Je mis pied à terre, laissant cheminer la colonne et Sidia seul

descendit, qui se taisait. J’étais le centre d’un immense cercle de

désolation, et, dans l’immobilité de tout, hors du soleil qui grimpait

allègrement la pente de l’Orient, je sentais en moi le sens des

révolutions célestes. Il me semblait, debout au milieu du silence, que

l’Ange était présent, si la cloche ne l’annonçait pas.

_Angelus nuntiavit Mariae..._

Les tintements sont là-bas, très loin dans le Nord, et ici est l’Ange,

et ici est la servante du Seigneur.

_Ecce ancilla Domini..._

Et les tintements eux-mêmes sont ici, voyageant et roulant à travers le

monde, et aussi les cloches n’allant plus à Rome seulement, mais

infiniment plus loin, jusqu’à l’autre bout de la terre...

Le cœur d’un voyageur, quand il a passé la nuit dans la ville, ne peut

pas résister à l’élan d’amour et de reconnaissance que fait le jour

quand il paraît. Je restai longtemps à contempler l’horizon, écoutant

naître en moi ce qu’il ne pouvait pourtant pas me donner.

Quand je rattrapai la colonne, le soleil était déjà haut, et il était

l’heure de prendre enfin du repos.

Le soir, nous avançâmes encore de dix kilomètres, ce qui nous porta aux

premières heures de la nuit. Nous étions arrivés dans une région de

fortes dunes, où je craignais que le guide Ioouda ne se perdît. Aussi,

fis-je arrêter la tête de colonne et allumer de grands feux avec les

maigres herbes qui se trouvaient là, pour guider l’arrière-garde de la

colonne. Ces feux faisaient des figurations fantastiques dans la mer de

sable où le hasard nous avait conduits.

* * * * *

Le lendemain 11, nous partîmes à trois heures du matin. Les dunes

cessèrent bientôt; nous étions dans une plaine noire semée de petits

cailloux. A la lueur des étoiles, je voyais de petites montagnes

s’égrener à notre gauche. Ioouda me dit qu’elles s’appelaient

Idjibitten. Je pus monter sur l’une d’elles, lorsque le soleil se leva.

Le terrain ressemblait à une écorce rugueuse légèrement soulevée à

certains endroits, et quelques pics dénudés rompaient la monotonie du

paysage pour en accentuer l’infertilité. Tandis que j’essayais de placer

ces montagnes sur le papier, à l’aide de la boussole, j’écoutais en moi

les battements de mon cœur abandonné à lui-même.

Je remerciais Dieu d’y avoir mis plus de choses qu’il n’en pouvait

contenir, et d’avoir ainsi daigné m’avertir que ce qu’il cachait était

plus grand que ce qu’il montrait. Et pourtant c’était cette force

surnaturelle que j’avais si longtemps employée contre lui, et c’était de

Dieu même dont je m’étais servi contre Dieu!

* * * * *

A huit heures, nous entrâmes dans de nouvelles dunes, allant ainsi

toujours des sables aux cailloux et des cailloux aux sables. Quand la

chaleur commença à se faire sentir, nous reposâmes pendant quelques

heures, puis reprîmes notre route. Nous marchions dans la plaine de

sable, plus hâtivement peut-être, car l’on commençait à désirer le point

d’eau. Je calculais que, depuis la veille, nous avions dû faire

quatre-vingt-cinq kilomètres et que nous ne devions plus être très loin

des puits, ce qui était à désirer, car la provision d’eau s’épuisait.

Je songeais à tout cela, quand le guide Ioouda vint près de moi et me

dit que les puits n’étaient pas très loin, mais qu’il était à craindre

que les hommes n’en pussent boire l’eau qui était extrêmement salée.

Comme les tirailleurs marchaient tout près derrière moi, je craignis que

les paroles de Ioouda ne leur fissent mauvaise impression, et je donnai

l’ordre au Maure de se porter en avant. Quelques minutes après, j’allai

le rejoindre. Il me confirma ses craintes.

La nuit était venue. Je contemplais la terre mauvaise, et, comme la

mauvaise épouse, inféconde... _in terra deserta et invia, et

inaquosa..._

Et pourtant, je n’avais nulle crainte, sentant l’Ange devant moi, et non

plus la colonne de feu, mais une forme blanche, plus visible que toutes

les choses visibles et qui nous protégeait dans notre voie.

* * * * *

Le lendemain matin, nous partîmes à quatre heures. Nous avions fait une

quinzaine de kilomètres, quand nous atteignîmes une immense plaine dont

la surface se craquelait d’efflorescences salines: c’était la Sebkhra de

Bouaga. Ioouda me montra à l’horizon une ligne blanche qui tremblait:

«Les oglats!», me dit-il. Au bout d’une heure, nous mettions pied à

terre. Nous étions à l’extrémité de la Sebkhra, et il semblait que ce

fût aussi l’extrême bordure du monde, tant la déréliction de ces lieux

était grande. Vingt trous de faible diamètre semaient le sol. Je fis

tirer de l’eau de l’un d’eux et je la goûtai, elle était tellement salée

que je faillis en avoir le cœur brouillé. Je ne marquai rien de mon

inquiétude et me fis donner de l’eau d’un oglat voisin; cette eau était

mauvaise, mais elle n’avait pas le même goût que celle du premier oglat.

Je ne me décourageai pas et continuai mes expériences. Enfin, au sixième

oglat, je m’aperçus que l’eau était excellente. J’allai aussitôt

rassurer les tirailleurs qui avaient suivi mon manège avec un peu

d’inquiétude et nous allâmes, pleins de joie, installer le camp à une

centaine de mètres de là.

* * * * *

Dans cette vie qui n’est faite que de départs et d’arrivées, il n’est

qu’exaltations et recueillements. Tel est le double jeu de l’Afrique,

tel est le double mouvement dans l’ordre de l’action et dans l’ordre du

rêve, auquel nous sommes soumis. Les jours qui suivirent mon arrivée à

Bouaga, je fus très occupé par les réquisitions de vivres, que j’avais à

faire, et par l’envoi de diverses reconnaissances importantes. Pourtant,

m’aventurant dans cette immense mer de sable où croît le hâd métallique,

l’herbe chère aux chameaux, je rentrais en moi-même, j’essayais de

saisir le sens de mon action, je veux dire de ce perpétuel effort où

j’étais, et néanmoins de ce déroulement continu que je savais bien ne

pas ordonner tout seul. Sincérité que l’on a difficilement en Europe,

ici toute franche et simple, et bien allante. Et quelle joie de se

réveiller dans de jeunes matins et de s’endormir dans de jeunes soirs,

plus jeune soi-même et plus confiant, et non pas craignant la

reconnaissance en nous de l’Absolu, mais au contraire l’appelant de tout

notre cœur enfin guéri! Crépuscules de béatitude, c’est à vous que l’on

doit de se sentir encore capable d’adoration et d’être comme Israël

attendant l’arrivée du Seigneur: _A custodia matutina usque ad noctem,

speret Israël in Domino._

Et voici que naît du désert la connaissance d’un adorable mystère. Car

cet espoir de Dieu, à peine est-il formé qu’il est déjà réalisé, et à

peine cesse-t-on de le former qu’il cesse de se réaliser. Et la

connaissance de Dieu n’est que l’espoir, sans cesse irréalisé, de Dieu.

«Je ne te chercherais pas, si je ne t’avais trouvé», et je cesserais de

te trouver si je ne te cherchais plus. A peine ce faible et vacillant

désir est-il né, non pas simple et volontaire, mais obscur et spontané,

que déjà l’objet du désir apparaît et que déjà le but devient volontaire

et connu. Chercher Dieu n’importe plus, puisque la recherche est

elle-même la trouvaille.

Au Sud de Bouaga, il est d’immenses montagnes de sables meubles, dont

les profondeurs stériles n’ont point encore été pénétrées. De mon camp,

j’en voyais les premières ondulations et je me répétais leur nom

défendu. L’Aouker! Beau mot harmonieux et de grande tentation!

Le 18, j’allai avec quelques compagnons au puits de Sbaïa, afin de

relier Bouaga à ce point connu du Trarza. Sbaïa est un lieu de grande

circulation. Quand j’y arrivai, des Ouled Cheickh remplissaient d’eau

leurs peaux de bouc. Je vis aussi un vieil El Hadj qui avait sa tente

non loin du puits et qui faisait boire ses bœufs. Un convoi, chargé

d’étoffes et de sucre et destiné au vieux commerçant Yezid, passa, se

rendant à Atar. J’appris que des fractions importantes d’Ideïchilli se

trouvaient au Sud de Sbaïa, dans l’Aouker, et je résolus de m’y rendre,

avant de rentrer à mon campement de Bouaga.

* * * * *

Le jeune homme qui me servait de guide, me conduisit donc le lendemain

au campement d’Eli Oued Alouibib, vieux chef de la famille des Ouled

Silla. Ce vieux Maure en robe blanche, croyant que je ne le comprenais

pas, reprocha vivement à mon guide de m’avoir conduit auprès de lui. Sur

quoi, je pris la parole, et je lui dis mon étonnement de voir un

musulman manquer aux lois de l’hospitalité. Eli, étonné de m’entendre

parler maure, se confondit en excuses et me fit apporter sur l’heure

deux tentes, du lait et deux moutons gras. Je passai la journée à causer

avec les chefs des Ideïchilli, que j’avais fait venir des environs. Ces

gens possèdent de beaux troupeaux de moutons, qu’ils ne mènent au puits

de Sbaïa que tous les dix jours. Il est vrai que le pays où nous sommes

est tapissé d’herbes de toutes sortes, et que la qualité du pâturage

permet aux animaux de se passer d’eau.

Je quittai les Ideïchilli le lendemain, et marchai toute la journée à

assez vive allure. Nous longions la bordure de l’Aouker, laissant à

notre droite des dunes imposantes et où déjà la végétation avait cessé,

et nous-mêmes nous cheminions dans des sables à peine ondulés, dont un

arbre maigre venait de loin en loin couper la monotonie. La journée

était charmante, semblable un peu à celle d’un automne de France, et

nous nous laissions aller à l’amble égal des chameaux, voyant fuir sous

nos pas le sol léger, oubliant nos affaires et nos soucis. Et l’air

avait un goût si fin, un tel bouquet de naïveté qu’il semblait même

capable d’effacer le péché. Les hommes de mon escorte chantaient, et

moi, je ne chantais point, mais priais, comme ainsi me l’avait appris

l’Afrique.

* * * * *

J’arrivai à mon camp, le 22. Il n’y avait que quatre jours que je

l’avais quitté, et pourtant mon cœur battit, quand je revis de loin nos

tentes perdues dans l’aklé, puis les mitrailleuses qui surmontaient deux

petits monticules de sable, puis les hommes, mes chers compagnons du

tour d’Afrique, accourant tous vers moi, tandis que des femmes

poussaient, selon l’usage, des cris stridents.

C’est à ces heures-là que l’on sent comme tout est lié dans une troupe,

et quel est ce lien indicible qui noue et enchaîne, plus fort que

l’amitié et plus fort que l’amour. Et ce n’est ni de l’amour paternel,

ni de l’amour filial, ni de l’amour fraternel, mais c’est un autre amour

qui n’a pas été dit, un autre amour qui balaie le reste, ne laisse plus

rien après lui. Qui dira comment Napoléon a aimé la vieille Garde?

Je ne devais pas rester longtemps à Bouaga. A peine avais-je terminé mes

affaires que le capitaine B. me convoquait à Hassei Tob, puits peu

éloigné de la barrière de l’Adrar et où le capitaine était installé

depuis quelques jours. Le 26 au soir et le 27, je franchis les vingt

lieues qui me séparaient d’Hassei Tob. Cette route peut être coupée en

son milieu par le puits d’Aguielt en Neuz, qui veut dire en arabe le

«petit puits de la moitié». Au delà d’Aguielt en Neuz, on suit pendant

de longues heures une immense plaine--un de ces «rags» noirs qui sont la

plus grande figuration d’éternité qui soit. Je m’y reposai quelques

heures, me laissant griser par le vent, tandis que mes partisans

dormaient dans le grand incendie de midi.

Ah! qu’il n’y faut point dormir, qu’il n’y faut point oublier les

heures, dans cette terre divine qui ne nous cache rien! Tout debout, je

ne vois dans la plaine nul recreux, nul coin secret, mais au contraire

cette grande franchise sans détours que hait le démon. La terre se

montre toute, sans ambages, sans feintes, sans fourberie ni cafardise.

Et nul coin ne s’y voit où le péché se puisse cacher.

Deux jours après, je repassais par cette même plaine, mais je ne m’y

arrêtais pas. Je devais retourner dans les campements de l’Aouker pour y

procéder à l’arrestation d’un chef qui venait de nous donner des preuves

de son infidélité, et il me fallait franchir à toute allure les cent

quatre-vingts kilomètres qui me séparaient des campements.

Le 3 décembre enfin, je rentrais à mon camp, mais c’était pour dire

adieu à Bouaga; je venais de recevoir l’ordre de me rendre le plus tôt

possible à Tijikja, pour y prendre part à la colonne de Tichitt.

Je voulus voir une dernière fois le soleil se coucher sur la Sebkhra

déserte, et je m’éloignai du camp, affamé de grandeur et de solitude.

Tandis que je franchissais les petites dunes où tombait l’ombre, je

repassais dans ma mémoire les événements des derniers jours, voulant

faire mon bilan et calculer les étapes. Mais non! Il ne le faut pas.

Quand j’arrivai dans la plaine rugueuse, toute semblable à un grand lac

desséché, et où le soleil crachait d’immenses gerbes de lumière sereine,

dans ce grand frissonnement de la terre qui elle-même va sombrer dans

l’oubli, je descendis, frissonnant aussi, au fond de mon âme, rejetant

le sophisme et l’équivoque et regardant bien en face le crépuscule...

Nous en avons assez fait, nous avons assez roulé et peiné sur les

routes, pour que, maintenant, nous n’ayons plus peur de nous-mêmes. Nous

avons conquis nos grades dans la béatitude et il faudra bien qu’on nous

laisse la paix avec les preuves et les syllogismes, et les inductions et

les déductions.

* * * * *

Maintenant, ce n’est point à prouver Dieu que nous allons occuper nos

heures, mais à tâcher de le rencontrer. Ce n’est point à le chercher que

nous allons nous employer, mais à le trouver. _Amem non inveniendo

invenire, potius quam inveniendo non invenire te!..._ Voici un grand

soleil et une terre simple, et nous devons faire notre âme à leur image,

claire et simple. Voici une plaine silencieuse et nue, et comme elle

notre âme sera silencieuse et nue, pour qu’elle entende ce grand bruit

et cette grande présence qui y étaient...

Et maintenant, prions aussi, tout petits et sincères devant sa Face:

O mon Dieu, je n’aurai plus peur de Votre lumière, maintenant que j’ai

vu cette lumière, et je n’aurai plus peur de moi-même, puisque je sais

que Vous êtes en moi-même. Je ne Vous connaissais pas, parce que je

voulais Vous prouver et maintenant je Vous connais parce que je ne peux

plus Vous prouver. Et pendant que je ne Vous connaissais pas, Vous étiez

en moi pourtant, et pendant cette grande déréliction où j’ai été de tous

Vos Sacrements, pendant cette longue nuit, Vous prépariez pourtant

l’avènement de cette lumière surnaturelle.

Je Vous connais, ô mon Dieu, parce que, simplement, il Vous a plu de

Vous faire connaître. Je Vous connais par ce qui est inconnaissable en

Vous. Je Vous connais par Vos mystères inconnaissables qui sont la

Sainte Trinité, l’Incarnation, la Rédemption. Voilà les preuves que Vous

avez daigné m’envoyer.

O mon Dieu! Pardonnez-moi ce grand mensonge où j’ai vécu, puisque je

sentais bien en moi cette force intérieure qui me guidait dans la vie,

et que je ne voulais pas Vous la reporter. Pardonnez-moi cette

ingratitude où j’ai été de ne pas Vous restituer ce qui Vous appartenait

en moi, et que cette voile que gonflait l’idéal n’ait point appareillé

vers Vous. Pardonnez-moi cette lâcheté d’avoir cru à l’amour, sans avoir

cru à Votre Amour, à la loi, sans avoir cru à Votre Loi, à la bonté,

sans avoir cru à Votre Bonté. Pardonnez-moi cette félonie, d’avoir

contemplé l’océan de la lumière et de ne m’y être pas aventuré, et

d’avoir hésité au bord de l’éternité que Vous m’aviez donnée.

Pardonnez-moi ce grand orgueil d’avoir voulu Vous étudier, avant que de

Vous aimer, et d’avoir voulu Vous connaître, ce qui était, en quelque

manière, cesser de Vous connaître.

_Vespertina oratio ascendat ad te, Domine. Et descendat super nos

misericordia tua_ (Office des vêpres du samedi, V. et R. de l’hymne:

_Jam sol recedit igneus_).

CHAPITRE IX

OPÉRATIONS AUTOUR DE TICHITT

Je goûtai un véritable repos moral sur la route qui me menait à Tijikja.

J’étais débarrassé des soucis d’un lourd commandement. Je n’avais avec

moi que quelques compagnons fidèles--ceux qui ne devaient pas me

quitter, jusqu’à mon retour en France. Nous passions de longues heures à

causer, et ce délassement était d’un ton assez aristocratique pour qu’il

pût être en même temps de quelque profit.

Les problèmes de la vie religieuse tourmentent les Maures. Sidia les

abordait souvent, soit qu’il me vantât les beautés de sa foi, soit qu’il

me questionnât sur mes propres croyances.

--Je sais, me dit-il un jour, qu’Issa est un grand prophète, mais que

dites-vous, vous autres les Nazaréens, à son sujet?

Je regardai Sidia. On sait qu’Issa est le nom de Jésus-Christ en arabe.

Je n’hésitai pas une minute et je répondis à Sidia:

--Issa, mon ami, n’est pas un prophète, mais, en toute vérité, il est le

fils de Dieu. Peut-être as-tu vu dans le livre qu’il est le fils de la

Vierge Meryem, qui le conçut par la grâce de l’Esprit de Dieu. Or, quand

il vint au monde, des bergers vinrent l’adorer, et des rois, du fond de

l’Orient, apportèrent à ses pieds des cadeaux précieux; car, en effet,

il était plus grand que les rois. Et ce Roi des rois, pendant trente

ans, resta caché, attendant l’heure de sa mission, et quand l’heure fut

venue, il annonça la grande nouvelle que le règne de Dieu était proche

et que tout ce qu’il y avait de mal sur la terre allait être délié. Mais

il fallait de toute éternité que le sang de l’Homme-Dieu coulât, pour

que cette promesse fût accomplie. Aussi Issa fut-il crucifié, non point

victorieux, mais vaincu, non point glorieux, mais abaissé et bafoué,

pour que les hommes fussent sauvés. Dès qu’il fut mort, Issa descendit

aux Enfers où il délivra les âmes des justes et d’abord celles des

prophètes qui l’avaient précédé et annoncé. Le troisième jour, il

ressuscita d’entre les morts, et pendant quarante jours, il se montra à

ses disciples dans son corps redevenu glorieux. Enfin il remonta au ciel

où il est assis à la droite du Père, et d’où il reviendra juger les

vivants et les morts, au jour de la Résurrection.

Je m’arrêtai, la gorge serrée. J’avais les yeux pleins de larmes. Car

l’adorable histoire était-elle la mienne? Avais-je donc le droit de m’en

emparer, de constater Jésus-Christ, sans y croire?

--Sidia, continuai-je, tu sais maintenant quel est le maître des

Nazaréens. Apprends donc que pour le service de ce Maître, nous

donnerions volontiers notre vie; que toute notre force, que tu admires,

nous vient de Lui, et que nous ne cessons de recourir à Lui, comme à

notre Père bien-aimé...

J’étais alors dans le plus étrange état d’esprit. Car je ne croyais pas

que Jésus-Christ fût le fils de Dieu, et je ne savais pas prier. Et

pourtant, je parlais du fond de ma conscience, et il ne me semble pas

que j’aie manqué de franchise.

Que de larmes délicieuses je devais verser plus tard, au souvenir de ces

heures troubles qui précèdent l’arrivée de la Grâce!

A ce moment, je savais bien que je mentais, mais je savais aussi que

j’eusse menti bien davantage, si je n’avais pas confessé la vérité de

mon Dieu.

* * * * *

Le 25 décembre, à la Noël, après dix jours de route et dix jours

d’attente au poste de Tijikja, je rejoignis le capitaine A., sous les

ordres duquel j’avais été placé. Il était campé dans la paisible vallée

d’Edderoum, et il attendait dans cette oasis de verdure, l’ordre de

rejoindre la colonne qui était en formation dans les environs du poste

de Tijikja. Ce fut une courte période d’un calme délicieux, où nos

esprits se recueillaient, dans l’espoir des batailles prochaines. Car

nous espérions bien que la prise de Tichitt, qui était le but de la

colonne, n’irait pas sans coup férir et que nous aurions l’occasion d’y

montrer nos vertus.

Pour moi, je passais de longues heures à chasser la pintade et la

perdrix qui abondaient dans ce coin privilégié du Tagant, et ce m’était

une occasion pour ressasser les pensées qui m’étaient familières. Ma vie

misérable, que je n’arrivais pas à ordonner, me faisait horreur--et

d’autant plus que je pensais me battre bientôt. Il me semblait qu’une

bataille mêlée de prières devait être la plus haute émotion humaine, et

le point de jonction où nous pouvons atteindre l’infini. Au lieu qu’une

bataille que ne domine pas le nom d’un Dieu, ne peut être qu’une

exaltation incomplète, celle d’une partie seulement de notre beauté

intérieure. La passion guerrière nous enrichit, mais aussi elle réveille

en nous d’autres instincts, elle nous rend insatiables, nous fait

désirer de nouvelles richesses spirituelles. Dès que l’on fait un pas

hors de la médiocrité, l’on est sauvé, l’on est assuré de ne plus

s’arrêter dans la voie du perfectionnement intérieur, où l’on s’est

imprudemment engagé. Celui qui est assoiffé d’héroïsme devient vite

assoiffé de divin. Il est embarqué dans l’absolu, qu’il soit terrestre

ou qu’il soit céleste, et il ne peut plus que se soumettre humblement à

tout ce qui est impérissable dans le monde. Je sentais confusément la

beauté d’une prière, lorsqu’elle précède une victoire et la beauté d’une

victoire, lorsqu’elle suit une prière. Mystérieuses correspondances que,

seule, la logique du cœur peut expliquer. On n’empêchera pas que l’hymne

ambrosien n’appartienne aux soldats.

Pénétré de ces pensées, je ne pouvais qu’appeler à mon aide le Dieu des

armées et le supplier de se manifester à moi.

Une fois que je m’étais aventuré assez loin, je connus une de ces

minutes qui restent ineffaçables dans la vie. Dans la chaleur bruissante

de midi, je cherchais un peu d’ombre. J’avais erré longtemps dans les

rochers qui dominent la vallée. Enfin, dans le lit à jamais desséché de

l’Oued, un arbre assez épais m’invita au repos. Autour de moi, tout

était si mélodieux, si assoupi, qu’il me semblait être en cette terre

comme en un berceau. Lorsque je fus sous l’arbre, je tombai à genoux.

C’était la première fois de ma vie--mais le geste, si nouveau pour moi,

m’avait été commandé de très loin et toute résistance eût été

impossible. Dans mon frêle abri, je me sentais infiniment bien pour

adorer la puissance qui me courbait et lui exposer avec franchise les

besoins de mon cœur. En même temps, je savais de toute certitude que ces

besoins seraient satisfaits, que ces désirs seraient exaucés, et au

delà. J’étais bien sûr que je serais un jour catholique et je ne

ressentais qu’une impatience sans nervosité, du bonheur qui m’était

promis.

* * * * *

Je n’ai pas traversé de «crise» en Mauritanie. Nul drame intérieur. Nul

déchirement. Nulle anxiété. Une attente calme, appuyée sur la certitude

que les Sacrements sauraient bien me donner plus tard la foi qui me

faisait défaut. Parfois, je maudissais les désordres de ma vie, mais je

me disais aussitôt: «Cela aussi sera guéri.» Je rougissais de ma

faiblesse dans la vie, mais aussitôt je me disais: «Je serai fortifié.»

Je tremblais d’être si abandonné dans la vie, mais aussitôt je me

disais: «Une main se tendra vers moi, un jour.» Et mon cœur battait à se

rompre, quand je pensais à ce que pourrait être ce jour-là.

Nulle impatience de la vérité. «Si Dieu existe, me disais-je, il ne

manquera pas de me le faire connaître, il prendra ma bonne foi en

considération, et pourvoira au reste.» Et, en effet, celui qui ne s’est

jamais posé la question ne peut être sauvé. Mais celui qui s’est demandé

_une seule fois_ où était la vérité, est sûr qu’il la possédera un jour.

La négation bête et brutale ne mène à rien. Mais dès que la question est

posée, elle est déjà à peu près résolue.

Les voix qui crient dans le désert · 第 7 / 15 段