_29 Septembre._--Après les exercices de tir qui occupent quelques heures

de la matinée pendant les jours de repos, je me suis promené longtemps

dans les taillis qui encombrent la molle dépression où nous avons dressé

nos tentes. Dès que l’on sort de cette petite oasis de verdure, l’on est

dans le caillou noir, dans la terre dure et nue... Voici les ruines d’un

Ksar, des éboulis de pierres sèches à la lisière d’un bois. De sombres

légendes se rattachent à cette ville, très anciennement détruite. Mais

aujourd’hui, je pense de tout mon cœur à la patrie--je pense à des vies

françaises bien ordonnées, toutes occupées de prières et d’honnêtes

travaux, bien établies dans la pureté et dans la paix du cœur. Là-bas,

il est des âmes qui ne cherchent pas la griserie du voyage, parce

qu’elles ont trouvé le port et qu’elles ont jeté l’ancre dans

l’incomparable béatitude.

Au lieu que nous, nous sommes lancés dans le monde, dans le péché.

Inquiets, nous rôdons en cercle, à travers les champs de la terre, le

regard oblique, la bouche amère. Et parfois, dans cette course affreuse,

nous nous arrêtons. La peur se glisse en nous: «Il n’est pas possible,

nous dit une voix obscure, que la vie soit là, dans cette rancœur, dans

ce désespoir qu’est le péché. Il n’est pas possible que la vraie route

soit celle-ci, qui ne mène nulle part. Il n’est pas possible que les

Saints ne prévalent pas contre nous et que la pureté ne prévale pas

contre l’impureté.»

«Heureux, dit-elle encore, ceux qui sont immaculés dans la voie--dans la

voie qui est droite et qui a un point de départ et un point d’arrivée,

dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci, qui sinue à

travers les jardins du monde et qui ramène éternellement au même point.»

--Pourtant, répond le voyageur, le péché est dans l’ordre du monde. Il

est le fait de l’homme. Nous ne sommes pas des anges.

--Tu peux du moins, pauvre âme errante, reprend la voix, chercher une

raison de progrès. Tu peux quitter cette route qui revient éternellement

sur elle-même. Tu peux t’avancer sur cette route royale que je te

montre. Le terme en est lointain? Que t’importe? Puisque chacun des pas

que tu y fais est un nouveau rejaillissement de ton âme, une nouvelle

conquête sur le ciel...

--Mais je suis homme...

--Aussi, toutes les morales humaines sont-elles impuissantes à te donner

la paix. Comment, étant tout péché, sortiras-tu du péché par tes propres

forces? Comment même, dans ta nature finie, trouverais-tu une raison de

progrès indéfini? Prends le plus pur des païens. Suppose le stoïcien le

plus admirable. Il arrive vite au terme de sa perfection. Arrivé à ce

terme, il s’arrête, il se regarde, et il écrit, s’il lui plaît, les

_Pensées_ de Marc Aurèle ou l’_Encheiridion_ d’Épictète. Prends

maintenant le plus humble des Saints. La morale naturelle est peu pour

lui, parce que ce qui est facile ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est

de vivre de la vie des anges. Jusqu’à sa mort, il garde l’inquiétude de

la perfection, ce mécontentement de soi-même qui n’est que le sentiment

de sa réelle impuissance. A mesure qu’il s’affine dans sa vie morale, il

voit se creuser davantage l’abîme qui le sépare de son Dieu. Plus il

s’approche de la perfection, plus il la voit fuir devant lui. Aussi sa

vie est-elle un rejaillissement perpétuel, un perpétuel mouvement, une

glorieuse ascension, et comme une escalade du ciel qui ne laisse nul

répit.

--Que ferai-je donc pour sortir de cette mortelle langueur où je suis,

pour m’élever au-dessus des monotones campagnes de la terre?

Et la voix dit:

--Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est point toi qui

te donneras des ailes. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie et

qui, pour t’élever jusqu’à Lui, te donne à chaque jour sa chair en

pâture. Écoute les paroles qui délient et qui, selon la promesse,

rendront ton âme plus blanche que ne l’est la colombe. Dévore le Pain

des Anges, pour n’être plus abandonné à toi-même. Prends cette main

sanglante qui t’est tendue. Veille et prie...»

Alors le voyageur s’arrête. Il s’assied sur les ruines des cités. Une

angoisse affreuse le saisit à la gorge, et il murmure dans sa solitude:

«Mon Dieu, puisque vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir

votre visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque vous

seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme vous avez montré à

Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe adorable

de votre présence...»

* * * * *

Après dix jours de repos à Douerat, le pâturage étant épuisé, nous

prenions tous ensemble la route de l’Ouest. En quelques étapes, nous

arrivions aux environs de Chingueti, où le capitaine se rendait, tandis

que j’installais nos gens et nos animaux dans la petite palmeraie de

Tenaghel. Le soir de ce même jour--le 6 octobre--je me rendais moi-même

dans l’antique cité des Maures.

Je ne l’ai jamais revue sans plaisir. Mais ce soir-là, ayant réglé

toutes mes affaires de service quelques jours auparavant, je pouvais m’y

abandonner sans partage, aux rêveries spirituelles qu’elle verse sans

compter au voyageur attentif. De la plus haute terrasse du poste, on

domine l’immense «batha», le lit de sable fin où ne coule jamais d’eau.

Sur la rive adverse, les murs nus du Ksar, les murs sans fenêtres, font

une masse sombre qu’encadre de tous côtés la blancheur de la dune aride.

De toutes ces grandes lignes horizontales, il n’est que la mosquée qui

pointe, toute droite, vers le ciel, simple tour carrée, aux grands

espaces de pierres. Devant ces demeures des savants de l’Islam, je

retournais vite à mes méditations de Ouadan. Comment ne pas penser

encore à l’effroyable malédiction qui pèse sur cette malheureuse race,

vaincue, semble-t-il, par les magnifiques forces humaines qu’elle n’a

pas su utiliser?

Cette liberté, me disais-je, que nous tenons, au contraire des Maures,

pour d’un si grand prix, cette liberté qui est à nous, et non à eux, que

n’est-elle pas, pour que tant de miracles de Jésus, tant de sainteté

n’aient pu l’enchaîner? Quelle n’est pas sa grandeur, pour que Jésus

soit toujours le signe de contradiction dont avait parlé le Précurseur:

_Signum, cui contradicetur?_

Car cela même a été prévu.

O Dieu, où donc est la lumière éclatante, où donc l’unique réalité?

_Domine, tange oculos meos et secundum fidem meam fiat mihi et

aperiantur oculi mei._

Parfois, la magnifique clarté venue de l’Orient m’aveugle. J’entends

l’appel pressant du maître. Tout m’assure qu’il est de Dieu et non de

l’homme, cet appel auquel vingt siècles de Rédemption ont répondu. Et

puis, à d’autres moments, je me révolte. Faut-il donc que je croie que

ce pain est votre chair, que ce vin est votre sang? Voilà l’impossible

exigence. Et je dis comme vos disciples mêmes, au lendemain de vos

grands enseignements de Capharnaüm: _Durus est hic sermo._--«Voilà de

bien dures paroles, et qui peut les écouter?»

Et pourtant, je vois là encore ce jeu de la liberté que vous avez voulu

réserver. Il faut bien que la foi soit difficile, pour qu’elle soit

mérite. Et encore: si la foi était facile, où serait son caractère

surnaturel? Et comment serait-elle la marque de l’élection?

Il faut donc que «le monde soit divisé à son sujet», selon ce que disait

saint Jean. Il faut donc que pas même devant le tombeau de Lazare

entr’ouvert, l’homme ne soit forcé de se rendre. Il faut donc que

jusqu’au bout, il reste libre de croire ou de ne pas croire, que jamais

sa raison ne soit asservie. De sorte que dans cette institution de la

liberté, dans ce système, le signe de contradiction est le signe même de

vérité.

Une chose nous est demandée: le désir, l’humble désir du vrai. Il dépend

de nous de l’avoir ou de ne pas l’avoir. Mais pour peu que nous l’ayons,

nous sommes bien assurés d’avoir au delà même de ce que nous désirons et

de recevoir l’infinie miséricorde, en échange de la plus petite bonne

volonté.

«Veux-tu être guéri?», demande Jésus à l’homme qui était malade depuis

trente-huit ans.--«Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui,

lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine.»--Que fais-tu, infortuné,

près de la fontaine de Bethsaïda? Cet humble aveu, cette faiblesse te

suffisent. Déjà la parole qui sauve et qui guérit est prononcée:

«Lève-toi et marche.»

O mon Dieu, daignez voir ma misère et ma confiance. Ayez pitié de

l’homme qui est _malade_ depuis trente ans!

* * * * *

Le 7 octobre, à quatre heures du soir, nous quittions Chingueti, le

capitaine B. et moi, accompagnés de nos domestiques. Au campement de

Tenaghel, tout était prêt pour le départ. Nous prîmes simplement la tête

de la colonne et continuâmes la route à travers le lit sablonneux de

l’Oued Chingueti. A huit heures, nous arrivions à Mraïfeg: c’est le nom

de quelques trous d’eau qui ont été creusés dans le sable de l’Oued. Le

lendemain soir, le capitaine B. prenait la route d’Atar. Je partais

moi-même pour la région de l’Amaga où de beaux pâturages nous avaient

été signalés. Au départ de Mraïfeg, je marchai vers l’Est, tandis que le

capitaine, suivi de son escorte, obliquait franchement vers le nord. Je

suivis des yeux son burnous blanc et les gandourahs bleues de ses

hommes. La petite troupe s’avançait vers une ligne de rochers noirs qui

barraient l’horizon. Elle était déjà très loin, quand je rejoignis au

trot la queue de ma colonne qui progressait péniblement parmi les

cailloux. A dix heures du soir, je m’arrêtai au pied de la montagne de

Zarga qui, sous la pleine clarté de la lune, dressait sa masse noire au

milieu des dunes arides. On m’avait promis que je trouverais là de l’eau

et du pâturage. Malgré la nuit je vis bien qu’il n’y avait pas l’ombre

d’une herbe dans ces dunes désolées, et, de plus, nous trouvâmes tous

les puits à sec. Nous partîmes de bonne heure le lendemain. Après cinq

heures de marche en pleine désolation, nous parvînmes à l’Oued Tifrirt,

où nos yeux se reposèrent enfin sur une verdure abondante. La journée

qui suivit, nous la passâmes dans cette oasis, et comme de nombreuses

tentes d’Ouled Selmoun et de Torch s’y trouvaient rassemblées, j’occupai

mon temps à causer avec les chefs et à prendre les nouvelles du pays. Le

soir, à cinq heures, nous levions le camp. Nous rencontrâmes sur la

route un convoi de dix chameaux chargés de barres de sel provenant

d’Idjil. Un vieillard, deux hommes et un enfant l’accompagnaient. Ils

allaient vendre ce sel à Nioro, en plein Soudan, à mille kilomètres

d’ici. Ils ne font guère plus de trois kilomètres par heure, mais ils

marchent du lever du soleil au coucher...

* * * * *

Tristesse du voyageur. Ainsi s’en va le voyageur à travers le monde des

apparences. Jadis, il se plaisait à suivre des yeux la lente descente

des vapeurs sous le soleil, ou la fuite des cirrus roses, dans le ciel.

Mais maintenant ce plaisir même l’accable. Que lui sont ces beaux

prestiges du monde, alors que son cœur malade appelle avec ferveur ce

qui ne peut se voir? La confusion des campagnes de la terre, elle n’est

plus que l’image de son propre désordre.

Il voit, à chaque cercle de l’horizon franchi, des configurations, tous

les contours du monde sensible, avec des lignes nettes en bordure. Et

puis, des teintes, douces ou violentes, sur ce visage. Mais c’est la

voix immatérielle, la voix qui clame dans le désert qu’il appelle en

sanglotant.

Et reprenant son bâton, il part de nouveau vers l’horizon scellé, en

maudissant le jour.

* * * * *

A Erigi Abdaoua, quelques palmiers enserrent une belle nappe d’eau,

surprise agréable à nos yeux. Ici encore, de nombreux Maures sont

arrêtés par la sentinelle et conduits à ma tente. Voici deux Oulad

Sassi, aux cheveux en désordre, aux yeux sauvages. Ils font paître leurs

moutons non loin d’ici. Voici un Idaouali craintif. Il vient de toucher

un cadeau du père de Bouna, pour les soins donnés au corps de son fils,

tué récemment dans un combat...

Vers le soir, le soleil étant assez bas, nous nous remettons en route. A

six heures, nous sommes sur une haute dune d’où nous apercevons, à

quelques kilomètres, le Ksar d’Oujeft. Une heure après, nous étions tout

près du Ksar, sur une dune blanche, où les bruits de la petite ville

nous parvenaient, mystérieux et confus. Quelques vieilles femmes sont

là. Un coup de fusil part: c’est un Smasside qui ne nous a pas reconnus

et qui croit à l’arrivée d’un razzi.

Le chef, Ali Oued el Hoummoud, ne paraît point. Enfin le camp

s’organise, après la confusion de cette arrivée nocturne. Et voici

venir, le sourire à la bouche et faisant mille courbettes, le vieux

bandit Ali. Mais je ne réponds pas à ses saluts empressés:

--Veux-tu me dire, Ali, pourquoi je ne t’ai pas vu dès mon arrivée?

--Je croyais que tu t’étais arrêté au camp des Français (l’ancien camp

établi en 1909 par le commandant Claudel). Et j’en viens, ayant appris

là-bas ton heureuse venue.

--Eh bien, il faut, Ali, m’apporter immédiatement vingt moutons et cent

mouds de dattes que je paierai bien.

Le vieux cheickh lève les bras au ciel:

--Vingt moutons! Mais où les trouverai-je? Tous mes moutons sont partis

dans le Rhât. Quant aux dattes, tu peux faire fouiller tout le Ksar, et

si tu en trouves, je veux que tu me coupes la tête.

--Je vais en effet envoyer des partisans. Prends garde à ta tête, Ali!

Le vieux, pris au mot, courbe la tête devant l’inexorable fatalité.

Pourtant il se redresse. D’un geste, il écarte ses familiers et mes

partisans accroupis autour de lui. Puis il me dit, penché vers moi:

--Écoute, j’ai dans ma maison une jeune captive très belle. Personne n’y

a touché encore. Je l’enverrai dans ta tente, cette nuit...

Je n’en reviens pas! Habitué à voir les fiers nomades du désert, je sais

qu’un Maure ne doit jamais prononcer même le mot de femme devant l’homme

à qui il doit le respect. Mais Ali, depuis trois ans, est en contact

avec la «civilisation», et il a perdu les nobles habitudes de sa race.

Je les lui rappelle vivement,--et je joins à mon admonestation l’annonce

d’une amende de vingt moutons,--tandis que le vieux quitte ma tente, la

tête basse, désespéré.

* * * * *

Près de Oujeft, à la mare de Toumgad, je suis monté sur la falaise à pic

qui domine le Oued el Abiod. Je pensais au rocher surplombant le vide

qui figure sur le tableau d’Ary Scheffer: _Le Christ tenté par le

diable_, à ce rocher d’où le tentateur fit «apparaître en un instant

tous les royaumes de la terre». Le voilà bien, me disais-je, en voyant

l’aride contrée à laquelle je donnais les plus belles années de ma vie,

le voilà bien, le champ de bataille immémorial de l’Impur. Depuis les

Thébaïdes antiques jusqu’à celles d’aujourd’hui, c’est ici que l’Ennemi

afflige le Solitaire...

Nous sommes au point précis où il nous faut choisir entre la révolte et

l’obéissance. Ainsi le désert est un carrefour sacré, d’où l’on sort

condamné ou sauvé.

Le Diable vient ici, parce que Dieu y est. Le péché vient ici, parce que

la vertu y est.

Le désert oscille constamment entre l’Ange et le Démon. Heureux ceux qui

ont gardé jusque dans ces latitudes la plus petite flamme de fidélité,

l’impatience à obéir. Car Dieu n’est pas loin d’ici, et il a vite fait

de reconnaître cette âme de silence et de bonne volonté qui le désire.

Et juste, au contraire, la révolte s’exalte dans la solitude. L’homme

d’orgueil y succombe vite. Et qui sait si, après l’épreuve terrible du

désert--l’épreuve du feu--l’Ange le couvrira jamais de son aile blanche

déployée?

Après Oujeft, il ne nous restait plus qu’à remonter le Oued el Abiod

jusqu’à Nijan, où nous devions trouver les pâturages tant désirés. Le

Oued el Abiod n’est qu’une dépression sablonneuse, large de cent mètres

environ et bordée de hautes falaises qu’escaladent jusqu’à mi-hauteur

des dunes étincelantes. Ainsi, lorsqu’il se porte sur les flancs de la

vallée, l’œil distingue trois plans nettement tranchés: les maigres

frondaisons du bas-fonds, les dunes blanches, enfin, le large bandeau

noir que font, au sommet du tableau, les rochers.

A Choumat, où nous dressons nos tentes le 13, la paroi de l’est se

creuse en une gorge resserrée, pleine d’ombre et de mystère. C’est là

que fut massacrée, au début de la colonne de l’Adrar, la patrouille du

maréchal des logis Djilali ben Iliman. L’atmosphère de ce creux d’enfer

serait accablante, si le souvenir d’un beau drame humain ne venait

mettre dans sa mort un peu de vie. Au reste, il faisait ce jour-là une

chaleur torride. Nous étions positivement dans les flammes. Et nous

étouffions, dans ce coin des Tropiques perdu en pleines montagnes

d’Adrar. Les rochers nous renvoyaient fidèlement toute l’ardeur solaire,

tandis que les titarik et les aouarach qui nous entouraient de toutes

parts, interceptaient les moindres courants d’air de l’atmosphère

embrasée. Vers le soir, après cette longue immobilité, la terre sembla

se réveiller. Je vis passer les troupeaux du vieil Ali Ould el Hoummoud:

chèvres étiques, moutons à laine courte que suivaient, en courant et en

gémissant, les nouveau-nés...

* * * * *

Le lendemain, nous arrivions enfin à Nijan. Nous étions dans cette

plaine de l’Amsaga vers laquelle je marchais depuis huit jours. Je

marquai l’emplacement du camp près du tombeau de Bouna, fils de Sidina,

Ouali des Ouled Daïman, qui mourut, je pense, vers 1850. Nous étions à

peine arrivés qu’un cousin de mon partisan Sidia se présentait à moi. Il

venait, disait-il, de percevoir l’impôt de la horma chez les Ideïchilli.

Ce jeune homme m’apprit que nous étions à proximité de nombreux

campements de Ouled Gheïlan, de Mechdout, de Regueïbat, de Ouled Akchar,

et que même le campement de l’émir Moktar était à Bou Ghzama, à quelques

kilomètres d’ici. L’endroit était donc excellent pour prendre quelques

jours de repos. Tandis que les chameaux utiliseraient les pâturages de

la plaine, nous pourrions profiter de nos loisirs pour prendre contact

avec plusieurs de ces tribus qui ont si fort besoin d’être visitées, si

nous voulons y maintenir constamment notre autorité.

Dans l’après-midi, il s’éleva une de ces tourmentes de sable si

fréquentes dans ces parages. Tout de suite, nous fûmes enveloppés dans

des tourbillons de sable fin et brillant. Ils pénétraient par les quatre

coins de la tente, qui menaçait de tomber à chaque rafale. Les

tirailleurs s’étaient enfouis dans leurs abris précaires. Il fallait

fermer les yeux pour n’être pas aveuglé et le sable se collait à notre

sueur, car le vent, venu de l’est, était brûlant. Tout avait cédé devant

lui, il était le maître incontesté de la plaine, et l’on n’entendait

plus que son gémissement sourd et grandiose. Le ciel voilé de cendre

devait se vriller en gouffres impalpables, tout là-haut, jusqu’à la

limite précise de l’éther immobile. Et nous, nous restions bien dans

l’ombre de la terre...

_Terram tenebrosam et opertam mortis caligine..._

O Dieu, nous chavirons au milieu de vos éléments. Nous voici, la tête

courbée, dans le souffle des tempêtes. Nous avons peur. Nous tremblons

de ne pas répondre à votre appel, le jour où il vous plaira de venir

vers nous. Faites, ô mon Dieu, qu’à cette heure-là nous vous voyions

distinctement, et faites que nous ayons la force de dire à notre tour:

«Seigneur, que voulez-vous que je fasse?»--sans contester, ni

tergiverser, ni discuter l’heure, cette heure que vous aurez choisie de

toute éternité.

CHAPITRE VIII

BOUAGA

Cet endroit n’avait pas encore été reconnu, mais nous savions qu’il

était riche en pâturages et que plusieurs tribus importantes avaient

l’habitude d’y séjourner. Il fut donc décidé que je m’y porterais avec

ma section et que j’y nomadiserais, jusqu’à ce que des ordres vinssent

d’Atar.

Le 1er novembre 1911, je fis mes adieux au capitaine B., et je me rendis

à mon camp de Nijan où je commençai mes préparatifs de départ. Le 3,

dans l’après-midi, nous nous mettions en route. Nous campions le soir à

six kilomètres de là, dans les champs de pastèques de Teintana, où

séjournent d’ordinaire de nombreuses tentes d’Ideïchilli. Les indigènes

que je vis le lendemain me donnèrent des renseignements sur les

medjbours, qui sillonnaient l’ouest de nos territoires et sur

l’emplacement des tribus Regueïbat. Enfin, ils me fournirent des moutons

pour ma route et un guide qui s’appelait Ioouda, fils de Tezgao.

Le lendemain, 5 novembre, au soir, je donnai le signal du départ. Nous

couchâmes au pied des monts Ibi, dans une immense plaine de cailloux

dépourvue de toute végétation. Le 6, je résolus de fuir au plus vite ces

lieux désolés, et nous nous portâmes, en longeant les monts Ibi, jusqu’à

la source d’Erigi, à neuf heures de marche de notre campement du matin.

Le 7, je m’arrêtai à l’extrémité des monts Ibi et le 8, j’arrivai à

Tizégui, puits peu abondant au pied des hautes dunes mouvantes de

l’Amatlich. Là, malgré l’insuffisance du pâturage, j’étais forcé de

reprendre haleine et de chercher quelques renseignements sur la route

que j’allais avoir à suivre.

J’étais assez embarrassé, quand je vis venir à mon camp trois Regueïbat

qui venaient justement de Bouaga. Ils en étaient partis le matin même.

Je calculai, d’après leur récit, que ce point devait se trouver à 105

kilomètres au sud de Tizégui. Mais, pour s’y rendre, deux routes se

présentaient.

La première, incurvée vers le sud-est, longeait le massif de l’Adrar et

permettait d’utiliser de nombreux points d’eau déjà reconnus. L’autre,

franchissant directement du nord au sud la distance qui sépare Tizégui

de Bouaga, était dépourvue de puits et elle n’avait pas encore été

parcourue. Les Regueïbat m’assurèrent que cette route présentait de bons

pâturages, au lieu que la première était à ce moment à peu près

dépourvue d’herbes.

Cette considération, jointe à l’intérêt que présentait un itinéraire

nouveau, m’encouragea à délaisser la route du sud-est, et à gagner d’une

seule traite Bouaga à travers le désert de l’Am Khacir.

Lorsque les deux sous-officiers qui m’accompagnaient connurent cette

décision, ils vinrent me trouver et me représentèrent que le passage

d’une aussi longue région sans eau n’irait pas sans difficultés, à cause

du train de femmes et d’enfants qui nous suivait, et du peu de

récipients d’eau dont nous disposions. Je les rassurai et fixai le

départ au lendemain matin.

On commença d’abreuver les animaux et de remplir les peaux de bouc à

huit heures du matin. Mais le débit des puits était si lent que ce

travail n’était pas achevé le soir. Au milieu de la nuit, les Sénégalais

et les Maures tiraient encore de l’eau. Fort heureusement, le premier

quartier de la lune était assez avancé et une molle clarté enveloppait

la terre.

Je ne pouvais détacher mes yeux du petit groupe que faisaient nos gens.

Pour gagner du temps, un Maure était descendu au fond du puits et il

remplissait à la main les sacs en peau de mouton, qui servent au désert

à tirer l’eau. On entendait sa voix souterraine à laquelle répondaient

les appels de ses camarades restés sur le sol. Les moutons, auprès des

abreuvoirs en cuir, bêlaient et ils se pressaient et se battaient avec

la tête.

Tout ainsi, la même nuit et la même lune étaient jadis sur Sichem:

«Les frères de Joseph allèrent à Sichem, pour y faire paître les

troupeaux de leur père. Et Israël dit à Joseph: Vos frères font paître

nos brebis dans le pays de Sichem; venez, que je vous envoie vers eux.»

Et la même citerne était dans le même désert:

«Ruben les ayant entendus parler ainsi, tâchait de le tirer d’entre

leurs mains, en disant: Ne lui ôtons point la vie.--Ne répandez point

son sang, ajouta Ruben, mais jetez-le dans cette citerne qui est dans le

désert...»

* * * * *

A deux heures du matin, tout étant prêt, nous montâmes à chameau. La

lune était très basse et ne donnait plus qu’une clarté incertaine. Nous

franchîmes l’Amatlich par la passe facile de Tizégui. Il faisait tout à

fait noir, quand nous pénétrâmes dans la plaine de l’Am Khacir. Un vent

froid s’était levé qui nous glaçait les veines, et nous restions

engourdis sur nos selles, ne pensant à rien et ne sentant même plus nos

corps.

Enfin, une aube mortelle se leva; elle n’éveillait nul chant d’oiseau,

ne secouait nul sommeil... Et puis, le soleil parut dans la solitude,

solitaire lui-même, et point accompagné de ces feux et nuages et riches

rayons et bruits des villages, qui renaissent à la vie dans l’_Angelus_.

Les voix qui crient dans le désert · 第 6 / 15 段