Ouelo, aux bons Sénégalais de Mangin. Et d’un même mouvement,
j’abaissais mon regard vers mes Sénégalais à moi, vers mes compagnons de
route de tant de mois... Les voilà tous. Ils dorment. Ils sont las, ils
sont saouls de fatigue, ils sont sales, ils sont affreux. A l’arrivée,
ils ont dressé leurs misérables abris, carrés d’étoffes que fixent au
sol les baïonnettes, minces toiles de tente que transperce facilement
l’implacable soleil. La plupart ont la tête enfouie sous ces pauvres
loques multicolores, tandis que les jambes et la moitié du tronc restent
en dehors. Ils dorment, les bras en croix, le ventre sur le sable,
crucifiés par ces interminables routes du désert--ou bien encore sur le
dos, les genoux levés, la bouche ouverte, ou bien tassés en boule, tout
pelotonnés dans leur misère. Ils dorment de ce formidable sommeil de
soldat, de ce sommeil inoubliable pour ceux qui l’ont contemplé une
seule fois, et qui donne une si forte impression de tragique--sommeil
non détendu, ni facile, mais contracté, sombré net dans le néant,
semblable à une mort subite.
Pauvres gens! Eux aussi sont des malheureux. Eux aussi sont des exilés.
Ils ont laissé leurs cases du Soudan, leurs femmes, la vie paisible,
facile des villages au bord des fleuves. Et les voici dans la grande
fournaise, suant et peinant pour leur nouvelle patrie, qu’ils ne verront
jamais... Ah! vraiment, c’est une étrange existence que la nôtre! Voici
des années que nos demeures sont ces toiles incertaines, des années que
nous avons perdu le goût des joies les plus humbles de la vie: le foyer,
les livres, l’abri moelleux d’une chambre--oui, des années déjà que nous
sommes dans la fièvre, dans le désordre, dans l’incertain.
Et je pense que peut-être, pour tant de tourments, beaucoup de choses
nous seront pardonnées. Oui, beaucoup de choses seront pardonnées aux
soldats. Le plus misérable d’entre nous n’est-il pas l’ouvrier
magnifique d’une œuvre de douleur, l’obscur artisan d’une œuvre qui
ennoblirait le cœur le plus souillé?--Et s’il nous faut payer un jour,
toutes ces années peineuses ne nous compteront-elles point?
* * * * *
... Toujours le même ciel, la même voûte de bleu opaque. Un petit fou de
nuage égaré vient lécher la paroi étincelante, et puis s’en va, on ne
sait où. Et puis, tout revient comme avant: c’est le ciel de Ptolémée,
une grande sphère solide, avec la terre, au point O. Mais, pour moi,
c’est le ciel de mes premières prières, le ciel où se sont allumées mes
premières prières, étoiles tremblantes, les premières nées de la nuit.
Voici le ciel vers qui, jetant mon bâton sur le sol, j’ai levé mes
regards étonnés, et celui vers qui j’ai dit: «Mon Dieu, je Vous en
supplie, si Vous existez, manifestez-Vous à moi, et m’envoyez le Signe
qui me ploiera à deux genoux.»
Qu’il est béni, le ciel des premières prières! Qu’il est riche, ce
ciel-là, où nos premières prières se sont piquées, si humbles, si
pareilles, si simples et monotones!
... Nous étions en plein milieu du Khât. Toujours plus avide de
solitude, je voulais m’enfoncer dans ces étoilements de dunes,
imbriquées l’une dans l’autre, chevauchant l’une sur l’autre,
s’échafaudant en architectures incertaines que chaque jour fait et
défait. Mais un Maure est venu au camp, un Maure sordide, à peine vêtu,
sa longue chevelure en désordre. Je reconnais son air de violence, sa
face tragique, ses yeux ardents et mobiles. C’est le chef des Ahel
Hajour, Mohammed Salem Oued Sidi Lekhal. Les jambes croisées sur une
natte, il nous conte ses inquiétudes. La situation de son frère,
Mohammed Mahmoud, qui n’a jamais voulu faire sa soumission, et que
traquent nos troupes de la région de Tichitt, lui donne les plus graves
soucis. Le 13 janvier, le courrier s’était hâté vers le repaire d’Angi
où Mahmoud se croyait en sûreté: «Les Français sont à Tichitt!»--Mahmoud
rit: «Allons donc! Jamais ils n’y viendront!» Pourtant, un fuyard
arrive, puis un autre, puis un autre. Ils confirment la nouvelle.
Stupeur. Fuite en désordre vers le nord. Cependant, Mohammed Salem, plus
sage que son frère, voit le péril. Il va demander au colonel un
laisser-passer pour se rendre auprès de Mahmoud, et le supplier de faire
sa soumission. Le colonel l’autorise à tenter cette démarche, mais, très
sagement, ne veut pas avoir l’air de s’y associer en lui donnant un
papier. Mohammed Salem renonce à son voyage. Or, la bande de son
frère--une quarantaine de fusils--est en majeure partie composée de très
jeunes gens, incapables de supporter les épreuves d’une longue campagne.
Elle ne peut même songer à gagner le Maroc, de sorte qu’elle risque à
tout instant d’être prise dans les filets, que ne manquent pas de lui
tendre nos partisans.--Mohammed Salem nous conte ses histoires d’une
voix animée, en faisant de grands gestes, et en ramenant, à chaque
instant, le bord de son «aouli» par-dessus l’épaule. Il nous dit encore
qu’il n’y a pas d’eau à Charanya, comme nous le supposions. Le premier
puits dans le nord est Amijeujer, à quinze heures de marche d’ici. Il
faut donc partir sans tarder, car nous n’avons presque plus d’eau dans
nos outres...
Ah! ces histoires du désert, quel parfum elles ont pour moi! Je leur
trouve un goût sauvage et guerrier. Toujours elles viennent évoquer des
fuites de gandourah dans le bleu du ciel, des campements errants sous le
soleil, de grands mouvements mystérieux, de grandes allées et venues
dans cette chose informe, en apparence immobile qu’est le désert, si
pleine de vie en réalité, si balayée de remous humains. Et il me semble,
quand je les écoute, qu’elles me fixent à tout jamais dans cette misère.
Elles rejoignent de propres impressions de fatigue, d’accablement dans
l’universelle aridité, quand les fronts en sueur maudissent le casque et
appellent la nuit.
Elles laissent sans peine retomber autour de nous tout le silence...
* * * * *
Le 15, nous nous mettons joyeusement en selle; c’est aujourd’hui que
nous arrivons à l’eau, que nous touchons enfin à un puits. Pendant deux
heures, nous marchons dans l’«aklé», on nomme ainsi des régions de dunes
très basses, figurant comme relief le clapotis d’une mer agitée. Puis,
pendant cinq nouvelles heures, c’est le rag, l’immense plaine noire qui
fait sur l’horizon la ligne la plus nette...
Voici quelques dunes isolées, arrondies en croissant, toutes orientées
dans le même sens. D’après nos guides, elles marquent l’approche
d’Amijeujer. En effet, au bout de quelques instants, nous descendons une
faible pente rocailleuse, et nous nous trouvons jetés dans des taillis
d’arbres maigres, au milieu desquels s’inscrivent les bouches tant
désirées des puits. Nous étions à peine arrêtés qu’un courrier s’est
présenté. Cette fois-ci, ce sont des nouvelles du Nord qui nous
arrivent. Nous apprenons que les gens de B. ont rejeté à la mer, à
hauteur des Canaries environ, des Ouled Delim venus en rezzou vers le
sud. Ces dissidents, privés de leurs chameaux, ont dû sauter dans des
barques, pour tâcher de regagner leur pays. Les Regueïbat ont été
culbutés, à trois jours au nord de Smara, par les Ouled Bou Sba.
Plusieurs de ceux-ci seraient restés sur le carreau dans cette affaire.
Le commandant de l’Adrar assigne comme zone de nomadisation à ma
section, la région Zoug-Matalla-Aghilan--à cent kilomètres environ au
nord d’Atar. Et c’est tout. Nous retombons dans le silence, dans le
grand engloutissement, dans la solitude recourbée sur soi-même.
L’après-midi, suivi de ma chienne fidèle, Selysette, je suis allé faire
une ronde au pâturage. Les chameaux sont près du camp. La sentinelle est
là-haut, sur ce haut éperon rocheux qui domine l’étroite vallée où nous
sommes campés. J’en fais péniblement l’ascension et je me retrouve sur
l’immense plateau sur lequel nous avons marché, pendant toute la
matinée. Voici les dunes isolées, la plaine noire, l’austère courbure de
la plaine. Comme nous sommes loin, ici! Je m’approche de la sentinelle,
elle s’immobilise, présente l’arme qui fait un bruit sec. Je ne sais
pourquoi ce geste m’émeut. Si loin de ma patrie, c’est encore le salut
des soldats de chez moi qui m’accueille.
Et ainsi me voilà assuré d’être dans une Règle, dans une certaine Règle
dont l’observance étroite prévaut pourtant contre le temps et l’espace.
Ce brave tirailleur, sous les quarante degrés qui nous assomment, rend
les honneurs tout juste de la même façon, et aussi correctement, que
fait la sentinelle du quartier Rochambeau, en la place de Cherbourg.
Après un repos de quelques jours à Amijeujer, nous avons fait un nouveau
bond vers le Nord et nous avons gagné en deux petites journées, les
puits de Toudouchin. Ils se trouvent dans un fond d’Oued très vert et
nous décidons d’y laisser pâturer à l’aise nos chameaux, puisque l’ordre
qui nous rappelle dans les régions du nord de l’Adrar, ne comporte pas
d’urgence.
Nous sommes donc restés cinq jours à l’ombre de nos tentes. Et puis,
nous sommes repartis, et, après deux jours de marche, nous avons atteint
une large zone de verdure que nous ne nous attendions pas à trouver et
qui, de nouveau, nous a invités au repos. Comme l’eau faisait défaut,
notre brigadier algérien, Eddin ben Sliman, a fait creuser un puits et
il a été assez heureux pour trouver de l’eau à quatre mètres de
profondeur. C’est de ce point, dont j’ignore le nom, que je suis parti,
le 4 mars, pour me rendre à Chingueti, achevant ainsi ma troisième
traversée de l’Adrar, du nord au sud.
* * * * *
Douze lieues me séparaient de la vieille ville maure, mais comme je
n’avais avec moi que quelques partisans bien montés, je pouvais espérer
franchir cette distance en sept heures. Nous nous mîmes en selle, comme
le soleil commençait à paraître. Une journée de silence s’ouvrait à ma
méditation. «Sept heures, me disais-je en montant sur ma «rakla», sept
heures à rester sur cette bosse, sept heures à me laisser aller, sans
nul souci, au trot berceur de ce chameau, à plonger dans l’espace, à
rêver, à me taire, à fumer. Je veux occuper tout ce temps à méditer.»
Vaine résolution! J’avais allumé ma pipe, et le trot de nos méharas
rasait l’éternelle plaine noire. Je n’avais que des sensations douces,
mais il me semblait que ma tête était vide. Pourtant, mille pensées
étranges et rapides passaient et repassaient au dedans de moi, mais je
ne pouvais fixer mon attention sur aucune: «Je ferai un livre sur la
psychologie des champs de bataille. Si j’essayais de mettre en ordre mes
idées sur ce sujet?... Chevrillon, du haut de la falaise de Perros, me
décrivait la mer qui était à nos pieds: «Voyez comme elle est ceci... et
cela...» Je voudrais savoir, moi aussi, regarder le monde... Quand je
serai rentré en France, je ferai des mathématiques... Quelle bêtise de
donner des mitrailleuses aux sections méharistes! Il faudra que j’en
parle au capitaine V...» Et tout cela défilait avec une rapidité
prodigieuse.
Nous marchions depuis longtemps déjà, tantôt au petit trot, tantôt au
pas, pour reposer nos montures. Le pays ne changeait pas. Pourtant
quelques arbres grêles et complètement dépourvus de feuilles,
apparaissaient sur la plaine. Un moment, j’eus l’impression que nous
avions tourné vers l’est; le soleil était déjà haut, et nous ne pouvions
plus nous guider d’après lui. «Il me semble, Eddin, que nous ne sommes
pas dans la bonne route.--Pardon, mon lieutenant! Vois-tu ces arbres?
Ils marquent juste la moitié de la route.» Et le silence retombe, plus
lourd encore, plus définitif.
Or, à un certain moment, sur le point de m’assoupir, je sentis en moi
comme une douce lumière qui m’envahissait, et se divisait dans mon
cerveau, et envahissait de là tous les recoins de mon être. Je me
rappelle très bien: Soudainement, je fus comme arraché à moi-même, une
vague de pensées affluait qui ne m’étaient pas habituelles, et pourtant
je n’avais pas alors l’idée qu’elles me fussent _envoyées_. Depuis le
départ de Tichitt, je n’avais pas pensé à ces choses, j’étais surpris,
je demandais simplement que le doux miracle se continuât.
Comment cela vint-il? Je ne sais plus. Il me semble que je me rappelai
avec une grande précision une action abominable que j’avais commise la
veille. Alors je me dis: «Ce serait si bon pourtant, d’aimer le bon
Dieu!» Pendant un long temps, je me répétai cette phrase machinalement.
Et puis, j’eus l’idée d’un but qui était difficile à atteindre. «Quelle
que soit la vérité, pensais-je, c’est une grande joie, c’est une grande
noblesse que d’avoir un tel but en la vie. La _difficulté_, c’est
l’unique noblesse» et, de nouveau, je me répétai cette phrase, comme si
j’avais de la peine à la comprendre et à la graver dans ma tête. Alors
je vis une existence entière déroulée dans un progrès indéfini, non
point tournant, comme la mienne, dans un cercle étroit d’habitudes, mais
progressant au contraire, et se renouvelant constamment, et allant même
au delà de ses propres forces, pour étancher sa soif inextinguible du
divin; je vis enfin ce lieu de jonction de toute la vérité et de toute
la Béatitude, auquel tendrait une telle âme, et cette conjonction, ce
lieu commun, je le nommai Dieu. Je ressentais un appétit extraordinaire
de savoir. Mon incertitude m’accablait, et pourtant, il me semblait
doux, en un certain sens, d’y rester.
Que se passait-il donc là-haut, auprès du Père? J’essayais d’imaginer
cette lumière du Paradis, dont rien ne peut donner l’idée. La lumière
est encore quelque chose de matériel.--«Suppose donc, me disais-je, une
lumière qui n’a rien de commun avec la lumière que tu connais, suppose
une lumière _insupposable_, imagine n’importe quoi, et dis-toi encore
que ce n’est pas cela. Et puis, dans cette chose sans nom, place les
Trois Personnes, contemple le Père dans le Fils, le Fils dans le Père,
et puis ce mutuel Amour qui est entre Eux, le Saint-Esprit. O vertige!
Abîme impossible! Chasse toute image, toute idée même, si elle n’est
ordonnée que selon la logique humaine, installe-toi dans ces régions
sans bords où les contraires s’accordent, où la division même est vue
dans l’unité, et l’unité dans la division. Et dis-toi que plus tu
t’efforceras vers cette impossible possession, plus elle t’échappera, et
plus tu te nourriras de cette vérité et de cette béatitude qui sont
Dieu, plus tu resteras affamé.»
Je retombai, épuisé. Je sentais toute l’impuissance humaine, toute la
misère qui est la nôtre. Le soleil était aux deux tiers de sa course. Un
vent léger s’éleva. Nous entrions dans les grandes dunes de Mraleg, qui
précèdent l’arrivée à Chingueti. «Allons! me disais-je, courage! Dieu
aura pitié de nous. Il me permettra de recevoir Ses Sacrements, et alors
tout s’éclairera, je saurai... Mon Dieu! Que je suis heureux! Que je
suis heureux!...»
Nous passâmes auprès d’un troupeau de moutons que gardait un jeune
homme. C’était la première figure humaine que nous croisions depuis
notre départ. Il ne daigna même pas nous regarder. La dune s’abaissait,
nous descendîmes dans un étroit couloir de sable et nous nous trouvâmes
dans le «batha» de Chingueti. A notre droite, le Ksar dressait sa masse
sombre, étalée sur la pente sablonneuse; devant nous, nous apercevions
le poste, la palmeraie. J’étais tout à la joie d’arriver, de voir des
camarades. Rien ne restait en moi des pensées qui m’étaient venues
durant la route. C’était exactement comme si rien ne s’était passé.
* * * * *
Le capitaine B. vint, le 6, me rejoindre à Chingueti. Nous avions reçu
de nouvelles instructions. Les derniers événements du Maroc avaient fait
mauvaise impression sur nos tribus. Dans l’Oued Noun, le fils de Ma el
Aïnin, El Heyba, essayait avec l’aide du caïd de Talzeroit, de susciter
un mouvement antifrançais. Les fractions teekna s’étaient dans ce but
momentanément réconciliées. D’autre part, de nombreux Regueïbat étaient,
en ces derniers temps, partis en dissidence, et avaient rejoint, au Nord
de Smara, les Ouled Délim. Enfin, l’on craignait que la cession probable
à l’Espagne de la côte, au nord du Rio de Oro, n’eût une répercussion
fâcheuse sur les agissements des tribus de cette région sans cesse
troublée. Les Maures paraissent, en effet, persuadés que les Espagnols
n’auront pas les mêmes exigences que nous pour l’impôt. Le but est donc
de répartir des forces méharistes assez importantes, dans la partie du
désert qui s’étend au nord-ouest d’Atar. C’est là où nous devons nous
rendre sans délai.
* * * * *
Sur la route d’Atar.
Marche, vieux voyageur, emplis tes poumons de l’air immaculé de la
plaine, repose-toi dans la paix des soirs, et repars, dans les beaux
matins, avec un cœur tout neuf, un cœur facile. Ne te fais point de
soucis, ô voyageur! Tandis que tu emplis tes yeux des beautés de la
terre, et que tu chantes, au pas docile des méharas, et que tu continues
ta bonne besogne humaine--le Seigneur, ton Dieu, marche auprès de toi.
Il marche si doucement que tu ne l’entends même pas--et pourtant Il est
là, et Il te protège, et Il te regarde de tout son amour, plus grand que
le monde.
_Non det in commotionem pedem tuum: neque dormitet qui custodit te._
«Il ne fera point chanceler ton pied, et Il ne dormira point, Celui qui
te garde.»
_Dominus custodit te, Dominus protectio tua, super manum dexteram tuam._
«Le Seigneur est Celui qui te garde, le Seigneur est ta protection, Il
est à ta droite.»
_Per diem sol non uret te, neque luna per noctem._
«Pendant le jour, le soleil ne te brûlera pas, ni la lune pendant la
nuit.»
_Dominus custodiat introitum tuum et exitum tuum: ex hoc nunc et usque
in saeculum._
«Le Seigneur te gardera à ton entrée et à ta sortie, et pendant toute ta
route, toute la longue, l’interminable route--depuis maintenant, jusque
dans les siècles des siècles.»
CHAPITRE XI
CHAR ET MABROUK
«L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang des martyrs.»
Malheureuse race qui n’a pas compris ce que valait la goutte de sang
d’un martyr, et combien elle pesait plus que tous les livres du monde,
et que l’encre s’effacera, mais que la goutte de sang ne s’effacera pas!
Tous les parfums de l’Arabie n’effaceront pas une goutte de sang d’un
martyr, mais la moindre pluie effacera toute l’encre de tous les livres.
Malheureuse race qui n’a pas reconnu le prix du Sacrifice, celui d’un
frère pour ses frères, celui d’un homme pour les hommes, celui d’un Dieu
pour les hommes! Voilà ce qu’il en coûte de n’avoir point un Dieu qui
ait connu la souffrance et qui soit mort sur une croix de bois. Lui,
leur prophète, il n’est pas mort sur la Croix, mais ils savent ce que ça
leur coûte maintenant, les malheureux! Il est monté au ciel sur un beau
cheval blanc qui s’appelait Bourak, et les Maures m’assurent que c’est
sa route qu’on voit là-haut, cette voie lactée... Il est monté au ciel
dans un grand piaffement, dans un envolement d’étoffes claires, comme un
chevalier casqué qui s’apprête au tournoi. Mais la moindre goutte de
sang aurait mieux valu. Toute cette envolée de rêve ne valait pas une
vraie goutte de sang qui aurait coulé. Les malheureux, ils savent ce
qu’il leur en coûte de n’avoir pas appris la valeur du Sacrifice, et de
quel prix ils l’ont payée, cette encre des savants. Abandonnés de leur
Dieu dans toute l’Afrique, bientôt, demain peut-être, dans toute l’Asie
et dans l’Europe, ils pourront mesurer l’intérêt que produit sur le
marché du monde la palme d’un martyr.
Nous valons mieux que ce que veulent faire de nous nos savants.
Seulement, il faut aller un peu loin pour savoir ce que nous valons. Nos
savants aussi voudraient que nous les préférions aux martyrs et aux
héros. Mais nous ne marchons pas, nous flairons la mauvaise aventure,
nous devinons la piperie. Pour moi, je préfère la goutte de sang de
Violet à toute leur encre--à tout ce malhonnête usage qu’ils en font...
* * * * *
Ksar Teurchane, 15 mars 1912... Il y a donc deux ans et huit mois, le 15
juillet 1909. Les partisans du capitaine Dupertuis sont massés près
d’une dune, au sud du Ksar. On attend les renforts qui doivent venir
d’Atar. Mais les gens d’El Oueli occupent la palmeraie, deviennent
menaçants. Le sous-lieutenant Violet reçoit l’ordre de balayer cette
racaille. Vêtu, comme à son ordinaire, de boubous blancs finement
brodés, le monocle à l’œil, le sabre levé, il s’élance. Mugnier-Pollet,
qui l’a vu de loin, ne peut s’empêcher de murmurer: «C’est chic, ça!».
Pourtant, les partisans hésitent. Ils se cabrent devant la mort
certaine, inévitable. Violet crie: «En avant! Partisans!». Il arrive à
la lisière de la palmeraie. Quatre hommes seulement l’y ont suivi. Un
coup de fusil part de derrière un palmier. Violet tombe mort. La balle
lui a tranché la carotide. Toute la scène a duré une dizaine de minutes.
Drame violent, ramassé en profondeur, pur comme un profil de médaille
antique.
Nous pensons à ces jeunes héros de la Grèce, beaux comme des dieux, qui
entraient dans la mort, couronnés d’asphodèles, et souriants.
* * * * *
Mourir, me dites-vous, mes amis, ce n’est pas malin. Nous sommes des
milliers qui en ferions autant. Nous sommes des milliers qui consentons
à tout, aux pires ennuis, aux pires médiocrités, dans l’espérance d’une
heure qui soit belle, dût-elle être la dernière. Nous n’avons pas dit
notre dernier mot. Que l’on nous fasse crédit.
Voilà ce qu’ils disent, ces Français, mes camarades, dans leur soif du
sacrifice, vieille comme Jésus. Et ils ont raison. Peut-être
mourront-ils dans une bataille. Beaucoup d’autres y sont morts. Beaucoup
qui étaient mes camarades, et d’autres qui étaient mes grands aînés.
Mais tous n’ont pas eu--et qui sait ceux qui l’auront?--ce geste de
Violet, quand, en messager, il s’élançait vers la mort, armé de sa latte
étincelante, et, comme l’Ange Azraël, vêtu de blanc. On croyait qu’il
allait retrouver sa fiancée, et la joie, déjà, le transfigurait. Alors,
ajustant le turban qu’il avait coutume de porter, le corps légèrement
penché en avant, il se mit à courir, dans l’exultation bondissante, et
rebondissante, de ses vingt-huit ans.--J’ai entendu des Maures me conter
tout cela. Quand ils parlaient de Violet, leurs yeux étaient humides et
brillants d’admiration... Tous n’ont pas laissé après eux un tel
sillage...
Ce jour-là, le 15 juillet 1909, il y eut aussi une envolée d’étoffes, un
envolement de rêve. Mais il y avait, au bout, une goutte de sang. Minute
parfaite! Plénitude admirable de cet instant! Minute française entre
toutes, qui contient tout, qui dit tout. C’est le ramassement d’une
belle vie, tout entière tendue vers l’action et ivre de s’immoler, d’une
belle vie droite, sans déviations, sans ornements, où il n’y a rien à
retrancher ni à ajouter.
Il s’était battu au Tchad. Il avait sabré des Maures la nuit de
Rasseremt. Mais là, il sentait qu’il fallait faire mieux, et, tout
naturellement, il trouva le geste qu’il fallait, il trouva à faire
exactement ce qu’il y avait à faire--le geste élégant, plein de décence
et de grâce, et de sérieux, le geste à la Steinkerque, un peu
aristocrate--Violet était ainsi--sans rien de vulgaire, ni qui sente le
soudard, sans déclamation non plus, sans rien enfin qui excède la
mesure, ou qui reste en deçà...
Tous, à chacun de nos jours, nous remercions Dieu qui nous a faits
Français. C’est la reconnaissance qui nous vient aux lèvres
naturellement, à chacun de nos matins et à chacun de nos soirs. Mais il
est des fois où la reconnaissance devient une frénésie d’amour, un
mouvement précipité du cœur qui va se rompre. J’ai connu une de ces
fois-là, à Ksar Teurchane.
* * * * *
... A cent vingt kilomètres au nord d’Atar, Char, et sa casbah
démantelée. Un cloître, après un champ de bataille. J’ai vécu là de
longues et solitaires heures. Comme nous nous accrochons à ces rares
témoins de pierres: Oujeft, Atar, Chingueti, Ouadan, Tinigui, Ksar
Teurchane, Char! Je les ai tous nommés. Mais Char, c’est vers le Nord le
dernier retranchement, au delà duquel il n’est plus que du sable rose et
du caillou noir!