penser que la beauté fût ailleurs que n’est la vérité. Ce qui nous
touche dans le monde antique, c’est son attente du «Dieu inconnu». C’est
Cicéron invoquant à l’heure de sa mort la cause des causes, _causa
causarum_. C’est Platon décrivant le juste qui viendra: «Fouetté,
torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux; enfin, après lui avoir
fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix...» Et parlant encore
de la pureté de l’âme et du corps, c’est Sénèque disant: «Notre Dieu et
_Notre Père_». Et: «Que la volonté de Dieu soit faite.» C’est Virgile
annonçant le siècle qui va venir: _Adspice, venturo laetantur ut omnia
saeclo._ C’est Properce parlant le premier dans le monde latin de la
pitié. Ce qui nous touche dans l’Islam, c’est la part de vérité
éternelle qu’il maintient. C’est la part qui lui est revenue du grand
héritage judaïque. Et c’est qu’il est, comme le dit Nicole, une «secte
chrétienne»--vue profonde dont on est bien assuré, lorsque l’on vient de
lire le Koran dans les terres mêmes des Musulmans. Ainsi, tout nous
presse, tout nous donne de l’espoir, de l’assurance. De tous côtés nous
sommes fortifiés. Mille reconnaissances lointaines nous mettent en
sécurité, et nous permettent d’attendre dans l’amour, la conjonction
fatale de toute la beauté avec toute la vérité.
* * * * *
_Sur la route de Tichitt, 10 Janvier._--Rien ne prépare mieux à
l’héroïsme que la confusion ordonnée d’une colonne. On prend vite goût à
manier l’outil humain--l’on se dit vite que rien n’est interdit au
soldat. Quand on va, de l’extrême arrière-garde à la pointe de
l’avant-garde, et que l’on dépasse successivement le long convoi,
l’infanterie qui s’égrène en deux minces colonnes, l’état-major du
commandant de la colonne, les pelotons de méharistes montés sur leurs
lourds chameaux, on aperçoit ce qu’est l’unité dans la dispersion.
Chacun se sent à sa place, bien adapté à l’effort qui lui est demandé,
il bénéficie d’une vertu supérieure à chaque individu et que chaque
individu contribue pourtant à faire naître. Le capitaine B., les
lieutenants B. et M., avec leurs unités méharistes, sont partis ce matin
pour Tichitt en reconnaissance d’avant-garde. Nous avons marché pendant
onze heures dans une plaine noire, où ne poussent que quelques maigres
épineux.
Le 11, nouvelle marche de onze heures. Nous continuons à suivre le rag
monotone de la veille. A 4 heures du soir, nous arrivons aux puits de
Oumoula Ouitgat. La colonne s’organise lentement, prenant le dispositif
de bivouac; des sous-officiers courant en tous sens; sous une tente, une
voix brève dictant des ordres; un groupe d’officiers causant debout...
il n’en faut pas plus pour avoir une image de la guerre et se sentir
véritablement «en campagne». Aussitôt mille folies, les plus belles du
monde, renaissent en nous. On voudrait jouer sa vie sur un coup de
sabre, se mesurer avec la destinée et connaître ces heures où l’on vit
familièrement avec la mort.
* * * * *
_Le lendemain, à Ganeb._--Dans l’étincellement de midi, nous avons eu
une vision magnifique. Le rag que nous suivions depuis deux jours se
transforme en dunes, d’où l’on domine vers le sud l’immense océan rose
de l’Aouker. A gauche, on voit la barrière rocheuse du Seun, orientée de
l’est à l’ouest, et à ses pieds, le Baten, la plaine étroite qui sépare
la muraille abrupte des dunes. Nous descendons la batha Touga, puis la
pente sablonneuse entre jusque dans le Baten que nous dominions tout à
l’heure. Ganeb est une petite oasis située dans une Sebkhra circulaire.
Le désert la ceint étroitement, le désert des sables au sud, le désert
des rocs au nord. Les puits sont légèrement salés. La journée est
consacrée à l’abreuvoir des chameaux et au remplissage des peaux de bouc
qui contiendront l’eau de la colonne jusqu’à Tichitt.
Le 13, nous recevons l’ordre de franchir le Seun et de flanquer sur le
rebord du plateau, le gros de la colonne qui longera le Baten. Nous nous
dirigeons vers le défilé de Foum Hajar, tout proche de Ganeb, qui nous
permettra d’atteindre l’Adafer. Ce défilé semble taillé à coups de hache
dans le sein de la montagne. On monte à pic à travers des éboulis de
rocs, en suivant de sombres précipices, qui mettent une note romantique
dans la terre classique des larges horizons. A cinq heures du soir, nous
sommes à hauteur d’El Boyyeur. C’est là que se termine le Seun. La
barrière s’affaisse insensiblement, se perd dans les sables de l’Aouker.
De loin, on aperçoit le Zahar Tichitt, et plus près, sur notre droite,
la montagne isolée de Zik.
Le 15, vers huit heures, nous sommes au Nord du Zahar-Tichitt dont nous
laissons les rocs sur notre droite. Le terrain est couvert de dunes
fatigantes pour les chameaux. Vers trois heures, le capitaine A. reçoit
un courrier. Il en prend connaissance, arrête la petite colonne, fait
mettre les hommes en cercle autour de lui, et, dans un silence solennel,
il fait connaître les nouvelles qu’il vient de recevoir. Le capitaine
B., les lieutenants B. et M., sont arrivés à Tichitt le 13 janvier, à
huit heures du matin. Le drapeau vert flottait sur la mosquée. Il y eut
un engagement heureux pour nos armes. L’ancien sultan de l’Adrar, Sid
Ahmed Oued Aïda, a été blessé et fait prisonnier. Les principaux chefs
des dissidents ont été tués. A la suite de l’engagement, nous sommes
entrés dans le Ksar. Le drapeau vert a été enlevé et remplacé par le
drapeau français. Les dissidents se sont enfuis vers l’Est, dans la
direction d’Angi. B. est sur leurs traces avec son peloton méhariste...
Le capitaine A. a terminé son récit. Il remarque la mine abattue de ses
tirailleurs sénégalais, navrés de n’avoir pas été au combat. Il leur dit
alors que tout n’est pas terminé, qu’ils auront encore l’occasion de se
battre et qu’ils ne doivent pour l’instant que se réjouir du succès de
leurs camarades. Là-dessus, la colonne se reforme et reprend la route de
Tichitt, que nous atteindrons vers le soir.
L’émotion d’une belle heure française a rompu la monotonie de la route.
Nous courons plus joyeusement vers la ville où, depuis le matin,
flottent les trois couleurs. Ce soir-là nous semble un de ces soirs
d’apothéose en qui se ramasse tout le passé, qui efface par sa plénitude
tant d’heures médiocres, tant d’heures dégradées. La beauté du décor
nous aide encore. De longs arpèges sahariens nous bercent de gloire.
L’air est profond. L’on sent toute la force jeune du soleil. Autour de
soi, tout est magnifique. Ce n’est pas une terre en guenilles. C’est un
jeune seigneur qui ne fait rien et qui s’ennuie. Tout l’enivrant parfum
de la vie se ramasse en nous: la jeunesse, la gloire, l’amour du nom
français, la fierté...
Tout à coup, j’arrête mon chameau. Me voici sur le haut d’une dune, et,
à mes pieds, une plaine s’étale. Une longue traînée verte y sinue: c’est
la palmeraie de Tichitt. Non loin, le Ksar paraît, fièrement posé sur
son assise de rocs. Derrière moi, le soleil lance ses dernières flammes
dans le silence magnifique du ciel. Et j’aperçois sur l’unique tour de
la ville, la tour de la mosquée, un point qui tremble, un petit point où
mon regard s’accroche intensément. Le cœur brûlant d’amour, de respect,
je salue cette petite chose, toute seule dans le soir, et qui a poussé
là, comme une fleur céleste dans l’exil.
* * * * *
Deux jours plus tard, je suis envoyé en reconnaissance avec une
vingtaine de partisans maures. J’emmène avec moi le maréchal des logis
Zémori ben Sliman et un guide, Ideïboussat. Dès que nous avons dépassé
la palmeraie de Tichitt, nous entrons dans les dunes de l’Aouker. Cette
immense mer de sables s’étend sur des lieues et des lieues. Les
pâturages y sont assez beaux, mais il n’y a pas de points d’eau. Aussi
les Maures ne s’aventurent-ils qu’avec prudence dans ces sables de la
soif, où plus d’un voyageur imprudent est tombé. Nous nous arrêtons vers
le soir. Nous sommes sur les traces du campement de Chorfa que j’ai
mission d’arrêter.
Le lendemain matin, départ. Je rencontre un Reïan dissident. Il est
porteur d’une lettre à destination de Tichitt. Il me dit que le
campement des Chorfa, d’où il vient, était depuis trois mois dans
l’Habara, région de l’Aouker située au sud-est de Tichitt. Le 13, ces
Maures passaient à hauteur de Tichitt, entendaient les coups de fusil,
et s’enfonçaient aussitôt dans le sud-ouest. La lettre arabe que porte
le Reïan est de la femme du chef, Fatma Mint Aïllal, à son beau-frère
Cherifou, marabout influent de Tichitt. J’emmène avec moi le Reïan.
Le 17, départ à six heures du matin. A quatre heures, nous atteignons le
campement des Chorfa, en fuite depuis une huitaine de jours. Il comprend
trois membres de la pieuse famille des Ahel Cherref, trois Reïan
dissidents, sept femmes Chorfa, quinze femmes Reïan, de nombreux
enfants, deux petites captives récemment reçues par le chef, un beau
troupeau de moutons et une vingtaine de chameaux.
Les Ahel Cherref donnent une impression que l’on éprouve rarement dans
les pays maures: celle du vrai fanatisme. Le «naïb» ou chef, Bakhiallah,
est un illuminé, indifférent à tout, plongé toute la journée dans la
lecture des livres sacrés.
Je le fais venir devant ma tente, pour tâcher d’obtenir de lui les
renseignements que j’ai mission de recueillir. Il arrive, fièrement
drapé dans sa gandourah blanche; il fixe sur moi un regard dur, s’assied
en murmurant les prières qui ne cesseront d’agiter ses lèvres pendant
tout l’entretien. Au bout d’une demi-heure, il se met à égrener le
chapelet qu’il tient entre ses doigts. Je me fâche. Sans mot dire, il
s’arrête, levant sur moi ses grands yeux noirs qui brillent comme des
charbons. Cet homme intraitable ne veut rien me dire d’intéressant.
Après l’avoir congédié, je dépêche Sidia dans le campement. Je pense que
grâce à sa piété, à sa race illustre, il y recevra bon accueil. Je le
charge d’aller causer avec la femme du chef, Fatma Mint Aïllal. Cette
femme a une grande influence parmi les Maures. Elle passe pour avoir la
«baraka», ainsi d’ailleurs que mon Bakhiallah. Tous deux sont grandement
vénérés, même par nos partisans. Cette circonstance rend toute enquête
fort difficile. Pourtant, grâce à Sidia, j’ai pu obtenir des
renseignements précieux. Les gens du campement m’ont apporté sans
difficulté, les jattes de lait et les tentes que je leur avais
demandées. Mais on sent qu’ils subissent la force, sans l’accepter.
Le 18, à deux heures du soir, nous partons dans la direction de Ganeb,
où j’ai reçu l’ordre d’amener le campement. J’arrive en ce point le
lendemain matin. J’installe le campement des Chorfa et le mien sur le
haut des dernières dunes de l’Aouker, à trois kilomètres des puits, à
proximité d’un petit pâturage d’arbres, où nos chameaux et les moutons
de la tribu pourront subsister quelques jours.
La patrouille envoyée à l’arrivée pour reconnaître la palmeraie et ses
abords, ramène un Nemadi qui s’était enfui devant elle. Cet homme avait
un compagnon que mes gens n’ont pu atteindre. Il venait de cacher son
fusil près du puits. La patrouille signale en ce point un rassemblement
de moutons. J’envoie aussitôt quelques Maures qui ramènent les moutons,
avec une douzaine de chameaux et quatre guerriers Reïan, dont la tribu
vient d’être razziée par le brigadier algérien Eddin, en reconnaissance
dans l’Adafer. Je garde tout ce monde avec moi.
Le 20, au matin, je fais faire l’abreuvoir de nos chameaux qui n’ont pas
bu depuis huit jours. Le Nemadi poursuivi hier revient de son plein gré
à mon camp. Il se présente avec un attelage de six chiens magnifiques.
J’avais souvent entendu parler des chiens Nemadis, mais je n’en avais
jamais vu. Ils constituent la seule richesse de cette étrange tribu qui
ne vit que de la chasse, et ne ressemble en aucune façon aux autres
Maures. Ces Nemadis ont la réputation de gens sans religion, mais qui
peuvent rendre de grands services, grâce à leur connaissance du pays, à
leur agilité prodigieuse à la course et à leurs qualités cynégétiques.
Il faut, pour cela, les mettre en confiance et leur laisser leur
liberté, à quoi ils tiennent par-dessus tout.
Les partisans occupés à l’abreuvoir, rapportent un renseignement
intéressant. Ils ont vu des Reïan qui leur ont signalé le passage, à
proximité de Ganeb, d’une troupe de Ouled Gheïlan avec qui le brigadier
Eddin a échangé des coups de fusil dans la matinée du 15.
Je décide aussitôt de les poursuivre. Les chameaux sont rappelés de
l’abreuvoir et nous partons au déclin du soleil. Le Nemadi, Mohammed
Oued M’Haïmed, me sert de guide et court devant nos chameaux, pour
suivre les traces du razzi, d’ailleurs très difficiles à retrouver dans
les pierres noires du rag.
* * * * *
Le 20 au soir, à la veille de nous battre. Nous nous sommes arrêtés à
neuf heures, les traces devenant impossibles à suivre à cause de
l’obscurité. Tout le monde se couche en silence. Zémori et moi, nous
dînons d’une boîte de viande conservée, car j’ai, naturellement, défendu
d’allumer le moindre feu. La sentinelle rôde autour des dormeurs
appesantis par la fatigue. Je m’étends sous les étoiles. Cette nuit est
la plus belle de toutes. Je ne ressens qu’un bien-être étrange, je suis
dans l’océan de la béatitude éternelle, tout près de Dieu, qui a déjà
inscrit des noms sur le Livre.
Quels sont ceux qui sauront demain l’éblouissante vérité? Lesquels,
parmi ceux-ci, iront apprendre la grande nouvelle?
Il me semble que ma joie est noble, que mes yeux, comme à la veille de
mourir, voient plus clair. N’est-il pas doux d’être de ceux qui
défendent la vertu et les autels? de ceux qui attendent les miracles,
aiment la mort, tout ce qui dépasse l’horizon borné de la vie?
J’ai déjà connu des veilles de bataille. Aujourd’hui, pour la première
fois, je me prends à murmurer: «Que votre volonté soit faite, Seigneur,
et non la mienne...»
* * * * *
Le 21, à quatre heures du soir. J’accompagne à sa dernière demeure mon
compagnon d’armes, Sid Ahmed Oued Dehlil. Son corps si maigre est
enroulé dans une blanche gandourah qui colle, rouge de sang, à ses
côtés. La tombe est creusée dans une crique pierreuse que domine la
haute masse du Seun. Quelques partisans m’accompagnent. Ils sont
altérés, ruisselants de sueur. Nos chameaux sont loin d’ici et, depuis
le matin, nous n’avons pas une goutte d’eau. Tous se taisent, mais
d’épuisement, non de douleur. Deux hommes déposent Sid Ahmed dans le
trou. Puis ils jettent de la terre, le recouvrent d’un petit monticule
de pierres...
Il faut partir, remonter le Seun, rejoindre nos animaux. Avant de
quitter l’humble tombe, les partisans disent adieu à leur ami, chacun
l’un après l’autre, et j’entends la même phrase, faiblement prononcée,
mais qui sonne clair dans cette plaine de mort: «Ouaddâtek el Moulâna,
Sidi... Que notre Seigneur t’accompagne, Sidi... Ouaddâtek el Moulâna,
Sidi...»
Et moi, le dernier: «Ouaddâtek el Moulâna, Sidi...»
* * * * *
Il me semble que Joseph de Maistre nous fait faire un grand pas, quand
il prouve que le paganisme ne contenait que des vérités, mais des
vérités corrompues. Car si l’on suit cette démonstration un peu loin, on
reconnaîtra que l’homme n’a pas une seule idée qui ne corresponde à
quelque réalité et qu’ainsi Dieu est prouvé par la seule idée que l’on a
de Lui. Mais J. de Maistre nous touche davantage, quand il reconnaît
dans le dogme païen des sacrifices, la grande idée du salut par le sang.
Ce que nous admirons dans la Rédemption, c’est le couronnement
infiniment surnaturel de cette idée naturelle, insérée depuis la
création du monde dans les fibres mêmes de l’humanité. Or, aujourd’hui
même, un champ de bataille n’est-il pas l’image temporelle de la
miraculeuse grandeur du sacrifice? Si nous croyons à la vertu du sang
répandu au Calvaire, comment ne croirions-nous pas, d’une manière
analogique, à la vertu du sang répandu pour la patrie? La vertu de ce
sang-là est aussi certaine dans l’ordre naturel, que la vertu de
l’autre, dans l’ordre surnaturel. Oui, nous savons que le sang des
hosties offertes à la patrie, nous purifie. Nous savons qu’il purifie la
France, que toute vertu vient de lui, que sa vertu est infinie--que
toute patrie ne vit que de sa vertu.
_Sine sanguine non fit remissio._ Mais il n’est pas besoin du témoignage
de la Bible. Nous savons bien, nous autres, que notre mission sur la
terre est de _racheter la France par le sang_.
* * * * *
_Ganeb, 25 Janvier._--J’ai passé une partie de ma journée dans la tente
de Bakhiallah. Le terrible Chorfa s’est beaucoup adouci, et nous sommes
devenus les meilleurs amis du monde. Lorsque je suis rentré à Ganeb, il
m’a fait, à mon grand étonnement, très bon accueil et, depuis ce jour,
il m’accable de ses visites. Voilà ce que peut faire l’auréole de la
victoire!...
Cet après-midi, le cheickh m’a montré sa «bibliothèque». Elle est
contenue dans deux grands sacs en peaux de bouc. Quelques-uns des
manuscrits m’ont paru intéressants. Ce sont des commentaires tidjanites
du Koran, ornés de logogriphes, de «hadits» disposés en losange.
Bakhiallah, en feuilletant ces pages, sourit béatement et il ne peut se
retenir de me lire les mystérieuses paroles. Sa voix tremble, ses mains
frôlent avec respect le vélin. Bakhiallah m’oublie--et je sais bien
qu’il n’est plus ici.
* * * * *
_27 Janvier._--La colonne s’est éloignée. Elle regagne Tijikja. Après
deux jours de brouhaha, me voici de nouveau dans le sommeil de mon
désert.
Je me suis promené longuement dans la lande décharnée du Baten.
Je ne sais pourquoi, je pensais encore à Capharnaüm, le petit bourg
incertain qui sommeillait jadis en Galilée, et qui, un jour, reçut
Dieu...
CHAPITRE X
TAGANT.--ADRAR, ROUTE DE L’EST
Avant de nous mettre en route pour aller reprendre, à l’extrémité nord
de l’Adrar, nos postes avancés du désert, arrêtons-nous un moment,
jetons un coup de sonde, et voyons ce que deux années déjà d’errances
ininterrompues dans la misère et dans la joie, ont mis en nous. Après
une période d’activité intense, comme l’avait été la colonne de Tichitt,
ce travail n’est pas inutile, si toutefois nous savons y mettre une
entière simplicité, et si notre regard est ferme et sans faiblesse.
Voici donc, en désordre, quelques-unes de nos pensées d’alors:
1º Le Père céleste: «Comme je l’aimerai, _quand je serai catholique_.»
La Sainte Vierge: «Comme je serai bien humblement à ses pieds, _quand je
serai catholique_.» Et encore «Comme j’aimerai _quand je croirai_.» Mais
je ne doutais pas, comme je l’ai dit, que la foi ne me fût donnée un
jour. Et en effet, me disais-je, la foi n’est-elle pas promise à qui
vient s’agenouiller aux pieds des autels, à qui demande, dans la
confiance et dans la paix, la Parole qui délie les péchés, et le Pain
qui vivifie?...
Cette assurance dans laquelle j’ai vécu si longtemps, avant de recevoir
les Sacrements, cette grande espérance qui m’était donnée alors que je
la méritais si peu, je sais maintenant à quoi je la devais, et j’y
pensais même dès alors, dans les éclairs qui venaient traverser ma nuit;
elle me venait de l’eau du Baptême que j’avais eu le bonheur de
recevoir, étant l’enfant emmailloté de langes, étant l’enfant qui ne
sait pas. O miracle! O preuve adorable! Ainsi donc, en ce jour inconnu
et béni, j’étais entré comme malgré moi dans le monde de la Grâce,
j’avais été, bon gré mal gré, embarqué dans la vie surnaturelle... Ainsi
donc, je pouvais avoir vécu pendant des années dans l’ignorance et dans
le péché, je pouvais approcher de la trentaine sans avoir entendu une
seule messe et en ignorant même le «Notre Père», sans qu’une douce
Présence ne cessât pourtant de me protéger, sans que le Don qui m’avait
été fait fût perdu, sans que l’Eau baptismale ne m’épargnât les
angoisses et les incertitudes du Démon! Je pouvais avoir vécu toute une
vie d’homme sans la Grâce, je n’en étais pas moins l’enfant sur le front
duquel un prêtre avait inscrit le Signe Rédempteur, l’innocent à qui les
substances de l’Eau et de l’Huile et du Sel, avaient à tout jamais
imprimé la marque authentique de la préférence.--Et maintenant, à
travers mes trente ans de déréliction, la Grâce baptismale
rejaillissait, et je me savais l’enfant chéri, celui à qui tout a
réellement été donné.
2º «Je ne sais rien, mais je n’ai pas peur. Pourtant, c’est un grand
inconnu qui m’appelle, et je ne sais pas, au fond, où me mènera cette
aventure.--Peu importe, j’ai bon espoir.»
«Je regretterai peut-être, mais je regretterai encore bien plus si je
m’arrête en route.»
«Je serai peut-être malheureux, courbé sous cette loi.--Mais plus
encore, si je l’ignore à tout jamais.»
«Je ne peux pas n’y plus penser.--Alors, mieux vaut en avoir le cœur
net.»
«Le vin est tiré--il faut le boire.»
«Il faudra changer ma vie, me faire de nouvelles habitudes?--Dieu y
pourvoira. Le Saint Esprit m’assistera. J’ai confiance.»
«A mon âge, c’est un bien rude pas à franchir.--Mais non, je ne ferai
rien, et c’est Jésus qui fera tout. C’est Lui qui sera occupé de moi et
inquiet, tandis que je serai insouciant et paisible. C’est Lui qui sera
penché vers moi, tandis que je dormirai.»
«O mon Dieu! je sais que vous avez dit: «Ce n’est pas vous qui M’avez
élu, mais c’est Moi qui vous ai élu.»
3º Le péché. «Je parle de vous, Seigneur, et je ne passe pas un jour
sans vous offenser. Je sais que je suis une très sale bête, et je
continue à violer, non seulement Votre loi, mais même la loi humaine, et
je n’essaie même pas de remonter le courant, de reconquérir cette pureté
que m’a donnée votre Baptême.--C’est vrai, je n’essaie pas, parce que
j’attends la Grâce de vos Sacrements. Je n’essaie pas, parce que, sans
Vous, je ne puis rien.»
«Votre loi ne serait pas divine, si je pouvais m’en passer.»
«Je m’arrêterai, _après ma conversion_.--En aurai-je la force? Cela,
j’en ai l’assurance.»
«Plus les fautes que je commets sont grandes, plus vous êtes prouvé à
mes yeux.»
«J’offenserais vos Saints Sacrements, si je croyais pouvoir me réformer
sans eux.»
J’avoue avoir eu de ces pensées, et souvent. Elles étaient lâches. Mieux
eût valu, certes, s’efforcer de mériter la Grâce en ennoblissant ma vie.
Hélas! je remettais à plus tard, sans songer aux jours de l’échéance, où
il faudrait pourtant régler les comptes.--J’avais du remords--comme tout
le monde. Parce qu’au fond le péché n’est pas drôle. Parce que le vice
n’amuse personne. Mais je ne pensais pas au châtiment, ni à l’expiation.
J’avais du remords, un remords sourd, pinçant--mais je n’avais pas de
peur. «C’est dans l’ordre, me disais-je. Tant que tu seras en dehors de
l’Église, il faudra que tu roules d’abîme en abîme, jusqu’au plus bas.»
Je n’avais pas de trouble. Je ne savais pas très bien ce qui se
passerait. Mais je savais que le jour _où je serais catholique_, à cet
instant précis, tout changerait, tout s’arrangerait selon un ordre
nouveau, toute difficulté s’aplanirait.
4º Dans le monde, ceux que j’aime le mieux, au fond, ce sont les dévots.
Ceux avec qui je m’entendrais le mieux, ce sont les vrais dévots, les
hommes de sacristie et de confessionnal, les hommes enfin de scrupuleuse
fidélité, les hommes d’exactitude et d’onction, en même temps, les
hommes d’observances, les obéissants et les pacifiques. Pourquoi ne
vais-je pas à mes vrais amis? Il ne manque absolument _que_ cette petite
étincelle de la Grâce...
* * * * *
L’Adafer est une plaine de cailloux noirs qui prolonge le Tagant vers le
Nord-Est. Il faut le traverser rapidement, car on n’y trouve pas d’eau.
Le caractère de ce pays est d’être écrasé sous le ciel. Même une chaîne
entrevue le cinquième jour--la petite chaîne de Kahmeit, qu’escaladent
des vagues de sable blanc--donne mieux l’impression de la platitude.
Vers le Nord, le plateau se découpe en estuaires, en promontoires où
vient déferler le sable du Khât. Arrivé à cette lisière, le voyageur
doit s’arrêter à l’humble palmeraie de Talmeust. Doux nom, douces
syllabes--et tragiques pourtant, puisque c’est à Talmeust que se livra,
le 14 juin 1908, un des combats les plus meurtriers de la conquête.
Tandis que le capitaine Mangin se faisait massacrer avec tout son
détachement à quelques lieues d’ici, le vétérinaire Amiet recevait, en
ce jour mémorable, le choc d’une deuxième harka de dissidents, quatre
fois plus nombreuse que son détachement. Sa situation était désespérée,
lorsque surgit à l’horizon le sergent sénégalais Ouelo Coulibaly. Ouelo
a quatre hommes, mais il fonce sur la masse compacte des Maures, et il
fait si grand tapage que les assaillants croient avoir à faire à forte
partie. Impressionnés par les cris sauvages de ces furieux, ils se
déconcertent, lâchent pied, et finalement abandonnent le terrain. Je lis
dans un rapport de l’époque que les quelques hommes du détachement
Amiet, tirèrent en cette journée près de dix mille cartouches.
Aujourd’hui, ce que nous voyons à Talmeust, ce sont quelques palmiers
resserrés entre des rocailles en désordre, et aussi une vieille maison
en ruines, où gîtent quelques Kounta de la famille des Sidi el Ouafi.