Le 20, en route sur Areïlass. Je vois la France pleine de prières. Les

portiques des temples sont ouverts, et au fond, dans un soleil d’or,

brille le Saint-Sacrement. La foule noire, immobile, est prosternée, et

un pontife, alourdi par les châles divins, entre dans la nuée... Chère

France, celle qui prie et non celle qui blasphème, celle qui est soumise

et non celle qui se révolte, chère France, meilleure que moi, chère

France prosternée, c’est maintenant que je t’aime. C’est maintenant que

je t’attends. C’est maintenant que j’attends et que je me soumets, non

plus seulement soldat soumis, mais chrétien soumis, et tel désormais

dans le divin que dans l’humain.

L’attente est longue. Elle fait frissonner de regret. Elle est ardente

et pourtant calme. Elle est avide de Jésus-Christ et pourtant patiente.

Je sens bien que mon élan est beau, mais je sens aussi qu’il n’étreint

que le vide. Mes bras se tendent et n’embrassent rien. Il faut une

médiation.

Par une nuit claire, au puits d’Areïlass. La lune éclaire des groupes de

chameaux qui dressent le col et l’abaissent. Toute la petite troupe est

là, une dizaine d’hommes qui tirent de l’eau du puits, et moi, assis sur

un rocher, j’écoute si quelque bruit ne viendrait pas du large, de la

lune peut-être... Je pense au silence, et que c’est en lui que s’entend

le verbe de Dieu. Voici donc une nouvelle preuve. Car le peu que je

connais de Dieu, c’est encore par quelques moyens humains, par quelques

vertus spéciales qu’il a plu à Dieu d’établir sur cette terre. La

charité parfaite ne peut se concevoir sans l’aide de la prière, des

Sacrements. Mais le désir lui-même de la charité, il faut encore quelque

moyen naturel pour l’obtenir. Là encore, il faut une médiation. Il faut

certaines vertus divines, et pourtant accessibles, pour posséder le

désir.

Et d’abord, le silence. Point de désir de Dieu sans le silence. Ainsi

déjà, le peu de bien que j’ai en moi, je suis forcé de le reporter hors

de moi. J’imagine bien qu’un chrétien, lorsqu’à la Communion, son Dieu

s’avance vers lui, lui reporte tout l’amour qu’il en reçoit. Mais en

moi-même, ce faible désir vacillant que je ressens, déjà il a pour cause

une grâce spéciale, qu’il a plu à Dieu de répandre sur cette terre.

Moyen imparfait, puisqu’il ne donne que le désir, si quelqu’une des

formes qu’il a instituées par son Église, vient à manquer. Ainsi

commencent de s’établir l’ordre, l’harmonie chrétienne.

La paix intérieure, l’attente, l’attention, la parfaite réserve, sont

les dons de cette terre discrète, et ils sont les annonciateurs du Verbe

divin. Grâce à ce silence auquel nous sommes contraints, la moindre

bonne volonté, le moindre bon mouvement de notre part sont tournés à

notre profit. Si loin que nous soyons de la parfaite connaissance,

abandonnons-nous un instant à ce silence, profitons-en, l’éclair d’un

instant, pour descendre en nous-mêmes, et déjà nous sentons que nous

devenons plus attentifs à Dieu. Plus même, c’est déjà presque un

avant-goût de Dieu que nous avons dans le silence. Et qui sait même si

ce silence de l’Afrique n’est pas une intention spéciale, une

institution particulière destinée à remplacer les moyens dont le Père

Céleste a coutume de se servir à notre endroit?

Et ensuite, la pauvreté. Car nous sommes des pauvres, et cette pauvreté

nous a été envoyée. Or, rien ne nous avance dans la vie spirituelle

comme de vivre d’une poignée de riz par jour et d’un peu d’eau salée. Un

homme raisonnable peut très bien penser que les mortifications de

certains religieux sont excès de zèle. Mais ici, il faut se rendre,

reconnaître que rien ne prépare une âme à recevoir son Dieu que de la

vider de tout plaisir sensible. Tout naturellement, la pensée de

l’éternel naît d’un cœur d’où tout l’éphémère de la vie a été chassé,

qui n’a plus de désir que de la croix de son Dieu.

Voici donc un nouveau don de Dieu par l’Afrique. Là encore, il faut

savoir utiliser. Mais comme la tâche est aisée! Je sens que le moindre

bon mouvement m’est compté.

_Esurientes implevit bonis._ C’est la devise du Sahara. Il n’est pas

douteux que les Maures eux-mêmes ne soient aidés, dans leur désir de

Dieu, par leur extrême dénuement, et l’ascétisme est encore aujourd’hui

l’une des plus belles fleurs spirituelles du désert. Dieu nous donne la

pauvreté. A nous de savoir la prendre, et que nos heures de jeûne ne

nous soient point à perte.

Mais déjà, par la seule misère, comme tout à l’heure par le seul

silence, nous nous sentons portés très loin, aussi loin que peuvent

mener les moyens naturels. Nous sommes vraiment au seuil de Dieu.

J’ai franchi rapidement les treize heures de marche qui séparent

Areïlass de Matalla. Notre route s’est faite dans une vraie tourmente de

sable. Le 21 au soir, je me suis arrêté dans un rag dénudé où le vent

hurlait. Nous n’avons pu que nous rouler dans nos couvertures et nous

étendre sur le sol, balayé des souffles du nord. Nous étions près de

quelques arbres égarés dans la plaine, mais si maigres que la rafale ne

trouvait même pas de prise sur eux. Et nous-mêmes n’étions rien,

prostrés par terre et attendant la fin.

C’était le lendemain que je devais retrouver S. Et je pensais qu’il

fallait bien que ma route solitaire s’achevât sur cette belle heure

romantique.

Ce soir-là, j’ai vraiment senti ma solitude. Qui sait mes rêves, mes

désirs d’amour? Qui connaît ma force et ma faiblesse? Déjà je suis bien

loin de ces pauvres enfants égarés qui se pressent près de moi, dans

l’ombre de la nuit mauvaise...

O mon Dieu! La terre même des Infidèles devient un instrument de votre

miséricorde. Les vertus que vous y avez mises deviennent une raison

d’espérer. O terre auxiliatrice! O Dieu! l’une dans la main de l’autre,

comme le globe dans la main de l’Empereur, donnez-moi d’être un enfant

devant vous, et de pouvoir manger le pain de votre force...

* * * * *

A Matalla, dans un petit carré d’herbes vertes enclos de rocs, j’ai

trouvé la section de S. Elle est commandée pour l’instant par un

sous-officier, car S. est parti pour Port-Étienne. J’apprends que le 16,

vers cinq heures du soir, un medjbour s’est approché du camp et a volé

une trentaine de chameaux. Un sous-officier est parti le jour même à sa

poursuite. Il me faut attendre le retour de nos patrouilles, avant de

prendre une décision.

Le 24, le sous-officier rentre au camp, sans avoir pu atteindre les

pillards. Il a poussé jusqu’à 70 kilomètres au nord de Ténouaka. Le

lendemain, la patrouille de Maures que j’avais envoyée sur les traces

des campements en fuite, rentre également après avoir poussé fort loin

dans le nord. Elle confirme le départ en dissidence d’un grand nombre de

tentes Regueïbat.

Le retour des patrouilles me rend plus libre de mes mouvements. Je vais

en profiter pour aller au-devant de S.

Il faut donc que je continue encore ma route solitaire. N’est-ce point

une grâce spéciale que je reçois, que cette solitude obstinée, qui me

laisse face à face avec l’éternité? Oh! profitons jalousement des heures

de recueillement qui nous sont comptées. Utilisons en avares ces purs

instants de liberté, puisque c’est dans la seule liberté que l’on sait

devenir esclaves...

CHAPITRE XIII

VOYAGE A PORT-ÉTIENNE

25 avril 1912–16 mai 1912.

Le 25 avril, je quittai le puits de Matalla, avec une dizaine de Maures,

fidèles compagnons de mes routes. Mon intention était de marcher dans le

sud-ouest, jusqu’à ma rencontre avec S., sous les ordres duquel j’avais

été placé.

Le même jour, je traversai de l’est à l’ouest l’Adrar Souttouf. Il faut

se représenter cette région comme un plateau peu élevé, très découpé et

dominé par des chaînes de quartzite à arêtes vives, généralement

orientées du sud-ouest au nord-est. La végétation est naturellement très

peu abondante. Pourtant, dans les bas-fonds, on trouve des herbes et des

arbres maigres, qui sont pourtant une rareté dans ces régions

déshéritées.

Après une journée de marche parmi les pierres noires de ces paysages

rugueux, j’arrivai au puits de Bou Gouffa et me couchai, les membres

engourdis de fatigue, sous les étoiles amies.

Le lendemain, le réveil fut charmant. Je me trouvais dans une sorte de

lande bretonne, où poussaient à l’envi des touffes de plants dont le

vert pâle rappelait les bruyères de mon pays. Une rosée abondante

couvrait le sol. Devant moi, j’apercevais les sombres dentelures de

l’Adrar Souttouf, couronnées de brumes légères. L’air était allégé,

décanté dans les laboratoires du matin et il nous apportait, en brises

tièdes, des parfums de terre mouillée. Quelques gouttes de pluie

tombèrent dans le silence. Nous assistions à une scène de la naissance

du monde.

Comme je contemplais ce spectacle, Sidia s’approcha de moi, et, faisant

un grand geste vers l’horizon, ému, transfiguré, il me dit:

--Dieu est grand!

... Oh! comme ce mot me fit du bien! Je connaissais enfin que ma joie

n’était pas la création d’un touriste en quête de sensations, ou

l’illusion d’un civilisé. Lui aussi, le petit barbare, il frémissait

devant la beauté des choses, et devant le soleil qui se levait, nous

étions, lui et moi, le même homme.

* * * * *

_Jéloua._--Je me suis arrêté longtemps dans le cimetière, et avec Sidia,

j’ai déchiffré les inscriptions écrites en belles lettres arabes.

«Ci-gît Maryam, fille de Beyhé, fils d’Ali, fils d’Haybé, fils de Saké,

fils d’Ali Nabi Ré, fils d’El Mahtav, fils d’Haybou.»

«Ci-gît Mohammed el Bokhary, fils d’El Filali, fils d’Ahmed Moskel, fils

de Bari Kallah, fils de Bazeïd el Yakhouï, fils de Jaffria el

Machoumihé. Que la bénédiction de Dieu soit sur lui!»

Ce Jaffria el Machoumihé nous transporterait à peu près dans la première

moitié du XVIIIe siècle. Mais il doit être en réalité beaucoup plus

ancien, car les Maures, dans leurs généalogies, sautent volontiers des

échelons et ne citent que les ancêtres dont le nom est illustre.

Ces cimetières maures sont toujours placés dans les endroits les plus

arides et les plus désolés. Celui de Jéloua, dans son immense horizon de

pierrailles, nous rappelle qu’il y a pourtant des hommes dans ces

régions sinistres de l’Adrar Souttouf. Toutes ces tombes appartiennent

aux Bari Kallah, tribu de marabouts qui furent autrefois de riches

propriétaires d’animaux, et à qui l’on doit l’ouverture de la plupart

des puits du Tiris et du Zemoul.

J’ai remarqué, parmi les pierres qui entourent les tumuli, des piquets

de tente, des pilons, objets confiés à la garde des morts, car jamais un

Musulman ne volera un objet laissé dans un cimetière.

Le 25, j’entrai avec mes compagnons dans l’Aguerguer, plat pays de

cailloux blancs, de sables blancs, parsemé de dômes de sable

étincelants. Nos chameaux y trouvaient à grand’peine un peu de nsid, un

peu d’askaf sec. «O pays de clarté, pensais-je, pays faits à la gloire

du soleil, pays faits à l’intention du soleil, solitudes troublées de

loin en loin par le passage de quelques méharas ou la fuite d’un

campement, quelle figure faisons-nous parmi toi? Ce n’est pas sans

raison que l’Islam a horreur de la représentation humaine. La terre

aussi...»

J’arrivai le 29, après quelques recherches, au puits de Bir Gueudouze.

Il est très difficile à trouver. Les Français qui y sont passés avant

moi, c’est-à-dire Dufour en 1910 et Schmitt en 1911, s’y sont perdus. Il

est certain qu’il faut un guide habile pour trouver dans une telle

uniformité de landes, une bouche de puits d’un mètre de diamètre!

Au puits, je vis les traces de S., qui dataient de l’avant-veille. Je ne

pouvais pas songer à le rattraper, et comme mes hommes n’avaient plus de

vivres, je résolus de pousser jusqu’à Port-Étienne--une bonne étape de

cent vingt kilomètres.

Je franchis cette distance en un jour et demi. A mesure que j’approchais

de la mer, je sentais croître mon excitation. Je chantais, je riais, je

plaisantais avec mes partisans. Je traversais un pays qui ressemblait à

ces terrains de démolition, que l’on voit aux faubourgs des villes,

terrains vagues, chargés de gravats blancs, hachés de fossés et

d’excavations. Les Maures l’appellent le Korban. Dans les rags de sable

qui bordent les soulèvements calcaires de cette région, j’apercevais

parfois des fuites de gazelles au galop élastique, et qui détournaient

la tête vers nous, comme dans les tableaux des primitifs.

Je trouvai quelques arbres pour la halte méridienne. Mais je m’arrêtai

sans plaisir et repartis, dès que nous eûmes mangé notre riz. Je marchai

alors dans de grands couloirs de dunes mouvantes, sans végétation, qui

me conduisirent au bord d’une immense Sebkhra. Elle étalait vers le sud,

jusqu’au bout de l’horizon, son tapis noir et uni. Mais vers l’ouest,

elle était bordée de hauteurs mamelonnées qui prenaient dans la nuit

claire et froide, d’étranges formes. Je reconnus alors que mon guide

s’était trompé et avait trop appuyé vers le nord. Je lui donnai l’ordre

de longer les escarpements de la Sebkhra, mais à huit heures, la marche

était devenue si incertaine et difficile que nous dûmes nous arrêter.

Le lendemain, peu de temps après le départ, j’apercevais à l’horizon de

la Sebkhra une ligne sombre. C’était la mer! Je pris le trot, exalté par

les odeurs qui déjà nous arrivaient du fond du golfe. Une heure après,

les contours vagues d’une grève immense se dessinaient. Tout au fond, la

mer scintillait. Elle semblait s’étaler en des formes qu’on ne

comprenait pas. La côte elle-même, mal dessinée, achevait de donner à ce

spectacle un aspect de confusion grandiose. Mais, à la baie de l’Étoile

où nous arrivâmes à neuf heures, nous trouvâmes le repos. Nous étions

tous charmés, les Maures et moi, par la précision extrême des lignes,

par l’harmonie parfaite de cette anse qui, succédant aux tristesses

molles de la lagune, nous emplissait l’âme de paix et de bonheur. De

petites vagues venaient mourir sur le sable fin et, à peu de distance du

rivage, on voyait des marsouins bondir au-dessus de la mer bleue, ou

d’immenses cormorans se poser délicatement sur les vagues. Je ressentais

en moi l’enthousiasme de Chateaubriand, quand il dit du Lido:

«Les vagues que je retrouvais ont été partout mes fidèles compagnes;

ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, elles

m’avaient entouré à ma naissance; je saluai ces berceuses de ma couche.

Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier

et doux à mon oreille. Souvent je m’arrêtai pour contempler l’immensité

pélagienne; un mât, un nuage, c’était assez pour éveiller mes

souvenirs.»

* * * * *

Port-Étienne, son désordre et son abandon m’ont fait la plus triste

impression. La terre, d’un ton sale, incertain, ondule sans grâce. Sa

rudesse est sans majesté. Pourtant, il reste la mer qui fait une belle

couronne d’azur profond à cette poussière. J. m’a emmené voir les

anciennes pêcheries Villemorin. Nous avons traversé des terrains vagues,

longé des rails de wagonnets. Sur le sol, des détritus, des tessons de

bouteilles témoignaient que j’avais retrouvé la civilisation.

En route, nous nous sommes arrêtés un instant à l’appareil

distillatoire. Je reconnus que le bruit de la machine à vapeur faisait

une musique assez singulière dans ce paysage africain. Mais ce ne sont

pas des sensations aussi heurtées que je suis venu chercher. J’ai

préféré la longue station que nous fîmes sur la plage étroite où nous

arrivâmes après une demi-heure de marche. Devant nous, des barques se

balançaient mollement, et plus loin on voyait une grande carène

abandonnée.

Nous avons rencontré, sur cette grève, des pêcheurs espagnols qui

halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. J’entends

encore leurs cris gutturaux: «Ala! Ala! A la riva!» De larges mouvements

ordonnés, dans un soleil tiède qu’adoucissait encore la brise du large.

Aux pêcheries, nous avons trouvé un aimable Breton, M. Lemée, seul

occupant des vastes locaux qui n’ont connu qu’une activité éphémère. Les

pêcheries, luxueusement établies, ont fait faillite et le Gouvernement a

racheté, il y a deux ans, les installations faites à grands frais sur

cette terre inhospitalière. Rien de plus morne que ces grands hangars,

ces séchoirs, ces vastes communs, ces maisons démontables qui ne

connaîtront même jamais la beauté des ruines. Mais M. Lemée y mettait de

la vie, en nous contant ses grands voyages faits, en compagnie du savant

M. Gruvel, sur les côtes de l’Angola et du Sud-Afrique...

Pendant le retour au poste, nous voyions ce qu’il y a de plus beau à

Port-Étienne: les quatre grands pylones de la télégraphie sans fil,

beauté moderne, scientifique, beauté métallique, grêle et forte tout

ensemble, beauté faite de précision, et qui sait aussi nous faire rêver.

* * * * *

Tandis que le capitaine M. «causait» avec un paquebot passant au large,

je montrais à Sidia les immenses étincelles dont les détonations se

mêlaient au ronflement régulier du moteur.

--Tu vois, lui disais-je, les Maures sont fous de vouloir résister à des

gens aussi riches et aussi puissants que les Français.

Sidia reste un moment silencieux, puis il me dit cette phrase inouïe:

--Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais

nous, les Maures, nous avons le royaume du Ciel!

Il me semble que de telles phrases projettent une vive lumière sur toute

une façon de sentir, de voir la vie. J’ai rencontré dans les cailloux du

Tagant d’admirables ascètes qui m’évoquaient exactement le moine

Paphnuce. Mais jamais le fond de rêverie mystique de la race, ne m’est

apparu de façon plus claire qu’aujourd’hui.

J’ai fait un assez triste retour sur moi-même. Voilà donc l’idée que ces

Maures ont de nous, après cinq ans d’occupation! Je voulais dire à

Sidia: «Tu te trompes: tu as ton Dieu, et j’ai le mien. Tu as ton

prophète, et j’ai le mien qui est fils de Dieu, qui a été crucifié, et

qui est assis aujourd’hui à la droite de son Père.» Mais j’ai le

sentiment que je l’étonnerais sans profit.

Quelques jours après, pensant à Sidia, j’écrivais au vénérable évêque de

Sénégambie, Mgr Jalabert: «Depuis six ans que j’ai fait connaissance

avec les Musulmans d’Afrique, je me suis rendu compte de la folie de

certains modernes, qui veulent séparer la race française de la religion

qui l’a faite ce qu’elle est et d’où vient toute sa grandeur. Auprès de

gens aussi portés à la méditation métaphysique que les musulmans du

Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J’en ai acquis

la conviction: nous ne paraîtrons grands auprès d’eux qu’autant qu’ils

connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux

qu’autant que la puissance de notre foi s’imposera à leur regard.

Certes, nous n’avons plus les âmes des Croisés, et ce n’est pas à la

pensée d’aller combattre l’Infidèle qu’un officier, désigné pour le

Tchad ou l’Adrar, va se réjouir. Pourtant, j’ai vu des camarades qui

dans leurs conversations avec les Maures, souriaient des choses divines

et faisaient profession d’athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de

combien ils faisaient reculer notre cause et de combien, en abaissant

leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure,

France et Chrétienté ne font qu’un. Ne nous appellent-ils pas

«Nazaréens» plus volontiers que «Français»? Et c’est une chose étrange

que ce soient eux qui viennent sur ce point nous éclairer sur nous-mêmes

et nous donner une leçon.--J’ignore le nombre de musulmans qu’a

convertis le vénérable et illustre Père de Foucauld dans le Sahara

septentrional. Mais je suis assuré qu’il a plus fait pour asseoir notre

domination dans ce pays que tous nos administrateurs civils et

militaires. Ce serait un beau rêve que de souhaiter des âmes de

missionnaires à tous les officiers sahariens. Mais nous ferons de la

politique française, le jour où, respectueux des croyances de nos

Berbères, nous resterons fervents dans les nôtres, le jour enfin où ces

musulmans verront à Saint-Louis et à Dakar, quand ils s’y rendront, la

beauté de nos temples et le nombre des fidèles qui s’y rendent.»

* * * * *

J’écrivais à Mgr Jalabert dans un véritable sentiment d’exaltation.

Mais, la fièvre tombée, je suis forcé de le reconnaître: nous sommes

tellement enlizés dans la plus abjecte des civilisations, que le mot

cruel de Sidia a bien quelque apparence de vérité. Suis-je capable de

ces longues méditations qui nous tirent violemment hors du monde

sensible, et auprès desquelles la réalité devient une poussière fade et

incolore?

Le sentiment de la patrie nous mène fatalement à chérir l’idée

religieuse. Comment séparer l’un de l’autre, quand ils furent les deux

mobiles qui se mêlèrent intimement dans les âmes de nos pères?

La fille aînée de l’Église. Il y a peut-être aussi la fille aînée de

l’Islam. Nous, nous sommes la fille aînée de l’Église. Ainsi le veut

l’ordre français. _Gesta Dei per Francos._ On peut le regretter, mais on

ne peut changer l’ordonnance française.

Ce n’est pas en vain que la maison de France découle d’un Saint, que la

filiation directe remonte à un Saint. Nous n’y pouvons rien, nous sommes

engagés, enroutés. La France fait son salut malgré elle. Au pied de

l’arbre français, nous avons un Saint, qui intercède pour toute la

maison de France. Et comment séparerons-nous la maison de France de la

France elle-même, la France elle-même de ceux qui l’ont faite?

Mais après cette reconnaissance, nous sommes forcés de nous arrêter.

Moi-même qui ai ressenti si profondément l’offense de Sidia, que suis-je

dans le domaine du Spirituel? Où est ma foi? Où sont mes œuvres pour la

mériter? Et même, dans ce particulier domaine du Spirituel, quelle

figure fais-je à côté de Sidia?

* * * * *

J’ai eu beaucoup de peine à retrouver Bir Gueudouze au retour. Après

avoir marché tout le jour, mon guide se déclara perdu et je m’arrêtai

dans une sorte de large dépression où quelques arbres maigres tordaient,

à une faible hauteur du sol, leurs bras décharnés. Ces pauvres

branchages nous mirent pourtant un peu à l’abri du vent d’est, qui

balayait sans pitié cette misérable terre. Le lendemain matin, j’envoyai

deux de mes hommes à la recherche du puits où j’avais laissé, à l’aller,

une partie du détachement et mes bagages. Nous n’avions plus une goutte

d’eau, et la journée nous parut longue. Heureusement, vers le soir, mes

deux hommes parurent. Après avoir erré toute la journée, ils avaient

fini par découvrir le puits: il ne se trouvait qu’à une heure de

l’endroit où nous étions! Nous y arrivâmes une heure avant minuit et je

retrouvai mes hommes avec plaisir. L’un d’eux me raconta l’arrivée du

guide, après sa longue recherche. «Il était si fatigué, si altéré, me

disait-il, que j’ai dû le descendre moi-même de son chameau.» Mais je

crois que sa fatigue venait surtout de la peur qu’il avait eue de ne

pouvoir trouver l’eau.

Au départ de Bir Gueudouze, je décidai de brûler Jéloua et de me diriger

directement sur Bou Gouffa. Le premier jour, la chaleur devint

étrangement lourde. L’air s’immobilisait totalement. L’éther se chargea

d’une fine poussière jaune, emplie d’éclatante lumière solaire. Le

lendemain, la chaleur devint si torride que je craignis fort de laisser

en route quelques-uns de mes animaux. Nous avions la sensation exacte

d’un couvercle de plomb qui se serait abattu sur nous. J’essayai de ne

marcher que la nuit. Malheureusement, la lune et les étoiles étaient

cachées par la brume, ce qui rendait la direction très difficile.

Le 8 mai, dans le petit jour, j’arrêtai mes hommes pour leur laisser

faire la prière du «fedjer». Nous marchions déjà depuis deux heures.

L’immense plaine se taisait, comme si la vie du monde eût été suspendue.

Jamais je n’avais vu la terre des Maures aussi empreinte de solennité.

Bientôt le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de

l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes

de lumière cuivreuse qui fatiguait le regard. Nous nous remîmes en

marche, et peu de temps après, nous voyions les premières hauteurs de

l’Adrar Souttouf, qui se dessinaient toutes proches de nous. Nous

traversions de larges ondulations pierreuses, tandis que nous

apercevions encore, à notre droite, les dômes sablonneux de l’Aguerguer.

Enfin, à dix heures, nous nous arrêtions au puits de Bou Gouffa où,

quelques jours auparavant, j’avais eu un si joli réveil.

Les voix qui crient dans le désert · 第 11 / 15 段