voix dans la mosquée, j’imaginais avec quelque gaîté Antistius à Atar.
Ce prêtre moderniste y eût été vite mis à la raison. Pourtant,
devons-nous le blâmer de ne pas s’être conformé à la tradition et de
n’avoir pas souillé de sang ses mains sacerdotales? Ou bien dire qu’il
eut tort dans sa grandeur, parce que «la religion est bonne pour le
peuple»? Affreuse tristesse! Cet Antistius qui veut faire figure de
grand intellectuel, nous fait horreur. C’est donc pour quelques chimères
métaphysiques qu’il va saper le temple, qui avait su créer l’union des
peuples du Latium? Est-il donc si assuré de la vérité? Qu’on lui donne,
comme à l’abbé Loisy, une chaire au Collège de France, mais qu’on lui
défende le Forum!
Hélas! Antistius a triomphé. Ses dissertations qui eussent été
excellentes à l’Académie, sont devenues la règle du monde et son sourire
a perdu la France, qui a fait pourtant sa grandeur dans le sang et dans
les larmes.
Brave pédagogue! Honnête professeur de philosophie, qui nous prépare le
progrès en formules! Il parle de la Raison comme Robespierre en parlera,
et il se croit son prêtre infaillible. Pourtant, quand il mesure le mal
qu’il a fait à son peuple, il nous donne une grande leçon. Nous savons
alors que le sort de la patrie est lié à celui des rites. Il sourit; les
rites, la patrie, illusions nécessaires qu’il ne faut pas enlever au
peuple! Lui, il voit plus loin que les rites et que la patrie. Ma foi!
Tant mieux pour lui! Il suffit qu’il nous ait montré leur union.
Toute tradition est-elle donc forcément bonne? dira Liberalis.--Elle est
une des formes du divin, Liberalis! Elle échappe à notre raison. Elle
plonge si loin, si loin que, devant elle, nous sommes saisis de vertige
et nous taisons, comme nous le faisons maintenant devant les voix qui
sortent des murs épais de cette mosquée. La tradition se fait tous les
jours. De nouvelles branches poussent au vieil arbre. Mais ce mouvement
mystérieux de la sève qui monte et qui descend et qui remonte, il
échappe à nos regards et pourtant fait vivre l’arbre. Ainsi le passé
inconnu nous mène et nous vivons dans le présent connu. Effroyable
antinomie que les philosophes ne résoudront pas!
* * * * *
_Souratoul el Koufar._ Ils disaient, ces Maures, la «Sourate des
Infidèles».
«Dis: ô Infidèles! je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous
n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre
religion, et moi la mienne.»
Ainsi parle le Koran et ainsi chantent-ils encore, prisonniers dans leur
mosquée. Admirable psalmodie qui les met tout de suite dans la fierté,
dans la noblesse. Dans la ville ruinée et dévêtue, il ne reste plus que
ce cri d’orgueil et de solitude.
Tous les jours, ils disent cette «Sourate des Infidèles». Et nous,
pouvons-nous dire comme eux: «J’abhorre votre culte. Vous avez votre
religion et moi la mienne»? Il ne tiendrait qu’à nous pourtant--et les
Croisés ne le disaient-ils point?
Au Sahara, dans toutes les terres qui sentent l’Orient, on pense aux
Croisés. C’est un des pôles de notre méditation.
* * * * *
On regrette de n’avoir pas plus de détails sur les émirs de l’Adrar. Les
traditions locales, si pauvres, laissent pourtant entrevoir des
histoires dignes des temps mérovingiens. Si l’on en avait la matière, il
faudrait la plume d’Augustin Thierry pour les écrire.
Au XVIIe siècle et au XVIIIe, tandis que les fils du conquérant Maghfar,
Terrouze et Barkani se partageaient les pays qui sont devenus, depuis,
le Trarza et le Brackna, l’Adrar n’était habité que par les Ideïchilli
guerriers et diverses tribus maraboutiques: Smassides d’Atar, Idaouali
de Chingueti, Amgaridj d’Ouadan. Vers la fin du XVIIIe siècle, un des
petits-fils de Barkani, Boubba ben Ammoni ben Akchar, entreprit de faire
la conquête de l’Adrar. Les Ideïchilli, à son approche, s’étaient
retirés sur le faîte des monts Tegguel qui forment, vers l’Ouest d’Atar,
la lisière de l’Adrar. C’est là que les Ouled Jaffria, conduits par
Boubba, les rencontrèrent et leur infligèrent une défaite sanglante. Le
fils de Boubba, Cheunan, et son petit-fils, Lefsdil, s’installèrent
définitivement dans le pays où leurs gens fondaient les groupements
actuels des Ouled Ammoni, Ouled Akchar, Ouled el Lobd. Ils faisaient
leurs vassaux des tribus autochtones, Ideïchilli et Marabouts. Pourtant,
ce n’est que vers 1859 que le fils de Lefsdil, Lasra, imposa sa
domination à tout l’Adrar et s’intitula émir du pays. Il régna sept ans
et fut tué par les Ouled Bou Sba, venus de l’Oued Noun, pour piller les
palmeraies de cette contrée favorisée. Son successeur Azman, second fils
de Lefsdil, garda l’émirat onze ans, mais son fils Sidi qui lui succéda
vers 1878, fut destitué au bout de deux ans et dut se retirer chez les
savants de Chingueti. Les gens de l’Adrar mirent à sa place son neveu
M’Hamed ben Ahmed Aïda. Au bout de dix ans, ce jeune homme se fit tuer
par les Ouled Gheïlan, tribu qui dépendait de son émirat. Son
successeur, Chaudzora, fut chassé par les gens de l’Adrar, au bout de
deux ans, et, dit-on, en mourut de rage. Ce fut son neveu, Ahmed ben
M’Hamed, petit-fils d’Ahmed Aïda, qui lui succéda vers 1890. Après un
court règne, il fut assassiné par un de ses vassaux, Salem Oued
Bouchama, des Ideïchilli Ouled Heunoun. Ahmed, fils de Sid Ahmed, un
autre fils d’Ahmed Aïda, fut émir jusqu’à l’arrivée dans l’Adrar de la
mission Blanchet, en 1900. A cette époque, il mourut par accident de la
chute d’une poutre de sa maison. Ahmed ben Moktar, fils d’un troisième
fils d’Ahmed Aïda, se conduisit bien à l’égard de la mission Blanchet.
Les Oulad Bou Sba le tuèrent en 1901. Depuis cette époque jusqu’à notre
arrivée en 1909, Sid Ahmed, fils de Moktar, deuxième fils d’Ahmed Aïda,
était émir de nom, mais ne possédait aucune autorité. L’héritier
de l’émirat, Sid Ahmed, le fils de l’émir mort en 1900 et
arrière-petit-fils d’Ahmed Aïda, s’était, malgré son jeune âge,
débarrassé de son frère aîné M’Hamed et il allait prendre le pouvoir,
lorsque les Français arrivèrent dans l’Adrar. Plutôt que de se
soumettre, il préféra partir dans la région de Tichitt. C’est là qu’il
tomba entre nos mains, le 16 janvier 1912.
J’écoutais avidement mon fidèle compagnon Sidia, fils d’Aleïa, lorsqu’il
me contait, sous la tente, ces rudes histoires. Il me semble qu’elles
précisent le caractère d’Atar, la résidence des émirs. C’est la ville du
mouvement, de la haine et de l’amour, la cité terrestre où se brassent
les passions, et toute baignée dans la lumière de la vie. Tandis que
Chingueti, la vieille cité, repose assoupie sur la dune et regarde le
ciel en priant.
Les Maures disent qu’il faut faire remonter la construction de Chingueti
avant l’hégire, au lieu qu’Atar serait de date relativement récente.
C’est peut-être à son antiquité que la calme cité doit sa parure de
méditations monacales. Au lieu qu’Atar, plus jeune, frémit encore au
souffle des passions humaines et préfère à l’encre, le sang.
* * * * *
Il faut que je revienne encore à ces jolies filles qui, un jour, m’ont
souri. Elles sont là pour délasser des guerriers. Leur valeur, c’est
qu’elles se rendent un compte exact du rôle qui leur est assigné dans la
société humaine. Elles sont habituées à recevoir ceux qui ont longtemps
couru le désert et rentrent dans la ville, harassés, couverts de
poussière, le front brûlant. Elles savent les remèdes qu’il leur faut et
ont pour eux des baisers plus frais que l’eau des sources. Voilà donc
celles qui allaient à Amatil, il y a deux ans et, à l’heure du combat,
excitaient leurs hommes de la voix. J’imagine que c’étaient des cris de
passion qu’elles poussaient, et que déjà elles pensaient aux enlacements
qui suivent la victoire. Mais, au fond, peu leur importe le vainqueur.
Il suffit qu’il ait la force et parle en maître. Aussi sont-elles
rieuses et dévoilées.
Elles ne déparent pas ce cercle d’ombre bleue perdu dans le feu du ciel.
Mais, le ceinturant de cris, elles en rendent la fraîcheur irritante.
Leur odeur est du musc, du benjoin, mais cet écœurement procure encore
un bien-être sauvage et oriental. Et c’est encore l’Orient que
rappellent leurs coiffures compliquées, ces tresses noires
qu’alourdissent des pierres, de l’ambre, de la nacre, des
péridots--bijoux sauvages de Salomé.
* * * * *
Et, en effet, nous sommes les maîtres. Nous les sommes, et nous ne nous
en trouvons pas. Ivresse nouvelle qui nous rejette en nous-mêmes et nous
commande de nous suffire. Nul autre n’y résisterait qu’un soldat. Il
faut la froide logique des conquérants pour supporter cet abandon.
Ceux-là ont un système de la vie, des principes et des formules
d’application qui valent pour tous les cas. Et c’est pourquoi l’art fait
horreur aux soldats. Il ne sert pas à la force et les signes de
l’algèbre n’y opèrent plus. Par contre, les soldats sont armés pour la
vie et pour la solitude.
Ils ont un système qui vaut ce qu’il vaut, mais où ils se tiennent. Ah!
Ils savent bien pourquoi ils vivent. Ainsi peuvent-ils rejeter les
maîtres et être les maîtres. Dira-t-on qu’ils ont l’âme indigente et que
leur mathématique a tué le libre génie, la fluidité? C’est croire que la
richesse de la vie est en extension--au lieu qu’elle est en
approfondissement. Le dilettante qui butine toutes les fleurs, n’est pas
plus riche que le conquérant avec ses deux ou trois principes assurés.
Le moindre capital vaut mieux que mille possibilités de fortune; car,
mille possibilités équivalent ici à l’impossibilité...
Voilà encore pourquoi ils s’éloignent du romantisme qui est un retour
vers la vie, un effort vers sa mobilité. L’ordonnance classique, si loin
qu’elle semble de la réalité, leur sert davantage.
Décidément, nous rejetons Antistius. Celui-là aussi, trop riche, mais
désordonné, était un romantique. Que fera-t-il dans ce réduit aux angles
droits, à la double enceinte de murs que des soldats ont construits?
* * * * *
Au seuil, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs,
vous accueillent. Un large chemin, entre deux murs crénelés. Des caisses
de riz, de farine, s’y entassent. La deuxième porte franchie, vous vous
trouvez dans une cour carrée qu’occupent de toutes parts des bâtiments
sévères, dont deux, se faisant face, sont à étage. Deux escaliers de
pierre mènent à la terrasse supérieure, flanquée de bastions et crénelée
sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre
épaisse et chaude. Tout ici respire l’ordre, la mesure dans la force, la
règle harmonieuse. Chaque pierre a sa raison, et rien n’est inutile.
Nous sommes ici à la borne septentrionale de notre empire. Mais comment
arrêtera-t-on ce large mouvement, auquel l’océan peut seul mettre un
terme? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est
ordonnée, comme ces réduits mêmes où nous sommes et qui portent, sans le
vouloir, toute la signification de notre action. Que faire contre la
force, unie à la raison? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à
l’autre du Sahara, et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Nos
maîtres--les maîtres de la France--s’inquiètent: «Arrêtez! N’allez pas
plus loin!» Mais ils ne sont pas aussi forts que cette force-là.
Du haut de la véranda du Nord, on est presque dans le balancement des
palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes,
des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, c’est le
grand étincellement immobile des sables, c’est le lit toujours à sec de
l’oued, que borne sur l’autre rive un paysage indéfini de cailloux et de
molles ondulations.
Je suis descendu vers le jardin potager. Sur la terre ingrate, voici
pourtant des tomates éclatantes, des navets, des carottes, des
betteraves. Il semble que de la chaleur monte de cette terre remuée et
se mêle aux rayons verticaux du soleil tombant d’en haut. Je ferme les
yeux, ébloui. Rien ne bouge que les lourdes flèches des palmiers. Elles
font à peu près ce bruit auquel s’amuse le vent du large, lorsqu’il
agite, aux bords de nos mers du nord, les cimes des pins. Je vois un
autre jardin, aux allées droites plantées de poiriers, un vieux jardin
cerclé de folle verdure--et ces longs après-midis d’été, où, comme ici,
le moindre bruit se répercute, ébranle l’âme. Il y avait aussi des
peupliers d’Italie qui faisaient cette même musique.
Il faudra contourner le poste et s’arrêter à la lisière des palmiers,
pour retrouver le cours ordinaire de nos impressions. Là s’étend une
plaine noire, où parfois s’élèvent en tourbillons de blanches colonnes
qui montent vers le ciel, tordues, arrachées--puis disparaissent. De
hautes masses dominent la plaine; c’est la muraille de l’Adrar, abrupte
et verticale, fortement assise, accrochée au sol, unie aussi, mais avec
de larges plissements, et qui s’estompe vers le nord-est en lointaines
grisailles. Nous la reconnaissons bien, cette aridité. Mais ici, elle
donne toute leur valeur aux lignes droites et simples du poste, et plus
que la gracilité des palmiers ou la douce exhalaison des jardins.
* * * * *
La musique est donc le seul art qui puisse retenir un soldat, puisque,
justement, elle dérive de la mathématique.
Mais c’est à peine un art et c’est beaucoup plus. Les combinaisons
harmonieuses du nombre, voilà qui plaît à l’intelligence éprise de
logique. Une partition d’orchestre aussi est un système, et construit si
serré qu’on se demande par quelles mailles il laisse filtrer le rêve.
Elle fait rêver à la façon dont les fameuses propriétés de l’asymptote
font rêver. Et les seules rêveries qui vaillent viennent des nombres.
C’est Platon qui a donné la théorie de la musique...
Il n’est point de musique romantique, malgré les apparences. C’est par
une extension qu’on dit Berlioz romantique. Simple association
d’idées--à moins qu’un gilet rouge ne constitue le romantisme. Les
règles de la musique sont immuables. Nul n’y saurait toucher. Au lieu
que les autres arts sont libres à l’excès et que toutes les folies y
sont permises. L’histoire de la musique n’offre pas ce désordre qui
marque l’histoire des autres arts. C’est, si j’ose dire sans rire, l’art
de la mesure.
La musique trouve son emploi dans une vie basée sur quelques
abstractions. Alors le rythme est tout. Mais si l’on reste dans la
diversité de la vie terrestre, il faut se condamner à des suites
d’images d’où l’unité profonde est absente. C’est dans la musique que
l’effort vers l’unité est porté au plus haut point. Donc, c’est la
patrie des mystiques, qui s’efforcent en désespérés vers l’unité--et des
conquérants, ces mystiques de l’action.--Il y a aussi dans la nature une
unité profonde; mais l’art justement la brise, la fragmente. De même,
une aile de papillon tombe en poussière dès qu’on la touche.
Ces vieilles pierres du Ksar, délitées par le temps, ont bien encore
leur grandeur. Tous les soirs, j’allais m’y perdre, attendant l’heure où
rentrent les moutons, en troupeaux pressés, tandis que des nuées
d’enfants, fiers et charmants, s’amusent en poussant des cris. J’aimais
surtout longer ces murailles en ruines, qui font à la ville une ceinture
de misère et d’abandon. Je voyais ainsi les derniers reflets du soleil
couchant sur la haute paroi granitique de l’Adrar. Parfois, ces sombres
rocs se coloraient en rouge garance, et il semblait alors que toutes les
couleurs devenaient plus intenses. Les palmiers d’un vert cru se
détachaient sur les sables ocrés de la batha. Seules les pierres du Ksar
restaient dans la grisaille, chargées de poussière et de siècles.
Les terrasses sont couronnées d’épines. Aucune ne dépasse les autres.
Ainsi elles s’isolent, mais aucune ne prétend s’imposer. Ce n’est point
par une vaine bâtisse que la race affirme son orgueil. Au reste, les
habitants d’Atar, Smassides pour la plupart ou simples captifs, sont les
plus bas des Maures. Les vrais Maures n’habitent pas dans des maisons de
pierre, mais sous des tentes en poils de chameau, perdues dans les
replis du désert. C’est ainsi qu’ils entendent la fierté.
Vers le soir, chaque minute compte, chaque seconde rend un son que l’on
voudrait éterniser et fait vibrer notre sensibilité décuplée. Nous
sommes comme un gong où le temps frappe: de petits coups et les ondes du
métal s’élargissent, se chevauchent, s’amplifient, mais selon un certain
ordre mathématique. Je rentrais, ivre de bruits et de couleurs, par la
palmeraie qui déjà reposait dans le silence.
Là, il faut franchir des enclos de palmes sèches, suivre d’étroits
sentiers entre les carrés de blé ou de maïs. Mille petits canaux
s’entrecroisent, et, près des puits, des bassins circulaires brillent
encore aux dernières lueurs du jour. Mais ici, le travail des hommes
étonne. On ne veut que la paresse, l’abandon de la nuit, le mystère que
fait l’ombre.
* * * * *
Vu à la lumière de midi, ce Ksar n’est au vrai qu’un ghetto. Rien n’est
plus sordide que ces voies étroites, où une âcre odeur vous prend à la
gorge, où, depuis des siècles, la saleté s’accumule. Parfois le passage
d’une lente beauté, demi-voilée, achève l’illusion; nous sommes
décidément dans une juiverie. Pour reprendre pied, il faut voir des
hommes; dans leurs traits fiers et doux, on retrouve le vieux sang
berbère, si près du nôtre...
J’ai pénétré dans quelques taudis de ce misérable bourg. Dès l’entrée,
on est assailli par des nuées de mouches. Au centre du bouge, dans une
cour étroite, des femmes chantent ou bercent des bambins crasseux,
tandis que mille odeurs violentes se mêlent dans l’air et font chavirer
le cœur.
Chez le père de l’émir, vieillard souriant et aimable, c’est la même
misère, le même abandon. Pourtant, les cours sont plus vastes et mieux
tenues. J’ai passé des heures sur la terrasse où poussent des plants de
henné, mais mes regards se tournaient toujours vers nos murs de brique
et cette forte assise quadrangulaire, dont la masse rose s’élevait parmi
les doux ploiements des palmiers. Ainsi, l’ordre latin reposait ma vue
qu’offensaient les replis malodorants de ce labyrinthe d’Orient.
Les palmiers semblent de grands jeunes hommes, courbés et graciles, aux
fronts trop lourds. A voir leur compagnie pressée harmonieusement autour
de nos bastions, déjà envahis de soleil, j’éprouvais je ne sais quel
sentiment de plénitude, une grande joie sérieuse où l’on se noie...
Ici, nous sommes plus absolument qu’ailleurs, des Latins, je veux dire
que, mieux qu’ailleurs, nous y connaissons notre dignité latine.
«Ayant établi son camp vers ce côté de l’_oppidum_ qui, séparé du fleuve
et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer
les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse--_aggerem
apparare_; de pousser des baraques d’approche--_vineas agere_; enfin
d’élever deux tours--_turres duas constituere_. Car, la nature du lieu
empêchait de faire des circonvallations, _prohibebat circumvallare_.
Pour ce qui est du ravitaillement en blé--_de re frumentaria_--il ne
cessa de presser les Boïens et les Éduens. Ces derniers, qui n’avaient
aucun zèle, ne nous étaient guère utiles. Les premiers n’avaient pas
grandes ressources et le peu qu’ils avaient servit à leur propre
nourriture. L’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté
du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des
Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut même au point--_usque eo
ut_--que, de nombreux jours, les soldats manquèrent de grain, et, le
bétail venant de villages très éloignés, souffrirent d’une grande
famine--_extremam famem sustentarent_. Néanmoins, aucune parole ne fut
entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et
de la supériorité des vainqueurs--_nulla tamen vox ab iis audita, populi
Romani majestate et superioribus victoriis indigna..._»
Cela se passait dans une rude colonie et pendant une des plus dures
campagnes coloniales de l’histoire. On pataugeait dans des marécages. On
souffrait du froid et de la faim, et l’on avait à faire à de fiers gars
qui ne vous laissaient pas une minute de repos. C’était justement au
siège d’Avaricum, où les Gaulois d’aujourd’hui fabriquent des canons et
des cartouches. Dans ce temps-là, l’Yèvre, l’Yèvrette, l’Auron, les
paisibles rivières qui font un fin collier à la Bourges moderne,
n’étaient qu’un vaste marais. C’est là que César se mit à construire ses
tours, ses remparts bastionnés, ses cavaliers.
Il me semble que nous les connaissons, ces murs carrés, ces nobles
tracés, les pures lignes droites des «oppida» et des voies romaines. Et
aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de
la «res frumentaria». Demandez-le aux conquérants de l’Adrar--mil neuf
cent soixante-trois ans après la guerre des Gaules. Et aussi, et
surtout, ce que nous reconnaissons, c’est cette _populi romani
majestas_, cette sereine et rectiligne souveraineté, ce tranquille
orgueil qui, joint à la fierté gauloise, devait faire beaucoup mieux que
la _populi romani majestas_: la dignité française.
CHAPITRE V
RECONNAISSANCE VERS BIR IGNI
Je me retrouve dans mon désert et tout entier à lui, si loin des
demeures des hommes. Dans les contrées sans nom où je m’en vais,
l’immensité est traversée de souffles unis. Tous veulent m’apprendre ce
que, sur la terre, on peut savoir de l’infini. «L’esprit de Dieu était
porté sur les eaux.» Voilà le mot qui me revenait sans cesse, tandis que
je traversais l’Akchar, balancé monotonement sur mon chameau pendant les
longues heures du jour. Le paysage élémentaire nous reporte à la
nébuleuse primitive.
Que l’on essaie de se représenter, selon la Genèse, le Saint-Esprit, la
Troisième Personne, planant sur les eaux qu’animent de grands remous
paisibles, alors que les armées innombrables des Anges venaient d’être
créées dans le ciel... L’on aura alors une idée du vertige qui vous
prend devant ces ouragans de sable, que nous dominons pourtant de toute
la hauteur de la pensée humaine. L’esprit de Dieu est porté sur les
sables...
* * * * *
Parfois, surtout aux heures paisibles du matin, et quand on a devant soi
la perspective d’une grande matinée de route, on ressent un apaisement
indicible. Mes hommes marchent derrière moi. Je les connais et ils me
connaissent. Ce qui nous lie, c’est que nous sommes la vie de ce désert.
A Atar, je pensais à l’ordre latin. Mais cet ordre n’était-il pas la
figure d’un autre ordre, la pierre angulaire d’un autre ordre?
Sur ces routes du Tijirit, je pense à un centurion de Rome que nous
connaissons bien, et c’est celui qu’_admira_ Jésus-Christ, le jour même
qu’il entra à Capharnaüm. Faveur unique! Nous pouvons dire, après cela,
que l’armée a une place éminente dans l’ordre chrétien, puisque c’est un
soldat qui a été proclamé le premier par la foi. _Nec in Israël tantam
fidem inveni._ Un humble lieutenant des cohortes romaines a surpassé en
amour ceux même de la race élue, de la race choisie entre toutes! Un
humble officier subalterne, comme nous sommes tous, a été jugé plus
digne que tous les docteurs d’Israël!
Nous aussi, nous sommes des centurions. Nous avons cent hommes sous nos
ordres et nous disons à l’un: «Va-t’en», et il s’en va; à l’autre:
«Viens», et il vient. Nous aussi nous commandons et nous obéissons. Rien
n’est changé--sinon la soumission véritable, que nous n’avons pas, sinon
la modestie et l’amour.
Les centurions de l’Évangile sont comme nous de braves gens, d’honnêtes
soldats qui ne demandent qu’à savoir--et à obéir, des simples comme
nous, des hommes de bonne volonté. Car les soldats de tous les temps
sont pareils. Les centurions de l’Évangile, quand ils ont _vu_, ne se
voilent pas la face, mais ils disent: «Cet homme était vraiment le fils
de Dieu.»
Car l’honnêteté des soldats est quelque chose de surprenant. Elle n’est
pas l’honnêteté de tout le monde. Elle est une candide bonne foi, une
sincérité naïve, une enfantine naïveté. Elle est une honnêteté
courageuse comme celle de l’enfant, hardie avec placidité. Une honnêteté
qui n’a peur de rien, pas même de la vérité.