de la matinée pendant les jours de repos, je me suis promené longtemps
dans les taillis qui encombrent la molle dépression où nous avons dressé
nos tentes. Dès que l’on sort de cette petite oasis de verdure, l’on est
dans le caillou noir, dans la terre dure et nue... Voici les ruines d’un
Ksar, des éboulis de pierres sèches à la lisière d’un bois. De sombres
légendes se rattachent à cette ville, très anciennement détruite. Mais
aujourd’hui, je pense de tout mon cœur à la patrie--je pense à des vies
françaises bien ordonnées, toutes occupées de prières et d’honnêtes
travaux, bien établies dans la pureté et dans la paix du cœur. Là-bas,
il est des âmes qui ne cherchent pas la griserie du voyage, parce
qu’elles ont trouvé le port et qu’elles ont jeté l’ancre dans
l’incomparable béatitude.
Au lieu que nous, nous sommes lancés dans le monde, dans le péché.
Inquiets, nous rôdons en cercle, à travers les champs de la terre, le
regard oblique, la bouche amère. Et parfois, dans cette course affreuse,
nous nous arrêtons. La peur se glisse en nous: «Il n’est pas possible,
nous dit une voix obscure, que la vie soit là, dans cette rancœur, dans
ce désespoir qu’est le péché. Il n’est pas possible que la vraie route
soit celle-ci, qui ne mène nulle part. Il n’est pas possible que les
Saints ne prévalent pas contre nous et que la pureté ne prévale pas
contre l’impureté.»
«Heureux, dit-elle encore, ceux qui sont immaculés dans la voie--dans la
voie qui est droite et qui a un point de départ et un point d’arrivée,
dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci, qui sinue à
travers les jardins du monde et qui ramène éternellement au même point.»
--Pourtant, répond le voyageur, le péché est dans l’ordre du monde. Il
est le fait de l’homme. Nous ne sommes pas des anges.
--Tu peux du moins, pauvre âme errante, reprend la voix, chercher une
raison de progrès. Tu peux quitter cette route qui revient éternellement
sur elle-même. Tu peux t’avancer sur cette route royale que je te
montre. Le terme en est lointain? Que t’importe? Puisque chacun des pas
que tu y fais est un nouveau rejaillissement de ton âme, une nouvelle
conquête sur le ciel...
--Mais je suis homme...
--Aussi, toutes les morales humaines sont-elles impuissantes à te donner
la paix. Comment, étant tout péché, sortiras-tu du péché par tes propres
forces? Comment même, dans ta nature finie, trouverais-tu une raison de
progrès indéfini? Prends le plus pur des païens. Suppose le stoïcien le
plus admirable. Il arrive vite au terme de sa perfection. Arrivé à ce
terme, il s’arrête, il se regarde, et il écrit, s’il lui plaît, les
_Pensées_ de Marc Aurèle ou l’_Encheiridion_ d’Épictète. Prends
maintenant le plus humble des Saints. La morale naturelle est peu pour
lui, parce que ce qui est facile ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est
de vivre de la vie des anges. Jusqu’à sa mort, il garde l’inquiétude de
la perfection, ce mécontentement de soi-même qui n’est que le sentiment
de sa réelle impuissance. A mesure qu’il s’affine dans sa vie morale, il
voit se creuser davantage l’abîme qui le sépare de son Dieu. Plus il
s’approche de la perfection, plus il la voit fuir devant lui. Aussi sa
vie est-elle un rejaillissement perpétuel, un perpétuel mouvement, une
glorieuse ascension, et comme une escalade du ciel qui ne laisse nul
répit.
--Que ferai-je donc pour sortir de cette mortelle langueur où je suis,
pour m’élever au-dessus des monotones campagnes de la terre?
Et la voix dit:
--Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est point toi qui
te donneras des ailes. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie et
qui, pour t’élever jusqu’à Lui, te donne à chaque jour sa chair en
pâture. Écoute les paroles qui délient et qui, selon la promesse,
rendront ton âme plus blanche que ne l’est la colombe. Dévore le Pain
des Anges, pour n’être plus abandonné à toi-même. Prends cette main
sanglante qui t’est tendue. Veille et prie...»
Alors le voyageur s’arrête. Il s’assied sur les ruines des cités. Une
angoisse affreuse le saisit à la gorge, et il murmure dans sa solitude:
«Mon Dieu, puisque vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir
votre visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque vous
seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme vous avez montré à
Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe adorable
de votre présence...»
* * * * *
Après dix jours de repos à Douerat, le pâturage étant épuisé, nous
prenions tous ensemble la route de l’Ouest. En quelques étapes, nous
arrivions aux environs de Chingueti, où le capitaine se rendait, tandis
que j’installais nos gens et nos animaux dans la petite palmeraie de
Tenaghel. Le soir de ce même jour--le 6 octobre--je me rendais moi-même
dans l’antique cité des Maures.
Je ne l’ai jamais revue sans plaisir. Mais ce soir-là, ayant réglé
toutes mes affaires de service quelques jours auparavant, je pouvais m’y
abandonner sans partage, aux rêveries spirituelles qu’elle verse sans
compter au voyageur attentif. De la plus haute terrasse du poste, on
domine l’immense «batha», le lit de sable fin où ne coule jamais d’eau.
Sur la rive adverse, les murs nus du Ksar, les murs sans fenêtres, font
une masse sombre qu’encadre de tous côtés la blancheur de la dune aride.
De toutes ces grandes lignes horizontales, il n’est que la mosquée qui
pointe, toute droite, vers le ciel, simple tour carrée, aux grands
espaces de pierres. Devant ces demeures des savants de l’Islam, je
retournais vite à mes méditations de Ouadan. Comment ne pas penser
encore à l’effroyable malédiction qui pèse sur cette malheureuse race,
vaincue, semble-t-il, par les magnifiques forces humaines qu’elle n’a
pas su utiliser?
Cette liberté, me disais-je, que nous tenons, au contraire des Maures,
pour d’un si grand prix, cette liberté qui est à nous, et non à eux, que
n’est-elle pas, pour que tant de miracles de Jésus, tant de sainteté
n’aient pu l’enchaîner? Quelle n’est pas sa grandeur, pour que Jésus
soit toujours le signe de contradiction dont avait parlé le Précurseur:
_Signum, cui contradicetur?_
Car cela même a été prévu.
O Dieu, où donc est la lumière éclatante, où donc l’unique réalité?
_Domine, tange oculos meos et secundum fidem meam fiat mihi et
aperiantur oculi mei._
Parfois, la magnifique clarté venue de l’Orient m’aveugle. J’entends
l’appel pressant du maître. Tout m’assure qu’il est de Dieu et non de
l’homme, cet appel auquel vingt siècles de Rédemption ont répondu. Et
puis, à d’autres moments, je me révolte. Faut-il donc que je croie que
ce pain est votre chair, que ce vin est votre sang? Voilà l’impossible
exigence. Et je dis comme vos disciples mêmes, au lendemain de vos
grands enseignements de Capharnaüm: _Durus est hic sermo._--«Voilà de
bien dures paroles, et qui peut les écouter?»
Et pourtant, je vois là encore ce jeu de la liberté que vous avez voulu
réserver. Il faut bien que la foi soit difficile, pour qu’elle soit
mérite. Et encore: si la foi était facile, où serait son caractère
surnaturel? Et comment serait-elle la marque de l’élection?
Il faut donc que «le monde soit divisé à son sujet», selon ce que disait
saint Jean. Il faut donc que pas même devant le tombeau de Lazare
entr’ouvert, l’homme ne soit forcé de se rendre. Il faut donc que
jusqu’au bout, il reste libre de croire ou de ne pas croire, que jamais
sa raison ne soit asservie. De sorte que dans cette institution de la
liberté, dans ce système, le signe de contradiction est le signe même de
vérité.
Une chose nous est demandée: le désir, l’humble désir du vrai. Il dépend
de nous de l’avoir ou de ne pas l’avoir. Mais pour peu que nous l’ayons,
nous sommes bien assurés d’avoir au delà même de ce que nous désirons et
de recevoir l’infinie miséricorde, en échange de la plus petite bonne
volonté.
«Veux-tu être guéri?», demande Jésus à l’homme qui était malade depuis
trente-huit ans.--«Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui,
lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine.»--Que fais-tu, infortuné,
près de la fontaine de Bethsaïda? Cet humble aveu, cette faiblesse te
suffisent. Déjà la parole qui sauve et qui guérit est prononcée:
«Lève-toi et marche.»
O mon Dieu, daignez voir ma misère et ma confiance. Ayez pitié de
l’homme qui est _malade_ depuis trente ans!
* * * * *
Le 7 octobre, à quatre heures du soir, nous quittions Chingueti, le
capitaine B. et moi, accompagnés de nos domestiques. Au campement de
Tenaghel, tout était prêt pour le départ. Nous prîmes simplement la tête
de la colonne et continuâmes la route à travers le lit sablonneux de
l’Oued Chingueti. A huit heures, nous arrivions à Mraïfeg: c’est le nom
de quelques trous d’eau qui ont été creusés dans le sable de l’Oued. Le
lendemain soir, le capitaine B. prenait la route d’Atar. Je partais
moi-même pour la région de l’Amaga où de beaux pâturages nous avaient
été signalés. Au départ de Mraïfeg, je marchai vers l’Est, tandis que le
capitaine, suivi de son escorte, obliquait franchement vers le nord. Je
suivis des yeux son burnous blanc et les gandourahs bleues de ses
hommes. La petite troupe s’avançait vers une ligne de rochers noirs qui
barraient l’horizon. Elle était déjà très loin, quand je rejoignis au
trot la queue de ma colonne qui progressait péniblement parmi les
cailloux. A dix heures du soir, je m’arrêtai au pied de la montagne de
Zarga qui, sous la pleine clarté de la lune, dressait sa masse noire au
milieu des dunes arides. On m’avait promis que je trouverais là de l’eau
et du pâturage. Malgré la nuit je vis bien qu’il n’y avait pas l’ombre
d’une herbe dans ces dunes désolées, et, de plus, nous trouvâmes tous
les puits à sec. Nous partîmes de bonne heure le lendemain. Après cinq
heures de marche en pleine désolation, nous parvînmes à l’Oued Tifrirt,
où nos yeux se reposèrent enfin sur une verdure abondante. La journée
qui suivit, nous la passâmes dans cette oasis, et comme de nombreuses
tentes d’Ouled Selmoun et de Torch s’y trouvaient rassemblées, j’occupai
mon temps à causer avec les chefs et à prendre les nouvelles du pays. Le
soir, à cinq heures, nous levions le camp. Nous rencontrâmes sur la
route un convoi de dix chameaux chargés de barres de sel provenant
d’Idjil. Un vieillard, deux hommes et un enfant l’accompagnaient. Ils
allaient vendre ce sel à Nioro, en plein Soudan, à mille kilomètres
d’ici. Ils ne font guère plus de trois kilomètres par heure, mais ils
marchent du lever du soleil au coucher...
* * * * *
Tristesse du voyageur. Ainsi s’en va le voyageur à travers le monde des
apparences. Jadis, il se plaisait à suivre des yeux la lente descente
des vapeurs sous le soleil, ou la fuite des cirrus roses, dans le ciel.
Mais maintenant ce plaisir même l’accable. Que lui sont ces beaux
prestiges du monde, alors que son cœur malade appelle avec ferveur ce
qui ne peut se voir? La confusion des campagnes de la terre, elle n’est
plus que l’image de son propre désordre.
Il voit, à chaque cercle de l’horizon franchi, des configurations, tous
les contours du monde sensible, avec des lignes nettes en bordure. Et
puis, des teintes, douces ou violentes, sur ce visage. Mais c’est la
voix immatérielle, la voix qui clame dans le désert qu’il appelle en
sanglotant.
Et reprenant son bâton, il part de nouveau vers l’horizon scellé, en
maudissant le jour.
* * * * *
A Erigi Abdaoua, quelques palmiers enserrent une belle nappe d’eau,
surprise agréable à nos yeux. Ici encore, de nombreux Maures sont
arrêtés par la sentinelle et conduits à ma tente. Voici deux Oulad
Sassi, aux cheveux en désordre, aux yeux sauvages. Ils font paître leurs
moutons non loin d’ici. Voici un Idaouali craintif. Il vient de toucher
un cadeau du père de Bouna, pour les soins donnés au corps de son fils,
tué récemment dans un combat...
Vers le soir, le soleil étant assez bas, nous nous remettons en route. A
six heures, nous sommes sur une haute dune d’où nous apercevons, à
quelques kilomètres, le Ksar d’Oujeft. Une heure après, nous étions tout
près du Ksar, sur une dune blanche, où les bruits de la petite ville
nous parvenaient, mystérieux et confus. Quelques vieilles femmes sont
là. Un coup de fusil part: c’est un Smasside qui ne nous a pas reconnus
et qui croit à l’arrivée d’un razzi.
Le chef, Ali Oued el Hoummoud, ne paraît point. Enfin le camp
s’organise, après la confusion de cette arrivée nocturne. Et voici
venir, le sourire à la bouche et faisant mille courbettes, le vieux
bandit Ali. Mais je ne réponds pas à ses saluts empressés:
--Veux-tu me dire, Ali, pourquoi je ne t’ai pas vu dès mon arrivée?
--Je croyais que tu t’étais arrêté au camp des Français (l’ancien camp
établi en 1909 par le commandant Claudel). Et j’en viens, ayant appris
là-bas ton heureuse venue.
--Eh bien, il faut, Ali, m’apporter immédiatement vingt moutons et cent
mouds de dattes que je paierai bien.
Le vieux cheickh lève les bras au ciel:
--Vingt moutons! Mais où les trouverai-je? Tous mes moutons sont partis
dans le Rhât. Quant aux dattes, tu peux faire fouiller tout le Ksar, et
si tu en trouves, je veux que tu me coupes la tête.
--Je vais en effet envoyer des partisans. Prends garde à ta tête, Ali!
Le vieux, pris au mot, courbe la tête devant l’inexorable fatalité.
Pourtant il se redresse. D’un geste, il écarte ses familiers et mes
partisans accroupis autour de lui. Puis il me dit, penché vers moi:
--Écoute, j’ai dans ma maison une jeune captive très belle. Personne n’y
a touché encore. Je l’enverrai dans ta tente, cette nuit...
Je n’en reviens pas! Habitué à voir les fiers nomades du désert, je sais
qu’un Maure ne doit jamais prononcer même le mot de femme devant l’homme
à qui il doit le respect. Mais Ali, depuis trois ans, est en contact
avec la «civilisation», et il a perdu les nobles habitudes de sa race.
Je les lui rappelle vivement,--et je joins à mon admonestation l’annonce
d’une amende de vingt moutons,--tandis que le vieux quitte ma tente, la
tête basse, désespéré.
* * * * *
Près de Oujeft, à la mare de Toumgad, je suis monté sur la falaise à pic
qui domine le Oued el Abiod. Je pensais au rocher surplombant le vide
qui figure sur le tableau d’Ary Scheffer: _Le Christ tenté par le
diable_, à ce rocher d’où le tentateur fit «apparaître en un instant
tous les royaumes de la terre». Le voilà bien, me disais-je, en voyant
l’aride contrée à laquelle je donnais les plus belles années de ma vie,
le voilà bien, le champ de bataille immémorial de l’Impur. Depuis les
Thébaïdes antiques jusqu’à celles d’aujourd’hui, c’est ici que l’Ennemi
afflige le Solitaire...
Nous sommes au point précis où il nous faut choisir entre la révolte et
l’obéissance. Ainsi le désert est un carrefour sacré, d’où l’on sort
condamné ou sauvé.
Le Diable vient ici, parce que Dieu y est. Le péché vient ici, parce que
la vertu y est.
Le désert oscille constamment entre l’Ange et le Démon. Heureux ceux qui
ont gardé jusque dans ces latitudes la plus petite flamme de fidélité,
l’impatience à obéir. Car Dieu n’est pas loin d’ici, et il a vite fait
de reconnaître cette âme de silence et de bonne volonté qui le désire.
Et juste, au contraire, la révolte s’exalte dans la solitude. L’homme
d’orgueil y succombe vite. Et qui sait si, après l’épreuve terrible du
désert--l’épreuve du feu--l’Ange le couvrira jamais de son aile blanche
déployée?
Après Oujeft, il ne nous restait plus qu’à remonter le Oued el Abiod
jusqu’à Nijan, où nous devions trouver les pâturages tant désirés. Le
Oued el Abiod n’est qu’une dépression sablonneuse, large de cent mètres
environ et bordée de hautes falaises qu’escaladent jusqu’à mi-hauteur
des dunes étincelantes. Ainsi, lorsqu’il se porte sur les flancs de la
vallée, l’œil distingue trois plans nettement tranchés: les maigres
frondaisons du bas-fonds, les dunes blanches, enfin, le large bandeau
noir que font, au sommet du tableau, les rochers.
A Choumat, où nous dressons nos tentes le 13, la paroi de l’est se
creuse en une gorge resserrée, pleine d’ombre et de mystère. C’est là
que fut massacrée, au début de la colonne de l’Adrar, la patrouille du
maréchal des logis Djilali ben Iliman. L’atmosphère de ce creux d’enfer
serait accablante, si le souvenir d’un beau drame humain ne venait
mettre dans sa mort un peu de vie. Au reste, il faisait ce jour-là une
chaleur torride. Nous étions positivement dans les flammes. Et nous
étouffions, dans ce coin des Tropiques perdu en pleines montagnes
d’Adrar. Les rochers nous renvoyaient fidèlement toute l’ardeur solaire,
tandis que les titarik et les aouarach qui nous entouraient de toutes
parts, interceptaient les moindres courants d’air de l’atmosphère
embrasée. Vers le soir, après cette longue immobilité, la terre sembla
se réveiller. Je vis passer les troupeaux du vieil Ali Ould el Hoummoud:
chèvres étiques, moutons à laine courte que suivaient, en courant et en
gémissant, les nouveau-nés...
* * * * *
Le lendemain, nous arrivions enfin à Nijan. Nous étions dans cette
plaine de l’Amsaga vers laquelle je marchais depuis huit jours. Je
marquai l’emplacement du camp près du tombeau de Bouna, fils de Sidina,
Ouali des Ouled Daïman, qui mourut, je pense, vers 1850. Nous étions à
peine arrivés qu’un cousin de mon partisan Sidia se présentait à moi. Il
venait, disait-il, de percevoir l’impôt de la horma chez les Ideïchilli.
Ce jeune homme m’apprit que nous étions à proximité de nombreux
campements de Ouled Gheïlan, de Mechdout, de Regueïbat, de Ouled Akchar,
et que même le campement de l’émir Moktar était à Bou Ghzama, à quelques
kilomètres d’ici. L’endroit était donc excellent pour prendre quelques
jours de repos. Tandis que les chameaux utiliseraient les pâturages de
la plaine, nous pourrions profiter de nos loisirs pour prendre contact
avec plusieurs de ces tribus qui ont si fort besoin d’être visitées, si
nous voulons y maintenir constamment notre autorité.
Dans l’après-midi, il s’éleva une de ces tourmentes de sable si
fréquentes dans ces parages. Tout de suite, nous fûmes enveloppés dans
des tourbillons de sable fin et brillant. Ils pénétraient par les quatre
coins de la tente, qui menaçait de tomber à chaque rafale. Les
tirailleurs s’étaient enfouis dans leurs abris précaires. Il fallait
fermer les yeux pour n’être pas aveuglé et le sable se collait à notre
sueur, car le vent, venu de l’est, était brûlant. Tout avait cédé devant
lui, il était le maître incontesté de la plaine, et l’on n’entendait
plus que son gémissement sourd et grandiose. Le ciel voilé de cendre
devait se vriller en gouffres impalpables, tout là-haut, jusqu’à la
limite précise de l’éther immobile. Et nous, nous restions bien dans
l’ombre de la terre...
_Terram tenebrosam et opertam mortis caligine..._
O Dieu, nous chavirons au milieu de vos éléments. Nous voici, la tête
courbée, dans le souffle des tempêtes. Nous avons peur. Nous tremblons
de ne pas répondre à votre appel, le jour où il vous plaira de venir
vers nous. Faites, ô mon Dieu, qu’à cette heure-là nous vous voyions
distinctement, et faites que nous ayons la force de dire à notre tour:
«Seigneur, que voulez-vous que je fasse?»--sans contester, ni
tergiverser, ni discuter l’heure, cette heure que vous aurez choisie de
toute éternité.
CHAPITRE VIII
BOUAGA
Cet endroit n’avait pas encore été reconnu, mais nous savions qu’il
était riche en pâturages et que plusieurs tribus importantes avaient
l’habitude d’y séjourner. Il fut donc décidé que je m’y porterais avec
ma section et que j’y nomadiserais, jusqu’à ce que des ordres vinssent
d’Atar.
Le 1er novembre 1911, je fis mes adieux au capitaine B., et je me rendis
à mon camp de Nijan où je commençai mes préparatifs de départ. Le 3,
dans l’après-midi, nous nous mettions en route. Nous campions le soir à
six kilomètres de là, dans les champs de pastèques de Teintana, où
séjournent d’ordinaire de nombreuses tentes d’Ideïchilli. Les indigènes
que je vis le lendemain me donnèrent des renseignements sur les
medjbours, qui sillonnaient l’ouest de nos territoires et sur
l’emplacement des tribus Regueïbat. Enfin, ils me fournirent des moutons
pour ma route et un guide qui s’appelait Ioouda, fils de Tezgao.
Le lendemain, 5 novembre, au soir, je donnai le signal du départ. Nous
couchâmes au pied des monts Ibi, dans une immense plaine de cailloux
dépourvue de toute végétation. Le 6, je résolus de fuir au plus vite ces
lieux désolés, et nous nous portâmes, en longeant les monts Ibi, jusqu’à
la source d’Erigi, à neuf heures de marche de notre campement du matin.
Le 7, je m’arrêtai à l’extrémité des monts Ibi et le 8, j’arrivai à
Tizégui, puits peu abondant au pied des hautes dunes mouvantes de
l’Amatlich. Là, malgré l’insuffisance du pâturage, j’étais forcé de
reprendre haleine et de chercher quelques renseignements sur la route
que j’allais avoir à suivre.
J’étais assez embarrassé, quand je vis venir à mon camp trois Regueïbat
qui venaient justement de Bouaga. Ils en étaient partis le matin même.
Je calculai, d’après leur récit, que ce point devait se trouver à 105
kilomètres au sud de Tizégui. Mais, pour s’y rendre, deux routes se
présentaient.
La première, incurvée vers le sud-est, longeait le massif de l’Adrar et
permettait d’utiliser de nombreux points d’eau déjà reconnus. L’autre,
franchissant directement du nord au sud la distance qui sépare Tizégui
de Bouaga, était dépourvue de puits et elle n’avait pas encore été
parcourue. Les Regueïbat m’assurèrent que cette route présentait de bons
pâturages, au lieu que la première était à ce moment à peu près
dépourvue d’herbes.
Cette considération, jointe à l’intérêt que présentait un itinéraire
nouveau, m’encouragea à délaisser la route du sud-est, et à gagner d’une
seule traite Bouaga à travers le désert de l’Am Khacir.
Lorsque les deux sous-officiers qui m’accompagnaient connurent cette
décision, ils vinrent me trouver et me représentèrent que le passage
d’une aussi longue région sans eau n’irait pas sans difficultés, à cause
du train de femmes et d’enfants qui nous suivait, et du peu de
récipients d’eau dont nous disposions. Je les rassurai et fixai le
départ au lendemain matin.
On commença d’abreuver les animaux et de remplir les peaux de bouc à
huit heures du matin. Mais le débit des puits était si lent que ce
travail n’était pas achevé le soir. Au milieu de la nuit, les Sénégalais
et les Maures tiraient encore de l’eau. Fort heureusement, le premier
quartier de la lune était assez avancé et une molle clarté enveloppait
la terre.
Je ne pouvais détacher mes yeux du petit groupe que faisaient nos gens.
Pour gagner du temps, un Maure était descendu au fond du puits et il
remplissait à la main les sacs en peau de mouton, qui servent au désert
à tirer l’eau. On entendait sa voix souterraine à laquelle répondaient
les appels de ses camarades restés sur le sol. Les moutons, auprès des
abreuvoirs en cuir, bêlaient et ils se pressaient et se battaient avec
la tête.
Tout ainsi, la même nuit et la même lune étaient jadis sur Sichem:
«Les frères de Joseph allèrent à Sichem, pour y faire paître les
troupeaux de leur père. Et Israël dit à Joseph: Vos frères font paître
nos brebis dans le pays de Sichem; venez, que je vous envoie vers eux.»
Et la même citerne était dans le même désert:
«Ruben les ayant entendus parler ainsi, tâchait de le tirer d’entre
leurs mains, en disant: Ne lui ôtons point la vie.--Ne répandez point
son sang, ajouta Ruben, mais jetez-le dans cette citerne qui est dans le
désert...»
* * * * *
A deux heures du matin, tout étant prêt, nous montâmes à chameau. La
lune était très basse et ne donnait plus qu’une clarté incertaine. Nous
franchîmes l’Amatlich par la passe facile de Tizégui. Il faisait tout à
fait noir, quand nous pénétrâmes dans la plaine de l’Am Khacir. Un vent
froid s’était levé qui nous glaçait les veines, et nous restions
engourdis sur nos selles, ne pensant à rien et ne sentant même plus nos
corps.
Enfin, une aube mortelle se leva; elle n’éveillait nul chant d’oiseau,
ne secouait nul sommeil... Et puis, le soleil parut dans la solitude,
solitaire lui-même, et point accompagné de ces feux et nuages et riches
rayons et bruits des villages, qui renaissent à la vie dans l’_Angelus_.