Nous avons passé un jour à Ouadan, dans l’animation pittoresque de la

palmeraie. Des chefs venaient nous raconter leurs vieilles querelles et

chacun implorait notre appui contre son ennemi. Que de fièvres, que de

passions resserrées dans ce coin perdu du désert! Déjà, nous voyons plus

de flamme aux yeux que dans la paisible et universitaire Chingueti.

Quand nous sommes arrivés, les Ouadaniens ont tiré des coups de fusil en

notre honneur. C’est la première fois que je recevais en Mauritanie un

tel accueil. Ici, le geste naturel est de sauter sur son fusil, que ce

soit pour la paix ou pour la guerre.

Mais poussons un peu plus loin. Ouadan est à la porte d’une immense

cuvette, étirée vers le nord-est, et tapissée d’herbes chères aux

chameaux. C’est là, près du puits de Bou Tellis, à 18 kilomètres du

Ksar, que nous allons dresser nos tentes pour l’août... Longues

journées, mais toujours avec ces mouvements de fièvre, ces désirs

d’essor, de mouvements libres qui parent les solitudes africaines.

Souvent, pendant ce mois, j’allais au puits, dont nous étions à une

demi-heure de marche. C’était toujours dans le feu ardent de midi. Trois

ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques, et les

bêtes, par trois ou quatre, venaient boire longuement l’eau qui

tremblait dans les toiles des tentes. On entendait les appels des

bergers qui rassemblaient leurs animaux. Je fermais les yeux, étourdi

par le soleil, par la vie éparse, incertaine. Quand je les rouvrais, je

frissonnais de plaisir devant ce tableau nomade, si simple et pur et

primitif. Parfois, j’allais flatter de la voix un beau méhari que je

connaissais. J’étais heureux. Il me semblait que je ramassais mes forces

dans le soleil.

Ce sont les bonnes heures qui me sont restées de cette période. Aux

autres moments, j’éprouvais une sorte de malaise qui venait de mille

pensées confuses, de sentiments mystérieux qu’encourageait la solitude

et que, avec l’instinct d’ordre des Aryens, j’aurais voulu préciser et

cataloguer. Peut-être s’y joignait-il aussi l’amertume d’être arrivé au

but de ma course, et de savoir que je ne pourrais plus que revenir sur

mes pas. Dans les premiers jours du mois, je fus très occupé à recevoir

l’impôt qui se paie dans l’Adrar, en chameaux. Mais dès que les tribus

furent parties, ma première idée fut de m’avancer au bord de l’abîme, et

d’aller voir ces sables de l’ouest où jamais je ne pourrais m’aventurer.

Un matin, je partis. Sur un tertre dénudé, à quelques centaines de

mètres du camp, je vis quelques maisons en ruines. Ma journée commençait

sur un chant de mort et d’abandon. Au bout de quelques instants,

j’entrai dans les dunes de Ouaran. Mon guide me racontait des histoires,

il m’exaspérait. Ces dunes sont si fières dans leur stérile ennui, que

la parole humaine y rend un son analogue à celui que ferait, je pense,

un pipeau de berger près de la basilique de Saint-Pierre. Nos chameaux

enfonçaient dans le sol mouvant, aux lignes vagues et molles. L’horizon

se noyait dans l’imperceptible couronne de sable que soulevait, en

caressant la dune, le vent d’est. Tout à coup, je vis des têtes de

palmiers. Nous franchîmes une, deux ondulations, et nous fûmes dans une

très petite palmeraie, blottie entre les sables:

--El Hassen, me dit mon guide.

Surprise! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers perdus au fond

des sables. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, nous

apporta des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Je ne

m’attardai pas; je recherchais une émotion précise, celle d’un enfant

qui, sur une barque légère, s’aventurerait au bord d’une mer dangereuse

et défendue. Je remontai la pente sablonneuse et là, dans le vent

brûlant, je m’arrêtai. J’avais devant moi un immense tableau d’Afrique.

Vers le nord-est, mon guide me montra la passe de Touijnit. Elle mène

aux derniers puits de la barrière de l’Adrar: Bir Ziri, Ghalaouya. Mais

vers l’ouest, c’était l’immense déroulement du Sahara, le royaume

inviolé du silence. L’imagination bondit de dune en dune. Elle part sur

de rapides chameaux, elle vole pendant des jours et des jours et pendant

des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et toujours c’est le même

sable et le même ciel. La gorge est altérée; on défaille de soif, on

marche encore, le puits est là-bas, là-bas... de l’autre côté de

l’Afrique.

Mon guide me tira de ma rêverie. Il me montrait vers le nord une ligne

de rochers noirs:

--C’est là, me disait-il, que se trouve la case du cheickh Mohammed

Fadel. Mais elle est aujourd’hui abandonnée, parce que les guerriers du

Nord la visitaient trop souvent.

Pauvre retraite de philosophes inoffensifs! Je me devais d’y aller, ne

fût-ce qu’en souvenir de mon ancien compagnon, le fils de Mohammed

Roulam. Une petite heure de trot m’y eut vite conduit. J’entrai dans la

cour que protège mal une longue muraille carrée. Au fond, en angle, la

maison, très simple, construite, à la manière des Maures, toute en

largeur. Par terre, il y avait un bassour démoli, des fragments de

calebasse. La maison semblait abandonnée de la veille.

Jusqu’à ce que le soleil fût tombé, je restai là, perdu dans un songe

intense. Mon guide était parti pour entraver nos montures dans un maigre

champ d’herbes. Devant la demeure où tant de Fadelya avaient rêvé de

leur dieu, je ressentais une sorte d’exaltation: elle faisait lever en

moi des pensées nombreuses, mais toutes ordonnées les unes par rapport

aux autres. J’avais soif de précision.

C’était une bonne fortune qui m’avait conduit à la demeure des hommes,

après ces heures de langueur dans le mystère des sables. Nous sortions

de l’Océan et nous prenions pied sur un rivage connu. Ce bienfait

sensible, il ne fallait pas le perdre en imitant cet Alexandre Sévère

qui, au IIe siècle, accueillait tous les dieux dans son laraire, depuis

Orphée jusqu’à Jésus. Nous, plus prudents, nous n’accueillerons les

visiteurs de notre route, que sous bénéfice d’inventaire...

* * * * *

«Allons-nous donc, me disais-je, comparer nos prières à leurs prières,

mesurer nos pensées à leurs pensées, soupeser nos mérites, établir la

balance? Ce serait une vanité, et, plus, une indécence. Aussi ne

cherchons-nous pas une discrimination morale, mais à nous éclairer un

peu à leur lumière. Telle sera ici notre méthode.»

* * * * *

Chaque siècle a sa façon de voyager. Nous ne voyageons pas comme Jules

César, ni comme les Croisés, ni comme les romantiques. Nous ne voyageons

pas comme voyageait Chateaubriand ou Fromentin. Nous ne voyageons même

plus comme voyageait M. Pierre Loti.

Nous vivons dans une sombre époque. Nous avons des soucis qu’ils

n’avaient pas. Nous vivons dans une fièvre, avec des sursauts de doute

et de haine et d’amour, dans le souci et dans la tribulation. Un beau

tableau d’Afrique, par ses seules lignes et ses seules nuances,

n’emploie plus suffisamment notre activité sentimentale.

Au travers, c’est à notre âme que nous songeons, à la parer, à

l’ennoblir. Car nous avons le sentiment d’une effroyable responsabilité,

la certitude pesante, traînée partout, rivée à nous, d’une accablante

responsabilité. Nous tous, qui sommes nés avec le siècle, ayons le

sentiment de notre importance. C’est en nous que sont remis tous les

espoirs--et nous le savons. C’est de nous que dépend le salut de la

France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos

têtes. Nous savons bien que nous verrons de grandes choses, que de

grandes choses se feront par nous--et que ce n’est pas le moment d’aller

prendre un pinceau et une boîte à aquarelles. Nous ne sommes pas des

amateurs, ni des touristes--sachant ce qu’on attend de nous. Nous ne

sommes pas des gens spirituels, et nous contestons même leur esprit aux

«spirituels», aux «fins causeurs», à tous les pantins peinturlurés de

couleurs brillantes, et qui prétendent encore maintenir la «vraie

tradition française». Nous ne sommes pas des hommes de salon, ni de

boudoir, ni de fumoir. Nous sommes de bons ouvriers--et nous, en

particulier, nous sommes les ardents compagnons du tour d’Afrique.

Nous aussi, nous pourrions «faire de la littérature», si le cœur nous en

disait. Mais nous avons dans la bouche un goût si amer, nous ressentons

si fort la honte de l’infidélité, de l’abandon, de la défection à tout

ce qui est français, que non, vraiment, _le cœur ne nous dit pas_. Notre

méthode ne peut pas être leur méthode.

On dit que l’on aime mieux la France quand on revient de l’étranger, que

rien ne sert l’amour de la patrie comme les lointains exils. Pourtant,

je le sens bien, jamais je n’aimerai la France davantage qu’en ces jours

où notre commandant des batteries à cheval nous emmenait manœuvrer vers

Issy, Vanves, Asnières, Clamart, Châtillon--vieux forts, communes

tragiques dont les seuls noms, si loin, si loin, nous font encore passer

des frissons sacrés. Ces heures-là resteront toujours inégalées. Mais

peut-être de loin, connaît-on mieux sa patrie, si l’on ne l’aime pas

plus. Ce n’est pas de l’amour que nous gagnons, c’est de la

connaissance. Ainsi Maurice Vincent, ce n’est pas l’amour qu’il apprend

au tropique, c’est la connaissance du sol natal.

Allons-nous donc, pendant ces arrêts-là, où, jetant le bâton, nous

mettons la main en visière au-dessus des yeux, et assurons notre

regard--allons-nous donc nous épuiser en d’énervantes analyses? Nous

n’en avons pas le loisir. «_Magnum opus facio_,» disent quelques jeunes

hommes qui m’attendent là-bas. Et comme celui qui, pierre à pierre,

reconstruisait les murailles de Jérusalem: «Je ne peux pas descendre...

_et non possum descendere_».

Lorsque je la vis, cette case du cheickh Mohammed Fadel me sembla porter

toutes les marques de la servitude: ennui, morne résignation,

découragement. Une grande foi, mais une foi d’esclaves. «A quoi

bon?--dit l’Islam, Dieu fait tout et nous ne pesons rien dans sa main».

Presque toutes nos grandes connaissances, ils les ont eues, mais

frappées de stérilité, dépouillées de leur vie. Et même cette grande

idée de la Résurrection des Morts et du Jugement, elle est chez eux

décolorée, écrasée par ce poids qui pèse sur le monde. Qu’avons-nous

donc de plus que les Maures?

La conscience de notre dignité et de notre indignité. (Nous sommes, au

dedans de nous, aussi sûrs de l’une que de l’autre, mais tout s’accorde

par la Chute et par la Rédemption.) La connaissance du prix que nous

valons, et du vil prix que nous valons. (Nous le sentons de nous-mêmes,

mais tout s’accorde encore par l’Incarnation.) Le sentiment de notre

puissance, et celui de notre impuissance. (Nous savons très bien, par

les lumières naturelles, que nous sommes libres, et nous sentons très

bien aussi que nous ne sommes pas libres--accord qui se fait dans la

Grâce.)

Ainsi sommes-nous riches, d’une richesse infinie. Toutes les forces qui

sont en nous s’équilibrent, se balancent et finalement s’orientent dans

le sens de l’action la plus pleine, la plus sereine. Tous les champs de

notre âme sont des champs du bon Dieu, tous peuvent promettre une

admirable récolte.

Le sentiment de notre liberté et celui de notre servitude: deux joies

infinies. Toute notre action oscille entre ces deux pôles de béatitude.

Mais comment agirons-nous donc, si nous sommes dans les fers?

«Notre Père», disent les Français. Parce que Dieu, c’est le Père, c’est

notre Père. C’est le Père qui nous aime, qui a confiance en nous, qui

nous laisse les coudées franches, qui nous veut libres et joyeux. Ainsi

toute notre force est-elle dans ce «Notre Père».

Tel est le secret de ce que nous valons. (Comme s’éclaire bien ici

l’affreuse hérésie janséniste--double hérésie, donc: dogmatique et

nationale).

Mais comme d’ici, en effet, nous connaissons mieux notre France! Je vois

tomber les murs du vieux cheickh. C’est un grand souffle qui passe. Le

voici qui accourt du fond des sables et qui transfigure le désert. Voici

que maintenant nous y faisons figure de grands seigneurs. Nous savons

qui nous sommes, ce que nous faisons. Si petits dans cette solitude,

nous connaissons notre grandeur.

Et, en même temps, nous connaissons l’affreuse dégradation de la pensée

moderne. Comment, quand je suis ivre de ma force, et que je contemple la

faiblesse d’une race asservie, n’irai-je pas penser à nos philosophes et

à nos savants? Ceux-là, tandis que mon cœur, grisé d’espace, bénit les

richesses que plusieurs générations de catholiques ont mises en moi,

dans leurs cabinets et leurs bibliothèques, ils proclament un froid

mécanisme d’où la vie, le mouvement, toute la réalité du monde, toute

l’unité du monde sont vidées. Toute notre dignité, la grandeur morale

qui a présidé à vingt siècles d’histoire n’existent plus, noyées dans

l’immense médiocrité qui nous submerge. La vie intellectuelle appauvrie

et languissante, la vie morale irrémédiablement abaissée, tel est

l’aspect que présente d’ici cet autre désert, mais combien plus morne et

désolé, qu’est la France des modernes.

Ces penseurs--nos maîtres--voici ce que Jacques Maritain en disait, en

1910:

«Ce n’est pas la vérité, c’est la manière dont elle nous parvient qui

leur importe. Et comme ce n’est pas la vérité qu’ils cherchent, mais

eux-mêmes, ils n’acceptent de vérité que celle qui passe par eux. Qu’on

lise, par exemple, les spéculations des biologistes sur l’origine de la

vie, on verra avec quelle douce assurance ils écartent l’idée d’une

création, parce qu’elle est «théologique», et y substituent les

hypothèses les plus absurdes, comme de supposer que les germes vivants

sont tombés du ciel ou qu’une substance inorganique, pâteuse de

préférence, s’est mise un beau jour à respirer, se nourrir et produire

une monstrueuse progéniture, et l’on s’assurera sans peine que les

«penseurs» modernes préfèrent _a priori_, et sans aucune hésitation, dix

erreurs venant de l’homme à une vérité venant de Dieu.»

Et ce misérable abaissement de la science, qu’est-il auprès de l’ennui

pesant qui écrase toute la cité: pourriture de la politique, désordre de

l’art, pauvreté de la morale?

Ainsi donc ce fier lys de France qui veut vivre, cette fine fleur

chrétienne, c’est elle que je sens maintenant refleurir au fond de moi,

et c’est elle qu’ils veulent arracher, ces fossoyeurs! Qu’ils viennent

ici, par toute l’Afrique, apprendre ce que c’est qu’une race élue, et ce

que c’est qu’une race qui ne l’est pas. Qu’ils viennent voir ces grands

rêveurs d’Islam--auprès desquels ils sont encore de bien misérables

chiens--et qu’ils apprennent d’eux, non de nous, ce que nous devons à la

pensée chrétienne.

* * * * *

Ce mécanisme unique de la Grâce, cette fierté d’homme, et ces lettres de

noblesse qui nous ont été données, cette libre allure dégagée, hardie,

la tête haute, cette gentillesse et cette bonhomie, toute notre force et

toute notre vertu, voilà ce que les malheureux veulent avilir, toute

cette force que les Maures eux-mêmes sentent en nous confusément, et

devant laquelle, éblouis et tremblants, ils baissent les yeux.

«La tête haute et droite sans être gênée, les yeux fixés devant soi»,

dit le Règlement. Voilà qui nous permet de traverser le désert, d’un pas

mieux assuré, et nous fait, dans le froid déroulement des sables, une

personnalité.

Nous ne sommes pas des touristes, ni des machines à enregistrer des

sensations, ni des collectionneurs d’«états d’âme». Il me semble que

nous valons mieux, que notre action a une raison, qu’elle est un grand

déroulement. C’est aux Croisades que je remonte si je veux, trop isolé

dans la dune de Ouaran, insérer mon action particulière dans un grand

mouvement d’humanité. Vingt siècles d’histoire,--et toute une éternité

préalable--pèsent sur nous. Si nous ne servons pas à l’exécution d’un

plan prodigieux, que faisons-nous ici?

J’ai souvent pensé, dans d’autres ruines, à ces ruines que sont nos

âmes. Mais enfin, la diminution de nos croyances importe-t-elle

réellement devant cette grande élection du peuple français? Si loin que

nous soyons de la foi, il est une marque divine en nos actions. Je le

sens bien, moi qui n’ai jamais vécu que devant les portiques de nos

temples. Qu’importe une vocation particulière devant l’élection de tout

un peuple? Si je ne marche pas dans les sentiers de la Grâce, je sais

pourtant bien que j’agis dans un certain sens, que je continue une

grande action chrétienne passée et que je participe à une grande action

chrétienne présente. Je suis embarqué dans une voie dont je ne puis pas

m’écarter. Nullement élu moi-même, je participe néanmoins à la grande

élection du peuple français. Et c’est comme serait un jeune garçon

enrôlé dans l’armée: il ne sait où le mène son chef, mais il marche sur

la route avec confiance. Il «marche sa route» allègrement, car il sait

ce qu’il a à faire, s’il ne sait pourquoi il le fait. Ainsi va

l’histoire de France, ainsi vont, sur la grande route droite, les

millions de Français qui font l’histoire de France. Qu’est la vocation

devant l’élection? Qu’est un salut particulier devant le salut éternel

de la France? Nous agissons de même. Supposons donc le problème résolu.

* * * * *

Je suis retourné, un jour, dans cette dune de Ouaran, la grande

Tentatrice, l’Ennuyée. Quel aimant m’attirait encore vers son horizon

sans grâce et sans honneur? «Nous aussi, me disais-je, nous pourrions

imaginer dans cette mer une autre Lorelei. Au lieu de la chevelure

d’algues et des yeux glauques, elle aurait la tête couronnée de lumière,

le regard apitoyé d’un ange bleu»...

Cette fois-là, ma curiosité m’appelait vers le sud de la dune, au puits

de Meïateg.

Vers dix heures, j’arrivai à un vaste espace dépouillé, dont la

pellicule craquait sous les pas de nos chameaux. Sur ma gauche, des

arbres de bergerie couronnaient une dune. Je revoyais un de ces éternels

paysages délavés sous les ruissellements du soleil, faits de poussières

ténues, impondérables, et qui n’arrivent pas à me confier une parole

amie. J’étais dans une «Sebkhra», je voyais les bouches

noires des puits rangées en demi-cercle... Un de ces éternels

recommencements--recommencement de la matière et recommencement de

nous-mêmes, où tout le tragique tient dans l’exacte répétition,

l’implacable restitution des mêmes lignes et des mêmes pensées, dans des

heures semblables. J’allais me laisser aller à de l’ennui, quand mon

guide m’entraîna vers les puits. Tous étaient à sec, sauf un, où

croupissait une eau noire, à une faible profondeur.

--Tire-moi de l’eau, dis-je à mon compagnon.

Mais, comme réponse, il m’emmena un peu à l’écart du puits et me montra

un cadavre à demi enfoui dans le sable. La chair était dans un état de

décomposition très avancée et, par endroits, arrachée. Des lambeaux

d’étoffe--celle qui avait servi à vêtir le mort--traînaient sur le sol.

--Ce jeune inconnu, me dit le guide, a été trouvé mort, il y a quelques

jours, dans le fond du puits où tu veux te désaltérer. Il venait,

croit-on, du sud du Tagant, du Regueïba. Il est arrivé ici, épuisé par

la soif et, pour boire plus vite, il est descendu au fond du puits.

C’est ce qui l’a tué. Des gens de Ouadan qui passaient par ici, ont

repêché son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse peu profonde.

Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer et le déchirer, comme tu le

vois à présent.

... O la surprenante apparition! Je revoyais l’humble voyageur aux

jambes nues, son invraisemblable fusil tenu par le canon sur l’épaule,

et qui marchait depuis des jours et des jours, solitaire et obstiné. Il

franchissait les cercles sans cesse renaissants de l’horizon--après une

dune passait une autre dune--et toute sa pensée se tendait vers ce puits

de Meïateg, qu’il fallait atteindre à tout prix. Enfin, dans la lutte

géante avec le sable, il est le plus fort, il atteint le but, mais

inutilement. C’est de son succès même qu’il va mourir...

Race infortunée, qu’écrasent son Dieu et sa terre! Race de vaincus!

Peuple esclave! Pourtant aujourd’hui, n’insultons pas, puisqu’une fleur

de pitié a poussé à Meïateg.

... Je suis revenu au camp par le Ksar de Ouadan. Qu’il est aimable,

l’accueil de la palmeraie, après tout un jour dans la dune! On

s’enchante de retrouver enfin des ombres et des lumières. Ces clartés

lointaines de palmeraies--lumières diffuses et masses d’ombre--ces

clairs-obscurs, l’œil s’en va jouer avec, sans se lasser. On voudrait

caresser tous les enfants, bambini florentins à peine bronzés. Et l’on

sent l’heure qui s’étire, dans un bâillement heureux d’insouciance. Ce

ne sont pas ces heures-là que j’aime le mieux, mais elles ont un parfum

violent qui reste...

Le chef des Kounta m’a apporté un beau mouton que j’ai mangé en méchoui,

avec mes compagnons. Au lever de la lune, je suis parti vers le camp.

Quelques jours après, le 9 septembre, je repassais une dernière fois à

Ouadan; nous repartions vers l’ouest, pour reprendre, en Adrar, nos

postes de surveillance du désert.

CHAPITRE VII

DE OUADAN A NIJAN

Le 9 septembre, à une heure du matin, je donnai l’éveil au camp. La lune

éclairait mal un paysage que je ne comprenais pas, parce que j’étais

arrivé en pleine nuit au camp du capitaine B. Encore ensommeillé, je

titubais au milieu des chameaux, agenouillés de tous côtés au milieu de

nos caisses, et qui faisaient leur musique habituelle. Combien n’en

ai-je pas vécu, de ces heures incertaines de la nuit, où le cœur est

vide et ne souhaite plus qu’un éternel repos? A ces heures-là, on se

sent abandonné, lâche et courbé. On se prend à désirer quelque douceur

dans la vie...

Une fois le départ donné, c’est fini. On hume l’espace endormi, on se

laisse aller au doux bercement des dromadaires. Celui que je monte

aujourd’hui est un superbe azouzel blanc, qui m’a été donné par un chef

dans l’Azefal. Il est doux et tranquille, et dès que je fais entendre

l’appel de langue qu’il faut, il part au trot, d’un grand trot mou et

cadencé, cet amble bien balancé et bien glissant sur le sol, si doux et

si aisé.

Nous voici dans la nuit, sur les plaines sans routes. Nous allons tout

droit, tandis que, devant nous, les étoiles se lèvent lentement de

l’horizon. La lune s’affaisse à l’autre bord et déjà elle n’est plus

qu’un vague disque perdu dans la brume. Un vent froid s’élève, et nous

voici dans la nuit noire, à cette heure mortelle où la lune est couchée

et où le soleil n’est pas encore levé. Quand il paraît, à six heures,

nous découvrons autour de nous de grandes nappes de «sfar», petite herbe

blanche dont les chameaux se nourrissent volontiers. Nos peaux de bouc

sont pleines d’eau. Nous passerons donc la journée dans ce pays sans

nom, attendant de nouveau la fraîcheur nocturne pour repartir. Il faudra

donc que le soleil monte jusqu’au zénith, que la terre échauffée tremble

de lumière. A cette heure, nous sortirons de l’ombre éclatante de nos

tentes et nous irons voir nos troupeaux, ruminant dans le midi calciné.

Puis, de nouveau couchés sur nos nattes, nous attendrons que le soleil

soit redescendu jusqu’au couchant, ayant achevé son temps...

Comme cette patiente attente de la nuit s’accorde mal avec l’ardeur qui

nous dévore! Nous voudrions ne pas perdre notre temps, utiliser enfin

les heures de paix qui nous sont données. Je me disais à Ouadan que

peut-être nous serions ceux par qui la France reviendrait à l’ordre et à

la fidélité. Mais aujourd’hui, un immense découragement m’envahit.

Nous-mêmes, sommes-nous dans l’ordre et dans la fidélité? Que peuvent

être nos pensées de solitude, sinon un affreux chaos que n’ordonne

aucune règle, qu’aucune force n’aimante? Et d’abord, que pouvons-nous

espérer de nous, tant que nos cœurs seront impurs, ou même purs selon

l’ordre du monde--enfin, impurs selon quelque manière--tant que nos vies

ne seront pas établies sur un plan supérieur et très loin de cette

vulgarité où nous sommes. Toute notre insuffisance intellectuelle vient

de là. Mais il faut, pour y remédier, quelque aide qui nous dépasse et

qui, peut-être, nous sera toujours refusée.

* * * * *

Le 14 septembre, à Douerat, nous arrivions enfin dans un pâturage

convenable, trouvé après trois jours de recherches. Nous y installions

le camp, le capitaine et moi, mais dès le lendemain, il me fallait

repartir pour Chingueti où m’appelaient diverses affaires de service. Je

franchis en huit heures les cinquante kilomètres qui me séparaient du

poste, j’y passai deux jours de travail hâtif et, le 21, j’étais de

retour à Douerat, où je pouvais enfin prendre un peu de repos.--Mais

qu’est-ce donc que le repos pour qui cherche à se fuir soi-même dans

l’enivrement de l’espace, pour qui redoute par-dessus tout de se trouver

face à face avec le bourbier de son âme, pour qui, enfin, ne s’arrêtera

plus qu’il n’ait trouvé l’ordre parfait et la suave harmonie de la

vérité?

* * * * *

Les voix qui crient dans le désert · 第 5 / 15 段