portiques des temples sont ouverts, et au fond, dans un soleil d’or,
brille le Saint-Sacrement. La foule noire, immobile, est prosternée, et
un pontife, alourdi par les châles divins, entre dans la nuée... Chère
France, celle qui prie et non celle qui blasphème, celle qui est soumise
et non celle qui se révolte, chère France, meilleure que moi, chère
France prosternée, c’est maintenant que je t’aime. C’est maintenant que
je t’attends. C’est maintenant que j’attends et que je me soumets, non
plus seulement soldat soumis, mais chrétien soumis, et tel désormais
dans le divin que dans l’humain.
L’attente est longue. Elle fait frissonner de regret. Elle est ardente
et pourtant calme. Elle est avide de Jésus-Christ et pourtant patiente.
Je sens bien que mon élan est beau, mais je sens aussi qu’il n’étreint
que le vide. Mes bras se tendent et n’embrassent rien. Il faut une
médiation.
Par une nuit claire, au puits d’Areïlass. La lune éclaire des groupes de
chameaux qui dressent le col et l’abaissent. Toute la petite troupe est
là, une dizaine d’hommes qui tirent de l’eau du puits, et moi, assis sur
un rocher, j’écoute si quelque bruit ne viendrait pas du large, de la
lune peut-être... Je pense au silence, et que c’est en lui que s’entend
le verbe de Dieu. Voici donc une nouvelle preuve. Car le peu que je
connais de Dieu, c’est encore par quelques moyens humains, par quelques
vertus spéciales qu’il a plu à Dieu d’établir sur cette terre. La
charité parfaite ne peut se concevoir sans l’aide de la prière, des
Sacrements. Mais le désir lui-même de la charité, il faut encore quelque
moyen naturel pour l’obtenir. Là encore, il faut une médiation. Il faut
certaines vertus divines, et pourtant accessibles, pour posséder le
désir.
Et d’abord, le silence. Point de désir de Dieu sans le silence. Ainsi
déjà, le peu de bien que j’ai en moi, je suis forcé de le reporter hors
de moi. J’imagine bien qu’un chrétien, lorsqu’à la Communion, son Dieu
s’avance vers lui, lui reporte tout l’amour qu’il en reçoit. Mais en
moi-même, ce faible désir vacillant que je ressens, déjà il a pour cause
une grâce spéciale, qu’il a plu à Dieu de répandre sur cette terre.
Moyen imparfait, puisqu’il ne donne que le désir, si quelqu’une des
formes qu’il a instituées par son Église, vient à manquer. Ainsi
commencent de s’établir l’ordre, l’harmonie chrétienne.
La paix intérieure, l’attente, l’attention, la parfaite réserve, sont
les dons de cette terre discrète, et ils sont les annonciateurs du Verbe
divin. Grâce à ce silence auquel nous sommes contraints, la moindre
bonne volonté, le moindre bon mouvement de notre part sont tournés à
notre profit. Si loin que nous soyons de la parfaite connaissance,
abandonnons-nous un instant à ce silence, profitons-en, l’éclair d’un
instant, pour descendre en nous-mêmes, et déjà nous sentons que nous
devenons plus attentifs à Dieu. Plus même, c’est déjà presque un
avant-goût de Dieu que nous avons dans le silence. Et qui sait même si
ce silence de l’Afrique n’est pas une intention spéciale, une
institution particulière destinée à remplacer les moyens dont le Père
Céleste a coutume de se servir à notre endroit?
Et ensuite, la pauvreté. Car nous sommes des pauvres, et cette pauvreté
nous a été envoyée. Or, rien ne nous avance dans la vie spirituelle
comme de vivre d’une poignée de riz par jour et d’un peu d’eau salée. Un
homme raisonnable peut très bien penser que les mortifications de
certains religieux sont excès de zèle. Mais ici, il faut se rendre,
reconnaître que rien ne prépare une âme à recevoir son Dieu que de la
vider de tout plaisir sensible. Tout naturellement, la pensée de
l’éternel naît d’un cœur d’où tout l’éphémère de la vie a été chassé,
qui n’a plus de désir que de la croix de son Dieu.
Voici donc un nouveau don de Dieu par l’Afrique. Là encore, il faut
savoir utiliser. Mais comme la tâche est aisée! Je sens que le moindre
bon mouvement m’est compté.
_Esurientes implevit bonis._ C’est la devise du Sahara. Il n’est pas
douteux que les Maures eux-mêmes ne soient aidés, dans leur désir de
Dieu, par leur extrême dénuement, et l’ascétisme est encore aujourd’hui
l’une des plus belles fleurs spirituelles du désert. Dieu nous donne la
pauvreté. A nous de savoir la prendre, et que nos heures de jeûne ne
nous soient point à perte.
Mais déjà, par la seule misère, comme tout à l’heure par le seul
silence, nous nous sentons portés très loin, aussi loin que peuvent
mener les moyens naturels. Nous sommes vraiment au seuil de Dieu.
J’ai franchi rapidement les treize heures de marche qui séparent
Areïlass de Matalla. Notre route s’est faite dans une vraie tourmente de
sable. Le 21 au soir, je me suis arrêté dans un rag dénudé où le vent
hurlait. Nous n’avons pu que nous rouler dans nos couvertures et nous
étendre sur le sol, balayé des souffles du nord. Nous étions près de
quelques arbres égarés dans la plaine, mais si maigres que la rafale ne
trouvait même pas de prise sur eux. Et nous-mêmes n’étions rien,
prostrés par terre et attendant la fin.
C’était le lendemain que je devais retrouver S. Et je pensais qu’il
fallait bien que ma route solitaire s’achevât sur cette belle heure
romantique.
Ce soir-là, j’ai vraiment senti ma solitude. Qui sait mes rêves, mes
désirs d’amour? Qui connaît ma force et ma faiblesse? Déjà je suis bien
loin de ces pauvres enfants égarés qui se pressent près de moi, dans
l’ombre de la nuit mauvaise...
O mon Dieu! La terre même des Infidèles devient un instrument de votre
miséricorde. Les vertus que vous y avez mises deviennent une raison
d’espérer. O terre auxiliatrice! O Dieu! l’une dans la main de l’autre,
comme le globe dans la main de l’Empereur, donnez-moi d’être un enfant
devant vous, et de pouvoir manger le pain de votre force...
* * * * *
A Matalla, dans un petit carré d’herbes vertes enclos de rocs, j’ai
trouvé la section de S. Elle est commandée pour l’instant par un
sous-officier, car S. est parti pour Port-Étienne. J’apprends que le 16,
vers cinq heures du soir, un medjbour s’est approché du camp et a volé
une trentaine de chameaux. Un sous-officier est parti le jour même à sa
poursuite. Il me faut attendre le retour de nos patrouilles, avant de
prendre une décision.
Le 24, le sous-officier rentre au camp, sans avoir pu atteindre les
pillards. Il a poussé jusqu’à 70 kilomètres au nord de Ténouaka. Le
lendemain, la patrouille de Maures que j’avais envoyée sur les traces
des campements en fuite, rentre également après avoir poussé fort loin
dans le nord. Elle confirme le départ en dissidence d’un grand nombre de
tentes Regueïbat.
Le retour des patrouilles me rend plus libre de mes mouvements. Je vais
en profiter pour aller au-devant de S.
Il faut donc que je continue encore ma route solitaire. N’est-ce point
une grâce spéciale que je reçois, que cette solitude obstinée, qui me
laisse face à face avec l’éternité? Oh! profitons jalousement des heures
de recueillement qui nous sont comptées. Utilisons en avares ces purs
instants de liberté, puisque c’est dans la seule liberté que l’on sait
devenir esclaves...
CHAPITRE XIII
VOYAGE A PORT-ÉTIENNE
25 avril 1912–16 mai 1912.
Le 25 avril, je quittai le puits de Matalla, avec une dizaine de Maures,
fidèles compagnons de mes routes. Mon intention était de marcher dans le
sud-ouest, jusqu’à ma rencontre avec S., sous les ordres duquel j’avais
été placé.
Le même jour, je traversai de l’est à l’ouest l’Adrar Souttouf. Il faut
se représenter cette région comme un plateau peu élevé, très découpé et
dominé par des chaînes de quartzite à arêtes vives, généralement
orientées du sud-ouest au nord-est. La végétation est naturellement très
peu abondante. Pourtant, dans les bas-fonds, on trouve des herbes et des
arbres maigres, qui sont pourtant une rareté dans ces régions
déshéritées.
Après une journée de marche parmi les pierres noires de ces paysages
rugueux, j’arrivai au puits de Bou Gouffa et me couchai, les membres
engourdis de fatigue, sous les étoiles amies.
Le lendemain, le réveil fut charmant. Je me trouvais dans une sorte de
lande bretonne, où poussaient à l’envi des touffes de plants dont le
vert pâle rappelait les bruyères de mon pays. Une rosée abondante
couvrait le sol. Devant moi, j’apercevais les sombres dentelures de
l’Adrar Souttouf, couronnées de brumes légères. L’air était allégé,
décanté dans les laboratoires du matin et il nous apportait, en brises
tièdes, des parfums de terre mouillée. Quelques gouttes de pluie
tombèrent dans le silence. Nous assistions à une scène de la naissance
du monde.
Comme je contemplais ce spectacle, Sidia s’approcha de moi, et, faisant
un grand geste vers l’horizon, ému, transfiguré, il me dit:
--Dieu est grand!
... Oh! comme ce mot me fit du bien! Je connaissais enfin que ma joie
n’était pas la création d’un touriste en quête de sensations, ou
l’illusion d’un civilisé. Lui aussi, le petit barbare, il frémissait
devant la beauté des choses, et devant le soleil qui se levait, nous
étions, lui et moi, le même homme.
* * * * *
_Jéloua._--Je me suis arrêté longtemps dans le cimetière, et avec Sidia,
j’ai déchiffré les inscriptions écrites en belles lettres arabes.
«Ci-gît Maryam, fille de Beyhé, fils d’Ali, fils d’Haybé, fils de Saké,
fils d’Ali Nabi Ré, fils d’El Mahtav, fils d’Haybou.»
«Ci-gît Mohammed el Bokhary, fils d’El Filali, fils d’Ahmed Moskel, fils
de Bari Kallah, fils de Bazeïd el Yakhouï, fils de Jaffria el
Machoumihé. Que la bénédiction de Dieu soit sur lui!»
Ce Jaffria el Machoumihé nous transporterait à peu près dans la première
moitié du XVIIIe siècle. Mais il doit être en réalité beaucoup plus
ancien, car les Maures, dans leurs généalogies, sautent volontiers des
échelons et ne citent que les ancêtres dont le nom est illustre.
Ces cimetières maures sont toujours placés dans les endroits les plus
arides et les plus désolés. Celui de Jéloua, dans son immense horizon de
pierrailles, nous rappelle qu’il y a pourtant des hommes dans ces
régions sinistres de l’Adrar Souttouf. Toutes ces tombes appartiennent
aux Bari Kallah, tribu de marabouts qui furent autrefois de riches
propriétaires d’animaux, et à qui l’on doit l’ouverture de la plupart
des puits du Tiris et du Zemoul.
J’ai remarqué, parmi les pierres qui entourent les tumuli, des piquets
de tente, des pilons, objets confiés à la garde des morts, car jamais un
Musulman ne volera un objet laissé dans un cimetière.
Le 25, j’entrai avec mes compagnons dans l’Aguerguer, plat pays de
cailloux blancs, de sables blancs, parsemé de dômes de sable
étincelants. Nos chameaux y trouvaient à grand’peine un peu de nsid, un
peu d’askaf sec. «O pays de clarté, pensais-je, pays faits à la gloire
du soleil, pays faits à l’intention du soleil, solitudes troublées de
loin en loin par le passage de quelques méharas ou la fuite d’un
campement, quelle figure faisons-nous parmi toi? Ce n’est pas sans
raison que l’Islam a horreur de la représentation humaine. La terre
aussi...»
J’arrivai le 29, après quelques recherches, au puits de Bir Gueudouze.
Il est très difficile à trouver. Les Français qui y sont passés avant
moi, c’est-à-dire Dufour en 1910 et Schmitt en 1911, s’y sont perdus. Il
est certain qu’il faut un guide habile pour trouver dans une telle
uniformité de landes, une bouche de puits d’un mètre de diamètre!
Au puits, je vis les traces de S., qui dataient de l’avant-veille. Je ne
pouvais pas songer à le rattraper, et comme mes hommes n’avaient plus de
vivres, je résolus de pousser jusqu’à Port-Étienne--une bonne étape de
cent vingt kilomètres.
Je franchis cette distance en un jour et demi. A mesure que j’approchais
de la mer, je sentais croître mon excitation. Je chantais, je riais, je
plaisantais avec mes partisans. Je traversais un pays qui ressemblait à
ces terrains de démolition, que l’on voit aux faubourgs des villes,
terrains vagues, chargés de gravats blancs, hachés de fossés et
d’excavations. Les Maures l’appellent le Korban. Dans les rags de sable
qui bordent les soulèvements calcaires de cette région, j’apercevais
parfois des fuites de gazelles au galop élastique, et qui détournaient
la tête vers nous, comme dans les tableaux des primitifs.
Je trouvai quelques arbres pour la halte méridienne. Mais je m’arrêtai
sans plaisir et repartis, dès que nous eûmes mangé notre riz. Je marchai
alors dans de grands couloirs de dunes mouvantes, sans végétation, qui
me conduisirent au bord d’une immense Sebkhra. Elle étalait vers le sud,
jusqu’au bout de l’horizon, son tapis noir et uni. Mais vers l’ouest,
elle était bordée de hauteurs mamelonnées qui prenaient dans la nuit
claire et froide, d’étranges formes. Je reconnus alors que mon guide
s’était trompé et avait trop appuyé vers le nord. Je lui donnai l’ordre
de longer les escarpements de la Sebkhra, mais à huit heures, la marche
était devenue si incertaine et difficile que nous dûmes nous arrêter.
Le lendemain, peu de temps après le départ, j’apercevais à l’horizon de
la Sebkhra une ligne sombre. C’était la mer! Je pris le trot, exalté par
les odeurs qui déjà nous arrivaient du fond du golfe. Une heure après,
les contours vagues d’une grève immense se dessinaient. Tout au fond, la
mer scintillait. Elle semblait s’étaler en des formes qu’on ne
comprenait pas. La côte elle-même, mal dessinée, achevait de donner à ce
spectacle un aspect de confusion grandiose. Mais, à la baie de l’Étoile
où nous arrivâmes à neuf heures, nous trouvâmes le repos. Nous étions
tous charmés, les Maures et moi, par la précision extrême des lignes,
par l’harmonie parfaite de cette anse qui, succédant aux tristesses
molles de la lagune, nous emplissait l’âme de paix et de bonheur. De
petites vagues venaient mourir sur le sable fin et, à peu de distance du
rivage, on voyait des marsouins bondir au-dessus de la mer bleue, ou
d’immenses cormorans se poser délicatement sur les vagues. Je ressentais
en moi l’enthousiasme de Chateaubriand, quand il dit du Lido:
«Les vagues que je retrouvais ont été partout mes fidèles compagnes;
ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, elles
m’avaient entouré à ma naissance; je saluai ces berceuses de ma couche.
Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier
et doux à mon oreille. Souvent je m’arrêtai pour contempler l’immensité
pélagienne; un mât, un nuage, c’était assez pour éveiller mes
souvenirs.»
* * * * *
Port-Étienne, son désordre et son abandon m’ont fait la plus triste
impression. La terre, d’un ton sale, incertain, ondule sans grâce. Sa
rudesse est sans majesté. Pourtant, il reste la mer qui fait une belle
couronne d’azur profond à cette poussière. J. m’a emmené voir les
anciennes pêcheries Villemorin. Nous avons traversé des terrains vagues,
longé des rails de wagonnets. Sur le sol, des détritus, des tessons de
bouteilles témoignaient que j’avais retrouvé la civilisation.
En route, nous nous sommes arrêtés un instant à l’appareil
distillatoire. Je reconnus que le bruit de la machine à vapeur faisait
une musique assez singulière dans ce paysage africain. Mais ce ne sont
pas des sensations aussi heurtées que je suis venu chercher. J’ai
préféré la longue station que nous fîmes sur la plage étroite où nous
arrivâmes après une demi-heure de marche. Devant nous, des barques se
balançaient mollement, et plus loin on voyait une grande carène
abandonnée.
Nous avons rencontré, sur cette grève, des pêcheurs espagnols qui
halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. J’entends
encore leurs cris gutturaux: «Ala! Ala! A la riva!» De larges mouvements
ordonnés, dans un soleil tiède qu’adoucissait encore la brise du large.
Aux pêcheries, nous avons trouvé un aimable Breton, M. Lemée, seul
occupant des vastes locaux qui n’ont connu qu’une activité éphémère. Les
pêcheries, luxueusement établies, ont fait faillite et le Gouvernement a
racheté, il y a deux ans, les installations faites à grands frais sur
cette terre inhospitalière. Rien de plus morne que ces grands hangars,
ces séchoirs, ces vastes communs, ces maisons démontables qui ne
connaîtront même jamais la beauté des ruines. Mais M. Lemée y mettait de
la vie, en nous contant ses grands voyages faits, en compagnie du savant
M. Gruvel, sur les côtes de l’Angola et du Sud-Afrique...
Pendant le retour au poste, nous voyions ce qu’il y a de plus beau à
Port-Étienne: les quatre grands pylones de la télégraphie sans fil,
beauté moderne, scientifique, beauté métallique, grêle et forte tout
ensemble, beauté faite de précision, et qui sait aussi nous faire rêver.
* * * * *
Tandis que le capitaine M. «causait» avec un paquebot passant au large,
je montrais à Sidia les immenses étincelles dont les détonations se
mêlaient au ronflement régulier du moteur.
--Tu vois, lui disais-je, les Maures sont fous de vouloir résister à des
gens aussi riches et aussi puissants que les Français.
Sidia reste un moment silencieux, puis il me dit cette phrase inouïe:
--Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais
nous, les Maures, nous avons le royaume du Ciel!
Il me semble que de telles phrases projettent une vive lumière sur toute
une façon de sentir, de voir la vie. J’ai rencontré dans les cailloux du
Tagant d’admirables ascètes qui m’évoquaient exactement le moine
Paphnuce. Mais jamais le fond de rêverie mystique de la race, ne m’est
apparu de façon plus claire qu’aujourd’hui.
J’ai fait un assez triste retour sur moi-même. Voilà donc l’idée que ces
Maures ont de nous, après cinq ans d’occupation! Je voulais dire à
Sidia: «Tu te trompes: tu as ton Dieu, et j’ai le mien. Tu as ton
prophète, et j’ai le mien qui est fils de Dieu, qui a été crucifié, et
qui est assis aujourd’hui à la droite de son Père.» Mais j’ai le
sentiment que je l’étonnerais sans profit.
Quelques jours après, pensant à Sidia, j’écrivais au vénérable évêque de
Sénégambie, Mgr Jalabert: «Depuis six ans que j’ai fait connaissance
avec les Musulmans d’Afrique, je me suis rendu compte de la folie de
certains modernes, qui veulent séparer la race française de la religion
qui l’a faite ce qu’elle est et d’où vient toute sa grandeur. Auprès de
gens aussi portés à la méditation métaphysique que les musulmans du
Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J’en ai acquis
la conviction: nous ne paraîtrons grands auprès d’eux qu’autant qu’ils
connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux
qu’autant que la puissance de notre foi s’imposera à leur regard.
Certes, nous n’avons plus les âmes des Croisés, et ce n’est pas à la
pensée d’aller combattre l’Infidèle qu’un officier, désigné pour le
Tchad ou l’Adrar, va se réjouir. Pourtant, j’ai vu des camarades qui
dans leurs conversations avec les Maures, souriaient des choses divines
et faisaient profession d’athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de
combien ils faisaient reculer notre cause et de combien, en abaissant
leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure,
France et Chrétienté ne font qu’un. Ne nous appellent-ils pas
«Nazaréens» plus volontiers que «Français»? Et c’est une chose étrange
que ce soient eux qui viennent sur ce point nous éclairer sur nous-mêmes
et nous donner une leçon.--J’ignore le nombre de musulmans qu’a
convertis le vénérable et illustre Père de Foucauld dans le Sahara
septentrional. Mais je suis assuré qu’il a plus fait pour asseoir notre
domination dans ce pays que tous nos administrateurs civils et
militaires. Ce serait un beau rêve que de souhaiter des âmes de
missionnaires à tous les officiers sahariens. Mais nous ferons de la
politique française, le jour où, respectueux des croyances de nos
Berbères, nous resterons fervents dans les nôtres, le jour enfin où ces
musulmans verront à Saint-Louis et à Dakar, quand ils s’y rendront, la
beauté de nos temples et le nombre des fidèles qui s’y rendent.»
* * * * *
J’écrivais à Mgr Jalabert dans un véritable sentiment d’exaltation.
Mais, la fièvre tombée, je suis forcé de le reconnaître: nous sommes
tellement enlizés dans la plus abjecte des civilisations, que le mot
cruel de Sidia a bien quelque apparence de vérité. Suis-je capable de
ces longues méditations qui nous tirent violemment hors du monde
sensible, et auprès desquelles la réalité devient une poussière fade et
incolore?
Le sentiment de la patrie nous mène fatalement à chérir l’idée
religieuse. Comment séparer l’un de l’autre, quand ils furent les deux
mobiles qui se mêlèrent intimement dans les âmes de nos pères?
La fille aînée de l’Église. Il y a peut-être aussi la fille aînée de
l’Islam. Nous, nous sommes la fille aînée de l’Église. Ainsi le veut
l’ordre français. _Gesta Dei per Francos._ On peut le regretter, mais on
ne peut changer l’ordonnance française.
Ce n’est pas en vain que la maison de France découle d’un Saint, que la
filiation directe remonte à un Saint. Nous n’y pouvons rien, nous sommes
engagés, enroutés. La France fait son salut malgré elle. Au pied de
l’arbre français, nous avons un Saint, qui intercède pour toute la
maison de France. Et comment séparerons-nous la maison de France de la
France elle-même, la France elle-même de ceux qui l’ont faite?
Mais après cette reconnaissance, nous sommes forcés de nous arrêter.
Moi-même qui ai ressenti si profondément l’offense de Sidia, que suis-je
dans le domaine du Spirituel? Où est ma foi? Où sont mes œuvres pour la
mériter? Et même, dans ce particulier domaine du Spirituel, quelle
figure fais-je à côté de Sidia?
* * * * *
J’ai eu beaucoup de peine à retrouver Bir Gueudouze au retour. Après
avoir marché tout le jour, mon guide se déclara perdu et je m’arrêtai
dans une sorte de large dépression où quelques arbres maigres tordaient,
à une faible hauteur du sol, leurs bras décharnés. Ces pauvres
branchages nous mirent pourtant un peu à l’abri du vent d’est, qui
balayait sans pitié cette misérable terre. Le lendemain matin, j’envoyai
deux de mes hommes à la recherche du puits où j’avais laissé, à l’aller,
une partie du détachement et mes bagages. Nous n’avions plus une goutte
d’eau, et la journée nous parut longue. Heureusement, vers le soir, mes
deux hommes parurent. Après avoir erré toute la journée, ils avaient
fini par découvrir le puits: il ne se trouvait qu’à une heure de
l’endroit où nous étions! Nous y arrivâmes une heure avant minuit et je
retrouvai mes hommes avec plaisir. L’un d’eux me raconta l’arrivée du
guide, après sa longue recherche. «Il était si fatigué, si altéré, me
disait-il, que j’ai dû le descendre moi-même de son chameau.» Mais je
crois que sa fatigue venait surtout de la peur qu’il avait eue de ne
pouvoir trouver l’eau.
Au départ de Bir Gueudouze, je décidai de brûler Jéloua et de me diriger
directement sur Bou Gouffa. Le premier jour, la chaleur devint
étrangement lourde. L’air s’immobilisait totalement. L’éther se chargea
d’une fine poussière jaune, emplie d’éclatante lumière solaire. Le
lendemain, la chaleur devint si torride que je craignis fort de laisser
en route quelques-uns de mes animaux. Nous avions la sensation exacte
d’un couvercle de plomb qui se serait abattu sur nous. J’essayai de ne
marcher que la nuit. Malheureusement, la lune et les étoiles étaient
cachées par la brume, ce qui rendait la direction très difficile.
Le 8 mai, dans le petit jour, j’arrêtai mes hommes pour leur laisser
faire la prière du «fedjer». Nous marchions déjà depuis deux heures.
L’immense plaine se taisait, comme si la vie du monde eût été suspendue.
Jamais je n’avais vu la terre des Maures aussi empreinte de solennité.
Bientôt le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de
l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes
de lumière cuivreuse qui fatiguait le regard. Nous nous remîmes en
marche, et peu de temps après, nous voyions les premières hauteurs de
l’Adrar Souttouf, qui se dessinaient toutes proches de nous. Nous
traversions de larges ondulations pierreuses, tandis que nous
apercevions encore, à notre droite, les dômes sablonneux de l’Aguerguer.
Enfin, à dix heures, nous nous arrêtions au puits de Bou Gouffa où,
quelques jours auparavant, j’avais eu un si joli réveil.