ERNEST PSICHARI
LES VOIX
QUI CRIENT
DANS LE DÉSERT
SOUVENIRS D’AFRIQUE
PRÉFACE DU GÉNÉRAL CH. MANGIN
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
6, Place de la Madeleine, 6.
MCMXX
TOUS DROITS RÉSERVÉS
DU MÊME AUTEUR
_Terres de Soleil et de Sommeil_, ouvrage couronné par l’Académie
française. Préface de Monseigneur Le Roy, évêque d’Alinda.
1 vol. 5 fr.
_L’Appel des Armes_. Préface de Monseigneur Baudrillart, de l’Académie
française. 1 vol. 5 fr.
_Le Voyage du Centurion_. Préface de Paul Bourget, de l’Académie
française. 1 vol. 5 fr.
Copyright by Louis Conard, 1920
AU LECTEUR
Le titre sous lequel nous publions cette confession angoissante figure,
écrit de la main même de l’auteur, sur le manuscrit qu’il a laissé
après sa mort, survenue, comme on sait, le 22 août 1914, à
Saint-Vincent-Rossignol, en Belgique, où il est glorieusement tombé à
l’ennemi.
Nul autre que lui n’aurait pu choisir un titre plus approprié au
sujet[1]. Ces pages sont un long cri de détresse jusqu’au moment où le
jeune Africain, le petit-fils d’Ernest Renan, s’apaise enfin dans la foi
catholique. L’intérêt hors pair de cet ouvrage, c’est qu’il se concevait
et s’exécutait au fur et à mesure qu’Ernest Psichari se convertissait.
Une fois converti, pour plus de modestie, pour plus d’humilité, il se
dissimula sous le nom impersonnel de Maxence dans son _Voyage du
Centurion_, désormais classique. En réalité, il avait essayé, dans ce
_Voyage_, de refondre _les Voix qui crient dans le Désert_. Mais,
incapable de se répéter, il tira des richesses de son fond une œuvre
toute différente et qui, d’ailleurs, resta inachevée, telle qu’elle fut
publiée en 1915.
[1] On a aussitôt compris que le titre de ce livre a été inspiré à
Ernest Psichari par le fameux verset d’Isaïe (LX, 3): _La Voix de
Celui qui crie dans le Désert_, verset repris ensuite par les quatre
Évangélistes successivement.
L’œuvre, au contraire, que l’on va lire--et qui a eu l’honneur de
paraître dans le _Correspondant_, du 25 novembre 1919 au 25 janvier
1920--est le récit complet de la conversion d’Ernest Psichari. Comme
nous l’avons marqué, _les Voix qui crient dans le Désert_ sont une
confession: le _Centurion_ est un roman. C’est un roman plutôt
contemplatif, tandis qu’ici l’action militaire, l’événement matériel, le
_voyage_ proprement dit se mêlent sans cesse à la contemplation. On a de
la sorte tout un drame mouvementé, haut et poignant, où éclate un des
plus beaux cris religieux qu’on ait pu recueillir d’un cœur humain.
PRÉFACE
_Les Voix qui crient dans le Désert_.
* * * * *
Il faudrait un saint comme le Père de Foucauld, officier de cavalerie,
explorateur et moine, pour les annoncer au monde profane, mais le Père
de Foucauld a été assassiné par ordre des Allemands dès le début de la
guerre, en même temps qu’Ernest Psichari tombait héroïquement sur le
champ de bataille.
Par la contemplation de la nature vierge de tout contact humain, par le
silence éloquent du Désert, par l’ascétisme des privations consenties,
par la magie de l’action et par la pensée longuement creusée dans la
solitude, voici que revient aux croyances anciennes un libre esprit
moderne, un lettré, une âme d’élite, et qui est bien difficile à
convaincre: son cœur est pris, son intelligence s’incline, et il réclame
la révélation à lui particulière, le Signe.
Et ce Signe vient.
Et quel décor à ce drame intime et troublant! Rien de moins monotone que
le Désert, témoin de ces émouvantes péripéties. Ce soldat est fier de
son épée en l’inclinant d’un large geste. Ce Français sent tout
l’orgueil de sa nation, tout en respectant la noblesse des vaincus et la
profondeur de leur foi. Ce lettré pense que l’œuvre intellectuelle
compte bien peu devant la grandeur du sacrifice; il cite le dicton des
Talebs arabes: «L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang
des martyrs», et il ajoute: «Malheureuse race qui n’a pas compris ce que
valait la goutte de sang d’un martyr, et combien elle pesait plus que
tous les livres du monde, et que l’encre s’efface, mais que la goutte de
sang ne s’effacera pas!»
Quand de telles paroles s’accompagnent du sacrifice total, elles
retentissent profondément dans tous les cœurs.
CH. MANGIN.
Juvisy, 14 janvier 1920.
LES VOIX QUI CRIENT
DANS LE DÉSERT
CHAPITRE PREMIER
BRACKNA.--TAGANT.--GORGOL
Après avoir longé la berge du Sénégal de Podor à Boghi, le Commissaire
du Gouvernement en Mauritanie, que j’avais l’honneur d’accompagner, se
prépara à quitter les rives du fleuve, pour s’enfoncer dans les immenses
territoires dont il avait le commandement. Le 17 février 1910, au lever
du jour, une petite caravane se mettait donc en route, après avoir dit
adieu aux flots paisibles du Sénégal. En tête, marchait l’avant-garde,
composée de six tirailleurs sénégalais sous la conduite d’un sergent
indigène. Puis venait le colonel, suivi de son interprète, le toucouleur
Baïla Biram, et de quelques cavaliers noirs. Enfin, une section de
tirailleurs précédait le convoi composé de seize voitures Lefèvre
traînées à mulet. A l’arrière, marchait le palefrenier du colonel,
fièrement campé sur un bœuf, affublé pour la circonstance d’une selle
anglaise, puis la longue suite des domestiques, cuisiniers et marmitons,
et enfin, l’arrière-garde composée d’un sergent européen et de douze
tirailleurs sénégalais. Sur les flancs, la marche était gardée par une
douzaine de partisans maures appartenant à la tribu des Ouled Biri, tous
montés sur de magnifiques chameaux qui les berçaient indolemment.
Notre première étape était le poste d’Aleg. Une sorte d’avenue bordée
d’arbres y conduit--mais nous savons qu’il y a le désert au bout de
cette allée rectiligne, et cette pensée nous fait frissonner
d’impatience. Le 18, à 10 heures, nous arrivons au poste; c’est un petit
fortin crénelé, qui couronne une faible hauteur rocheuse. Le drapeau
français flotte sur le toit le plus élevé. Devant le mur d’enceinte, les
tirailleurs sont rangés pour rendre les honneurs: tableau magnifique,
dans sa pure simplicité, et qui, dès l’abord, nous donne la clef de
l’Afrique. Nous apprenons que c’est à notre âme qu’elle parlera, plus
qu’à nos sens, et nous voici engagés, par le pur symbole de ce qu’il y a
de plus noble sous les cieux, dans la plus noble vie spirituelle.
* * * * *
Nous quittons Aleg le 19, après avoir renforcé l’escorte d’une trentaine
de fusils. A 9 heures du soir, nous passons à hauteur du puits de
Tankassas, mais la lune éclaire notre route, et nous ne nous arrêtons
qu’au milieu de la nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse.
Tandis que les tirailleurs s’étendent sur le sable, enroulés dans leurs
couvertures, je me promène de long en large, étant de veille, dans le
carré que forme notre camp d’un soir. Des souffles frais circulent parmi
les mimosas épineux. Tout repose dans la pureté exquise de la lune
claire, et sur le ciel blanc, les sentinelles, baïonnettes au canon,
font de vives découpures immobiles...
Ah! je la reconnais, ce soir, cette odeur de l’Afrique que j’ai tant
aimée! Je reconnais cette brise vivifiante qui exalte ce que nous avons
de meilleur en nous, et je me reconnais moi-même, tel que j’étais en mes
années d’adolescence, lorsque je traversais d’autres solitudes, si loin
d’ici et si près.
J’ai vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Combien en vivrai-je
encore? Combien d’années marcherai-je sous le soleil de la force et sous
la lune de la douceur? Je l’ignore, mais ce qu’il faut--de toute
nécessité--c’est que l’Afrique retrouvée me donne d’utiles conseils. Si
longtemps que nous devions voyager, nous ne voyagerons pas comme des
touristes. Il faudra--de toute nécessité--que chaque étape soit utile à
nos cœurs. Il n’est pas en moi de volonté plus arrêtée, de plus ferme
propos, que d’aller maintenant à travers le monde, tendu sur moi-même,
décidé à me conquérir moi-même par la violence. Je ne traverserai pas en
amateur la terre de toutes les vertus, mais à toute heure je lui
demanderai la force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la
candeur. Parce que je sais que de grandes choses se font par l’Afrique,
je peux tout exiger d’elle, et je peux tout, par elle, exiger de moi.
Parce qu’elle est la figuration de l’éternité, j’exige qu’elle me donne
le vrai, le bien, le beau, et rien moins...
* * * * *
Onze jours après notre départ de Boghé, nous voici au pied de la haute
falaise du Tagant. La paroi verticale nous écrase. Le terrible vent
d’est fait rage, nous enveloppe dans un nuage de sable. Il pousse, comme
des vagues écumeuses, de blanches dunes qui risquent de submerger les
cases du poste de Moudjéria. Pendant trois jours, nous avons presque une
vision de l’enfer, et c’est un sentiment de délivrance que nous
éprouvons lorsque, contournant la falaise, nous entrons de plain pied,
par le col du Toum el Batha, dans le montagneux Tagant. Là, des fonds
d’oueds herbeux viennent varier la monotonie des cailloux et des rocs.
Des plateaux, où poussent de petites graminées, offrent de maigres
pâturages aux moutons des tribus. Parfois, parmi les rocs, on aperçoit
un baobab monstrueux, ou bien l’on suit quelque champ de pastèques qui,
seuls, attestent la vie humaine dans ces parages désolés.
De Moudjéria à Tijikja, pendant la traversée du Tagant, on trouve de
l’eau à toutes les étapes. A Tin Ouadin et à Taorta, nous nous sommes
arrêtés près des sources qui jaillissent du roc et que l’on nomme
«guelta» en maure. Bien que l’eau y fût mauvaise, à cause des troupeaux
de chameaux qui nous avaient précédés, nous étions heureux qu’un peu de
pittoresque vînt rompre la monotonie des étapes. Les vasques rocheuses
ont un grand parfum d’hébraïsme. Sans doute sont-elles semblables à ces
sources d’eau vive que la baguette de Moïse fit sortir du sol, dans une
autre Thébaïde.
* * * * *
A Niémelane, en plein Tagant, nous nous sommes arrêtés près de la stèle
de pierres, élevée à la mémoire des lieutenants Andrieux et de Frausser.
Elle s’élève non loin de l’éperon rocheux où ces deux officiers
trouvèrent la mort, en octobre 1906. Nous étions alors tout au début de
la conquête. Quinze mois auparavant, M. Coppolani qui, le premier,
s’était avancé dans le haut pays, avait été assassiné à Tijikja.
Inquiets de nos entreprises, les ennemis de la paix française avaient
résolu de tenter un gros effort. Le vieux cheickh Ma el Aïnin, le chef
spirituel de tout l’Adrar jusqu’au Sud Marocain, s’était rendu à Fez et
avait sollicité contre nous l’appui du sultan Abdel Aziz, à qui le
cheickh avait donné sa «baraka». Le sultan avait répondu en envoyant à
l’aide des Maures son cousin Moulay Idriss. En octobre 1906, ce
fanatique envahissait le Tagant à la tête d’une bande de 600 fusils,
recrutés pour la plupart dans l’Adrar. Il rencontrait dans le cirque
aride de Niémelane, le détachement Andrieux--de Frausser qui se faisait
écraser sous le nombre.
Il reste de cette journée de sang l’humble monument que de bien rares
passants viennent saluer. Mais ceux-là, du moins, y viennent demander un
secours. Ces pèlerins-là ont des âmes tremblantes devant la France.
Accablés d’amour au souvenir de la patrie, ils murmurent: «Oh! être
digne d’elle!»--et c’est l’ardente supplication qu’ils traînent
éternellement avec eux.
* * * * *
_9 Mars, Tijikja._--Ici, un peu de vie nous accueille. La palmeraie
bruit doucement et son inexprimable douceur convie au repos, à
l’apaisement. Mais il faut que le poste, rectangulaire, massif, vienne
encore, avec ses arêtes droites, mettre de l’austérité où l’on craignait
trop de mièvrerie. Le lieutenant de F. nous accueille, et tout de suite,
il nous mène au tombeau de Coppolani qui se dresse au bout du camp des
tirailleurs. La touchante inscription, en arabe, rappelle que Coppolani
fut l’«ami des Musulmans». Et nous voici reportés en cette année 1905,
où le grand homme résolut de s’avancer dans les sables de la Mauritanie.
Quelle grande aventure! Pendant deux ans, M. Coppolani reste impuissant
sur les berges du Sénégal, les yeux fixés sur les immenses territoires
du Nord dont la possession devait assurer la paix du Sénégal. Le
représentant de la France n’a pas de bagages, son escorte se compose
d’une poignée d’hommes; l’argent fait défaut. Mais l’on travaille tout
de même. Coppolani demande des renforts. Il gagne l’amitié du cheickh
Sidia, le maître spirituel de la plus grande partie du Sahara
méridional. Enfin, en 1905, il prend la route du Tagant. Sur son chemin,
il montre aux Maures ce qu’est notre patrie. «Nul comme lui, me disait
plus tard le capitaine A., qui fut son compagnon, ne connaissait l’âme
des Musulmans. En une heure de conversation, il retournait complètement
les Maures les plus mal disposés à notre endroit. Aussi avait-il dans le
pays une réputation extraordinaire. J’ai vu des hommes qui faisaient des
lieues pour lui apporter un mouton, engraissé à son intention et qu’ils
transportaient à dos de chameau pour que la viande en fût meilleure.
J’ai vu des Marabouts conduire vers lui des troupeaux de vaches entiers,
pour qu’il ne vînt pas à manquer de lait.»
Coppolani continue sa route jusqu’à Tijikja qui est encore aujourd’hui
la sentinelle avancée du désert. Mais là, le fanatique Moulay Idriss
l’assassine, au moment même où il songe à partir pour l’Adrar et à
rejoindre, par delà les solitudes, nos possessions du Sud Algérien.
Il me semble qu’il reste quelque chose encore des combats d’autrefois,
et je crois le percevoir dans la gravité sereine de ce premier soir, où
nous revenons vers le poste, après avoir été prendre le thé dans la
maison du vieux médecin maure Mohammed el Brahim. Pendant deux heures,
nous sommes restés dans une pièce sombre, où s’entassent des peaux de
bouc emplies de livres et de manuscrits. Le maître de la maison, assis
sur une sorte de lit en pierres, le nez chaussé de grandes lunettes,
parlait du passé, de son pays, de la France. Quand nous eûmes quitté la
soupente et retraversé la large cour, le vestibule désert aux massifs
piliers carrés, ce fut avec joie que nous aspirâmes les larges souffles
du soir. Des enfants nus longeaient les murs des rues étroites. Devant
le Ksar, nous nous arrêtâmes près du cimetière, vers qui se courbe un
grand nété. Nous avions devant nous le lit sablonneux de l’Oued, et, sur
la colline, le poste dédié à la mémoire de Coppolani. Je ressentais
jusqu’à la douleur le sérieux de ce paysage crépusculaire. Là,
d’austères souvenirs nous assiègent. Nous sentons que rien n’est pour
l’ironie dans un tel assemblage, qu’aucune place n’y est faite au
sourire. Ah! non, nous ne rions pas en Afrique. Je sais bien que nous
n’y serons pas des sceptiques, que nous _choisirons_, que toujours nous
voudrons choisir. Nous ne sommes pas de ceux qui veulent tout concilier,
tout aimer. Que les délicats s’en aillent donc! Que ceux qu’effraient
les sentiments un peu rudes, que ceux que froisse une trop grande
simplicité du cœur, quittent à tout jamais la terre de la force et de la
vertu! Que tous ceux qui hésitent, tous ceux qui trembleraient devant
une vérité trop forte, ne viennent pas prendre la rude nourriture de
l’Afrique! Il faut ici un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant
droit devant soi, un regard jeune, de toute franchise, de toute clarté.
* * * * *
Nous sommes revenus à Moudjéria par la route du Nord, c’est-à-dire en
longeant l’Oued el Abiod, dépression boisée où les tribus viennent
chercher un peu d’ombre. C’est sur cette route que l’on rencontre
l’ancienne ville de Ksar el Barka, aujourd’hui en ruines. Vus des arbres
de l’Oued où l’on repose à l’aise, ces murs droits en pierres sèches,
que ne surmonte plus aucune toiture, ont encore un grand air antique.
Nous étions là, sous des palmiers, dans une serre chaude lumineuse et
brillante, très loin de la vie, très près des choses... Des Maures
arrivèrent, d’abord un vieillard à barbe blanche, puis des hommes dont
les yeux étaient beaux, des enfants enfin. Ils venaient de voir le
colonel. Le bruit de la machine à écrire, sous une tente, troublait le
silence; il me rappelait que nous étions ici pour une grande œuvre
pratique, et que l’impressionnisme, dans l’état où nous étions, eût été
insupportable. C’était un moment de sincérité.
* * * * *
Du Tagant, nous devions rejoindre le fleuve par le poste de M’Bout qui
se trouve à deux cents kilomètres au sud de Moudjéria. Nous partîmes de
ce dernier point le 24 mars. Les deux jours suivants, nous longeâmes du
dehors la haute paroi du Tagant, dont nous étions enfin sortis. Le 26,
nous étions à Touizigjiguit, petit puits dans le roc où l’on parvient
après avoir franchi une pente assez dure. De là, nous pouvions voir la
plaine du Gorgol où nous allions nous enfoncer. A trois heures du soir,
nous nous mîmes en route et nous commençâmes à cheminer lentement dans
l’espace indéfini qui s’ouvrait devant nous. Le soir, nous longeâmes
quelques faibles hauteurs rocheuses, puis tout devint imprécis,
infiniment pâle et déteint. Nous entrions dans la clarté lunaire, encore
étourdis du jour trop long qui venait de mourir. A trois heures du
matin, nous nous arrêtions, en attendant le lever du soleil.
Les étapes suivantes nous rapprochèrent très visiblement du fleuve. La
plaine se couvrait de hautes herbes, d’arbustes épineux de plus en plus
denses. Le pays se faisait plus aimable. Le 1er avril, avant l’aube,
nous traversâmes le lit du Gorgol. Il est bordé d’arbres magnifiques,
sous l’ombre desquels des nuées de sauterelles nous accueillirent. Quand
le jour parut, nous aperçûmes à l’horizon une faible hauteur que
surmontait une sorte de tour assez élevée. C’était le poste de M’Bout.
Nous allions y parvenir, lorsque nous vîmes se ruer sur nous une horde
de Maures montés sur des chameaux. Ils passèrent devant nous en hurlant,
puis ralentirent leur allure, après nous avoir dépassés. Des cavaliers
les suivaient, accourant à bride abattue, tout en déchargeant en l’air
leurs longs fusils à pierre. Enfin, nous vîmes une centaine de femmes
qui s’avançaient vers nous en battant des mains et en criant. Arrivées à
notre hauteur, elles repartirent devant nos chevaux, et c’est dans cet
étrange appareil que nous atteignîmes les murs du poste, au pied
desquels nous attendaient les tirailleurs sénégalais, correctement
alignés.
* * * * *
Je ne tenais pas à rentrer à Saint-Louis. Aussi fut-ce avec joie que je
reçus l’ordre de reprendre la route du Tagant, en qualité
d’officier-adjoint au commandant F. Nous partîmes de M’Bout, le
commandant et moi, le 6 avril, et, piquant vers le nord-est, nous
allâmes rejoindre la chaîne de l’Assaba. C’est un petit massif
montagneux allongé du sud au nord, qui sépare de ses hauteurs abruptes
les plaines du Fgeïba et du Gorgol. Nous en suivîmes le pied jusqu’à la
source d’Aïn el Raïra, qui en marque l’extrémité nord. Nous avons trouvé
le long de cette falaise de charmantes sources dont le murmure inattendu
nous ravissait.
Le 15 avril, nous reposâmes à Garavuel. Nous étions de nouveau à la
limite du Tagant. Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge
étroite, on trouve une série de vasques. Des arbres se penchent
lourdement sur le noir miroir de l’eau. Sur la paroi s’ouvrent des
grottes profondes. Des oiseaux chantent, invitant au lourd repos. Je me
suis étendu dans l’une de ces grottes. De là, je ne voyais qu’une vaste
coupe emplie d’eau, un grand figuier poussé dans le roc et qui
s’inclinait gracieusement. Heure douce, heure de renoncement total,
d’abandonnement. Heure de soumission, non de révolte. Heure
d’obéissance, de confiance--on ne sait trop à quoi ni en quoi, mais
simplement d’obéissance.
* * * * *
Le 16, nous faisons l’ascension de la montagne, cent vingt mètres de
hauteur, tombant à pic sur la plaine noire qui déjà s’emplit des brumes
du soir. Une fois dans le Tagant, nous continuons notre route jusque
vers le milieu de la nuit. Nous marchons dans un décor étrange de rocs
enchevêtrés. Nous sommes forcés de jalonner notre route avec de grands
feux qui font, dans ce décor de Walkyrie, le plus magnifique effet. Par
derrière les promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la
terre semble embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne.
Deux jours après, nous nous arrêtions à Foum Hajar, avec l’intention d’y
organiser un peu la horde de partisans, qui nous servait d’escorte
depuis M’Bout. Mais le lendemain de notre arrivée, nous dûmes nous
mettre à la recherche d’un campement de Torch, dont on nous avait
annoncé le départ vers le nord du Tagant. Ces guerriers assez rudes et
très indépendants, se refusaient depuis longtemps à nous laisser
recenser leurs chameaux. Le 20, à une heure du matin, nous partîmes à
grande allure, et nous longeâmes la grande dépression de la Tamourt en
Naje. A l’aube, un enfant nous indiqua sans difficulté l’emplacement du
campement. Vers huit heures, nous apercevions en effet les tentes,
disséminées dans des bouquets d’acacias. Nous les entourâmes rapidement,
nous ramassâmes les fusils, tandis que les partisans partaient à la
recherche des troupeaux. Quand ils les eurent trouvés, nous en fîmes le
recensement, et deux heures après, nous reprenions la route de Foum
Hajar.
* * * * *
Le 22 avril, le commandant F. quittait Foum Hajar pour rejoindre
Moudjéria, où l’appelaient des affaires politiques importantes, et il me
confiait le commandement de notre escorte dont nous avions porté
l’effectif à quarante fusils. Je n’avais donc avec moi que des Maures,
bien recrutés, mais encore fort indisciplinés et nullement au courant de
nos habitudes militaires. Tous étaient montés à chameau.
Le 24, je recevais l’ordre d’aller m’installer à l’est de la guelta de
Moudjéria, en une bonne position militaire. L’ordre fut exécuté le jour
même. Je me transportai au bord de la falaise qui domine le poste de
Moudjéria, et, après avoir fait choix d’un emplacement convenable, je
fis établir, sur un carré de trente mètres environ, une forte clôture en
branches épineuses, de celles qu’on nomme communément «zériba» dans nos
troupes d’Afrique. Je devais y rester jusqu’au 12 juin.
C’est là que j’ai connu mes premières heures de vraie solitude, là que
j’ai, pour la première fois, écouté pieusement les heures tomber dans
l’éternel silence du désert. Dans cette terre morte, où jamais un homme
n’a fixé sa demeure, il me semblait sortir des limites ordinaires de la
vie, m’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord de l’éternité.
Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que les partisans
dormaient sous leur soleil familier, je restais sous ma tente, les
genoux au menton, ayant, avec un battement de cœur, comme le sentiment
d’une mystérieuse attente.
Le soir, je montais généralement en haut des rochers abrupts qui
dominaient le camp vers l’est. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, je
ne voyais que des arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés
sur des aires désolées. Au loin, des collines grêleuses encerclaient
l’horizon, mais mon regard allait plutôt se reposer sur la petite grève
de sable où se dressaient nos tentes en poil de chameau. Seules, elles
étaient un peu de vie dans la morne sérénité des choses, comme un faible
battement d’ailes dans l’éther.
Après la chaleur accablante du jour, le frais crépuscule mettait en moi
je ne sais quelle légèreté, et il me semblait percevoir comme une
ascension de mon âme dans l’espace. Alors, perdu sur la terre, je
m’abîmais dans le mystère du monde, les yeux fixés sur Orion qui,
solitaire, émergeait des voiles secrets de l’horizon.
CHAPITRE II
MOUDJÉRIA
12 juin 1910–16 février 1911.
Le 12 juin 1910, je descendis de la montagne et commençai de m’installer
à Moudjéria. Je devais y rester huit mois. Rien de plus monotone que la
vie dans ces postes qui sont comme les sentinelles avancées du désert.
Pourtant, c’est à Moudjéria et pendant mes promenades dans le Tagant,
que j’ai appris à connaître les Maures. Cette étude m’a fait passer de
charmantes heures. Mais elle ne m’a pas mené à grand chose et je ne
crois pas qu’elle ait beaucoup servi à m’améliorer. Ce que j’ai vu de
plus beau dans le Tagant, ce sont les traces de notre conquête: le
mausolée d’Andrieux et de Frausser à Niémelane, le tombeau de M.
Coppolani à Tijikja, et aussi ces quelques piquets qui marquent au
sommet de la dune d’El Beyyedh l’emplacement du camp de Rey.
Il y aurait un noble livre à écrire sur les débuts de la Mauritanie
française. Et il s’ouvrirait sur une belle page: M. Coppolani se
promenant en 1903 sur la rive droite du Sénégal, dans l’appareil le plus
modeste qu’ait jamais eu le représentant d’une grande puissance, et le
regard tourné vers le Nord où mille difficultés l’empêchaient de
s’aventurer.
* * * * *
Le capitaine A. me disait encore: «J’ai vu des assemblées de notables
qui venaient à M. Coppolani avec des intentions peu amicales, et que
quelques heures de conversation patiente transformaient complètement.
Les nomades de l’Aftouth étaient absolument dans sa main. Aussi la
légende s’établit-elle vite, dans les tribus hostiles, que Coppolani
devait ses succès à certains pouvoirs mystérieux qu’il possédait...» Il
n’en fallait pas plus pour déchaîner le fanatisme et provoquer le drame
de juillet 1905.
Voilà la grande figure à laquelle nous pensons à Moudjéria. Mais à cette
pensée se mêle une sorte de malaise. Il me semble que je ressens encore
l’offense faite à mon nom. Eh quoi? Oublions-nous donc si facilement que
nous sommes une puissance de chrétienté? N’allons-nous pas laisser un
peu trop de nous-mêmes dans ces parages? Quand je repense à
l’inscription arabe de Tijikja: «Ci-gît Coppolani, l’ami des Musulmans»,
je ressens un respect mêlé d’inquiétude. Et il me prend alors le désir
de relire les histoires du sire de Joinville et de réapprendre comme il
se comportait «en l’aventure dou pelerinaige de la croiz». Voilà
peut-être la drogue qu’il faudrait prendre en Mauritanie.
Sur beaucoup de Français qui n’ont plus la foi, mais qui en ont gardé le
regret, l’Islam exerce une puissante attraction. Il ne faut pas trop
s’en plaindre. Ce goût nous a donné une habileté extraordinaire dans la
conduite et le maniement des Musulmans. Mais de combien d’inquiétudes,
de tristes retours sur nous-mêmes payons-nous ce résultat!
* * * * *
Je faisais tous les matins une grande promenade à cheval. Le plus
souvent, je longeais vers le sud la haute paroi rocheuse du Tagant,
jusqu’à la large trouée de Foum el Batha. Je prenais grand plaisir à
galoper sur le sable fin, dans l’ombre que faisait la montagne, jusqu’à
une heure assez avancée. Au retour, tout était baigné de soleil, mais le
paysage, protégé par la forte assise du Tagant, gardait, avec ses
acacias nains et son sol blanc, un air de finesse assez noble. Il avait
une légèreté exquise, celle d’une miniature faite de teintes délicates,
en même temps que la majesté ennuyée des choses inutiles. Terre
métallique, avec des transparences et des reflets de cristaux...
En rentrant au poste, je trouvais généralement plusieurs Maures qui
m’attendaient. Vieillards aux traits durs, aux regards aigus, dont
l’attitude, et jusqu’au vêtement, faisaient penser à quelque Hébreu de
l’Écriture. Il y avait aussi de jeunes hommes aux grands yeux fiers,
avec de belles chevelures longues et annelées. On peut dire que le sang
arabe a prédominé en eux. Pour moi, ils me figurent plutôt les vrais
descendants des premiers Zenata: la douceur berbère, avec la fierté
jugurthinienne. A côté de quelques types sémitiques, j’ai trouvé de
vrais Aryens. Il me semblait parfois reconnaître quelque Français de ma
connaissance.
Dans une société aussi hiérarchisée que la société maure, on ne s’étonne
pas que les différences de castes apparaissent nettement dans
l’attitude, les gestes, la démarche, jusque dans les regards. Nous
voyions souvent arriver de jeunes guerriers, fiers comme des gueux, dont
le maintien sérieux, les poses harmonieuses, les traits fins annonçaient
de vrais aristocrates. Et l’on restait étonné, quand ils ouvraient la
bouche pour mendier un morceau de sucre, quelques poignées de thé ou de
riz.
Ici, le plus grand chef est vêtu comme le dernier de ses captifs. C’est
encore un trait qui prouve que ces Berbères ne sont pas des Arabes. La
simplicité des mœurs est grande, telle exactement que nous la décrit le
vieil Ibn Khaldoun, quand il nous fait le tableau de la vie berbère. La
vie rude des coureurs de brousse, la vie austère des contemplatifs,
voilà les deux aspects de l’âme maure. Ils ne nous éloignent pas tant de
nous que l’on serait tenté de le penser.
* * * * *
Un matin de ce mois de juin, je suis allé dans l’Aftouth, de l’autre
côté de la dune. Comme je trottais sur le terrain mou tapissé d’herbes
pâles, j’entendis de grands cris, des sanglots passionnés où je
distinguais l’appel des «muezzins»: «La ila illallah!» Je m’approchai et
je vis des tentes, des hommes rassemblés qui gesticulaient. Dès que je
fus aperçu, les cris cessèrent. Je descendis de cheval près des tentes.
Les hommes me reçurent bien et m’offrirent du lait de chèvre, de l’air
le plus naturel du monde. C’étaient des Ghoudzf, disciples de Cheickh el
Ghazwani, le grand savant chadelya.
Ces Chadelya forment une vaste confrérie religieuse qui n’a que peu
d’adeptes en Mauritanie. Sortie, au Xe siècle, de l’école philosophique
du cheickh Djazouli, elle se distingue aujourd’hui par un mysticisme
exalté dont les pratiques touchent d’assez près à l’hystérie. Je venais
d’interrompre les exercices spirituels de ces ascètes, en quête du
«fena», de l’union mystique rêvée. Le lendemain matin, je voulus aller
les revoir. Mais les tentes avaient disparu, s’étaient enfoncées dans le
désert, loin de nos regards indiscrets.
* * * * *
Ces pratiques ne sont pas fréquentes chez les Maures. Tous se rattachent
à la grande école, plus théologique, des Qadryya, ou à celle des
Tidjania qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des grands
moqaddems de la secte, Abd-el-Kader ben Hamida accompagnait le colonel
Flatters en 1880. M. Coppolani, dans son ouvrage sur les confréries
religieuses de l’Islam, nous renseigne admirablement sur ces sectes
quelque peu fermées aux profanes. Celle des Qadryya, répandue dans le
Sahara tout entier, fut fondée par Sidi Abd-el-Kader el Djeilani,
originaire de Bagdad, le plus grand saint de l’Islam, et le plus
populaire. M. Coppolani nous apprend que les adeptes doivent réciter
jusqu’à la congestion cérébro-spinale le «dikr el hadra»: «Allah!
Allahou! Allahi!», en penchant la tête en avant, à droite et à gauche.
Je n’ai jamais vu de telles folies en pays maure. Mais les principes
d’Abd-el-Kader sont toujours vivants dans l’Islam, et ses vertus
morales, qui furent grandes, n’ont jamais cessé d’être honorées.
Coppolani nous cite le mot du Saint Ali ben Abou Taleb: «Je suis le
petit point placé sous la lettre bâ.» Il faut savoir que la lettre _bâ_
est la première de la «fatiha», le chapitre initial du Koran, qui est en
même temps la prière par excellence des Musulmans. Cet Ali avait
certainement atteint la dernière hypostase. Rien n’est plus intéressant
que de suivre dans Coppolani les différents degrés qui mènent à cette
perfection mystique, depuis la pauvreté qui est l’état initial, jusqu’au
«Madjma el Baharim», le «confluent des deux mers», où le croyant est si
près de Dieu que pour se confondre avec Lui, il ne manque que la
longueur de deux arcs. On croit reconnaître ici les différentes stations
de l’extase néo-platonicienne, telles que nous les décrivent les
Ennéades.
C’est ici que Coppolani nous ouvre des horizons surprenants. Il nous
montre l’influence profonde de l’alexandrinisme, de Porphyre, de
Jamblique, de Plotin, sur la théologie islamique. Ailleurs, il nous
explique comment les _fakih_, les lettrés de l’Andalousie, disciples
d’Avicenne et d’Averroès, se joignirent aux Maures qui revenaient
d’Espagne, après la conquête, et qui allaient répandre leur science dans
le monde berbère. Et il nous place ainsi au point de jonction de deux
grands courants mystiques qui tous les deux nous touchent nous-mêmes
d’extrêmement près.
Il faut lire ces belles études dans le décor d’une dune de Mauritanie.
Elles y gardent une actualité saisissante. C’est que, depuis
Abd-el-Kader el Djeilani, rien n’a changé dans le Sahara méridional.
Ayant échappé jusque dans ces dernières années à l’influence européenne,
et par nature très attachés à leurs traditions, les Maures n’ont pas
bougé. Ici nous ressentons l’impression du voyageur qui descend dans les
mausolées d’Égypte et contemple la momie, souriante encore, derrière des
bandelettes de deux mille ans.
* * * * *
Tant de rêves élevés, tant de mysticisme florissant en plein vingtième
siècle sur le sol le plus inhospitalier du monde, peuvent très bien nous
émouvoir. Nous avons la sensation fortifiante d’aller à des excès, de
nous élever au-dessus de la médiocrité quotidienne. Nous sommes sur une
haute tour, où les bruits des jardins et les parfums des roses
n’arrivent plus, comme nous imaginons Assuérus sur la plus lointaine
terrasse de Suse, et tout seul au milieu des étoiles.
Mais c’est encore nous-mêmes que nous retrouvons en dernière analyse.
Ainsi, nous dressons l’oreille, quand Coppolani nous cite la réponse
d’un soufi à un riche qui lui offrait de l’argent: «Voudrais-tu faire
disparaître mon nom du nombre des pauvres moyennant dix mille drachmes?»
et qu’il la rapproche du mot de sainte Thérèse: «On nous ravit la
pauvreté qui était notre trésor.»
Nous sommes ici sur une terre connue. Nous sommes chez nous. Autrefois,
je me suis amusé à noter les coutumes étranges des peuples que je
visitais. Mais ce bibelotage ne m’a laissé qu’une sensation pénible
d’ennui. Ici, nous ne ferons pas d’archéologie. Nous ne ramasserons pas
de vieilles poteries. Nous ramasserons quelques débris de notre cœur,
que vingt siècles de civilisation intense ont effrité.
* * * * *
Vers le milieu de juillet, je retournai à Ksar el Barca. Le jour de mon
départ et le lendemain, il tomba quelques bonnes averses. Le troisième
jour, quand j’arrivai dans la «tamourt des brebis», il me sembla que
j’entrais dans une serre chaude. Une odeur de terre mouillée montait
vers nous, et j’entendais des oiseaux chanter dans les acacias et les
amours. Heures rares, au pays des Maures, que celles où nous recevons
des choses quelques parfums et des chansons! Je passai dans cette
tamourt des heures légères, un peu amollissantes, comme celles que l’on
passe dans les boudoirs trop chauds, auprès des dames. Cette large
coulée de verdure, toute unie et solitaire, trop large, où nous voyions
de loin s’arrondir des étangs desséchés, depuis toujours desséchés, et
les lignes basses de son horizon pétré, me semblait en définitive un
médiocre paradis--comme un essai malheureux de grâce française. Je n’y
trouvais pas mon compte. Combien plus tard je devais prendre goût à
l’austérité saharienne du Tiris, aux grandes lignes dévastées du Nord!
J’avais avec moi le fils du chef des Kounta du Tagant, un grand jeune
homme nommé Ahmed, qui souvent à Moudjéria était venu boire le thé sur
ma natte. En arrivant à Ksar el Barca, il me désigna du doigt les ruines
de la cité maure.
--Voilà le Ksar, me dit-il, où est mort mon grand-père et où mes
ancêtres ont vécu.
--Oui, lui dis-je, je sais que le Ksar a été détruit, au cours de la
guerre que les gens de ta tribu soutinrent jadis contre les Idouaïch. Je
serais content de le visiter avec toi.
Et nous nous dirigeons vers les ruines qui tremblent sous le soleil,
vers les murs larges et bas en pierres sèches, qui semblent aussi des
pierres, mais précieuses. Nous entrons dans de grandes cours, puis dans
des salles étroites dont les toitures ont disparu. Partout le silence,
cette vague oppression des choses très vieilles qui ne sont plus que de
l’histoire.
Nous revenons vers la rue et marchons en silence entre les parois
resserrées des murailles. Ahmed s’arrête:
--Voilà, me dit-il, la maison qu’habitait mon père.
Nous entrons dans une cour semblable aux autres. Dans un coin, un
terre-plain peu élevé.
--C’est ici, continue Ahmed, que le grand cheickh Sidi Mohammed avait
coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vois sur la droite, c’est
la maison de mon grand-père, Sidi Mohammed el Kounti.
Sidi Mohammed el Kounti, cheickh Sidi Mohammed, voilà encore de grands
noms de l’Islam. Ils évoquent la glorieuse famille des Bekkaïa qui sont,
dit M. Arnaud, les vrais directeurs de conscience du Sahara. La
dispersion de ces Bekkaïa me laisse rêveur. On les trouve dans le Touat,
dans l’Azaouad, au nord de Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans
l’Haribiuda, en Mauritanie. Et ces distances prodigieuses ne semblent
pas les étonner. Ahmed me parle de l’Haribiuda, comme un Parisien parle
de Bruxelles.
J’ai vu dans un campement du Tagant un neveu du fameux Abiddine el
Kounti, le guerrier fanatique qui depuis près de cinquante ans sillonne
de ses rezzous le Sahara central. Ce vieillard est un fils de Sidi
Mohammed el Kounti, dont je visite en ce moment la maison. Ainsi
souvent, dans mes promenades avec les Maures, mon imagination est
reportée vers d’autres horizons plus lointains que sans doute je ne
verrai jamais: l’Azouad, le Tafilalet, le Macina, l’Iguidi, qui sont
là-bas, dans les profondeurs roses du désert et dont les noms chantent
si fiévreusement à mon oreille.
Mon guide m’entraîne vers la mosquée qui se trouve tout à l’ouest du
Ksar. Nous franchissons des blocs de pierre délités et nous voici dans
une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, sans l’ombre
d’ornements... Surprise! Les piliers sont ronds, et derrière, sur le mur
du fond, j’aperçois des essais d’ogives. Dans ce pays de nomades, où la
demeure en pierre est si rare, et où l’architecture n’existe pas, c’est
une grande curiosité que de voir apparaître l’ogive. Je n’ai jamais vu
d’autre essai du même genre en Mauritanie.
Enfin, voici un tableau harmonieux, une joie précise. Les larges assises
de la mosquée donnent une impression de solidité. Et aussi les lignes
nettes comme des fils d’acier et qui ne font point d’ombres. Je vois la
lumière qui s’étend dans le désordre des lourds piliers, mais elle ne
joue pas sur plusieurs plans.
J’observe mon cicerone. Il sourit finement et semble me dire: «Tu vois,
voilà ce qu’ils étaient capables de faire, mes ancêtres!»
* * * * *
Dans mon voyage de retour vers Moudjéria, ce charmant Ahmed s’est
définitivement acquis ma sympathie. Tout près de Ksar el Barca, à Tamra,
nous avons reçu le renseignement qu’un petit medjbour, alourdi par des
prises nombreuses, remontait vers le nord et qu’il passerait sans doute
non loin de nous. B., qui venait d’arriver de l’Adrar avec ses
méharistes, s’élance avec quelques hommes. Au bout d’une heure,
j’entends des coups de fusil. Je fais seller mon cheval. Ahmed et les
quelques Kounta qui l’accompagnent, sont déjà prêts, impatients de
sauter sur leurs chameaux. Nous partons, et c’est une course folle sur
les traces de B. Je sens derrière moi les grands pas élastiques des
chameaux, je sens ma petite troupe ramassée dans un mouvement serré et
tendu vers l’avant, un uniforme mouvement de grande coulée vers l’avant,
les cous tendus. Heure exquise! Déjà mille imaginations guerrières nous
éblouissent. Je précède un frémissement de joie--cette griserie qui
secoue vite les Maures quand le vent de la plaine leur coupe le visage
et qu’ils reniflent un peu de poudre.
Tout à coup, nous apercevons un grand désordre: des chameaux, des hommes
à pied--sur le sol, des ballots d’étoffe, et, au milieu de tout cela, B.
qui donne des ordres. Les razzieurs, surpris pendant la sieste, ont fui,
abandonnant leurs prises; une centaine de chameaux, des étoffes, du thé,
des pains de sucre.
Ici, c’est le mouvement humain qui donne toute sa valeur aux teintes
plates, amiantines de la terre. Nous sommes sur une petite hauteur
éventée. La plaine sans accidents se déroule jusqu’aux fils fins,
entremêlés, de l’horizon. Notre clair après-midi s’enveloppe dans le
plus sobre des décors, et ainsi je sens mieux le prix de ce tableau: les
mouvements des chameaux que des Maures rassemblent, les ballots que
roulent des noirs, et B., jeune guerrier français, qui crie au milieu de
cette confusion. Une joie naïve et saine de conquérants devant ce butin
obtenu de haute main.
* * * * *
J’ai retrouvé Moudjéria sans grande joie. Quel abandon! Quelle
tristesse! Le sable envahit le petit fortin battu des vents, et il
grimpe à l’assaut des murailles. Vers le sud, la dune; vers le nord,
l’immense paroi verticale du Tagant. Entre la dune et la roche, seul, le
grand couloir triste où dort le poste. Rien qui serve à la joie des
yeux, au repos du cœur. On est embouteillé dans une immense
désolation...
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de vent que
chassaient les nuages, avant qu’ils eussent le temps de crever. Parfois,
nous voyions s’élever vers l’Est une brume épaisse et si rouge qu’on
aurait juré le Tagant en feu, par derrière. C’était le début de ces
grandes tornades sèches de juillet. Que de fois je les ai vues se
vriller vers le ciel en efforts désespérés, siffler, lugubres, comme un
serpent se dresse verticalement et crache vers le ciel son impuissance!
A certains moments, l’immense chevauchée semblait hésiter. Venue de si
loin, des fonds du Sahara, on aurait cru qu’elle cherchait sa route dans
la plaine sans bords. Un large remous se produisait, puis aussitôt la
course folle recommençait, avec des arrachements subits, des embardées
vers le ciel bas où se boulaient d’immenses flocons.
Mais les sensations qu’éveillait en nous tout ce bruit, ne valaient pas
en intensité le lourd accablement des après-midis. Là, un silence de
plomb nous engourdissait. Couché sur la natte, dans l’ombre de la case,
que barrait vers la porte un grand rai de lumière, je reprenais,
déprenais le livre, doucement oppressé, insoucieux, revenu de toute
curiosité.
Il me semble maintenant que ces heures-là m’ont aidé à comprendre
certains aspects de l’âme maure. Peut-être aurais-je pu les utiliser à
mon profit. Mais le courant à remonter était si fort, que je ne me
sentais pas capable de lutter. A cette époque, je me disais seulement:
«Ces grandes facilités de méditations que nous consent cette terre
spirituelle, les Maures les utilisent et ils font, à cette aridité,
d’admirables ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de
semblables forces et les employant à notre bien propre, n’essayons-nous
pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reconquérir nos richesses
perdues?»
... Vers la fin de septembre, il me sembla que l’air s’allégeait,
reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient plus haut. C’est le
signe que l’hivernage va finir.
* * * * *
J’ai revu au poste une figure singulière: celle du vieil Alsman, le fils
aîné de Bakar, qui est venu faire sa soumission il y a quelques mois, au
moment de mon arrivée à Moudjéria. Le grand Bakar avait réussi à grouper
et à maintenir sous son autorité tous les Idouaïch qui sont aujourd’hui,
avec les Reïan, les seuls guerriers du Tagant. Pendant son long règne,
il battit les Mechdouf et les Kounta, poussa vers l’Adrar une pointe
audacieuse, tint même Faidherbe en échec. Alors qu’il était presque
centenaire, il fut tué en 1906 par le commandant Frèrejean, au combat de
Bou Gadoum. Il laissait d’innombrables fils, qui tous firent assez vite
leur soumission, sauf l’aîné, Alsman, qui réussit à tenir le haut pays
jusqu’au début de cette année, où son grand âge, la défection des siens
le contraignaient à venir à son tour nous demander l’aman. Je prends une
vive curiosité à contempler ce vieillard aux cheveux blancs comme la
neige, au regard perçant, au verbe rare et fier. Quelles peuvent être
ses pensées, pendant qu’il nous regarde, nous, les ennemis de toute sa
vie qui avons tué son père, vaincu les siens? Il semble nous dire: «Vous
avez la force, et je sais bien qu’il faut plier tôt ou tard, mais vous
n’aurez pas mon cœur. Jusqu’à ma mort je resterai Alsman, le fils de
Bakar, qui était le fils de Soueïd Ahmed.»
* * * * *
Fanatisme? Non. L’idée de la guerre sainte contre l’Infidèle apparaît
bien rarement en Mauritanie. Haine du «Roumi»? Non. Mais amour de la
liberté, des grandes razzias ensoleillées. Et aussi, fierté d’une grande
race qui se rappelle obscurément qu’elle conquit l’Espagne et le
Moghreb. C’est encore du rêve. Sont-ce donc des fanatiques? Non, ce sont
des rêveurs.
M. de Gobineau nous rappelle un des mots essentiels de l’Islam: «L’encre
des savants est plus précieuse que le sang des martyrs.» Et il nous
montre à quel point l’Islam est une religion d’intellectuels. L’encre
des savants! J’y pensais en voyant au poste le vieux cheickh El
Ghazwani, chaussé de bésicles, et en train de psalmodier un traité de la
prédestination que venait de lui prêter le capitaine G. Ici, nous
touchons le point faible de l’Islamisme, et surtout du plus pur de tous,
celui des Maures. Nous apercevons l’émoussement de la pointe.
Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine? Peut-être, mais un
Français sera toujours révolté par le propos que nous rapporte M. de
Gobineau. Quand de jeunes hommes aujourd’hui dénoncent l’intolérable
domination intellectuelle de nos modernes savants, ils font l’œuvre la
plus belle, la plus salutaire. Mais ce qui nous empêche de douter de
nous-mêmes, ce qui nous console, c’est le cri du cœur, ce «Oh!»
d’indignation qui jaillit spontanément, quand nous entendons comparer la
plume d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. On frémit d’imaginer ce
que nous serions, ce que serait la France, si les théologiens d’Occident
avaient proclamé une semblable vérité.
Nous valons mieux que les Maures. Nous valons mieux que nous-mêmes. Mais
il nous faut des avertissements. Il faut que l’abaissement du voisin
nous avertisse de notre propre grandeur. Alors, touchant certains
bas-fonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les algues, et qui
donne un vigoureux coup de pied pour remonter, vertical, les bras
tendus, vers la lumière du monde.
Ainsi ce vieil Alsman qui est là, tout tremblant de vieillesse--j’ai
admiré sa vie sauvage de bandit traqué. Mais maintenant je n’ai plus
pour lui qu’une grande pitié, et il m’apparaît comme la victime
lamentable d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.
CHAPITRE III
TAGANT.--ADRAR, ROUTE DE L’OUEST
I.--LE VESTIBULE DE L’ADRAR
Couché sur ma natte et fumant ma pipe en silence, je goûtais à plein le
vertige frissonnant de la nuit. Les tirailleurs, disposés en carré,
dormaient déjà. Quelques Maures causaient, assis autour d’un feu, et la
sentinelle, dans la plaine immense, se profilait toute entière sur le
ciel, comme dans un chromo militaire. Près de moi, j’entendais le bruit
des chameaux qui ruminaient et parfois, en un mouvement de lassitude, je
les voyais étendre sur le sol leurs longs cous. C’était vraiment un
tableau commun et familier que j’avais devant moi. Et pourtant ce
soir-là, je me livrais tout entier à son charme connu.
J’avais vingt-deux ans quand je connus pour la première fois la douceur
de ces campements éphémères, perdus dans le silence des forêts ou des
plaines. Depuis, leur charme replié m’obsède toujours. Et déjà, il
s’alourdit de souvenirs de beauté... Ce soir-là, tout me paraissait
charmant, me pénétrait d’onction. Je caressais ma chienne qui s’étirait
frileusement sur ma couverture. Mon regard s’attachait avec amour au
beau Scorpion qui, tout là-haut, commençait son cycle immense. Demain
matin, me disais-je devant cette armée céleste, l’aile marchante aura
franchi les trois quarts du ciel. Et il me semblait que la terre roulait
aussi, jeune et légère, et bondissait, à sa place exacte, dans les
routes libres du firmament.