Peut-être ne connaîtrons-nous jamais le bonheur du centurion de

Capharnaüm. Mais nous savons que nous ne résisterons pas et que le bon

Dieu entrera sous notre toit, quand il lui plaira. Voilà la base: ne pas

résister à la vérité quelle qu’elle soit, attendre, attendre patiemment,

sans nervosité, sans inquiétude, attendre l’hôte que l’on désire, et

dont, pourtant, on ne sait rien.

* * * * *

J’étais à Capharnaüm avec le centurion... Quand je sortis de ma tente,

vers six heures, je fus saisi d’un vertige. L’immense étendue

horizontale du Tijirit semblait déjà de velours noir, mais le ciel

jusqu’au zénith était encore d’une clarté merveilleuse. Nous avions

reçu, la veille, une forte pluie--la première depuis plus d’un an. Aussi

le ciel se peignait-il de couleurs inaccoutumées. Sa teinte translucide

était faite de vert d’eau très pâle, ou d’un rose déteint, vieillot, ou

plutôt elle ne pouvait se nommer en aucune langue humaine. Seules,

certaines roses délicates que j’ai vues en Brie pourraient rappeler

cette pureté de ton, ou encore certains fonds de mer, dans les golfes de

Bretagne. Vers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensiblement,

tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeaient, très légers,

très lointains, tout proches de l’éther glacé... Le soleil venait de

disparaître. D’immenses rayons divergents qui semblaient de vastes

plissements du ciel, partaient du point où il venait de tomber. Mais ces

rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées

obliques d’un rose vert, plus pâle encore que le reste du ciel. A ce

moment, la plaine me parut d’une immensité prodigieuse. La chaîne de

Tahament, vers laquelle nous marchions depuis trois jours, était d’un

gris très pâle et pourtant, elle faisait une vive découpure sur

l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine,

n’attirait le regard, sinon une faible ligne argentée: c’était un de ces

lacs éphémères de l’hivernage, qui, dans quelques jours, vont

disparaître, pour plusieurs années peut-être...

De grandes choses peuvent assurément se faire, par ce ciel-là. Son

silence même nous presse. L’heure vespérale nous talonne. Elle nous

enjoint de revenir en nous-mêmes, je veux dire dans cette partie de

nous-mêmes qui est le pur esprit et où nous retrouverons _cela même qui

n’est pas nous_. Elle nous dégage des bassesses de l’égoïsme, et

pourtant elle nous demande de prendre la pleine possession de

nous-mêmes. Elle nous projette hors du temps, hors de l’espace, dans une

région où l’expérience humaine apparaît misérable, et où pourtant ce que

nous découvrons en nous est indiciblement beau.

* * * * *

Je sens qu’il y a, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes

les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, l’innombrable armée

des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent par la

force vers une région morale plus élevée que celle où je vis

aujourd’hui. Ce soir, nous désirons de tout notre amour leur pureté,

leur humilité, leur pitié, leur chasteté, leur sagesse, leur force, leur

science, leur piété. Nous concevons que l’on puisse aspirer à la

perfection.

Quand je pense au problème de la foi, aucune des difficultés soulevées

par l’exégèse moderne n’arrive à m’émouvoir. Les prétendues

«contradictions des synoptiques» ne servent qu’à ceux qui sont, dès

l’abord et avant tout examen, décidés à nier le surnaturel. Si ignorant

que je sois, je sens bien que d’aussi misérables discussions ne

sauraient entraîner une conviction, quelle qu’elle soit. En fait--toute

la question est là--il s’agit de savoir si l’on désire un certain fond

moral, un certain rejaillissement de l’âme, une sorte d’innocente

pureté. Il s’agit de savoir si l’on a le goût du ciel, ou non; si l’on

désire de vivre avec les anges, ou avec les bêtes; si l’on a la volonté

de s’élever, de se spiritualiser sans cesse. Là est toute la question. A

tout argument l’on peut opposer un argument, et ainsi apparaît la vanité

de l’argumentation. Si donc ce désir d’agrandir son cœur, si donc ce

goût de Dieu n’existe pas, nulle preuve ne peut être administrée

utilement, nul argument n’est efficace. Mais si l’on aime à s’attarder à

cette angoisse du chrétien qui n’est que le désir de la perfection, si

l’on ne redoute pas l’absolu, mais qu’au contraire on se sente un cœur

assez vaste pour le contenir, si l’on a assez de finesse pour désirer

autre chose que la morale naturelle, si bienfaisante fût-elle--alors

l’on n’est pas loin de dire, comme saint Paul foudroyé: «Seigneur, que

voulez-vous que je fasse?»

* * * * *

Dans notre vie peineuse, soucieuse, nous sentons bien que nous ne

pouvons pas nous en remettre uniquement à nous-mêmes. Nous savons ce que

nous sommes. Nous connaissons la tâche qui nous a été mesurée. Nous

sommes pénétrés de l’idée que la France, c’est nous. Nous savons qu’un

seul homme représente, pour des milliers d’êtres, la France tout

entière.--En particulier, je sais qui je suis, ce qu’on attend de

moi.--Nous savons que nous sommes ici des hommes considérables. Nous

sommes obligés de réussir. Si nous nous faisons battre, nous aurons

tort. Si nous nous faisons battre moralement, c’est-à-dire si nous

fondons l’injustice là où il faut fonder la justice, nous aurons tort

bien davantage. Si humbles que nous soyons, nous avons pourtant une

mission. Et quelle mission! Celle d’imposer la France. A chaque jour de

notre vie, nous engageons le nom français. Une défaillance nous est

interdite, autant qu’elle est impossible à la France.

Le 7 juin, lorsque je tombai, à Medenet Haouat, sur le campement de

Mohammed ben Breika, je sentais violemment tout ceci; car, pour la

première fois, le vieux chef, récemment soumis à Atar, allait voir jouer

l’«Administration française». Il s’agissait de recenser la tribu et d’y

percevoir l’amende de guerre sous forme de chameaux... Misérable

campement! J’ai compté tout juste huit tentes de la famille des Beni

Aïllal, rattachée à la tribu des Souaad, huit tentes de Beni Tidrarim,

cinq tentes de Larousseyn, une tente d’Ouled Delim, une tente de

Skarna[2]. Qu’importe? La majesté de la fonction l’emporte, et si je

n’ai devant moi que vingt-trois tentes misérables, j’ai derrière moi

tout un peuple.

[2] Tous ces gens devaient repartir en dissidence quelques mois plus

tard.

Tandis que je prélevais sur les troupeaux de la tribu une dizaine

d’animaux de selle, le vieux cheickh me regardait d’un œil sombre. Je

sentais qu’il contenait difficilement sa fureur. Pourtant, quand

l’opération fut achevée, il se ressaisit, discuta, implora, protesta

même de son désir de vivre en bonne intelligence avec nous. Après une

longue palabre sous ma tente, il parut s’adoucir. Nous devions tous

repartir le lendemain, car nous prenions de l’eau dans une mare qui

commençait à s’épuiser. Il me dit qu’il allait partir vers l’est. Mais

je devais constater le lendemain qu’il m’avait menti. J’avais pris parmi

les chameaux d’amende un bel «azouzel» blanc, que je montai pendant

plusieurs mois. Je perdis plus tard ce bel animal dans la mare de

Toumgad, où il se cassa l’épaule. Cet accident me fut très sensible.

* * * * *

Après notre séjour à Medenet Haouat, nous partîmes vers le sud-est. Nous

marchions lentement, pour ne pas fatiguer nos animaux. Au puits de

Birtgui, le 12, nous rencontrâmes encore trois Maures. Puis ce fut tout.

Pendant des jours, les sables et les cailloux alternèrent, sans qu’aucun

souffle humain vînt en atténuer l’épouvante.

Depuis tant de temps, depuis tant de routes, nous avons oublié les

villages de la patrie. Nous avons oublié la famille, toutes les joies de

la vie.--Dans notre solitude peineuse, il ne nous reste que quelques

rêves. Dans notre solitude, il ne nous reste que de n’être plus seuls

tout à fait.

Dans notre déréliction, nous cherchons un maître, car nous sommes de

ceux qui brûlent de se soumettre, pour être libres. Et quel maître ne

nous faut-il pas maintenant? C’est le Maître du Ciel et de la Terre que

nous appelons.--Nous savons ce qu’est la soumission du soldat. Nous

savons sa grandeur. Mais nous savons aussi qu’elle n’est qu’une figure

d’une soumission plus haute. (Tout n’est qu’image et figuration.)

* * * * *

Je discerne, dans ma vie intérieure, deux éléments:

1º Je dois m’efforcer de toutes mes forces de mériter Dieu, de me

perfectionner jusqu’à forcer la Grâce. _Violenti rapiunt illud..._ Car

je sais que tout m’est permis. _Je sais qui je suis._ Je sais ce que

peut faire l’effort humain.

2º Je sais pourtant que j’ai un maître; que tout, en définitive, dépend

de lui. J’affirme que Dieu est tout, que je ne peux rien, absolument

rien devant Lui.

Mais il me semble, par cette apparente contradiction, que je rentre dans

l’ordre. Car, qu’est-ce que l’effort humain, sans la soumission--et

qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait plus de place à l’effort

humain? Effort et soumission, liberté et servitude, voilà le plus haut

état de la conscience humaine. Car il est une raison de progrès et un

motif d’humilité. La grâce est la part de Dieu. Le désir de la grâce est

ma part.

On peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi

les stoïciens, les protestants. Mais alors vient l’orgueil qui gâte

tout. Et avec l’orgueil, la sécheresse du cœur, l’égoïsme. Cette

sécheresse, cette dureté apparaissent bien chez les huguenots.

Désirer de monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas,

voilà ce que peut donner Jésus-Christ.

«La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère...»

«Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous

tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons

réprimer, qui nous élève...»

«La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable...»

«Le christianisme est étrange! Il ordonne à l’homme de reconnaître qu’il

est vil, et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à

Dieu...»

«La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption...»

* * * * *

Dans plus de cent passages, Pascal montre cet équilibre parfait du

christianisme qui tient compte de tout, pèse tout, fait à tout sa part.

Et quelle autre religion, en effet, pourrait expliquer l’homme tel qu’il

est, dans sa servitude et dans sa liberté? Les protestants ne voient que

la grandeur infinie. Les musulmans ne voient que la misère infinie. Dieu

est tout, l’homme n’est rien. Ni les uns ni les autres ne me rendent

compte de tout ce complexe que je sens pourtant bien en moi. Et, en

effet, sans la rédemption, tout est inexplicable.

En arrivant à Labbé, j’ai vu une immense plaine blanche, poudrée de

clartés, et que ne revêtait nulle parure. Autour, il y avait des dunes

de sable si fin, si fluide, qu’aucune herbe n’avait pu y pousser.

Pourtant, il me sembla que sur les pentes de l’est, quelques plants

d’«alfa» avaient réussi à s’accrocher. Il était deux heures de

l’après-midi et nous marchions depuis le jour. Tandis que mes partisans

montaient ma tente, dans ce grand silence que fait la fatigue humaine,

il me sembla apercevoir, tout au fond de l’horizon, un chameau qui

marchait vers nous. J’envoyai deux hommes. Au bout d’un instant, ils

revinrent avec un méhariste du poste d’Atar qui m’apportait, dans cet

enfer, des nouvelles de mon pays. Je passai donc mon après-midi à lire

le paquet de lettres si longtemps attendu. Mais je n’éprouvai pas le

plaisir que j’en escomptais...

Il faut venir ici pour pleurer au doux nom de la France. Les malheureux!

Ont-ils quelque sombre passion qui les guide dans la vie? Vivent-ils

seulement? Pensent-ils aux grandes choses du monde, à la mort, au

Paradis? Pensent-ils aux anges du Ciel, à ces armées si nombreuses que

nulle image humaine n’en peut donner l’idée, et qui viennent, par vagues

pressées, contempler tour à tour le visage de Dieu? Pensent-ils à

l’Enfer, à ces cercles enroulés jusqu’au plus profond de la terre, que

déchirent d’indicibles sanglots? Pensent-ils à autre chose qu’à ce que

voient leurs yeux, qu’à ce que sent leur cœur? Mais ce sont d’honnêtes

gens. Ils ont le goût délicat, l’esprit orné, l’amour des choses de

l’intelligence... Oui, mais est-ce tout? J’étais comme cela autrefois,

et il me semble que ma vie était un désert, bien plus aride que celui

que je traverse en ce moment.

* * * * *

_Agoatim, 19 juin._--Ici, l’on suivrait assez volontiers ceux des

maîtres de la vie spirituelle, qui nous assurent que rien n’est Dieu de

ce qui est douceur, soupir d’amour, agrément du cœur. La vie dépouillée,

immobilisée dans l’attente, dégagée de tout le sensible, même le

sensible du cœur, voilà ce qui conviendrait ici. Ah! comme j’aurais su

utiliser cette terre, si j’y étais venu en chrétien!

* * * * *

Nous longeons la faible dépression du Tassarat qui coupe du sud-ouest au

nord-est les dunes de l’Akchar. Le 22, à cinq heures du matin, je

retrouve le capitaine B. Mais je n’ai pas le temps de jeter l’ancre.

Nous repartons aussitôt pour la passe de Toujounin. Notre but est

d’atteindre par petites étapes et en utilisant les pâturages de passage,

la grande dépression de Ouadan qui se trouve à l’extrémité est des

territoires reconnus, et où nos chameaux pourront se refaire pendant les

mois chauds.

Le 23, à une heure, nous atteignons Toujounin. Nous sommes alors au pied

d’une haute falaise, semblable à la falaise de l’Adrar qu’elle prolonge

vers le nord, et qui n’est coupée que de quelques cols praticables. Six

jours après, le capitaine B. partait en reconnaissance, et je me

préparais moi-même à lever le camp, nos voraces chameaux ayant déjà

tondu les maigres espaces verts du bas de la passe.

Le col de Toujounin est une coupure abrupte dont le fond est encombré de

dunes à pic assez longues à franchir. Un étroit sentier sinue à travers

les pans de rocs. Il est, du côté de la plaine, encombré d’éboulis que

les chameaux du Tiris, inaccoutumés aux cailloux, traversent

difficilement.

Le 30, du haut de la falaise verticale, je suivais des yeux ma petite

colonne qui s’égrenait au bas de la pente et ce spectacle familier me

reposait de l’immense horizon du Tiris, développé par delà les portants

de ce décor fantastique et noyé dans la lumière de midi. Le jour même,

j’arrivai au puits de Tengharada, d’où j’envoyai chercher le chef de la

petite ville de Teurchane. Je lui faisais donner l’ordre d’amener avec

lui un guide qui me pût conduire dans les pâturages de Jraïf. Le chef

arriva vers le soir, accompagné d’une suite nombreuse. Après les

salutations d’usage, je lui demandai de me présenter le guide qu’il me

destinait. Il me montra un enfant d’une huitaine d’années, à moitié nu,

ayant la mine éveillée, et qui ne semblait nullement effrayé de la

responsabilité qui allait peser sur lui. Le vieux Maure m’affirma

impudemment que cet enfant était le seul qui connût la route de Jraïf.

Je lui dis aussitôt que je n’étais pas dupe de ce mensonge; j’exigeai

qu’il donnât au jeune guide un compagnon plus âgé, lequel aurait ainsi

l’occasion de faire connaissance avec Jraïf. Le gamin me conduisit très

heureusement jusqu’au terme du voyage. Son compagnon avait l’air

d’ignorer réellement la route, et il écoutait de l’air le plus intéressé

du monde, les explications que lui donnait le jeune guide. Je ne saurai

jamais s’il jouait la comédie, pour ne pas démentir son chef, ou s’il

était sincère. Le jeune guide était étonnant. Il courait à pied devant

la colonne, sans manifester la moindre fatigue et tout plein, au

contraire, de son importance. Lorsque nous arrivâmes à Jraïf, il me

demanda de le garder avec moi et déclara qu’il ne voulait plus retourner

dans son Ksar. Je lui accordai cette faveur, mais son père vint le

rechercher quelques jours après, et le jeune aventureux quitta notre

camp, non sans verser d’abondantes larmes.

* * * * *

Sur la route de Jraïf, j’ai rencontré le touabir Ahmed Ould er Rmaza. Il

dépend du chef des Kounta de Ouadan, Sidi Ould Sidati. Mais il vit seul,

avec sa femme, son âne et ses vingt-cinq moutons. Quand j’arrivai dans

l’Oued caillouteux où il avait planté sa tente, son misérable bagage

était chargé sur le petit âne et il s’apprêtait à décamper. Sa femme

tenait un poupon dans ses bras. Avant de partir, il me conduisit

obligeamment à Ouarouar, où se trouvent des oglats que je savais tout

proches de mon campement. Il y avait là quelques Ouled Silla qui

venaient de déplier leurs tentes. Je vis un vieillard qui grattait

paisiblement la terre, entouré de jeunes enfants, pour tâcher de trouver

un peu d’eau.

* * * * *

Les palmiers de Jraïf, ses buissons de tarefas odoriférants, ses dunes

ombreuses m’accueillirent aimablement. Je comptais passer là quelques

jours dans la tranquillité, mais le 12, le capitaine B. m’apprenait par

courrier rapide que le spahi Abdoulaye Faye et deux partisans de son

escorte avaient déserté, et il me donnait l’ordre de le rejoindre pour

renforcer son effectif. Le capitaine ne se trouvait qu’à 28 kilomètres

de Jraïf, dans la petite vallée boisée où sont les puits de Utid. Je m’y

rendis aussitôt, mais à peine arrivé, je dus repartir pour Atar où

j’avais quelques documents importants à consulter. Je laissai donc ma

section à Utid, et dans la nuit du 13 au 14, je franchis avec une petite

escorte, les 60 kilomètres qui me séparaient de la capitale de l’Adrar.

La vue du drapeau français qui flottait sur la plus haute case du poste,

en l’honneur de la fête nationale, suffit à me reposer de la longue

marche nocturne que j’avais dû fournir. Les tirailleurs dans leurs plus

beaux habits, allaient et venaient devant la porte, naïvement décorée de

papiers découpés. Cette touchante évocation de la patrie, à l’extrême

limite des terres françaises, me parut infiniment douce. Tout de suite,

malgré la simplicité du décor, je me trouvais rattaché à la

civilisation, à la plus douce, à la plus humaine, à la plus harmonieuse

de toutes. Certes, ce ne sera pas à Atar que je tiédirai et

m’affaiblirai. Ici plus qu’ailleurs, je veux être tout entier à cette

France qui est la France de Jeanne d’Arc, de Pascal et de Bossuet, qui

est avant tout la France militaire et chrétienne. Singulière chose que

cette liaison éternelle à laquelle je reviens obstinément! On peut le

dire sans paradoxe: nul n’est pleinement Français, s’il n’est avant tout

catholique (sans que cette idée enlève rien à la grandeur de la

«catholicité», de l’universalité). Ce qui est requis pour la qualité de

Français, c’est la foi de saint Louis et de Jeanne d’Arc, sinon leur

sainteté. Combien pensent comme moi et n’osent pas le dire, en ce jour

qui commémore l’acte le plus bassement démagogique qu’ait conservé

l’histoire!

* * * * *

Je retrouvai le capitaine B., le 18. Nous partîmes trois jours après

pour Ouaddan, où nous arrivâmes le 1er août. Notre route nous avait

contraints de passer à Chingueti qui est, avec Atar, l’un des deux

grands Ksours de l’Adrar. Chingueti est la ville des savants et des

prêtres. Ses maisons en pierres sèches, sans fenêtres, et surmontées de

terrasses, s’échelonnent sur les dunes éclatantes qui dominent le lit

sablonneux de l’Oued. Sur la rive adverse, s’élèvent les palmiers

touffus au milieu desquels on a construit le poste français. Tout un

matin, j’ai erré sous l’ombre légère de la palmeraie. De loin en loin,

j’entendais les voix des enfants qui récitaient le Koran, assis en

cercle autour de quelque maître d’école. Quelques oiseaux, dans les plus

hautes palmes, chantaient. On se sentait alangui par je ne sais quelle

nonchalance, le doux bruissement des oasis d’Afrique. J’étais avec B.,

un camarade du poste. Nous marchions l’un derrière l’autre entre des

clôtures de paille, sans presque parler. Tous deux, nous goûtions cette

détente que fait un doux tableau d’été. Nous étions au moment où l’on

touche en soi la plus vieille humanité, la plus élémentaire et la plus

inexprimable en même temps. Ce clair apaisement, ces voix enfantines qui

psalmodiaient dans l’innocent matin, il n’en fallait pas plus pour faire

lever en nous toute la tendresse humaine, cette douce affection

universelle qui nous est interdite dans les lourdes heures de nos

exils...

Les rues du Ksar sont chargées de dévotion. On y voit passer de grands

vieillards amaigris par les jeûnes et dont les yeux ardents ne daignent

même pas s’abaisser vers nous. Un moment, j’ai entendu un bourdonnement

de prières: nous étions devant la mosquée. Elle est le centre, l’âme

véritable de ce petit bourg que noient de toutes parts les sables les

plus arides de la Mauritanie. Ainsi, dans le fond du désert, en pleine

désolation, s’élève une ville de prières, une cité de Dieu battue de

tous les vents, et qui, rejetée des jardins de la terre, est allée

rejoindre le ciel.

Ce qui étonne, c’est la pesante tristesse des visages, je ne sais quelle

barre d’ennui inscrite sur les fronts. Lorsqu’on a connu des moines ou

que l’on a vu simplement les fresques de l’Angelico, l’affreux souci de

ces autres hommes de Dieu apparaît mieux. Il vient de ce qu’ils adorent

Dieu, mais ne lui demandent rien. Or, d’où vient le bonheur des

chrétiens? De demander, de demander beaucoup, et de recevoir davantage

encore; de demander tout et de recevoir plus encore que tout. Mais

comment seraient-ils comblés, eux qui ne demandent rien et qui pensent

que le Ciel est fermé à leurs prières?

Ils meurent de n’avoir pas entendu la phrase adorable, d’où seule peut

découler sur terre un peu de joie: _Petite et accipietis, pulsate et

aperietur vobis._

Et pourtant, à cause du grand oubli où nous sommes nous-mêmes, Chingueti

est encore une station profitable. Sur ce petit îlot de vie spirituelle,

nous pouvons pleurer sur nous-mêmes et battre nos poitrines. Nous ne

valons même plus ces grands rêveurs qui adorent du moins le vrai Dieu,

s’ils ne l’adorent pas en vérité. Eux, du moins, ils se sont évadés du

cercle où nous nous consumons; privés de la vision de Dieu, ils ne sont

plus dans ces basses terres où nos forces s’épuisent sans gloire. Je les

vois dans ces régions obscures, et pourtant célestes, où l’appel de Dieu

est perçu, mais non compris, dans ces limites éthérées où le Tabernacle,

éternellement clos, est pourtant entrevu, objet d’un désir infini et qui

jamais ne s’assouvit.

CHAPITRE VI

OUADAN

Nous voici parvenus à l’une des bornes du désert. Au delà, les sables

vierges, les immensités sans eau, la mort. Tout de suite, nous sommes

jetés dans cette implacable solitude, plus imprenable assurément que les

forteresses les mieux assises.

Nous nous arrêtons d’abord au Ksar. Il domine de sa masse épaisse la

chaude palmeraie où courent des enfants nus, où, tout le jour,

bourdonnent des chansons, des appels... Quand, ayant gravi la pente de

roc en roc, nous nous apprêtons à entrer dans ses rues tortueuses et

immondes, nous voyons à hauteur de nos pieds les têtes des palmiers

agitées d’un perpétuel frisson et qui tremblent avec des bruits secs de

lattes. Vers la gauche, le long de la pente, une grande coulée de ruines

qui se teintent à certaines heures du rose le plus tendre.

Non plus que dans les autres Ksours, nul essai, nulle trace de

fortification. Pourtant, on respire ici un air plus militaire qu’à

Chingueti, et la ville, perchée sur son roc sauvage, fait tout de même

un peu figure de citadelle. Les gens de Ouadan--Idaou el Hadj el

Kounta--accueillent tous les medjbours qui passent, et il n’en manque

pas, car le Ksar est placé sur l’une des principales routes qui relient

aujourd’hui la Mauritanie au Sud Marocain. Route militaire. Ksar

militaire d’ailleurs tout déchiré de luttes intestines, à qui notre

éloignement permet de s’épanouir librement. Des gens de toutes les

tribus passent à Ouadan: Chorfas du Hodh, Aït Toussa du Maroc,

Regueïbat. J’y vis un jour un jeune homme qui appartenait à cette

sauvage tribu des Némadis, propriétaires de chiens, que je devais

rencontrer plus tard dans la région de Tichitt.

Les voix qui crient dans le désert · 第 4 / 15 段