_Durus est hic sermo_, disaient les Juifs, lorsque Notre-Seigneur leur

proposait à croire que Son Corps était vraiment une nourriture et Son

Sang vraiment un breuvage. Et de fait, si ce n’eût été vrai, pourquoi

eût-il joué la difficulté? Ne lui était-il pas plus facile de ne pas

avoir cette exigence, cette intolérable exigence? Si ce n’eût pas été

vrai, Jésus-Christ éloignait donc de lui, de gaîté de cœur, une grande

multitude d’hommes. Mais _c’était vrai_, et Jésus savait que par Sa

Grâce, les hommes croiraient eux aussi. Il ne pouvait avoir aucune

inquiétude, étant lui-même la Toute-Puissance.

La Papauté a suivi la tradition de Jésus. Bien souvent, devant ses

décisions, le monde a été tenté de dire: _Durus est hic sermo._ Et

pourtant, le monde s’est toujours rendu à elle. C’est donc qu’elle est

la vérité même. Du point de vue humain, la conduite de la Papauté est

inexplicable--par exemple, en ce qui concerne l’établissement des dogmes

de l’Immaculée Conception et de l’Infaillibilité pontificale.

L’établissement de ces dogmes n’était-il pas absolument inopportun? Mais

la Papauté n’a jamais hésité à heurter le monde de front. C’est donc

qu’elle est vraiment d’institution divine.

«Les États périraient, dit encore Pascal, si on ne faisait ployer

souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n’a souffert

cela, et n’en a usé... Que cette religion se soit toujours maintenue, et

inflexible, cela est divin» (Ed. E. Havet, XI, 6, t. I, p. 174).

La Papauté est vraiment infaillible, par son institution même, par sa

mission, et par l’accomplissement séculaire de cette mission. Il faut

que la pierre soit infiniment solide, sur laquelle repose une telle

Église. Que deviendrait la mission de l’Église, si le Saint-Esprit

n’envoyait à son Pasteur des lumières spéciales, lorsqu’il s’agit de

remplir cette mission, c’est-à-dire de sauver l’intégrité de la foi?

L’infaillibilité est le gage de l’ordre, et le fondement de la

discipline.

_Ubi sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum_

(Matth., XVIII, 20).

VII. Nous avons vu le premier avènement de Jésus-Christ, celui que

Pascal appelle «de douceur». Que sera donc le second avènement? Ce sera

le jour de l’indignation du Seigneur et de la consommation de toute

justice. Alors, le Fils de l’Homme viendra sur les nuées du ciel, au

milieu du bruit et des clameurs de toute la terre--et non plus humble et

caché, comme à l’étable de Bethléhem--mais il viendra en Juge véritable

et il dira aux uns: «Venez, les bénis de mon Père, _Venite, benedicti

Patris mei_», et aux autres: «Retirez-vous de moi, maudits, _Discedite a

me, maledicti_» (Matth., XXV, 34, 41).

Car Dieu a donné à Son Fils la puissance de faire le Jugement: «Comme le

Père a la vie en lui-même, ainsi Il a donné au Fils d’avoir aussi la vie

en Lui-même, et Il lui a donné la puissance de faire le Jugement, parce

qu’il est le Fils de l’Homme» (Jo., V, 26).

Quelle est la raison de cette dernière mission que tous les Évangélistes

reconnaissent à Jésus-Christ? On peut répondre qu’elle ne nous sera

révélée qu’au dernier jour. Adoptons pourtant la belle explication du

Concile de Trente: Nos actions ont une répercussion infinie; même après

notre mort, elles continuent d’exercer une influence bonne ou mauvaise,

et elles continuent de l’exercer, cette influence, jusqu’au dernier jour

du monde. Ce n’est donc qu’à ce moment-là, que nos actions pourront être

jugées véritablement; car, leurs lointaines répercussions peuvent

augmenter le châtiment ou la récompense qui leur sont dus. (Catéch. du

Conc. de Trente, p. 96--97).

Les récompenses et les châtiments seront décernés aux âmes comme aux

corps, parce que, dit le Catéch. de Trente (p. 97) «chez les bons comme

chez les méchants, les corps ne sont jamais étrangers aux actes de cette

vie. Le bien et le mal appartiennent donc à nos corps d’une certaine

manière, puisque nos corps ont été l’instrument de l’un et de l’autre».

Les Évangiles nous apprennent que le Jugement sera précédé de la

conversion de toute la terre: _Et praedicabitur hoc Evangelium regni in

universo orbe, in testimonium omnibus gentibus; et tunc veniet

consummatio_ (Matth., XXIV, 14).

Ici, nous sommes pris d’un véritable saisissement. Que voyons-nous dans

la prédication de Jésus: des paroles de victoires et des paroles de

défaites: «Vous êtes le sel de la terre» (Matth., V. 13). «Ayez

confiance, j’ai vaincu le monde.» Il donne mission aux Apôtres de

répandre l’Évangile par toute la terre, _Praedicate Evangelium omni

creaturae_ (Marc, XVI, 15). Et cette mission s’accomplit. Mais en même

temps il est, comme l’avait annoncé Jean-Baptiste, «le signe de

contradiction». Il sait qu’il vient pour «diviser le monde» et il

proclame enfin que l’union ne se fera qu’au dernier jour.--Sur tous ces

points, la suite de l’histoire a montré la vérité de la doctrine

évangélique.

Mais, en réalité, ce retard est bien cruel. Dieu pourrait éclairer toute

la terre, et, au lieu de cela, il prive plus de la moitié des hommes de

sa Grâce et de son Salut. Le feu éternel réservé aux trois quarts de

l’espèce humaine, voilà ce que l’Église nous propose à croire.

--Non, car nous entrons ici de plain pied dans un grand mystère, qui est

la distinction du Corps et de l’Ame de l’Église. Or, «toute âme qui, _de

bonne foi_, ignore l’obligation d’adhérer au catholicisme, peut encore

faire partie de l’âme de l’Église» (Hugueny, _Critique et catholique_,

p. 208). Mais dans ce cas même, la foi catholique est nécessaire.--Oui,

mais si la foi est une, son développement peut varier avec les

conditions, les facultés, la vocation de chaque croyant. Elle peut même

se réduire à la «notion très simple d’une autorité souveraine» (Hugueny,

_op. cit._ p. 209). «Cette foi élémentaire... suffit, après comme avant

la promulgation de l’Évangile, à tous ceux que cette promulgation n’a

point atteints...» (_ibid._, p. 211). Or, tous les peuples ont la

croyance à un monde invisible et à un Être suprême.

Tout revient à cette parole de Notre-Seigneur: _Omne peccatum et

blasphemia remittetur hominibus; Spiritus autem blasphemia non

remittetur_ (Matth., XII, 31).

Ainsi, tous les péchés du Maure Sidia pourront lui être remis. Mais si,

connaissant l’excellence de la religion catholique comme je la connais,

je refuse pourtant d’y adhérer, ce péché-là ne me sera pas remis. Si je

ne reçois pas le don de Dieu, tout peut m’être pardonné. Mais si, le

recevant, je le méprise, alors je tombe sous la malédiction de

Jésus-Christ.

Mettons à part ces blasphèmes contre l’Esprit. Que voyons-nous? Une

infinité de degrés dans la vie spirituelle, une ascension merveilleuse

qui va des ténèbres à peine traversées d’un faible rayon divin, où dort

le sauvage de l’Afrique centrale, jusqu’à la lumière éblouissante, où se

complaisent et se réjouissent les Saints les plus hauts de l’humanité.

«La civilisation, dit le père Hugueny, a ses foyers d’où les peuples

reçoivent plus ou moins de lumière, selon qu’ils subissent plus ou moins

leur rayonnement... La même économie règle le développement de la vie

surnaturelle et, en particulier le rôle de l’Église catholique dans le

monde» (_Op. cit._, p. 218).

Les Musulmans n’ont pas cette idée. Ainsi, Sidia me croit très fermement

condamné au feu éternel. Il condamne au feu éternel tous les êtres

humains--sauf la petite élite des Musulmans.--Croyance absurde. Mais

moi, je ne professe pas que Sidia est forcément condamné, parce qu’il

n’est pas catholique. Au contraire, je crois qu’il obtiendra plus

aisément son salut qu’un catholique qui aura failli à la Grâce. Croyance

certaine. Et enfin, Sidia lui-même connaîtra la Vérité au Jour du

Jugement, afin que la Toute-Puissance de Dieu soit conservée et que sa

manifestation soit éclatante.

VIII. Reste l’Eucharistie. Ici nous touchons le mystère réservé entre

tous, celui qui est vraiment le privilège des âmes de foi. Comment y

croirais-je sans la Grâce des Sacrements? Pourtant, la parole de Jésus

me presse. Elle est précise. Elle est impérieuse. Elle interdit le

doute. Impossible d’échapper à sa rigueur. «Prenez et mangez, ceci est

mon Corps.» (_mysterium fidei_, disent, à la Messe, les mots mêmes de la

Consécration). «Ceci est mon corps», à Moi qui suis là présent et vivant

au milieu de vous.--«Faites ceci en mémoire de Moi...» Matthieu, Marc,

Luc portent le même témoignage, et Jean le Bien-aimé, celui-là même qui,

à cette heure unique, appuyait sa tête sur la Poitrine du Maître,

précise la divine Promesse:

_Nisi manducaveritis carnem Filii hominis et biberitis ejus sanguinem,

non habebitis vitam in vobis_ (Jo., VI, 54).

_Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, habet vitam aeternam_

(Jo., VI, 55).

_Caro enim mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus_ (Jo., VI,

56).

Ainsi, nulle hésitation n’est permise, nul biais, nulle échappatoire,

nulle subtilité. Il semble qu’il faille se rendre. Il faut en tout cas

choisir. Nous sommes arrivés au point redoutable où il nous faut porter

sur Jésus un jugement extrême. Si l’institution eucharistique est

mensonge, les paroles de Jésus sont une affreuse extravagance. Si elle

est vérité, à quel degré d’amour ne serons-nous pas portés? Si la

promesse est fausse, Jésus n’est plus l’homme de génie que l’on nous

propose, mais au contraire, il est l’homme le plus digne de notre

mépris. Si elle est vraie, Il est, en toute vérité, un Dieu.

L’Eucharistie est une preuve décisive, pour ou contre. Choisirons-nous

l’Amour ou le mépris?

«Un tel miracle est impossible!» voilà le seul argument des ennemis de

Jésus. Et l’argument est faible, parce qu’il est de sens commun.

Impossible? Et pourtant les Apôtres qui sont là assis à la table

pascale, ne doutent pas. Le legs que le Maître leur transmet, ils

l’acceptent, et aussitôt après sa royale ascension, ils accomplissent

fidèlement ce qui leur a été ordonné. Les premiers Chrétiens qui

devaient connaître la pensée de Jésus, ne doutent pas que l’Eucharistie

ne soit un véritable Sacrement, transmissible par la voie du sacerdoce,

jusqu’à la consommation des temps. Pendant vingt siècles, la Chair de

Jésus est dévorée par tous ceux qui cherchent dans le monde un secours à

leur faiblesse. Pendant vingt siècles, elle est la force du voyageur, la

consolation de l’affligé, et la vraie nourriture du pauvre.

«Impossible que l’Eucharistie soit vraie», disent-ils. Alors c’est

dommage. Nous avons tant besoin d’un secours qui vienne de Dieu, pour

que nous puissions aller jusqu’à Lui! Voyons pourtant si cette

impossibilité même n’est pas un gage de certitude.

Si elle n’eût été vraie, pourquoi Jésus nous aurait-il demandé de croire

une chose impossible? J’admets qu’elle soit impossible. Mais alors son

impossibilité devait retrancher des milliers d’êtres de la communion de

Jésus, et Jésus manquait d’habileté en l’imposant gratuitement. Mais, au

contraire, il s’est trouvé que cette folie était habile. N’est-ce donc

pas qu’elle est vraie?

Si le sacrement eucharistique est vrai, les plus riches bénédictions

seront sur nous, nous aurons vraiment la plénitude de la vie

surnaturelle. S’il est faux, nous serons privés de cette bénédiction et

de cette plénitude. Il faut donc y regarder à deux fois.

L’Eucharistie est la pierre de touche. Assurément, on ne peut rien

imaginer de plus difficile à accepter pour la faible raison humaine.

Jésus nous a déjà beaucoup demandé. Mais ici, il dépasse les bornes.

«Encore un effort, dit-il. Cela aussi, _il faut_ le croire. Je n’attends

pas moins de vous. N’êtes-vous pas mes bien-aimés?» On hésite, on

tremble, et puis on baisse la tête: «Allons, il le faut bien. Si dures

que soient vos exigences, nous Vous suivrons, Seigneur, parce que nous

savons que Vous avez les paroles de la vie éternelle.» Et, comme Pierre,

l’on se range du côté de Jésus, le Maître unique.

Mais si l’on se retourne, l’on voit que ce mystère, le plus haut de

tous, le plus transcendant, est pourtant à la portée des plus humbles.

La Chair de Jésus-Christ est la nourriture des pauvres d’esprit, celle

des malheureux et des déshérités, celle des orphelins et des voyageurs.

Mystère plus haut encore que le reste! Et le plus misérable pécheur, dès

qu’il entre dans l’église qu’illumine la Présence Réelle, se sent

vraiment consolé par ce Jésus qui repose, là-bas, en toute réalité, au

fond du tabernacle.

Mais c’est ici que la folie de Jésus apparaît sagesse. Nous voulons, au

contraire, qu’Il soit corporellement dans le Saint Sacrement, parce que

nous sommes corps et esprit et que nous voulons du divin une

manifestation corporelle. La communion spirituelle, la possession

directe de l’Esprit de Dieu est réservée à la vision béatifique. Mais

tant que nous serons sur cette terre, cette communion est incompatible

avec nos moyens humains.

C’est du Corps de Notre Seigneur que doivent se nourrir nos âmes, tant

qu’elles seront unies à nos corps.

Rien de tout cela ne prouve, en définitive, l’Eucharistie. Mais

l’Église--comme la raison--la proclame. «Rien, sinon la Grâce de Dieu,

ne peut donner une telle croyance.» Toute la question est de savoir si

l’on doit le désirer. Mais si on le désire, le devoir le plus net est

d’aller au Sacrement de l’autel--car, un semblable désir ne peut être

que du Saint-Esprit.

* * * * *

Dans ce tableau, où manquent les plus beaux traits, il me semble qu’une

âme éprise de vérité peut se complaire. Et pourtant, que sont toutes les

raisons, en regard de la seule «raison», qui est la Grâce de Dieu? Que

sont ces faibles lueurs, au regard de la Splendeur de la Grâce? Par les

Saints, par les confesseurs et les martyrs, par les Vierges et les

Veuves, nous savons ce que peut être la foi, ce qu’elle peut faire.

Vient-elle donc de l’homme, cette foi, ou de Dieu? Et si elle vient de

Dieu, ne ferons-nous pas tous nos efforts pour la mériter?

Le jour où l’âme se sent avide d’éternité, le jour où elle désire

vraiment _une_ vérité, ce jour-là, elle a accompli la démarche la plus

importante, la seule qui lui soit demandée. Le reste appartient à Dieu

seul.

_Quae tandem_, dit saint Augustin, _quae tandem mens avida aeternitatis,

vitaeque praesentis brevitate permota, contra hujus divinae auctoritatis

lumen culmenque contendat?_

Quelle argutie nous est donc possible, aujourd’hui que le désir de Dieu

est en nous?

Ah! Non! Sur les routes du Trarza, je ne discutais plus avec Dieu, mais,

confiant en Lui et me reposant en Lui, après tant de voyages et de

démarches, j’attendais, au contraire, en paix et joie, de connaître

jusqu’à sa magnifique plénitude la douceur du nom chrétien.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

Au Lecteur VII

Préface IX

CHAPITRE I

Brackna.--Tagant.--Gorgol 1

CHAPITRE II

Moudjéria 19

CHAPITRE III

Tagant.--Adrar, route de l’ouest 41

I. Le vestibule de l’Adrar.

II. Grandeur de Zli.

III. Les coordonnées de Zli.

CHAPITRE IV

Atar 61

CHAPITRE V

Reconnaissance vers Bir Igni 85

CHAPITRE VI

Ouadan 107

CHAPITRE VII

De Ouadan à Nijan 127

CHAPITRE VIII

Bouaga 149

CHAPITRE IX

Opérations autour de Tichitt 169

CHAPITRE X

Tagant.--Adrar, route de l’est 191

CHAPITRE XI

Char et Mabrouk 213

CHAPITRE XII

Dans le Tiris 233

CHAPITRE XIII

Voyage à Port-Étienne 249

CHAPITRE XIV

Zoug 269

CHAPITRE XV

Reconnaissance sur Tagnedest 287

CHAPITRE XVI

Le Retour 307

IMPRIMÉ

PAR

PHILIPPE RENOUARD

19, rue des Saints-Pères

PARIS

Les voix qui crient dans le désert · 第 15 / 15 段