qui enim voluerit animam suam salvam facere, perdet eam; qui autem
perdiderit animam suam propter me, inveniet eam_ (Matth., XVI, 25).
_Nisi granun frumenti cadens in terram mortuum fuerit, Ipsum solum
manet; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert_ (Jo., XII,
24-25).
_Vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in gaudium_
(Jo., XVI, 20).
_Beati eritis cum vos oderint homines_ (Luc., VI, 22).
_Sint lumbi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris_
(Luc., XII, 35).--_Perfecti estote_ (1 Cor., XIV, 20).
Ces ordres terribles me revenaient à la mémoire, et je me disais que
c’était Jésus--et Lui seul--qui avait donné de tels ordres. «Mourez à
vous-mêmes, soyez humbles, perdez-vous dans mon amour...» Que sont les
pauvres commandements «laïques» auprès de cette abondance spirituelle,
de cette force souveraine, de cette plénitude qui s’exhale des moindres
paroles de Jésus? Et puis, je pensais à ceux qui avaient fidèlement
exécuté ces ordres, je me tournais vers les Saints et les Bienheureux,
et je ne pouvais pas nier qu’ils ne fussent les plus hauts exemplaires
d’humanité, qui aient paru dans le monde. Alors, après les regards
d’amour vers le Paradis, je ne pouvais pas penser que le désir des plus
suaves vertus me fût à jamais interdit.
La religion qui proclame une telle morale, est-elle donc fausse? Telle
était la question que je devais me poser, telle était la deuxième
démarche que je devais faire. Car, il y avait, à mon sens, tant
d’intérêt à ce que Jésus et son Église eussent raison, qu’il était
nécessaire d’y regarder à deux fois avant de proclamer leur fausseté.
Non, la religion catholique n’était pas fausse. Sans doute, il y avait
en elle des difficultés, mais aucune n’était insurmontable, et au
contraire, si on les surmontait, tout apparaissait comme parfaitement
beau et harmonieux, dans notre cœur comme dans notre esprit.
Supposons le problème résolu, me disais-je. Alors, nous avons un système
du monde cohérent et magnifiquement ordonné, nous avons une morale que
rien n’égale. Aussitôt, une lumière miraculeuse se distribue dans les
coins et recoins les plus obscurs de notre âme. C’est donc que la
solution est bonne.
Arrivé en ce point, que pouvais-je faire sinon bénir de toutes les
forces de mon être, Celui qui avait daigné m’envoyer de tels
avertissements? Non seulement je Le bénissais, mais je bénissais aussi
ma misère, puisque c’est au milieu d’elle que j’avais découvert les
trésors infinis que recèlent les Évangiles.
«Vous êtes heureux, vous qui avez faim, parce que vous serez rassasiés.»
Oui, Seigneur, je suis heureux, parce que j’ai faim, parce que je suis
triste, parce que je suis solitaire et démuni. Mais lorsque j’aurai faim
et que je serai triste, et que je serai solitaire _pour l’amour de
Vous_, alors mon bonheur sera grand à en mourir. Toute cette faim-là et
cette tristesse ne sont qu’une image de cette autre faim, de cette
mortelle tristesse que Vous m’enverrez, Seigneur, puisque Vous me le
promettez en ce moment même.
«Venez à moi, vous tous, qui peinez et êtes chargés d’un grand poids,
car moi je vous soutiendrai.»
Mon Dieu, me voici donc: je suis nu, je suis sur un fumier horrible et
déjà, comme Lazare avant que Vous ne le touchiez, j’exhale une odeur
fétide. O Dieu de miséricorde, voici pourtant mon âme, que je Vous
donne, afin que je n’aie vraiment plus rien, pas même elle.
* * * * *
Or, le 13, à Erchâmar, nous rencontrâmes le convoi de vivres qui
revenait de Port-Étienne. Il contenait des provisions de toutes sortes,
aussi ne fût-ce pas sans joie que nous aperçûmes nos braves Regueïbat,
au moment même où ils quittaient le puits. Je prélevai bon nombre de
victuailles, je mangeai à ma faim--et, naturellement, j’oubliai les
grandes leçons que m’avaient données les épreuves subies dans l’Adrar
Souttouf. Car telle est notre âme misérable, que, lorsqu’elle n’est pas
secourue par Jésus-Christ lui-même, elle s’essaie à voler, mais retombe,
impuissante, et repart, et retombe encore, ses faibles ailes repliées.
J’étais tout à la joie de ma rencontre, et d’autant plus que si j’avais
souffert de mon jeûne, je n’avais pas moins souffert de voir la pénurie
où mes tirailleurs étaient restés pendant si longtemps, sans pourtant
s’en plaindre une seule fois.
Pourtant, nous devions continuer notre route. J’avais perdu tout espoir
d’attraper le medjbour qui avait menacé un moment notre convoi, mais
l’essentiel pour moi était que ce convoi passât sans encombre--et de
cela j’étais assuré. Je n’étais plus tourmenté que par l’énigme de mon
pauvre Kounti, énigme dont je devinais l’effroyable solution.
Le 15, nous arrivions à Tichelé, notre dernière étape avant Zoug. Nous
étions à 500 mètres de la bouche du puits, lorsqu’une forte odeur de
cadavre me prit au nez. Je jetai les yeux autour de moi et je découvris,
à quelques mètres de l’endroit où j’étais, une forme noire qui me sembla
être un homme. Je descendis de chameau et je m’approchai. C’était bien
un cadavre que j’avais devant moi, mais dans quel état! La chair avait
été déchiquetée par les chacals, la peau noire et desséchée était
boursouflée à certains endroits, un pied réduit à l’état de momie
traînait à quelques pas de là, et le tout exhalait une odeur
insoutenable. Je pensai aussitôt à Kounti. La reconnaissance du corps
n’était pas difficile à faire, car Kounti avait eu jadis l’œil gauche
emporté par une balle. Pourtant, la tête était si méconnaissable, que
j’hésitai une minute. Enfin, je dus me rendre: c’était bien lui qui
était devant moi. Après un examen attentif, nous reconnûmes qu’il avait
reçu deux blessures, l’une à la tête, l’autre au côté droit. Tout près
de la place où il reposait, je trouvai huit étuis de cartouches. Kounti
était le meilleur tireur que j’aie connu chez les Maures; certainement
il avait dû défendre chèrement sa vie. Tandis que je contemplais cette
affreuse dépouille humaine, mes partisans découvraient dans un creux des
rochers, deux autres cadavres: c’étaient ceux de deux Ouled Délim tués
par Kounti. Connaissant de longue date la valeur de ce Maure et ses
qualités de tireur, je ne doutais pas qu’il n’eût blessé d’autres Ouled
Délim, et je ne doutais pas surtout qu’il n’eût fait par son sang-froid
et son courage, la plus grande impression sur ses assaillants. «Les
dissidents sauront ainsi, me disais-je, que ce ne sont pas les plus
mauvais des Maures qui viennent à nous.» Et cette pensée me consolait,
dans la peine très vive que j’éprouvais.
Plus tard, je pus recueillir sur cette belle mort quelques
renseignements plus précis: Kounti avait tiré neuf cartouches. Sur ces
neuf cartouches, deux seulement furent perdues. Deux des assaillants
furent tués, deux furent blessés, enfin trois chameaux tombèrent.
D’autre part, l’examen des traces m’avait montré que Kounti, au moment
où il reçut les premiers coups de feu, venait du nord. Je supposai donc
qu’il quitta le puits de Tichelé, puis qu’il se perdit, et que ne
pouvant retrouver sa route, il résolut de revenir au puits. C’est là que
l’attendaient les misérables, en nombre probablement considérable.
C’est une belle race assurément que celle-ci, et capable de hautes
vertus. Certes, ils ne seront pas condamnés par la justice de Dieu,
ceux-là--fussent-ils hérétiques--qui meurent bravement en un combat.
Mais, si le salut peut être assuré à si peu de frais, s’il est possible
même dans l’hérésie, pourquoi nous tourmenter? Restons loin de l’Église
et Dieu nous reconnaîtra néanmoins. Voilà ce que dit le paresseux.
Pourtant, nous n’avons pas le droit d’être paresseux. Nous sommes d’une
race élue entre toutes, et certainement il nous sera beaucoup plus
demandé qu’au pauvre Kounti.
Il me semble que nous sommes comparables au serviteur qui a reçu cinq
talents. Les Maures représentent le serviteur qui a reçu un talent. Le
serviteur qui n’a reçu qu’un talent, l’enfouit en terre. Il est bien
excusable. Mais le serviteur qui a reçu cinq talents, _secundum propriam
virtutem_, les fait fructifier et en gagne cinq autres. En vérité, il
serait impardonnable de ne pas le faire. Serons-nous donc toujours des
«serviteurs inutiles?»
CHAPITRE XVI
LE RETOUR
18 août–16 novembre, 1912.
Au retour de cette reconnaissance mouvementée, je trouvai à mon camp de
Zoug le lieutenant M., qui venait prendre le commandement du peloton
méhariste. Pendant deux mois, ce fut avec ce charmant compagnon que je
continuai mes errances mélancoliques de pâturage en pâturage. Zoug,
Adekmar, Amoïkick, Tintouadan, Agoatim, sont les noms sans gloire de nos
stations. Mais alors j’avais hâte de rejoindre la France, afin d’y
commencer une vie nouvelle et de m’y laver de toutes les misères, que
vingt-huit années d’impiété avaient amassées en moi. Quand nous étions
en route, je regardais avec ennui notre smalah, dont la confusion
m’amusait autrefois. Il y avait des files et des files de chameaux, puis
de petites masses de méharistes groupés en damiers sur la plaine, des
femmes de tous côtés, des bergers, des boys, des bourricots, des
partisans... Que n’avions-nous pas? Et la marche vermiculaire allait par
tassements et relâchements alternatifs, tous les groupes s’étalant ou se
resserrant en largeur autant qu’en profondeur. Comme cette cohue était
bien l’image de mon âme!
Il avait plu--de sorte que dans le fond des dunes, quelques flaques
d’eau subsistaient, et rien n’était plus inattendu, plus ravissant que
ces «dayas», lorsque le déclin du soleil les teintait de rose. Elles
marquaient nos étapes. Pendant longtemps, nous eûmes devant les yeux la
haute montagne de Zoug. Puis, nos courses nous rapprochèrent de la
montagne d’Adekmar, et ce fut elle que nous contemplâmes désormais, sous
les multiples incidences d’une marche apparemment désordonnée. Puis
enfin, le piton d’Agoatim nous guida, et nous errâmes sur les bords de
son affreuse Sebkhra.
Parfois, un vif tableau de Sahara nous plongeait dans le ravissement.
C’est ainsi que nous vîmes un jour, un immense troupeau de chamelles que
suivait un jeune enfant solitaire. Ces bergers suivent les bêtes, au
hasard de leurs fantaisies et sans les guider aucunement. Ils passent
ainsi des mois et des mois en pleine brousse, se nourrissant du lait des
chamelles et se bornant à obéir à leurs caprices errants. Ils sont vêtus
de quelques lambeaux d’étoffe et n’ont pas le moindre abri. Aussi
sont-ils cuits et recuits par le soleil et presque aussi noirs que des
nègres. Vie terrible et magnifique!
Mais enfin, toutes ces austères beautés du désert ne me suffisaient
plus. Je sentais que le bon Dieu m’appelait ailleurs.