J’ai vu la case de Char pour la première fois, dans les feux du soleil

levant. Au flanc des rochers que patinait l’aurore, elle se tenait

accrochée, fortement liée au sol, tassée dans sa royale solitude. Ses

murs bas, quadrangulaires, sa forte masse parallélipipédique, flanquée

de bastions militaires, ses pierres qui avaient la teinte même des rocs

environnants, ses murs unis percés de meurtrières, c’était assez pour

prolonger les imaginations guerrières qui m’avaient assiégé

l’avant-vieille, à Teurchane. Mais une fois que j’eus pénétré dans

l’enceinte, je dus m’orienter d’un autre côté. J’étais entré par un

large et bas portique, formant vestibule. Les murs, à droite et à

gauche, étaient par endroits effondrés. Tout était baigné de silence. Je

me trouvais dans une grande cour, au sol inégal, sur laquelle

s’ouvraient des portes basses. Je franchis une brèche, j’aperçus un

dédale de cases longues et étroites, enténébrées, avec des clartés

subites que faisaient les jours de la toiture en ruines. Au bout d’un

instant, j’étais dans une autre cour, beaucoup plus petite que la

première; je pensais que c’était celle où devaient se tenir les femmes

et les esclaves. Je retournai sur mes pas, je m’engageai dans un

couloir. Il me conduisit à un large patio, où la lumière se jouait entre

de grands piliers massifs. Au centre, une cour carrée, à ciel ouvert.

Autour, une large promenade... Je pensais à ces petits cloîtres

d’Italie, baignés de paix, de lumière douce, et bien enclos.--C’était

d’ailleurs une mosquée, mais si simple, si pauvre, si nue, si

paisiblement dormante, qu’il me sembla qu’elle pouvait sans peine

accueillir d’autres rêves que ceux de l’Islam, tous les rêves...

C’est encore un plaisir moral que je goûte dans cette sorte d’Escurial

saharien. J’y retrouve le double idéal, religieux et militaire, de la

race maure, mais c’est la mosquée qui donne une âme à l’édifice, plus

que ces pauvres bastions, aujourd’hui effondrés.

Voici que nous avons remis de la vie dans toute cette mort. Nos gens,

dans le vestibule, causent et boivent le thé. Le sous-officier qui

m’accompagne s’est installé dans la case la moins ruinée, et j’aperçois,

près du seuil de la porte, une marmite, posée sur trois pierres,

au-dessus d’un feu. Pour moi, j’ai choisi la mosquée, où j’ai également

placé les tirailleurs. Couché près d’eux pendant la sieste, j’entends

les bruits égaux de leurs souffles, parfois la plainte rauque d’un

dormeur. Et tout ce sommeil, auprès de moi, aggrave encore la solitude

et le silence.

La nuit, tout le monde déménage, et nous allons coucher sous les

étoiles, dans la dune qui commence non loin des murs, vers l’est. Des

raisons militaires l’ordonnent ainsi, mais, je l’avoue, ces pierres

m’oppressent. Quand, tout un jour, ma rêverie s’est égarée parmi elles,

solitaire, ressassée et tournoyante, comme le vol des corneilles

au-dessus d’un puits, quelle délivrance que de sentir l’air léger qu’ont

filtré les sables du large, de s’étendre sur le dos, dessous Orion, et

le Scorpion, et Cassiopée, les belles constellations!... Je dénombre les

étoiles, l’une après l’autre, et voilà que je m’embrouille dans les

sentiers célestes. Le sommeil vient. Les astres se rapprochent, ils sont

là, tout près, tout près... Il me semble qu’en étendant les bras, je

pourrais les attraper et souffler dessus, comme sur des bougies.

* * * * *

Un beau matin, Sidia m’a raconté l’histoire de Char.

Il y a une trentaine d’années, l’Adrar était commandé par l’émir Ahmed

Oued Sid Ahmed Oued Aïda, le père de l’émir dissident, Sid Ahmed, que

nous fîmes prisonnier à Tichitt. Cet Ahmed était en son temps l’homme le

plus fort de l’Adrar, et l’on dit de lui qu’il était capable d’assommer

un bœuf d’un coup de poing. Ce colosse avait fait de nombreux voyages au

Maroc, d’où il rapporta certains principes d’architecture, naturellement

inconnus aux Maures. Comme les environs d’Atar, sa résidence ordinaire,

n’offraient pas de pâturages pour ses chameaux, il lui prit l’idée de

construire cette case de Char, située dans un bon pays et auprès d’un

puits dont l’eau claire était inépuisable. Il l’éleva sur le modèle des

casbahs fortifiées qu’il avait vues au Maroc, et il prit l’habitude d’y

passer l’hiver, car l’été le rappelait à Atar pour la récolte des dattes

et les soins de son administration. Près du puits, il fit planter

quelques palmiers, et sans doute il avait l’idée de créer là une grande

palmeraie. Mais, pendant l’été de 1899, comme il se trouvait dans sa

maison d’Atar, un violent orage survint. Le toit s’effondra, et Ahmed,

encore dans la force de l’âge, tomba mort, frappé à la tête par une

poutre de la toiture. Après sa mort, la case de Char ne fut plus occupée

et elle commença, malgré ses solides assises, à subir les injures du

temps.

* * * * *

Il faisait beau et je partis. C’était une belle matinée de printemps, de

celles où l’on se lève léger, avec des membres détendus, et où l’on

chante. Et je marchais, et je chantais, et je sautais de roc en roc,

dans l’insouciance heureuse de ma jeunesse. Ces matins d’Afrique, où

l’on sent toute sa force, ces purs matins après nos chastes nuits, ce

sont comme ces belles mares que laisse entre les rocs la mer

descendante, et où frissonnent des algues blondes en des clartés de

vasque. Ces matins-là, nous nous baignons dans la bonté du monde qui

nous protège. Si loin de toute vulgarité, nous sentons nos cœurs

inattingibles. Piétinant le sol comme de jeunes chevaux, nous

réapprenons la lumière dans la jeunesse de tout. Ah! je les connais bien

ces matins-là, où l’on est ivre de ses muscles; il semble qu’on

partirait à la conquête.

Je montais une pente douce, bien marchante, d’une belle courbe large. Je

venais de perdre de vue la maison de Char, quand, du côté opposé,

j’aperçus l’immense déroulement pâle d’une plaine. La montagne sur

laquelle j’étais, descendait à pic: grande coupure brusque, taillée à

coup de hache, falaise abrupte sur la mer pétrifiée qui s’appelle, d’un

nom de rêve, le Tiris. Un promontoire me cachait une partie de l’immense

horizon. Je m’avançai et je vis bientôt dans son entier, l’immense arc

de cercle qui rejoignait, au nord et au sud, la falaise. Pendant

longtemps, je restai sur cette admirable terrasse. Mes yeux se perdaient

dans le lointain; ils cherchaient avidement quelque signe humain, et

j’écoutais, penché sur le bord de l’abîme, si quelque bruit ne viendrait

pas jusqu’à moi de l’horizon scellé. Mais non; la plaine sèche,

décolorée par la lumière, semblait cristallisée dans un sommeil

millénaire. Je voyais émerger des centaines de petits îlots rocheux, et

je pensais à la baie d’Along, aux langueurs de l’Asie. Tout le reste

était d’une matière impondérable, irréelle, faite de lune et de matière

stellaire--de la _lunite_.

Je pensais avec ivresse que dans quelques jours, lorsque le capitaine B.

serait arrivé, je reprendrais par là ma course vagabonde. Et à peine

arrivé, je rêvais du départ... Impatience de vivre, de brûler des

étapes, d’errer au fil des heures, dans l’immense figuration du monde.

* * * * *

Le lendemain matin, j’allai m’égarer dans une forêt de tarefas, qui fait

devant le puits un large éventail de verdure. Ces tarefas sont une sorte

de thuyas très odoriférants, dont les fins rameaux découpés semblent

chargés de soleil et d’été. Je marchais, écartant les branches devant

moi, dans des bourdonnements d’insectes et j’aspirais l’aigre odeur de

conifère que répandait l’ombre chaude et bleue. Sous mes pieds, je

sentais le sol glissant d’une _pineta_. Ma pensée se perdit vers de

sauvages jardins de Provence, où croissent d’âcres plantes, des

fenouils, des térébinthes...

En plein milieu de ce buisson épais, je trouvai à ma grande surprise une

case en paille, où dormaient, en des caisses, d’innombrables manuscrits

arabes, feuillets épars, rongés de vers, exhalant une rude odeur de

poussière et d’encens. C’étaient les dernières traces de la fuite des

télamides de Ma el Aïnin vers le nord. Une grande pensée mystérieuse, et

qui dormait déjà sous la cendre du temps.

* * * * *

Dans la mosquée de Char, une invincible mélancolie m’assiège. Je la

fuis, je vais m’ébattre dans le soleil. Mais elle m’attire, il faut que

j’y revienne. Les grands secteurs de lumière tournent, avec les heures

du jour, autour des piliers carrés. L’ombre gagne, et bientôt elle

enveloppe toutes les pierres de sa fraîcheur. Les tirailleurs sont

partis vers le camp. J’attends dans le silence quelque grand vampire qui

ne vient pas. Seul, un scarabée gratte la pierre et s’obstine contre une

muraille. Un souffle tombe du ciel et se perd...

Alors, on voudrait écrire des choses tristes et dures. On enrage de ne

pas avoir de génie. C’est une heure où rien ne peut plus nous contenter.

On est mécontent de soi. Et puis un vague remords se glisse. On pense à

sa jeunesse perdue, à tant d’heures lâches, des heures qui ne fondent

rien. Ce ne sont pas des idées précises--mais un pincement au cœur qui

fait très mal...

Demain, c’est la délivrance. Le capitaine B. doit arriver, et nous

allons fuir.

* * * * *

... Sur la route de Mabrouk, vers le nord-ouest. La nuit est claire,

baignée de lune. Le capitaine B. et moi, nous nous taisons. Près de nous

défilent de grandes masses sombres, et parfois nous croyons marcher dans

une avenue royale, bordée de lions... Mais il faut attendre l’aube.

Quand nous repartons dans la douce clarté matinale, nous sommes parmi

les dômes arides, en plein milieu de l’archipel où mon rêve, sur la

falaise de Char, allait se perdre. Des pitons, des dômes, rien que des

formes simples, mais tout cela sans raccords, sans jointures. Ah! ce

pays-ci ne connaît guère l’art de ménager les transitions! Le sol est

d’ocre brûlée, sablé de cailloux, et parfois il y a de grandes bandes de

sable, où croît le hâd métallique, poussiéreux, qui a la couleur du

chardon. Aux excroissances de rocs, nul revêtement. On chercherait en

vain des mousses, des lichens, ou quelque autre adoucissement.

Vers dix heures, nous nous arrêtons pour attendre le soir, et je monte

sur le piton au pied duquel nos domestiques ont dressé les tentes.

--Dis-moi, mon ami, comment se nomment ces montagnes?

Mais, où cela peut-il me mener? Pendant que, docile, il égrène les noms

barbares et doux, ma pensée roule, comme une bille folle, sur le tapis

râpé de la plaine.

Un peintre tout occupé d’images, de couleurs, enfin de pittoresque,

trouverait peut-être son compte ici. Ainsi Fromentin au Sahel. Mais

nous, qui sommes altérés d’histoire et de pensée humaine, comme nous

sommes abandonnés ici! Rien ne nous soutient. Rien ne vient aider nos

démarches. Abandonnés à nous-mêmes, nous crions: «Où sont les légendes,

ô Terre? Où sont les héros, et quelles sont les couronnes? Montre-nous

quelque sentier qui nous mène quelque part, nous assure d’un but.» Mais

les plaines des Maures n’ont pas de sentiers, et nulle fleur d’histoire

n’y a poussé.

Alors, tout nous rejette dans le spirituel, et c’est le ciel qui nous

donne le soutien que nous ne pouvons trouver sur la terre.

* * * * *

Le lendemain, 5 avril, nous jetons l’ancre à Mabrouk. Il me fallait

attendre des nouvelles de S. et l’endroit était favorable. Nous étions à

une heure du puits, là où le sable finit, et avec lui, la pauvre

végétation de ce pays. Autour de nous, les montagnes s’étaient

resserrées. Vers l’est et vers l’ouest, elles fermaient complètement

notre horizon qu’elles dominaient de leurs hautes masses noires,

puissantes, rugueuses. Vers le nord, un espace libre, mais plus gris;

nous voyions encore d’autres pitons semblables à d’innombrables

termitières géantes.

Je restai dix jours dans ce site austère et magnifique.

Souvent, j’allais dans la montagne. J’y trouvais des gorges resserrées

où croissaient de maigres arbustes, des pentes vierges, pelées par le

vent, que, seuls, visitaient de loin en loin, les mouflons et les oryx.

Dans ce royaume du silence, je pensais, je ne sais pourquoi, à ce grand

silencieux que fut Livingstone. Stanley cite un des préceptes que le

solitaire avait coutume de répéter: «N’oublie pas, disait-il, que tu

devras rendre compte de toutes tes paroles inutiles.»

Voilà bien le conseil de toute l’Afrique. Ici les bavardages dont on a

coutume en Europe, seraient intolérables. A leur fatigue se joindrait le

sentiment pénible d’une indécence.

* * * * *

C’est tout naturellement que nous appelons une pensée catholique dans un

pays qui n’a pas de pensée propre. Quelle autre matière pourrions-nous

jeter dans cette forme vide? La pauvreté de nos premières écoles nous

accable. Ici, il nous faut quelque amour excessif, quelque grand cri

dans le désert: _Vox clamantis in deserto..._

Ce que l’on m’a appris pendant vingt ans, me laisse impuissant vis-à-vis

de moi-même. Or, ici, je suis seul avec moi-même.

J’aime à me persuader que ce sol divin appelle la Grâce. N’en ai-je pas

fait l’expérience et oublierai-je tant d’heures d’onction, qui ont

jalonné ma pauvre route solitaire?--Deux siècles durant, au troisième et

au quatrième, la Grâce donne ses plus belles fleurs dans un désert

semblable, la Thébaïde. Et aujourd’hui, c’est elle encore que nous

invoquons.

Si belle est la Face de Dieu sur ces Horebs! Ici, je sens que la Grâce

peut jouer à plein, qu’elle est chez elle, sur sa terre d’élection.

Certes, nous voici bien allégés de tout le poids oppressant de la fausse

science, de la fausse raison. Vus de loin, nos savants, nos philosophes,

ceux qui mènent la cité et dirigent la jeunesse, nous ont paru de

pauvres ombres, vides de tout contenu. Ces hommes-là ne sont pas vrais.

Nous, nous voulons une plénitude de vérité, une pensée, non de fiction,

mais de réalité. Nous voulons la _Vérité_--c’est-à-dire, retrouver le

mystère du monde, que leur vain orgueil a voulu nier. Nous voulons être

plus riches qu’ils n’ont été.

Ils ont peur de l’Absolu. Mais, en Afrique, il n’est point d’âmes

tièdes. «Nous accepterons la Vérité, quelle qu’elle soit, vînt-elle même

de Dieu», voilà ce que disent ceux qui sont devenus des hommes en

Afrique. Et ils ajoutent: «Qui donc nous donnera la Vérité, qui nous

mènera du contour apparent des choses à leur essentielle réalité, si ce

n’est Dieu?» En vérité, ils sont des aveugles--mais qui demandent du

moins la lumière.

_Miserere mei, Domine, fili David!--Quid tibi vis faciam? At, ille

dixit: Domine, ut videam!_

Et, perdus dans l’ombre, ils attendent la Main qui touchera leurs

paupières.

* * * * *

Pendant des jours et des années, nous nous sommes baignés dans l’unité

du monde, et nous avons dormi sous les étoiles. La solitude, la divine

solitude nous a rendus à nous-mêmes, et que de richesses nous y avons

retrouvées: rêves de l’Église, promesses d’Israël, mouvements obscurs,

palpitations, bruits d’ailes!...

Le grand silence de nos Thébaïdes préparait les voies de la Grâce. Nous

voyions une grande avenue bien droite qu’une lumière jeune baignait. Et

nous marchions pleins de confiance, ayant oublié nos cités. Mais, moins

heureux que les pèlerins d’Emmaüs, nous attendons toujours «la fraction

du pain».

_Deum quem in divinae scripturae expositione non cognoverant, in panis

fractione cognoscunt._ «Ils _savaient_, dit Saint Grégoire le Grand--et

c’est Jésus qui leur avait fait la leçon!--et pourtant ils restaient

dans les ténèbres. Et il a fallu la fraction du pain pour qu’ils

reconnussent Jésus, c’est-à-dire toute la Vérité.»

Il me semble que nous _savons_. Ne nous manque-t-il donc plus que le

vrai signe de la reconnaissance, le gage de la certitude: la FRACTION DU

PAIN?

CHAPITRE XII

DANS LE TIRIS

15–25 avril 1912.

Le 15 avril, je faisais mes adieux au capitaine B., que je ne devais

plus revoir jusqu’à mon retour en France. Je partais avec une petite

escorte pour le campement de S., où je devais prendre le commandement

d’une nouvelle unité méhariste. Je n’emmenais avec moi que mes

domestiques et quelques partisans, qui tenaient à suivre ma fortune

jusqu’au bout. Parmi ceux-ci se trouvaient Sidia Oued Aleïa, son cousin

Lazam, El Kounti Oued Daoula, le chef goumier Amoïd Oued Marabot, Brahim

Oued Ahmed Chengor--braves gens qui ont pour moi un touchant dévouement,

et à qui toutes les routes franchies ensemble m’ont singulièrement

attaché.

A Mabrouk, à l’extrémité de l’Azefal, nous nous trouvons au seuil d’une

immense région, que je vais être forcé de traverser de l’est à l’ouest.

C’est le pays de Tiris, vaste «pénéplaine, dit M. Chudeau, où les seuls

reliefs sont des dômes granitiques dans la partie orientale, des crêtes

de quartzite dans la partie occidentale». Il s’étend au nord des dunes

de l’Azefal jusqu’à hauteur du massif d’El Akrab au nord et du massif

d’Idjil, jusqu’à la région montagneuse de l’Adrar Souttouf, à l’ouest,

soit sur deux cents kilomètres carrés environ. Cette immense étendue de

graviers, coupée de très faibles dépressions et semée d’un véritable

archipel de témoins rocheux, souvent fort élevés, se couvre, dans les

années où il a plu, de bons pâturages d’herbes. C’est ainsi qu’à la

première reconnaissance du Tiris en 1910, les rapports signalaient la

région comme un terrain de parcours excellent pour les animaux.

Aujourd’hui, après deux ans de sécheresse, on a peine à trouver de loin

en loin quelque emplacement favorable aux troupeaux. Les puits sont

assez nombreux, mais souvent éloignés de deux à trois jours de marche.

Ils ont une profondeur qui varie entre six et quatorze mètres, et

donnent une eau souvent salée.

On devine par cette sèche description, que le Tiris présente l’aspect

général d’une nature extrêmement épurée. C’est ainsi que le désert, à

mesure que l’on marche vers le nord, se simplifie. La terre se dénude

encore, les horizons s’élargissent, s’abaissent pour laisser plus de

place au ciel. L’œil n’est plus gêné par rien. Il est tout à la grande

lumière du soleil. La terre peu à peu fait place au ciel.

* * * * *

Le 17, nous partîmes de bonne heure. Les cartes portaient

soixante-quinze kilomètres entre Arouénit et Bouir el Rzel et, la

veille, nous avions fait quarante-cinq kilomètres environ. Je comptais

donc qu’il nous restait environ six heures de route pour atteindre le

puits. La marche était facile. Nous traversions la plaine du Tiris, et

sur le rag dénudé, les chameaux allaient à bonne allure. Mais vers onze

heures, la chaleur devint très forte et la marche se ralentit.

J’interrogeai le guide. Il me dit que nous étions encore loin du puits.

Mais je n’avais pas assez d’eau pour pouvoir camper dans ce désert. Nous

continuâmes notre route. Quand je me retournais, je voyais les têtes des

hommes qui s’inclinaient, et, courbées sous le soleil, vacillaient...

Elles sont de telle maigreur, et si pâles, qu’elles semblent

transpercées par la lumière de midi. Images de la force et de la

faiblesse. Soumission devant l’astre des jours, image de toute

soumission.

A trois heures, nous longeons un petit massif de rochers abrupts. Le

puits est proche. La colonne s’arrête en silence, sinon les plaintes

rauques des chameaux. Mais encore est-ce un silence lourd de sommeil

qu’elles viennent percer, et la noire plaine ne peut pas s’en émouvoir.

Bouiz el Rzel... Le puits est proche le camp. Des hommes, le vêtement

serré à la ceinture, halent sur la corde. L’eau est salée. La plaine

elle-même a un goût amer. Et seul, notre cœur est de douceur et de

reconnaissance.

O terre, ô Dieu, que je voudrais vous remercier!... Il faut prier. Mon

être se fond devant l’espace. Le Père du Ciel est là, du fond du ciel. A

chaque étape nouvelle, l’on voudrait crier vers lui, et que ce cri aille

aussi loin en descendant en nous, et aussi loin en montant vers lui.

Toutes nos épreuves sont bénies. Tous nos instants sont lourds, sont

gonflés de bénédiction, et ils s’écoulent dans le silence de Dieu.

Prier, ce serait jeter l’ancre dans cet océan de béatitude. Mais il faut

des livres qui sachent prier, et non plus seulement un cœur qui sache

prier. Car le cœur est impuissant devant Dieu.

Quoi? ce gonflement d’amour ne suffit-il point? Cet abandonnement

d’amour, ce pur épanchement?... Faut-il donc des mots précis, des formes

sensibles, quelques modes d’oraison apprise?

* * * * *

Après un jour de repos, je repars vers l’ouest. Devant nous se dressent

des crêtes de quartzite; c’est le massif d’Aoussirt, sur lequel nos yeux

restent fixés toute la matinée du 19. A droite et à gauche, d’autres

îlots rocheux dominent la plaine, et le regard se perd dans ce noir

archipel ceint du flot noir des pierres.

Nous recoupons les traces d’une centaine de chameaux qui se dirigent

vers le nord. Ce sont sans doute des Regueïbat récemment partis en

dissidence. Je lance quelques hommes sur cette piste... Aoussirt, qui

semblait proche ce matin, s’éloigne à mesure que nous marchons vers lui.

Vers dix heures, la montagne danse dans le soleil, et son pied ne se

voit plus, dans le tremblement de l’air. L’horizon se peuple de formes

étranges, stalactites solaires, colonnes de lumière, prismes changeants.

Le mirage charge d’illusions la terre de toutes les réalités.

Je comprends comment la nature nous éloigne de la nature. Ici, dans la

terre enfant, dont les artifices mêmes sont de toute naïveté, je devrais

ne suivre que cette lumière naturelle qui est en moi--et, par la force

naturelle de mon cœur, m’unir à Dieu. Mais non! Car ceci même est une

contradiction. Moi, être fini, je ne puis atteindre l’infini par mes

propres forces, et je le sais bien, quand je reste, frappé

d’impuissance, devant mon cœur qui va trop loin, franchit trop de vierge

espace.

Donc, il m’est absolument impossible, dans ma faiblesse, d’atteindre ce

qui dépasse toute force humaine; dans ma nature, d’atteindre le

surnaturel. Absolument impossible--en dehors des signes que Dieu

lui-même m’a envoyés pour le connaître. Car si, hors de ces signes, je

pouvais connaître Dieu, ce serait que je serais Dieu moi-même.

En effet, je rentre en moi aujourd’hui. J’y vois la parfaite ignorance

de Dieu, et pourtant le désir de lui. Preuve admirable! Car si je le

connaissais en dehors de sa révélation, ce serait donc qu’il serait

humain--et non plus Dieu.

J’arrive à une clarté insoutenable. Le mirage se dissipe--et c’est pour

que je sois aveuglé de lumière. Si je la découvre, c’est pour ne pouvoir

plus la supporter.

Il faut pourtant aller jusqu’au bout, puisque j’ai fait vœu d’être

sincère. Donc--et mon sentiment est ici conforme à ma raison--sans des

signes, je ne puis pas connaître cet être inouï, que rien d’humain ne

peut me représenter, unique en trois personnes, invisible et partout

présent, maître du temps et pourtant hors du temps, infigurable et

pourtant réel. Mais, au contraire, avec des signes--pourvu qu’ils soient

révélés--nous pouvons joindre cet ordre surnaturel, et même, pour les

Sacrements, être intimement liés à ce surnaturel, et, en tant que nous

les recevons, participer de Dieu lui-même. Il faut que l’infini descende

jusqu’à nous, se fasse fini pour nous, et ce n’est pas à nous de le

limiter, mais lui seul doit venir à nous, pour que nous soyons exaltés

jusqu’à lui.

Donc Dieu n’est connu que s’il nous envoie les moyens de le connaître.

C’est l’erreur des musulmans de vouloir l’atteindre par des moyens

naturels, et le tort de Mahomet est d’être Envoyé, non point Dieu.

Les actes symboliques sont révélés, ou ils ne sont rien. Mais s’ils ne

sont rien, Dieu m’échappe. Il faut que les déistes de toutes les sortes

y viennent: ou Dieu n’est pas, ou il n’est connu que par la révélation,

et il n’est de révélation que dans l’Église catholique. Les musulmans

s’arrêtent au désir naturel de Dieu, et je les vois très justement dans

l’état où je suis, désirant Dieu par la simple lumière de la raison et

ne le possédant pas. Le point où j’en suis me rend compte très

exactement du point où ils en sont.

Quelle que soit ma bonne intention, si droit que soit mon désir,

j’arrive à une impasse. Ici, abandonné de tout, je sens l’insuffisance

du moyen humain, l’insuffisance de mon propre cœur. J’en suis sûr, un

épanchement de l’âme, si pur soit-il, ne peut atteindre que mon âme. Une

pensée humaine, si élevée soit-elle, ne peut connaître ce qui, par

définition, est hors de la pensée humaine.

Et, par le même travail, l’ordre divin ne peut être saisi par un ordre

divin, si quelque forme sensible ne s’y mêle. Il faut donc, pour saisir

l’ordre divin, un ordre humain qui procède de l’ordre divin, un symbole.

C’est la prière, jusqu’à sa forme la plus parfaite, la Sainte Messe.

* * * * *

Les voix qui crient dans le désert · 第 10 / 15 段