descendit, qui se taisait. J’étais le centre d’un immense cercle de
désolation, et, dans l’immobilité de tout, hors du soleil qui grimpait
allègrement la pente de l’Orient, je sentais en moi le sens des
révolutions célestes. Il me semblait, debout au milieu du silence, que
l’Ange était présent, si la cloche ne l’annonçait pas.
_Angelus nuntiavit Mariae..._
Les tintements sont là-bas, très loin dans le Nord, et ici est l’Ange,
et ici est la servante du Seigneur.
_Ecce ancilla Domini..._
Et les tintements eux-mêmes sont ici, voyageant et roulant à travers le
monde, et aussi les cloches n’allant plus à Rome seulement, mais
infiniment plus loin, jusqu’à l’autre bout de la terre...
Le cœur d’un voyageur, quand il a passé la nuit dans la ville, ne peut
pas résister à l’élan d’amour et de reconnaissance que fait le jour
quand il paraît. Je restai longtemps à contempler l’horizon, écoutant
naître en moi ce qu’il ne pouvait pourtant pas me donner.
Quand je rattrapai la colonne, le soleil était déjà haut, et il était
l’heure de prendre enfin du repos.
Le soir, nous avançâmes encore de dix kilomètres, ce qui nous porta aux
premières heures de la nuit. Nous étions arrivés dans une région de
fortes dunes, où je craignais que le guide Ioouda ne se perdît. Aussi,
fis-je arrêter la tête de colonne et allumer de grands feux avec les
maigres herbes qui se trouvaient là, pour guider l’arrière-garde de la
colonne. Ces feux faisaient des figurations fantastiques dans la mer de
sable où le hasard nous avait conduits.
* * * * *
Le lendemain 11, nous partîmes à trois heures du matin. Les dunes
cessèrent bientôt; nous étions dans une plaine noire semée de petits
cailloux. A la lueur des étoiles, je voyais de petites montagnes
s’égrener à notre gauche. Ioouda me dit qu’elles s’appelaient
Idjibitten. Je pus monter sur l’une d’elles, lorsque le soleil se leva.
Le terrain ressemblait à une écorce rugueuse légèrement soulevée à
certains endroits, et quelques pics dénudés rompaient la monotonie du
paysage pour en accentuer l’infertilité. Tandis que j’essayais de placer
ces montagnes sur le papier, à l’aide de la boussole, j’écoutais en moi
les battements de mon cœur abandonné à lui-même.
Je remerciais Dieu d’y avoir mis plus de choses qu’il n’en pouvait
contenir, et d’avoir ainsi daigné m’avertir que ce qu’il cachait était
plus grand que ce qu’il montrait. Et pourtant c’était cette force
surnaturelle que j’avais si longtemps employée contre lui, et c’était de
Dieu même dont je m’étais servi contre Dieu!
* * * * *
A huit heures, nous entrâmes dans de nouvelles dunes, allant ainsi
toujours des sables aux cailloux et des cailloux aux sables. Quand la
chaleur commença à se faire sentir, nous reposâmes pendant quelques
heures, puis reprîmes notre route. Nous marchions dans la plaine de
sable, plus hâtivement peut-être, car l’on commençait à désirer le point
d’eau. Je calculais que, depuis la veille, nous avions dû faire
quatre-vingt-cinq kilomètres et que nous ne devions plus être très loin
des puits, ce qui était à désirer, car la provision d’eau s’épuisait.
Je songeais à tout cela, quand le guide Ioouda vint près de moi et me
dit que les puits n’étaient pas très loin, mais qu’il était à craindre
que les hommes n’en pussent boire l’eau qui était extrêmement salée.
Comme les tirailleurs marchaient tout près derrière moi, je craignis que
les paroles de Ioouda ne leur fissent mauvaise impression, et je donnai
l’ordre au Maure de se porter en avant. Quelques minutes après, j’allai
le rejoindre. Il me confirma ses craintes.
La nuit était venue. Je contemplais la terre mauvaise, et, comme la
mauvaise épouse, inféconde... _in terra deserta et invia, et
inaquosa..._
Et pourtant, je n’avais nulle crainte, sentant l’Ange devant moi, et non
plus la colonne de feu, mais une forme blanche, plus visible que toutes
les choses visibles et qui nous protégeait dans notre voie.
* * * * *
Le lendemain matin, nous partîmes à quatre heures. Nous avions fait une
quinzaine de kilomètres, quand nous atteignîmes une immense plaine dont
la surface se craquelait d’efflorescences salines: c’était la Sebkhra de
Bouaga. Ioouda me montra à l’horizon une ligne blanche qui tremblait:
«Les oglats!», me dit-il. Au bout d’une heure, nous mettions pied à
terre. Nous étions à l’extrémité de la Sebkhra, et il semblait que ce
fût aussi l’extrême bordure du monde, tant la déréliction de ces lieux
était grande. Vingt trous de faible diamètre semaient le sol. Je fis
tirer de l’eau de l’un d’eux et je la goûtai, elle était tellement salée
que je faillis en avoir le cœur brouillé. Je ne marquai rien de mon
inquiétude et me fis donner de l’eau d’un oglat voisin; cette eau était
mauvaise, mais elle n’avait pas le même goût que celle du premier oglat.
Je ne me décourageai pas et continuai mes expériences. Enfin, au sixième
oglat, je m’aperçus que l’eau était excellente. J’allai aussitôt
rassurer les tirailleurs qui avaient suivi mon manège avec un peu
d’inquiétude et nous allâmes, pleins de joie, installer le camp à une
centaine de mètres de là.
* * * * *
Dans cette vie qui n’est faite que de départs et d’arrivées, il n’est
qu’exaltations et recueillements. Tel est le double jeu de l’Afrique,
tel est le double mouvement dans l’ordre de l’action et dans l’ordre du
rêve, auquel nous sommes soumis. Les jours qui suivirent mon arrivée à
Bouaga, je fus très occupé par les réquisitions de vivres, que j’avais à
faire, et par l’envoi de diverses reconnaissances importantes. Pourtant,
m’aventurant dans cette immense mer de sable où croît le hâd métallique,
l’herbe chère aux chameaux, je rentrais en moi-même, j’essayais de
saisir le sens de mon action, je veux dire de ce perpétuel effort où
j’étais, et néanmoins de ce déroulement continu que je savais bien ne
pas ordonner tout seul. Sincérité que l’on a difficilement en Europe,
ici toute franche et simple, et bien allante. Et quelle joie de se
réveiller dans de jeunes matins et de s’endormir dans de jeunes soirs,
plus jeune soi-même et plus confiant, et non pas craignant la
reconnaissance en nous de l’Absolu, mais au contraire l’appelant de tout
notre cœur enfin guéri! Crépuscules de béatitude, c’est à vous que l’on
doit de se sentir encore capable d’adoration et d’être comme Israël
attendant l’arrivée du Seigneur: _A custodia matutina usque ad noctem,
speret Israël in Domino._
Et voici que naît du désert la connaissance d’un adorable mystère. Car
cet espoir de Dieu, à peine est-il formé qu’il est déjà réalisé, et à
peine cesse-t-on de le former qu’il cesse de se réaliser. Et la
connaissance de Dieu n’est que l’espoir, sans cesse irréalisé, de Dieu.
«Je ne te chercherais pas, si je ne t’avais trouvé», et je cesserais de
te trouver si je ne te cherchais plus. A peine ce faible et vacillant
désir est-il né, non pas simple et volontaire, mais obscur et spontané,
que déjà l’objet du désir apparaît et que déjà le but devient volontaire
et connu. Chercher Dieu n’importe plus, puisque la recherche est
elle-même la trouvaille.
Au Sud de Bouaga, il est d’immenses montagnes de sables meubles, dont
les profondeurs stériles n’ont point encore été pénétrées. De mon camp,
j’en voyais les premières ondulations et je me répétais leur nom
défendu. L’Aouker! Beau mot harmonieux et de grande tentation!
Le 18, j’allai avec quelques compagnons au puits de Sbaïa, afin de
relier Bouaga à ce point connu du Trarza. Sbaïa est un lieu de grande
circulation. Quand j’y arrivai, des Ouled Cheickh remplissaient d’eau
leurs peaux de bouc. Je vis aussi un vieil El Hadj qui avait sa tente
non loin du puits et qui faisait boire ses bœufs. Un convoi, chargé
d’étoffes et de sucre et destiné au vieux commerçant Yezid, passa, se
rendant à Atar. J’appris que des fractions importantes d’Ideïchilli se
trouvaient au Sud de Sbaïa, dans l’Aouker, et je résolus de m’y rendre,
avant de rentrer à mon campement de Bouaga.
* * * * *
Le jeune homme qui me servait de guide, me conduisit donc le lendemain
au campement d’Eli Oued Alouibib, vieux chef de la famille des Ouled
Silla. Ce vieux Maure en robe blanche, croyant que je ne le comprenais
pas, reprocha vivement à mon guide de m’avoir conduit auprès de lui. Sur
quoi, je pris la parole, et je lui dis mon étonnement de voir un
musulman manquer aux lois de l’hospitalité. Eli, étonné de m’entendre
parler maure, se confondit en excuses et me fit apporter sur l’heure
deux tentes, du lait et deux moutons gras. Je passai la journée à causer
avec les chefs des Ideïchilli, que j’avais fait venir des environs. Ces
gens possèdent de beaux troupeaux de moutons, qu’ils ne mènent au puits
de Sbaïa que tous les dix jours. Il est vrai que le pays où nous sommes
est tapissé d’herbes de toutes sortes, et que la qualité du pâturage
permet aux animaux de se passer d’eau.
Je quittai les Ideïchilli le lendemain, et marchai toute la journée à
assez vive allure. Nous longions la bordure de l’Aouker, laissant à
notre droite des dunes imposantes et où déjà la végétation avait cessé,
et nous-mêmes nous cheminions dans des sables à peine ondulés, dont un
arbre maigre venait de loin en loin couper la monotonie. La journée
était charmante, semblable un peu à celle d’un automne de France, et
nous nous laissions aller à l’amble égal des chameaux, voyant fuir sous
nos pas le sol léger, oubliant nos affaires et nos soucis. Et l’air
avait un goût si fin, un tel bouquet de naïveté qu’il semblait même
capable d’effacer le péché. Les hommes de mon escorte chantaient, et
moi, je ne chantais point, mais priais, comme ainsi me l’avait appris
l’Afrique.
* * * * *
J’arrivai à mon camp, le 22. Il n’y avait que quatre jours que je
l’avais quitté, et pourtant mon cœur battit, quand je revis de loin nos
tentes perdues dans l’aklé, puis les mitrailleuses qui surmontaient deux
petits monticules de sable, puis les hommes, mes chers compagnons du
tour d’Afrique, accourant tous vers moi, tandis que des femmes
poussaient, selon l’usage, des cris stridents.
C’est à ces heures-là que l’on sent comme tout est lié dans une troupe,
et quel est ce lien indicible qui noue et enchaîne, plus fort que
l’amitié et plus fort que l’amour. Et ce n’est ni de l’amour paternel,
ni de l’amour filial, ni de l’amour fraternel, mais c’est un autre amour
qui n’a pas été dit, un autre amour qui balaie le reste, ne laisse plus
rien après lui. Qui dira comment Napoléon a aimé la vieille Garde?
Je ne devais pas rester longtemps à Bouaga. A peine avais-je terminé mes
affaires que le capitaine B. me convoquait à Hassei Tob, puits peu
éloigné de la barrière de l’Adrar et où le capitaine était installé
depuis quelques jours. Le 26 au soir et le 27, je franchis les vingt
lieues qui me séparaient d’Hassei Tob. Cette route peut être coupée en
son milieu par le puits d’Aguielt en Neuz, qui veut dire en arabe le
«petit puits de la moitié». Au delà d’Aguielt en Neuz, on suit pendant
de longues heures une immense plaine--un de ces «rags» noirs qui sont la
plus grande figuration d’éternité qui soit. Je m’y reposai quelques
heures, me laissant griser par le vent, tandis que mes partisans
dormaient dans le grand incendie de midi.
Ah! qu’il n’y faut point dormir, qu’il n’y faut point oublier les
heures, dans cette terre divine qui ne nous cache rien! Tout debout, je
ne vois dans la plaine nul recreux, nul coin secret, mais au contraire
cette grande franchise sans détours que hait le démon. La terre se
montre toute, sans ambages, sans feintes, sans fourberie ni cafardise.
Et nul coin ne s’y voit où le péché se puisse cacher.
Deux jours après, je repassais par cette même plaine, mais je ne m’y
arrêtais pas. Je devais retourner dans les campements de l’Aouker pour y
procéder à l’arrestation d’un chef qui venait de nous donner des preuves
de son infidélité, et il me fallait franchir à toute allure les cent
quatre-vingts kilomètres qui me séparaient des campements.
Le 3 décembre enfin, je rentrais à mon camp, mais c’était pour dire
adieu à Bouaga; je venais de recevoir l’ordre de me rendre le plus tôt
possible à Tijikja, pour y prendre part à la colonne de Tichitt.
Je voulus voir une dernière fois le soleil se coucher sur la Sebkhra
déserte, et je m’éloignai du camp, affamé de grandeur et de solitude.
Tandis que je franchissais les petites dunes où tombait l’ombre, je
repassais dans ma mémoire les événements des derniers jours, voulant
faire mon bilan et calculer les étapes. Mais non! Il ne le faut pas.
Quand j’arrivai dans la plaine rugueuse, toute semblable à un grand lac
desséché, et où le soleil crachait d’immenses gerbes de lumière sereine,
dans ce grand frissonnement de la terre qui elle-même va sombrer dans
l’oubli, je descendis, frissonnant aussi, au fond de mon âme, rejetant
le sophisme et l’équivoque et regardant bien en face le crépuscule...
Nous en avons assez fait, nous avons assez roulé et peiné sur les
routes, pour que, maintenant, nous n’ayons plus peur de nous-mêmes. Nous
avons conquis nos grades dans la béatitude et il faudra bien qu’on nous
laisse la paix avec les preuves et les syllogismes, et les inductions et
les déductions.
* * * * *
Maintenant, ce n’est point à prouver Dieu que nous allons occuper nos
heures, mais à tâcher de le rencontrer. Ce n’est point à le chercher que
nous allons nous employer, mais à le trouver. _Amem non inveniendo
invenire, potius quam inveniendo non invenire te!..._ Voici un grand
soleil et une terre simple, et nous devons faire notre âme à leur image,
claire et simple. Voici une plaine silencieuse et nue, et comme elle
notre âme sera silencieuse et nue, pour qu’elle entende ce grand bruit
et cette grande présence qui y étaient...
Et maintenant, prions aussi, tout petits et sincères devant sa Face:
O mon Dieu, je n’aurai plus peur de Votre lumière, maintenant que j’ai
vu cette lumière, et je n’aurai plus peur de moi-même, puisque je sais
que Vous êtes en moi-même. Je ne Vous connaissais pas, parce que je
voulais Vous prouver et maintenant je Vous connais parce que je ne peux
plus Vous prouver. Et pendant que je ne Vous connaissais pas, Vous étiez
en moi pourtant, et pendant cette grande déréliction où j’ai été de tous
Vos Sacrements, pendant cette longue nuit, Vous prépariez pourtant
l’avènement de cette lumière surnaturelle.
Je Vous connais, ô mon Dieu, parce que, simplement, il Vous a plu de
Vous faire connaître. Je Vous connais par ce qui est inconnaissable en
Vous. Je Vous connais par Vos mystères inconnaissables qui sont la
Sainte Trinité, l’Incarnation, la Rédemption. Voilà les preuves que Vous
avez daigné m’envoyer.
O mon Dieu! Pardonnez-moi ce grand mensonge où j’ai vécu, puisque je
sentais bien en moi cette force intérieure qui me guidait dans la vie,
et que je ne voulais pas Vous la reporter. Pardonnez-moi cette
ingratitude où j’ai été de ne pas Vous restituer ce qui Vous appartenait
en moi, et que cette voile que gonflait l’idéal n’ait point appareillé
vers Vous. Pardonnez-moi cette lâcheté d’avoir cru à l’amour, sans avoir
cru à Votre Amour, à la loi, sans avoir cru à Votre Loi, à la bonté,
sans avoir cru à Votre Bonté. Pardonnez-moi cette félonie, d’avoir
contemplé l’océan de la lumière et de ne m’y être pas aventuré, et
d’avoir hésité au bord de l’éternité que Vous m’aviez donnée.
Pardonnez-moi ce grand orgueil d’avoir voulu Vous étudier, avant que de
Vous aimer, et d’avoir voulu Vous connaître, ce qui était, en quelque
manière, cesser de Vous connaître.
_Vespertina oratio ascendat ad te, Domine. Et descendat super nos
misericordia tua_ (Office des vêpres du samedi, V. et R. de l’hymne:
_Jam sol recedit igneus_).
CHAPITRE IX
OPÉRATIONS AUTOUR DE TICHITT
Je goûtai un véritable repos moral sur la route qui me menait à Tijikja.
J’étais débarrassé des soucis d’un lourd commandement. Je n’avais avec
moi que quelques compagnons fidèles--ceux qui ne devaient pas me
quitter, jusqu’à mon retour en France. Nous passions de longues heures à
causer, et ce délassement était d’un ton assez aristocratique pour qu’il
pût être en même temps de quelque profit.
Les problèmes de la vie religieuse tourmentent les Maures. Sidia les
abordait souvent, soit qu’il me vantât les beautés de sa foi, soit qu’il
me questionnât sur mes propres croyances.
--Je sais, me dit-il un jour, qu’Issa est un grand prophète, mais que
dites-vous, vous autres les Nazaréens, à son sujet?
Je regardai Sidia. On sait qu’Issa est le nom de Jésus-Christ en arabe.
Je n’hésitai pas une minute et je répondis à Sidia:
--Issa, mon ami, n’est pas un prophète, mais, en toute vérité, il est le
fils de Dieu. Peut-être as-tu vu dans le livre qu’il est le fils de la
Vierge Meryem, qui le conçut par la grâce de l’Esprit de Dieu. Or, quand
il vint au monde, des bergers vinrent l’adorer, et des rois, du fond de
l’Orient, apportèrent à ses pieds des cadeaux précieux; car, en effet,
il était plus grand que les rois. Et ce Roi des rois, pendant trente
ans, resta caché, attendant l’heure de sa mission, et quand l’heure fut
venue, il annonça la grande nouvelle que le règne de Dieu était proche
et que tout ce qu’il y avait de mal sur la terre allait être délié. Mais
il fallait de toute éternité que le sang de l’Homme-Dieu coulât, pour
que cette promesse fût accomplie. Aussi Issa fut-il crucifié, non point
victorieux, mais vaincu, non point glorieux, mais abaissé et bafoué,
pour que les hommes fussent sauvés. Dès qu’il fut mort, Issa descendit
aux Enfers où il délivra les âmes des justes et d’abord celles des
prophètes qui l’avaient précédé et annoncé. Le troisième jour, il
ressuscita d’entre les morts, et pendant quarante jours, il se montra à
ses disciples dans son corps redevenu glorieux. Enfin il remonta au ciel
où il est assis à la droite du Père, et d’où il reviendra juger les
vivants et les morts, au jour de la Résurrection.
Je m’arrêtai, la gorge serrée. J’avais les yeux pleins de larmes. Car
l’adorable histoire était-elle la mienne? Avais-je donc le droit de m’en
emparer, de constater Jésus-Christ, sans y croire?
--Sidia, continuai-je, tu sais maintenant quel est le maître des
Nazaréens. Apprends donc que pour le service de ce Maître, nous
donnerions volontiers notre vie; que toute notre force, que tu admires,
nous vient de Lui, et que nous ne cessons de recourir à Lui, comme à
notre Père bien-aimé...
J’étais alors dans le plus étrange état d’esprit. Car je ne croyais pas
que Jésus-Christ fût le fils de Dieu, et je ne savais pas prier. Et
pourtant, je parlais du fond de ma conscience, et il ne me semble pas
que j’aie manqué de franchise.
Que de larmes délicieuses je devais verser plus tard, au souvenir de ces
heures troubles qui précèdent l’arrivée de la Grâce!
A ce moment, je savais bien que je mentais, mais je savais aussi que
j’eusse menti bien davantage, si je n’avais pas confessé la vérité de
mon Dieu.
* * * * *
Le 25 décembre, à la Noël, après dix jours de route et dix jours
d’attente au poste de Tijikja, je rejoignis le capitaine A., sous les
ordres duquel j’avais été placé. Il était campé dans la paisible vallée
d’Edderoum, et il attendait dans cette oasis de verdure, l’ordre de
rejoindre la colonne qui était en formation dans les environs du poste
de Tijikja. Ce fut une courte période d’un calme délicieux, où nos
esprits se recueillaient, dans l’espoir des batailles prochaines. Car
nous espérions bien que la prise de Tichitt, qui était le but de la
colonne, n’irait pas sans coup férir et que nous aurions l’occasion d’y
montrer nos vertus.
Pour moi, je passais de longues heures à chasser la pintade et la
perdrix qui abondaient dans ce coin privilégié du Tagant, et ce m’était
une occasion pour ressasser les pensées qui m’étaient familières. Ma vie
misérable, que je n’arrivais pas à ordonner, me faisait horreur--et
d’autant plus que je pensais me battre bientôt. Il me semblait qu’une
bataille mêlée de prières devait être la plus haute émotion humaine, et
le point de jonction où nous pouvons atteindre l’infini. Au lieu qu’une
bataille que ne domine pas le nom d’un Dieu, ne peut être qu’une
exaltation incomplète, celle d’une partie seulement de notre beauté
intérieure. La passion guerrière nous enrichit, mais aussi elle réveille
en nous d’autres instincts, elle nous rend insatiables, nous fait
désirer de nouvelles richesses spirituelles. Dès que l’on fait un pas
hors de la médiocrité, l’on est sauvé, l’on est assuré de ne plus
s’arrêter dans la voie du perfectionnement intérieur, où l’on s’est
imprudemment engagé. Celui qui est assoiffé d’héroïsme devient vite
assoiffé de divin. Il est embarqué dans l’absolu, qu’il soit terrestre
ou qu’il soit céleste, et il ne peut plus que se soumettre humblement à
tout ce qui est impérissable dans le monde. Je sentais confusément la
beauté d’une prière, lorsqu’elle précède une victoire et la beauté d’une
victoire, lorsqu’elle suit une prière. Mystérieuses correspondances que,
seule, la logique du cœur peut expliquer. On n’empêchera pas que l’hymne
ambrosien n’appartienne aux soldats.
Pénétré de ces pensées, je ne pouvais qu’appeler à mon aide le Dieu des
armées et le supplier de se manifester à moi.
Une fois que je m’étais aventuré assez loin, je connus une de ces
minutes qui restent ineffaçables dans la vie. Dans la chaleur bruissante
de midi, je cherchais un peu d’ombre. J’avais erré longtemps dans les
rochers qui dominent la vallée. Enfin, dans le lit à jamais desséché de
l’Oued, un arbre assez épais m’invita au repos. Autour de moi, tout
était si mélodieux, si assoupi, qu’il me semblait être en cette terre
comme en un berceau. Lorsque je fus sous l’arbre, je tombai à genoux.
C’était la première fois de ma vie--mais le geste, si nouveau pour moi,
m’avait été commandé de très loin et toute résistance eût été
impossible. Dans mon frêle abri, je me sentais infiniment bien pour
adorer la puissance qui me courbait et lui exposer avec franchise les
besoins de mon cœur. En même temps, je savais de toute certitude que ces
besoins seraient satisfaits, que ces désirs seraient exaucés, et au
delà. J’étais bien sûr que je serais un jour catholique et je ne
ressentais qu’une impatience sans nervosité, du bonheur qui m’était
promis.
* * * * *
Je n’ai pas traversé de «crise» en Mauritanie. Nul drame intérieur. Nul
déchirement. Nulle anxiété. Une attente calme, appuyée sur la certitude
que les Sacrements sauraient bien me donner plus tard la foi qui me
faisait défaut. Parfois, je maudissais les désordres de ma vie, mais je
me disais aussitôt: «Cela aussi sera guéri.» Je rougissais de ma
faiblesse dans la vie, mais aussitôt je me disais: «Je serai fortifié.»
Je tremblais d’être si abandonné dans la vie, mais aussitôt je me
disais: «Une main se tendra vers moi, un jour.» Et mon cœur battait à se
rompre, quand je pensais à ce que pourrait être ce jour-là.
Nulle impatience de la vérité. «Si Dieu existe, me disais-je, il ne
manquera pas de me le faire connaître, il prendra ma bonne foi en
considération, et pourvoira au reste.» Et, en effet, celui qui ne s’est
jamais posé la question ne peut être sauvé. Mais celui qui s’est demandé
_une seule fois_ où était la vérité, est sûr qu’il la possédera un jour.
La négation bête et brutale ne mène à rien. Mais dès que la question est
posée, elle est déjà à peu près résolue.