pour l’Adrar, et le lendemain, avec un lourd convoi organisé en hâte, je
m’étais mis en route pour la jeune province française, dont je rêvais
déjà depuis un an. Maintenant, j’étais arrivé aux confins du Tagant. Du
haut de ses derniers cailloux, j’avais aperçu l’immense plaine, semée
d’écueils rocheux, qui mène en Adrar. Au seuil des terres nouvelles, je
me sentais un cœur gonflé d’aurore et, comme le claquement d’un large
coup d’aile, j’entendais toute l’envolée de la vie.
* * * * *
J’ai eu avec moi, pendant cette longue route, un compagnon charmant, un
jeune Maure d’une trentaine d’années, souple et mince comme un palmier,
et qui porte un des plus beaux noms de l’Islam: Mohammed Fadel Oued
Mohammed Roulam. Oh! le charmant esprit, cultivé et avide de culture,
aimable et raffiné, fleur d’une très vieille civilisation, toute entière
tournée vers l’intelligence pure. Mais Mohammed Fadel est déjà plus
moderne. Pendant nos longues causeries, il s’informe des événements du
Maroc sur lesquels, d’ailleurs, il est mieux renseigné que moi. Il me
pose des questions sur la Turquie, l’Angleterre et même l’Amérique. Nous
effleurions mille sujets, mais la conversation, avec un homme comme
Mohammed Fadel, revient toujours assez vite à la religion. La nôtre le
préoccupait vivement. Il estimait, je crois--comme beaucoup de Maures
éclairés--que les «Nazaréens» ont eu un grand «prophète», sans doute
inférieur à Mahomet, mais venant immédiatement après lui et digne de
tout le respect des Musulmans. Pourtant certains points le troublaient.
Ainsi, un jour, il me demanda avec une véritable anxiété, si les
Français «croyaient en un seul Dieu ou en trois».
Il est le petit-neveu de Ma el Aïnin et le neveu de Taqiallah, le
moqaddem actuel des Fadelya de l’Adrar. Quand je l’ai vu à Moudjéria, il
dirigeait tout simplement un convoi dont l’avait chargé le Résident de
Chingueti. J’ai su depuis que les chefs de la tribu, et notamment
Taqiallah, avaient trouvé indigne qu’un cheickh des Fadelya fît un
convoi pour les Chrétiens. Mohammed Fadel, plus dégagé de préjugés,
n’avait pas hésité à venir nous offrir ses services.
Tous ces gens ont d’ailleurs bien des raisons de nous être attachés.
Lorsque nos armes ont chassé Ma el Aïnin de l’Adrar, les Ahel Cheickh
Mohammed Fadel ont recueilli toute la clientèle religieuse du vieux
thaumaturge. C’est donc à nous qu’ils doivent la situation florissante
où ils sont aujourd’hui. J’ai vu plusieurs représentants de cette grande
famille dont beaucoup de membres sont morts, en ne laissant pas moins de
soixante à quatre-vingts fils, sans compter les filles--que l’on ne
compte pas. Les Fadelya que j’ai connus, avaient tous une grande culture
islamique, mais aucun n’avait le charme, la simplicité aimable, la grâce
toute aryenne de mon ami.
Nous passions ensemble de longues soirées. Une fois, nous nous
attardâmes longtemps à contempler les étoiles. Je lui disais le nom des
constellations, tandis qu’il m’en donnait les appellations arabes.
D’autres fois, prenant un livre, il me faisait épeler sa langue,
peut-être la plus belle de toutes, plus riche, plus souple, plus nuancée
encore que le grec. J’aimais à l’entendre lire les lignes mystérieuses,
et je me rappelle la joie qu’il y avait dans sa voix chaude qui modulait
les phrases, les chantait presque.
* * * * *
La compagnie de cet honnête homme m’inclina vers certaines pensées qui
m’étaient déjà familières. Nos propos tiraient leur valeur de ce que
nous ne faisions aucune concession. Il restait Maure, je restais
Français.
Tous les deux, nous prenions position. Mais j’admirais comme il se
maintenait facilement dans une certaine donnée, comme il suivait sa
ligne avec fermeté. Nulle trace en lui de «dilettantisme». Par là, il
nous arrivait de nous rejoindre. D’ailleurs, comment sourire dans ce
pays?
Nos étapes nous préparaient peu à peu à l’Adrar. Le 24, à Hassi el
Argoub, je trouvai quelques tentes d’Ouled Selmoun. Jusqu’au Ksar
d’Oujeft, près d’Atar, nous ne devions plus rencontrer figure humaine.
Déjà à El Argoub, la terre se fait si rude qu’elle ne saurait plus
s’accorder avec la figure humaine. On n’y souffre plus que de hautes
pensées, celles de la gloire, de la vertu, de la fierté. Et même, elles
ne sont pas encore assez épurées. Il faudrait une musique, et venue du
ciel plutôt que de la terre.
A Aouinet es Sbel, nous avons campé en pleins rochers. Vers l’est, nous
étions dominés par une sombre chaîne, et, à nos pieds, nous avions une
immense plaine dénudée, sans une herbe, sans un arbre. Le vent la
balayait et sa musique était la seule qui nous vînt dans cet empire du
silence. Mais déjà une oppression singulière m’envahissait. J’eusse rêvé
de franchir tous les cercles de cet enfer, d’être le prisonnier de ces
abîmes. Je marchais dans le vertige de ces horizons singuliers, tous les
jours plus troublé, avec un peu de sueur aux tempes, des battements
d’impatience.
Des soirs sans amour, mais plus grands que l’amour. Des jours sans hâte,
mais où on met à vivre plus d’attention. Une vie retranchée du monde,
retranchée dans le monde. Et quels retranchements! Quelles forteresses!
Quels _oppida_!
C’est le pays de l’égoïsme. Ce pèlerinage en vaut bien d’autres, plus
classiques: Athènes, Rome ou Bayreuth. Ici ce n’est que nous-mêmes que
nous cherchons. Et trouverons-nous quelque chose?
A Hassi el Motleh, avant d’arriver au puits, on rencontre des dunes
isolées que le vent d’est s’est amusé à modeler en forme d’anses.
D’ailleurs, depuis notre arrivée, vers midi, jusqu’au soir, nous avons
été enveloppés dans une tourmente de sable qui, définitivement, nous a
séparés du monde. Rien n’est désagréable et rien n’est beau comme ces
coups de béliers rageurs du vent, qui semble s’exciter lui-même, veut
battre son propre record. Ce n’est point encore une image de douceur.
Mais où trouverait-on des images de la force, si ce n’est ici? Nous
voilà donc préparés à franchir le seuil de ce canton de la pure grandeur
qu’est l’Adrar. Il fallait cette tourmente de sable pour nous laver. Le
vent arrache l’humus des montagnes et tout ce qui est accessoire. Il ne
reste plus d’elles que leur forme minérale. Le vent fait aussi
apparaître les angles de notre cœur, ses saillants, ses rentrants. D’un
jardin anglais, il fait un bastion à la Vauban, nu comme la pierre,
rectiligne et rectangle, à l’ordonnance géométrique.
II.--GRANDEUR DE ZLI
Le 27 au matin, nous montons insensiblement dans des dunes blanches
enchevêtrées où de maigres titariks ont réussi à prendre pied. Deux
heures après le départ, le sable cesse, et toute végétation en même
temps. Nous franchissons un col mal dessiné. Déjà, de tous côtés, la
pierre nous enveloppe, la pierre noire, rugueuse, la pierre morte de
l’Adrar. Nous entrons en effet dans le massif de l’Adrar proprement dit,
au cœur même de cet étrange soulèvement granitique, où règnent en
maîtres le silence et la mort. Dans les cirques sombres que nous
franchissons, pas un arbre, pas un brin d’herbe ne pousse. Dans cet
excès de dénuement, rien ne vient amuser le regard ou l’adoucir.
Zli, où nous dressons nos tentes vers dix heures, est le point culminant
de ce voyage. Nulle part la pierre ne sera plus tragique qu’ici. Le cœur
se serre, se noie de tristesse devant ces masses brutales d’où la vie
s’est à jamais enfuie. De tous côtés, elles bornent notre horizon,
immenses murailles aux replis vierges. Parfois une grande muraille
isolée, semblable à ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux
approches des gares ou des usines... Et tout se tait--sinon le vent qui
souffle ici d’un bout de l’année à l’autre.
Près du camp, un couloir étroit entre les caillasses, mène à une sorte
de grotte. Là, au sein des rochers, dort une eau profonde, comme en une
vasque. Il faut encore longer les bords de ce sombre miroir. Alors, du
haut d’un dernier étage de rocs, un spectacle surprenant apparaît. La
muraille tombe verticale sur une hauteur d’une vingtaine de mètres, et
au bas, un lac, un vrai lac d’une centaine de mètres de diamètre, dort
son éternel sommeil que rien ne vient jamais troubler. Vers l’est et
vers le sud, la paroi tombe à même dans l’eau profonde. Vers le nord, au
contraire, la rive est en pente douce, et quelques herbes, un arbre ont
poussé là. L’après-midi, nous sommes allés, F. et moi, nager dans ce
lac, unique dans tout l’Adrar. L’eau était glacée. Nous sommes rentrés
au camp par un raccourci, en nous accrochant de roc en roc, et cette
escalade nous a réchauffés.
Au camp, tout reposait. Des hommes, assis près des feux, chantaient
doucement. Nous avons mangé notre riz en silence, dans le calme du soir.
Peu à peu, les replis de la montagne sont tombés dans l’ombre. L’horizon
clos a reculé, laissant plus de solitude encore et plus de désolation
entre nous et lui. Et puis, les étoiles ont piqué le ciel, toutes les
étoiles, tremblantes dans la froide nuit d’hiver. C’est une heure
exquise, avant que la fatigue du jour ne nous terrasse, que de se
laisser tenter par l’inconnaissable inconnu de ces lointains scellés.
Mais même à cette heure déclive, nos muscles jouent, nous sentons toute
notre force. Cette terre misérable, où nous sommes nous-mêmes si
misérables, elle a une singulière vertu d’excitation. L’on sent que l’on
s’y élève au-dessus de soi-même.
* * * * *
La terre est battue de tous les vents, balayée de souffles mortels.
Voyez-la: elle est un perpétuel gémissement, elle est une lamentation.
Elle est pelée, nettoyée, lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par le
vent--les vents du large qui glissent, lèchent sa peau comme des langues
de feu, tuent la plante, la pierre même et tout l’ordre de la nature.
Elle est la terre de l’_aura_ mystique qui nous fait trembler un peu,
tant elle vient de loin, on ne sait d’où...
C’est pourtant _notre_ terre, cette misérable écorce nue, et c’est notre
amie, et elle sourit pour nous, cette sombre écorce pelée, ridée de
vieillesse et de misère. C’est que rien n’a changé ici, ni les hommes,
ni les choses. Aujourd’hui, c’est comme il y a deux mille ans et demain
sera encore comme aujourd’hui.
Comme nous allons vers des terres que nous ne connaissions pas, voici
que nous découvrons dans notre cœur de grands espaces inexplorés. Toute
cette misère, celle de la terre et la nôtre propre, nous nous y sentons
si à l’aise, nous y sommes tellement chez nous! D’abord quelques
singularités nous étonnent. Et puis, après, nous sommes forcés de
reconnaître que toute cette misère est très naturellement à nous, et que
c’est au contraire la cité moderne qui n’est pas à nous et où nous
sommes des étrangers. Cette pure simplicité de la vie nomade, cette pure
rudesse, voilà les vertus que nous aimons et celles où nous aimons à
nous mouvoir. Oh! comme elle est bien à nous, cette terre sans noms que
nos Foncins colorent comme négligemment en bleu! Loin des usines et des
boutiques et des gares, comme nous nous reconnaissons les uns les
autres, nous les soldats, avec, au cœur, toute la joie de la délivrance!
Si loin du progrès, nous sentons que nous sommes des hommes de fidélité,
et qu’au fond le progrès nous est égal. Nous ne sommes pas des révoltés,
nous aimons même ces douces chaînes coutumières qui nous lient aux
grandeurs du monde.
Mais alors, une pensée nous vient. Pourquoi tant d’abandons que nous
avons consentis, tant de reniements dont nous sommes coupables, tant de
dérélictions qui sont les nôtres?--Pourquoi, parmi ces forces qui
s’opposent au progrès abhorré, garder l’armée et rejeter l’Église?
Quand je causais avec Mohammed Fadel, je tenais à rester «Français».
Mais alors, tout naturellement, du même mouvement, je lui parlais du
Christ en chrétien, et j’eusse éprouvé la plus grande honte à ne pas le
faire.
Je me rappelle ces conversations comme la chose la plus étrange du
monde. Je n’avais pas la foi et je parlais en croyant, et pourtant je
n’avais pas le sentiment de manquer de sincérité. Alors pour la première
fois, j’ai compris combien le Christ me liait, comme malgré moi et à mon
insu.
Mais alors, quels sont ces détours, ces chemins de traverse? Quels sont
ces compromis? Il faut pourtant choisir: si l’on rejette l’autorité,
quitter l’armée dont elle est le fondement mystique; si on l’accepte,
accepter toute autorité, l’humaine comme la divine. Nous sommes des
hommes de fidélité, et voici que pourtant nous sommes hors de la
fidélité. Nous ne sommes pas des hommes de reniement, et pourtant nous
renions. Nous ne sommes pas des hommes de blasphème, et du soir au
matin, du matin au soir, nous jetons au ciel nos blasphèmes.
Que nous reste-t-il donc? Il nous reste notre solitude, notre fierté
devant les hommes, et, devant nous, cette petite honte, ce petit regret,
cette inquiétude. Il nous reste que nous traînons jusqu’au sein même de
l’infidélité le goût ardent de la fidélité.
Ici, l’on sait que la place d’un soldat est dans la solitude, à regarder
passer les nuages, les étoiles. Et nous sommes seuls en effet, dans ce
monde affreux, qui regardons les étoiles.
Une heure après le départ de Zli, le 1er mars, nous avons rencontré une
tombe isolée dans la plaine. Elle doit être de quelque marabout vénéré,
car les Fadelya se sont arrêtés et ont prié longuement. Puis la marche a
repris, monotone, au pas régulier des chameaux. Un moment, comme nous
marchions depuis longtemps dans un grand rag, nous nous sommes trouvés
devant une forte ondulation rocheuse qui présentait une pente abrupte.
Nos chameaux l’ont gravie lentement, nullement étonnés et toujours
flegmatiques. Du haut de la pente, l’horizon est immense. Jusqu’aux
lointains où dort la brume solaire, de noires collines ondulent, rayées
parfois de lignes blanches qui sont des sables. Plus près de nous, une
tache verte. C’est Daï el Tofla, où nous devons nous arrêter
aujourd’hui. Ce qui, décidément, caractérise ce pays, c’est qu’il n’y a
pas de nuances. A peine de la couleur: du noir, du blanc. C’est ainsi
que je voudrais écrire.
«Pas la couleur... Rien que la nuance...» dit Verlaine. Mais Verlaine,
ici, nous fait horreur.
A Daï el Tofla déjà le paysage s’adoucit. Nous campons dans le sable fin
d’une rivière morte, le Oued N’Beïka. L’horizon s’est élargi. Ce n’est
plus l’écorce rugueuse de Zli. Et bientôt les douces palmeraies d’Adrar
vont nous accueillir. Heureuses stations, chères aux Maures, dans la
chaleur bleue des palmes et la lourdeur des longues siestes!...
_Ouakchedda, le 3._--La lumière joue entre les palmiers. Une brise douce
agite leurs cimes, tout là-haut. Les troncs écailleux, colonnes
graciles, laissent circuler de grandes clartés. Des taches de soleil
tremblent sur le sol dur où craquent des palmes mortes.
III.--LES COORDONNÉES DE ZLI
Nous suivons avec amour la route sur laquelle s’est avancé, il y a juste
deux ans, un soldat magnifique. Préparés, épurés par Zli, lavés par les
grands courants d’air de l’Adrar, nous pouvions donner tout notre cœur à
ces tableaux militaires qui marquent, de loin en loin, le sentier de la
conquête. Voici Djouali, Choummat, Tifoujar--tous marqués de quelques
gouttes de sang français.
Enfin, le 4 mars, dans les dunes d’Amatil, nous nous arrêtons plus
longtemps. C’est là que, les 30 et 31 décembre 1908, les disciples de Ma
el Aïnin donnèrent contre nos troupes leur premier effort. Je dresse ma
tente près des deux bastions improvisés que le capitaine Bablon avait
fait établir à l’est de son camp et dans l’un desquels il avait placé
ses mitrailleuses. De ces bastions, il reste encore de larges haies en
branches épineuses, qui bientôt seront envahies par les sables.
Mon cicerone est un jeune Samoko qui, le lendemain du combat, fut nommé
tirailleur de première classe, pour avoir enterré nos morts sous le feu
de l’ennemi. Son récit est un peu confus. Ce qui l’a le plus frappé, ce
sont les cris des femmes maures qui, perchées sur un rebord de la
montagne, excitaient leurs maris au combat. Détail digne de l’antiquité!
Ces combats africains, pleins de cris, de soleil et de tumultes, ne se
peuvent évidemment comparer à ces vastes boucheries que sont les champs
de bataille des grandes guerres modernes. Mais ils gardent une allure,
une haute couleur militaire, et jusque dans les plus petits engagements,
quelque chose de vraiment épique. De chaque côté de la ligne de feu, on
crie, on s’interpelle, les insultes se croisent, tandis qu’au loin des
femmes mêlent leurs sauvages «you you» aux sifflements des balles. Ainsi
Achille hurlait de rage avant la lutte: «Fils de chiens! Cœurs de
cerfs!»
A Amatil, le 30 décembre, le contact fut rude. Telle fut l’ardeur de
l’ennemi qu’il réussit à pénétrer dans l’un des bastions, et que le
sergent Jéhin ne sauva sa mitrailleuse qu’en l’emportant sur son dos! La
journée fut très meurtrière. Dans ce champ de silence qu’est maintenant
Amatil, je me suis arrêté auprès de nos tombes: voici l’adjudant Vix, le
sergent Moricard et d’autres tombes, anonymes celles-là, celles des
tirailleurs qu’enterra le jour même mon brave Samoko. Station
profitable! Partout où du sang a été versé pour la France, que ce soit
Champaubert ou Amatil, nous nous arrêterons avec la même piété. Entre
Champaubert et Amatil, la différence est de quantité, non de qualité.
Le 10 décembre 1908, à Moudjéria, les Maures disaient: «Jamais les
Français ne pourront pénétrer dans l’Adrar.» Le 5 janvier suivant, une
poignée de Français, que suivaient cinq cents Sénégalais, entrait à
Atar, après une marche de quatre cents kilomètres, dans un pays nouveau
où le sol, à chaque pas, se dresse contre l’homme. Je ne dis pas que ce
soit la folle chevauchée de Murat depuis Iéna jusqu’à la Baltique.
Cependant, c’étaient les mêmes hommes, les mêmes mobiles chez les mêmes
hommes.
Dans cet ordre, toutes nos stations seront profitables. Partout nous
chercherons les lieux où nous pourrons établir une continuité, retrouver
le lien du passé avec le présent, renouer les anneaux de la chaîne.
Telle sera notre inquiétude. Nous ferons des comparaisons--qui seront
des raisons--des recoupements, des approximations. A Amatil, nous posons
un jalon. Nos routes modernes manquent de jalons. Nous les rétablirons,
partout où nous pourrons. Nous utiliserons le moindre souvenir, la
moindre association d’idées. Nous ferons, enfin, «jalon de tout bois».
Le lendemain d’Amatil, Hamdoun. Nous sommes dans le long défilé qui, par
le lit même du Seguedil, mène jusqu’à Atar. Là, en 1909, l’action fut
brève, mais décisive. Deux colonnes parallèles. Au centre, du haut des
rochers qui dominent l’Oued, une canonnade, tout simplement comme à
Valmy. Celle-ci nous livrait la route d’Atar où notre domination,
patiemment, méthodiquement, allait s’établir.
Magnifique histoire, trop peu connue! Mais la France est si riche en
gloire qu’elle néglige cette monnaie. Nos colonnes volant aux quatre
coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes aux pieds de notre
chef à Atar, mille faits qui prouvent le souci que nous avions de
montrer notre justice, après avoir montré notre force, ce sont là des
pages romaines qu’il faudra écrire, des «commentaires» aussi beaux,
aussi sévères que ceux de César.
Jusqu’à Atar, on revit les heures de cette grande cohue de 1909. Mais si
l’on fait la route aux côtés d’un Mohammed Fadel, ce sont aussi des
rêveries religieuses qui vous assiègent. Il me semble que de Zli à Atar,
j’ai vu les deux visages de la Mauritanie. Dans le désert, ce sont des
imaginations religieuses ou des rêves guerriers qui nous assiègent. Mais
ne sont-ce pas là le revers et l’avers d’une même médaille?
Zli m’a préparé à comprendre Amatil, comme Amatil m’eût aidé à goûter
Zli. Dans l’une et l’autre de ces stations, nous restons dans le
passé... Mais il est pour nous le présent réel. Réfugions-nous ici ou
là, peu importe. Il ne nous suffit que d’avoir un refuge. Nous
laisserons dire aux positivistes que le Sahara est le pays des mirages;
mirages peut-être, mais qui nous aident à vivre et à mieux saisir la
réalité.
CHAPITRE IV
ATAR
Des femmes dans la palmeraie!... De loin, à voir leurs longs peplums,
leur lente démarche onduleuse, on s’imaginerait presque des choéphores
et l’on souhaiterait sur leurs épaules quelque cratère. Mais non! A les
mieux voir, ce sont des Rebecca défaillantes sous leurs voiles qui
recèlent en leurs plis toute la langueur de l’Orient. Il en est dont les
yeux ardents, cernés de kohl, semblent promettre quelque plaisir.
Quelques-unes essaient un geste, comme pour se voiler. Hélas! Elles
continuent à me regarder sournoisement, et les voilà même qui
m’adressent la parole, trop peu sauvages. Pourtant, je leur sais gré de
n’être pas ces beautés de bazar, ces bayadères d’exposition universelle
qui empoisonnent, de leur fade odeur, l’Afrique du Nord. Et puis, tous
ces palmiers, mols et graciles, font un décor de plaisir où le cœur
s’alanguit, s’abandonne vite... Vais-je donc trouver, après les cercles
de Dante, les terrasses de la Perse, et les roses de Chiraz, après
l’Arabie pétrée?
Ces belles esclaves m’ont accueilli à Atar. Partout je les rencontrais,
dans la chaude ville, des petites--déjà coquettes--de frêles
adolescentes, des matrones drapées, comme les muses de Puvis--toutes
ardentes comme les fruits des îles et bien faites pour verser l’oubli.
Cette ville semble avoir été abandonnée par les hommes, partis pour
quelque aventure, et livrée toute entière aux jacassements des gynécées.
Quelle différence avec l’austère Chingueti qui bientôt m’accueillera, la
ville des vieux docteurs où les seuls bruits sont ceux du muezzin, les
seuls murmures, des prières! Soumettons-nous aux influences du lieu et
entrons, en conquérants, dans ces palais sordides...
* * * * *
Pourtant, quelques heures d’oubli valent-elles qu’on s’y attarde? La
volupté est l’accident, et pour l’amour, qu’a-t-il à faire avec les
soldats?
C’est toujours à la façon de Napoléon que nous comprendrons l’amour:
«Une nuit de Paris réparera tout cela», disait-il après Friedland. Et
c’est de cette façon-là, en effet, que l’amour est l’âme du monde.
L’amour ne saurait être qu’une machine à fabriquer des soldats. C’est un
service militaire, comme l’intendance ou le génie. Mais là, le règlement
est inutile. Et pourtant que de gloses, que de commentaires sur ce vain
sujet, depuis que les hommes écrivent!
C’est un fait digne de remarque qu’aucun soldat n’ait parlé de l’amour
avec bonheur. Xénophon, César sont muets sur ce sujet. Courrier n’en dit
mot, bien qu’il ait traduit Longus. Vigny n’a même pas pour la femme la
galanterie traditionnelle de l’officier français. Il reste l’_Amour_ de
Stendhal. Mais est-il un livre plus dépourvu d’amour, plus cruel pour
l’amour?
Possible que ces beaux lieutenants aient les moustaches retroussées. Au
fond, je les crois inaptes à l’amour et peu habiles dans le déduit.
Voilà le signe de la grandeur, et qui prouve que le soldat, de par sa
vocation, est réservé à des destins supérieurs à ceux de la moyenne
humanité.
... Ce qui manque ici, c’est la musique. Cette nostalgie, parfois, va
jusqu’à la douleur. C’est que la musique est un ordre surnaturel que
rien, dans l’ordre naturel, ne saurait remplacer. Ce pays nous apprend
le mépris des formes sensibles, et voilà bien sa plus grande leçon.
Seulement, il ne nous livre pas ces paradis artificiels, dont nos nerfs
de civilisés ne peuvent plus se passer. Il est vrai qu’il nous délivre
du papier imprimé. Mais comment s’habituer à ce silence? C’est lorsqu’il
était sourd que Beethoven entendit ses plus beaux accords. Mais il avait
le génie.
Rien, dans l’ordre de la nature, ne peut remplacer la neuvième
symphonie. Au lieu que le plus beau des Parthénons ne vaut pas un
moutonnement de dunes dorées par le soleil. La peinture, les chants même
des poètes sont de l’ordre de la nature. Au lieu que la musique est d’un
autre ordre et d’un ordre qui dépasse tous les autres, de la distance,
par exemple, qui nous sépare des étoiles.
L’art et la nature sont un ordre, et la musique est un autre ordre.
L’art et la nature sont un monde, mais la peinture, par exemple, n’est
pas un monde. Au lieu que la musique est un monde, et elle est un ordre,
à elle toute seule. L’art et la nature sont _notre_ monde. La musique, à
elle seule, est l’autre monde. Comment le nierait-on parmi ces beautés
si épurées, si transcendantes du Sahara? Et pourtant, l’affreux silence
de la mort y règne en maître.--Oui, mais déjà ici, nous commençons à
nous élever au-dessus de l’ordre de la nature. Et par là, nous nous
rapprochons de l’ordre de la musique. Ainsi le désert est-il presque une
musique...
* * * * *