Il serait dit que pendant tout ce voyage, la Providence me serait

rigoureuse. J’étais reparti le soir même pour Matalla où je comptais

retrouver S. Mais, à dix heures, nous nous trouvâmes pris entre deux

hautes parois de rochers. Dans la nuit noire, nos chameaux n’avançaient

qu’avec peine. De tous côtés, des éboulis de rocs, dont nous étions les

prisonniers. Parfois, nous déchirions nos burnous aux épines d’un arbre

accroché au flanc des rocs, comme en un tableau de Ruysdaël. Nous étions

perdus dans les gorges de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être

humain n’avait encore passé, parmi les solitudes sauvages que trouble

seul de loin en loin le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée qui

me vint à ce moment, me grisait légèrement et, sans songer à ma

situation, je m’abandonnais à l’influence de ce lieu tragique. Pourtant,

il fallait aviser, c’est-à-dire trouver un endroit où nos chameaux

pussent «baraquer». Je pris la tête de la petite colonne et je descendis

une pente très raide, mais heureusement sablonneuse. Au bas se trouvait

un fond d’«oued» étroitement resserré entre des rochers abrupts. C’est

là que je m’arrêtai en attendant l’aurore. Comme je m’étendais sur le

sable, je vis apparaître, derrière les brumes du ciel, les quatre

étoiles de la tête du Scorpion qui me permettaient de m’orienter.

J’appelai Sidia et lui montrai ma découverte.

--Oui, me dit-il, avec un calme imperturbable, nous avons marché trop au

sud et je crois que nous sommes dans la Koudia el Ghenem...

Ce détour ne me fit arriver qu’à deux heures après midi, le lendemain, à

Matalla. J’y trouvai un mot laissé par S., à la bouche du puits. Le mot,

daté de l’avant-veille, disait que le groupe partait pour Zoug, à cent

dix kilomètres dans le sud.

* * * * *

A Matalla, je passai quelques jours dans un extrême dénuement. Je

n’avais plus rien à manger, et la provision de riz de mes hommes

commençait elle-même à s’épuiser. Comme abri, je n’avais que l’arbre

unique, qui dresse près du puits sa maigre frondaison. Nos seuls

compagnons étaient des compagnies de corbeaux qui venaient se poser en

cercle sur le rebord du puits. Assis gravement comme un conseil

d’anciens, ils ne s’effrayaient même pas de notre approche... Parfois

aussi, nous voyions un chacal fuir sournoisement de son trot effilé, les

oreilles droites.

Malgré cette grande pauvreté, je n’ai pas conservé un mauvais souvenir

des heures que je passai à Matalla, en attendant l’arrivée de mes

bagages laissés en arrière. Ce furent des heures de douce rêverie, de

vie ralentie, où défilaient avec paresse les mille beautés que j’avais

entrevues dans mes voyages. Je ressentais bien qu’il m’en restait une

sorte de malaise, et je souffrais de ne pouvoir mettre un peu d’unité

dans cette dispersion. Mais je me disais:

«Il sera temps de me désoler, lorsque j’aurai retrouvé la froide Europe.

Maintenant, laissons agir le silence. C’est un grand maître de vérité.»

Ces grands espaces de silence qui traversent ma vie, je leur dois bien

tout ce que je puis avoir de bon en moi. Malheur à ceux qui n’ont pas

connu le silence! Le silence qui fait du mal et qui fait du bien, qui

fait du bien avec le même mal! Le silence qui coule comme un grand

fleuve sans écueils, comme une belle rivière, pleine jusqu’au bord,

égale!... Bien souvent, il est venu vers moi, comme un maître bien-aimé,

et il semblait un peu de ciel qui descendait vers l’homme pour le rendre

meilleur. Par nappes immenses, il venait du Ciel, des grands espaces

interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il venait de

derrière les espaces, de par delà les temps--d’avant que furent les

mondes et de là où les mondes ne sont plus... Alors, je m’arrêtais,

plein d’amour et de respect. Car le silence est aussi le maître de

l’amour.

L’absence de bruits est un grand repos. Mais le silence est plus. C’est

une grande plaine d’Afrique où l’aigre vent tournoie, c’est l’Océan

Indien, la nuit, sous les étoiles... C’était le silence qu’écoutait

Pascal dans les nuits de Port-Royal, et c’est lui que parfois nous avons

retrouvé dans les solitudes de l’Afrique. Nous connaissions à ces

moments-là, que c’était, hélas! la seule chose qui nous vînt de Dieu.

CHAPITRE XIV

ZOUG

16 mai 1912–18 juillet 1912.

Le camp de S. est pittoresque et de bon accueil. Ce qui m’a frappé en

arrivant, c’est un désordre de petits abris en paille, de tentes basses

bariolées et rapiécées où semblait grouiller une vie confuse. Lorsque je

suis descendu de chameau, une petite fille, presque blanche et à moitié

nue, m’a salué d’un joli sourire. Elle m’a montré la tente de S., qui

n’est guère plus haute ni plus luxueuse que celles de ces soldats. J’ai

circulé entre ces pauvres abris, évitant les cordes qui

s’entrecroisaient presque au ras du sol. Cela ressemblait au

grouillement d’une banlieue. En me penchant, j’apercevais sous la laine

grossière des tentes, toute une vie domestique et paisible: des femmes,

de petits enfants jouant sur les nattes de paille grossière, des

écuelles de bois, d’humbles objets familiers.--Beaucoup de tirailleurs

et de partisans sont mariés. Et au troupeau des femmes et des enfants,

il faut joindre tous les petits «boys» qu’attire ici l’espoir de

quelques grains de riz à manger.

Le camp est resserré sur le faîte d’une petite colline de sable, qui

surplombe à peine l’immense mer des dunes basses, faiblement ondulées,

noyées de lumière blanche. Je reconnais tous les points de repère de

l’horizon: au sud, le dôme granitique de Ben Ameïra et celui, tout

petit, d’Aïcha; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar; au

nord, Khneïfissa; enfin, à l’ouest, la longue et mince chaîne de Zoug,

finement dentelée et qui semble un dessin à la sépia fait à même sur le

ciel. Au milieu d’une large cassure de la chaîne, se dresse tout seul un

cône noir, dont la base plonge dans le sable blanc. Il semble un de ces

volcans éteints qui figurent sur les estampes du Japon.

C’est tout. A part ces quelques cailloux isolés, rien qui attire le

regard ou le puisse amuser. Ni formes, ni couleurs. Du blanc, du gris

sale. De la lumière sans couleur. Mais il y a le ciel, qui est ici le

motif principal. Il est immense--hémisphère d’azur où l’on guette la

course folle des nuages, qui n’amènent jamais de pluie.--«Sous la

calotte des cieux», «sous la voûte du ciel»--ces expressions courantes

prennent ici toute leur valeur.

Il faut vraiment que l’ascétisme réponde à certaines nécessités

spirituelles, pour que nous arrivions à ne point trop nous déplaire dans

un paysage apparemment si laid.

* * * * *

Mes domestiques ont monté ma tente près du «magasin», un amoncellement

de caisses de riz, de biscuits, de tonnelets destinés à

l’approvisionnement des deux cents hommes du groupe. Plus loin, sont les

tentes des Maures...

Pendant la sieste, dans le grand silence méridien, j’entends tout à coup

le vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit

semble en éveiller quelques autres. Deux tirailleurs échangent quelques

mots rauques. On entend un appel: «Ali! Ali!». Puis tout retombe dans le

silence, plus lourd encore qu’auparavant. Mais ces quelques bruits

humains m’ont remué le cœur. Après vingt jours de marche, dans les

solitudes du Tiris et du Zemmoul, avec trois ou quatre compagnons, c’est

un peu de vie qui m’accueille en cet îlot perdu. Sur ces quelques mètres

carrés, il y a de l’amour, de la tendresse, du désir, de la haine. Il y

a des pleurs et des baisers, et des rires. Et moi qui avais oublié tout

cela, c’est presque une découverte que je fais.

* * * * *

Le nouveau résident de l’Adrar, commandant D. est arrivé avec M., qui

vient prendre le commandement du peloton. Il est si gros qu’il ne peut

monter à chameau, sans l’aide d’un tabouret et de plusieurs tirailleurs.

--Eh quoi! Pas un arbre! dit-il, en mettant pied à terre et en jetant un

regard circulaire sur l’horizon.

S. est tellement habitué à ce paysage inclément, qu’il semble tout

surpris de l’exclamation du commandant.

Zoug, malgré son aridité, est cependant un point important. Sur les

cartes par renseignements, qu’a dressées il y a bien longtemps M.

Coppolani, Zoug figurait déjà en grosses lettres. Ce dut être de tout

temps un lieu de rassemblement des tribus. Quand le capitaine B. et S. y

vinrent pour la première fois, au début de 1911, ils y trouvèrent

réunies de nombreuses tentes Regueïbat et Yaggout. Il y a des fractions

qui restent ici toute l’année, et l’on peut évaluer à plusieurs dizaines

de mille, le nombre des chameaux qui broutent en permanence les herbes

de Zoug.

Le puits, dont nous sommes à une dizaine de kilomètres, a un débit

extrêmement abondant. J’en trouve l’eau très agréable au goût, mais le

Dr M., qui est venu ici peu de temps après le départ du commandant, pour

soigner une épidémie de béribéri, trouve l’eau très légèrement salée.

J’ai été bien souvent me promener à ce puits. A quelque heure que ce

fût, j’y ai toujours trouvé des troupeaux en train de boire, ce qui

atteste le grand nombre des chameaux qui vivent dans la région, en même

temps que le fort débit du puits.

Dans la plaine, on ne trouve guère que cette petite plante piquante dont

les chameaux sont si friands, le hâd. Les méharas la mangent toute

l’année. C’est une herbe qui n’a pas de saison. J’ai vu des petites

pousses de hâd vert, sortir du sable après deux jours de vent d’est

brûlant--et il est de fait que le vent d’est, si fréquent dans ces

régions, favorise la venue du hâd.

Un puits de débit sûr et du hâd, il n’en faut pas davantage ici, pour

faire du plus pauvre endroit une sorte d’oasis où les campements se

réfugient.

* * * * *

Les journées sont monotones, inemployées. Pourtant, elles passent vite

et il est des fois où l’on regrette leur brièveté. Le temps est devenu

très chaud. Il ne faut plus guère songer à aller chasser. Alors, on

reste sous la tente, presque tout le jour. Des Maures viennent, et l’on

cause. Ou bien l’on s’épuise en rêveries, qui s’énervent de ne pas

aboutir. Mais ne valent-elles pas mieux que les leçons plus précises que

je recevais jadis?

Il ne s’agit pas ici, dans cette vie si simple, au milieu de cette

nature si simple, d’un «retour à la simplicité». Ce n’est pas

l’enseignement que comportent ces paysages. On voit souvent ces

expressions: «Le retour à la simplicité», «la naïveté des premiers

âges».

Quelle bonne histoire! Ne sont-ce pas nos écrivains d’aujourd’hui, avec

leurs trois ou quatre pauvres idées, nos faux savants qui, par la

négation, ont éludé les grands problèmes, nos maîtres d’école, nos

artistes, ne sont-ce pas tous ces barbares qui sont les vrais naïfs et

les vrais simples? Il faudrait s’entendre et savoir lequel est le simple

et le naïf, de M. Durckheim ou de saint Thomas.

Les Maures aussi sont des barbares, de naïfs barbares. Pourtant, lorsque

l’on considère le point de vie intérieure où ils sont parvenus, on

trouve qu’ils ont su mieux que nous se garder de l’inculture et de la

grossièreté.

Pour moi, je n’estime pas que le pays de Zoug ramène à la simplicité.

L’âme n’y reçoit de la nature aucun soutien. Au contraire, mille

souffles religieux viennent s’y battre et, comme l’armature de la

civilisation ne nous soutient plus, il ne faut pas songer à éluder le

combat. Nous sommes seuls, abandonnés à nous-mêmes, à notre misère,

désemparés dans le vent de la plaine, dans les vents qui soufflent des

vingt pétales de la rose... la rose des vents. C’est un aigre breuvage

que la solitude, et il soûle.

* * * * *

Nous sommes bien avertis qu’il faut retourner à quelque chose, nous

ramasser au fond de nous-mêmes. Mais ce n’est pas de simplicité qu’il

s’agit. Saint Paul, saint Augustin n’étaient pas des simples; et rien

n’est plus contraire à la tradition française que la foi du charbonnier.

Une tentative de rénovation chrétienne, comme celle de Tolstoï, est

éminemment contraire au génie français. Ce qui fait le fond de la

tradition française, c’est une foi solide--celle de la religion

catholique, apostolique et romaine--appuyée sur une large culture, ou

parallèle à une large culture intellectuelle. Foi et humanisme. Il était

naturel que les ennemis de l’une devinssent les ennemis de l’autre--les

mêmes hommes--et nous avons vu cela.

Quand on considère cette haute mission de la race française, cette

apparence d’élection qui domine toute son histoire, cette marque divine,

et à quel point la France est réellement la Fille aînée de l’Église, il

semble que l’on n’ait plus le droit de parler de simplicité. C’est

rapetisser, c’est ramener à de trop humaines proportions le génie de la

France.

Que les Maures tiennent leurs seules vertus d’une fidélité

extraordinaire au génie propre de leur race, cela ne paraît pas

douteux--ni que leur unique beauté vienne d’un attachement inébranlable

à leur Dieu, dans la défaite, dans l’abaissement, jusque dans l’abandon

évident que ce Dieu d’Islam a fait de sa race. Il y a, dans la ténacité

des Maures à croire au triomphe final de leur prophète et de leurs

livres, quelque chose de comparable, une beauté analogue à l’espérance,

à l’admirable confiance des anciens prophètes d’Israël. Pourtant, ce

n’est pas de la simplicité qu’il faut chercher parmi eux, j’entends de

la simplicité d’esprit--mais la simplicité des mœurs n’est-elle pas en

raison inverse de la simplicité de l’esprit? Nous en sommes la preuve.

* * * * *

La rose des vents. Pendant tout le jour, nous sommes restés écrasés de

chaleur. On aurait entendu voler une mouche. On était comme dans nos

pays, lorsqu’on attend l’orage. Une brume claire, pénétrée de clarté

diffuse, voilait le ciel. L’horizon était noyé de vapeurs. Nous nous

épongions, le Dr M. et moi, épiant la moindre brise. Parfois, un léger

souffle, semblant venir de très loin, faisait un petit tourbillon et

s’en allait, comme un visiteur pressé... La nuit fut encore calme, mais

le lendemain matin, d’assez bonne heure, le vent d’est attendu commença

sa chevauchée furieuse.

Toute la journée, il s’est rué à l’assaut de nos tentes, nous emplissant

les yeux de sable, brûlant comme l’air qui sort du four des boulangers.

On essaie bien de se calfeutrer, mais c’est en vain. Le sable filtre de

tous les côtés, fuse en jets rapides par tous les interstices. Le camp

baigne lui-même dans un nuage de sable. A dix pas, on ne voit rien.

Résignés, nous laissons couler les heures lentes. Parfois une trombe de

sable vient se coller plus furieusement sur la toile de la tente. Cela

fait un peu le bruit des paquets de mer qui se plaquent sur les flancs

d’un navire, les jours de tempête.

--Mon cher ami, ce n’est guère le temps de philosopher. Laisse là tes

chimères, me dit le vent.

Mais ceux que j’admire, ce sont nos Maures. Ils sont là, la gandourah

relevée par-dessus la tête, et dormant du sommeil des justes...

* * * * *

Ainsi, quand je dis que je préfère Zoug aux leçons des intellectuels, ce

n’est pas un retour à la nature que je dis, à la naïveté, mais plutôt à

l’intelligence, qui est, en un sens, si l’on veut, la plus grande des

simplicités.

Depuis que je suis à Zoug, j’ai fait plus ample connaissance avec les

Yaggout. Ce sont de curieuses gens que ces Yaggout. Les autres Maures

les considèrent volontiers comme des «Koufars», et les retrancheraient

assez facilement du monde musulman. Il entre beaucoup de jalousie dans

ce sentiment, parce que les Yaggout, comme les Regueïbat, sont grands

propriétaires de chameaux. Mais il est vrai que les Yaggout font figure

à part dans la société maure. Ils sont en général d’un type très fin.

Quelques-uns ont l’air de vrais sémites. Les femmes sont presque

blanches, jolies et peu farouches. J’en ai rencontré une au puits de

Zoug qui tirait l’eau du puits, au milieu des hommes de la tribu. Elle

portait un pantalon et un boubou d’homme. Ce n’était pas une captive, et

d’ailleurs, elle avait le type le plus fin et le plus aristocratique.

Pendant un instant, j’ai vraiment pris plaisir à suivre des yeux le jeu

de ses muscles souples et la suite harmonieuse de ses mouvements.

Les femmes maures sont généralement très indolentes, ne sortent pas de

la tente, s’empâtent à ne pas bouger et à boire du lait. Voici, chez les

Yaggout, une autre conception de la féminité, plus voisine de la nôtre.

Les Yaggout sont venus à nous très vite, et, semble-t-il, avec plus de

sincérité que les Regueïbat. Bien que nous ne les connaissions guère que

depuis un an, plusieurs sont déjà engagés au peloton où ils servent en

qualité de bergers. Il y a parmi eux le propre neveu du chef, M’barek el

Arbi.

Ce M’barek el Arbi est un vieillard intelligent et avisé. Il est

certainement l’un des chefs de la région, sur lequel on puisse le plus

compter. Il est le fils aîné d’Ahmed Billal qui vint assez jeune dans le

Tiris et y mourut en 1911, et le petit-fils d’El Billal qui, lui, passa

toute sa vie dans les régions du Sud Marocain et mourut à El Ksabi, vers

1850. Le frère d’El Billal, El Haïmer, mourut dans le Tafilalet. C’est

tout ce que j’ai pu recueillir sur l’histoire des Yaggout. Que sont-ils?

D’où viennent-ils? Il semble difficile de le dire. Pour moi, je verrais

assez volontiers dans ce peuple, de purs Berbères. Le _t_ final de leur

nom, leurs mœurs, leur caractère peu religieux, leur type fin et blanc

sembleraient l’attester.

Les Yaggout prétendent remonter à un ancêtre, Yaggouti, qui aurait eu

trois fils: Ghahamna, Yassin et Hammad, pères des trois grandes

fractions de ce peuple. Les Ghahamna vivent dans le Gharb, et je crois

que nos troupes du Maroc ont déjà eu à s’occuper d’eux. Hammad aurait eu

pour fils Seïd, ancêtre des Aït Seïd, fraction du chef actuel M’barek el

Arbi--Taleb el Amzaoui, ancêtres des Aït Taleb et des Amzaoui; Yassin

aurait eu pour fils Labeidi, ancêtre des Leboïdat, Iborck, ancêtre des

Aït Iborck, et Hammou, père des Aït Hammou. Ce sont là les grandes

divisions actuelles des Yaggout. Si les Ghahamna sont cantonnés dans le

Gharb, les Aït Yassin et les Aït Hammad sont partagés entre le sud du

Maroc (Seguiel el Hamra Oued Noun) et le Tiris, mais ces différents pays

ne forment pour eux qu’un seul et immense terrain de parcours.

J’avoue éprouver moins de sympathie pour les Regueïbat. Ce sont les plus

grands propriétaires de chameaux des pays maures, et en même temps, les

plus habiles éleveurs. En 1909, au moment de la conquête, ils reçurent

d’assez sévères leçons à Tourine et à El Beïeddh. Malheureusement, on

prit par la suite l’habitude de les considérer comme des gens

redoutables, et, après les avoir vaincus, on parut les craindre. Nous

allâmes même jusqu’à leur faire l’imprudente promesse, que jamais un

Français n’entrerait dans leur campement. En 1910, mon camarade D.,

méhariste fervent, ayant voulu voir en amateur les troupeaux des

Regueïbat, reçut des chefs de campement une fin de non-recevoir absolue.

Ce qui n’empêcha pas qu’en 1911, on n’ébauchât le recensement de leurs

chameaux, opération nécessaire, car ces chameaux forment la base de la

remonte des méharistes. Nous mîmes à la tête des innombrables fractions

Regueïbat de l’Adrar, un vieillard intelligent, bien qu’illettré,

Mohammed Oued Khalil, qui jouit incontestablement d’une grosse autorité.

Mohammed Oued Khalil nous a rendu des services. Il n’a pu pourtant

empêcher les nombreux départs de tentes vers l’Oued Noun et la Seguiel,

qui se produisirent en 1911 et 1912.

Les Regueïbat sont, comme les Yaggout, un peu méprisés des autres

Maures. Mais ils n’ont ni la finesse, ni la «race» des Yaggout. Je les

estime peu comme guerriers. Pourtant, dans leurs luttes incessantes

contre les Ouled Bou Sba, ils ont eu de beaux succès. En 1910 notamment,

Mohammed Oued Khalil, avec ses seules forces, a infligé une grosse

défaite à un medjbour d’Ouled Bou Sba, descendu du nord pour se refaire

en chameaux.

Ce qu’il faut admirer dans leur façon de faire la guerre, c’est leur

service d’exploration à grande distance. On peut dire que les chefs

Regueïbat ont en permanence des patrouilles nombreuses, qui battent

l’estrade fort loin des campements, aux environs des points de passage

forcés sur les routes venant du nord. Ce sont ces «choufs» qui ont sauvé

Mohammed Oued Khalil, en 1910.

Mais je pense à une phrase du colonel Gouraud, écrite en novembre 1909:

«Il faudrait les amener à reprendre leur ancien métier de caravaniers et

les utiliser alors pour les convois libres.»

Oui, ils ont plus l’air de caravaniers que de guerriers.

* * * * *

Mes partisans m’apportent souvent de petits silex taillés en forme de

flèches, de haches de granit ou de quartzite. Je trouve que rien ne fait

plus rêver que ces témoins de l’âge de pierre. On rencontre beaucoup de

ces silex travaillés dans les environs des puits du Tiris et du Zemmoul,

notamment à Bir Gueudouze. Ils attestent que le pays a été habité depuis

une très haute antiquité et, sans doute aussi, que l’on y trouvait plus

d’eau dans ce temps-là qu’aujourd’hui.

Le _Greco_ de Maurice Barrès me ramène vers cette lointaine Espagne qui

fut ma première station vers l’Islam. Et ne sommes-nous pas ici dans le

pays des anciens maîtres de Tolède? Bien déchus de leur splendeur

d’autrefois, sans doute. Et pourtant, quand on voit les grands mystiques

qui vivent encore sur cette terre si rude, aussi nue que la Castille, on

ne peut s’empêcher de penser à la figure que faisait le Greco dans

Tolède. Il me semble que si les Maures avaient tant soit peu le goût de

la figuration humaine, ce serait là le peintre qu’ils aimeraient et

comprendraient. J’ai rencontré, dans les gorges du Tagant, de vrais

ascètes, qui auraient fait le bonheur du Greco, et qui avaient même les

formes allongées et squelettiques chères au Tolédan. Et de fait, le

Greco voyait, sinon ces ascètes-là, du moins leurs parents ou des gens

qui les avaient touchés de près.

Ici, plus que partout ailleurs, grâce à la rudesse du pays, à la

pauvreté inouïe des habitants, à l’absence de toute civilisation, et

aussi sans doute, au primitif sang berbère, le caractère mystique,

spirituel de la race, s’est conservé avec une pureté étonnante.

Contrairement à ce qu’on voit en Algérie, le plus grand chef maure est

vêtu comme le dernier de ses captifs. Dans son pays sans grâce, aux

grandes lignes nues, le Maure est incapable de toute manifestation

artistique. Et pourtant, ses Almoravides, conquérants du Moghreb et de

l’Espagne, étaient, je crois bien, de véritables Maures. Mais Grenade a

été faite par les princes régnants, les Omaïades d’Égypte, et non par

eux.

Tout ce que l’on dit du Greco peut s’appliquer, à peu de chose près, à

l’âme des Maures ou, à l’espagnole, des «Mores».

CHAPITRE XV

RECONNAISSANCE SUR TAGNEDEST

La reconnaissance que j’entrepris en juillet, avait pour but de

surveiller la région de Tagnedest, toute proche de l’Océan, d’assurer

ainsi la protection d’un lourd convoi de vivres, que le Résident de

l’Adrar avait envoyé sur Port-Étienne, et, par ailleurs, de faire plus

ample connaissance avec une région qui n’avait encore été explorée, je

pense, que par le lieutenant S. J’avais avec moi un sous-officier

français, quarante tirailleurs, une vingtaine de partisans maures et

quelques bergers. Point ou peu de bagages. Les hommes portaient leurs

vivres sur eux, à côté de leurs selles. Ces vivres étaient réduits au

strict minimum. Pour mon usage personnel, je n’avais que du riz, et un

peu de café, sans sucre. Mais comme un convoi de vivres était annoncé

d’Atar, il fut convenu que le partisan El Kounti nous apporterait à Bou

Gouffa, le complément de notre ration pour un mois. C’était le temps qui

avait été prévu pour la reconnaissance.

Quand je quittai Zoug, la chaleur était accablante. Pourtant, je n’y

pensais guère et je m’abandonnais à ce sentiment de pleine liberté que

l’on éprouve, lorsque--portant toutes ses richesses avec soi et ne

dépendant plus que de Dieu seul--l’on se lance dans le désert, comme en

un pacifique océan... Oui, vraiment, j’étais comme le capitaine à son

bord, ne comptant plus sur les hommes et s’en remettant à son étoile...

* * * * *

Les voix qui crient dans le désert · 第 12 / 15 段