ÉTAT INTÉRIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNÉE 1796 (AN IV).
--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU
PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS.
--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE
QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPÉDITION EN IRLANDE.--NÉGOCIATIONS
EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITÉS; ARRIVÉE DE WURMSER SUR L'ADIGE;
VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPÉRATIONS SUR LE DANUBE;
BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE
JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO,
BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE
JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU.
La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet été
de 1796; mais sa situation intérieure était loin de répondre à son éclat
extérieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux
depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs,
exécraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de
la république, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis
déclarés de la révolution les niaient obstinément; les hommes fatigués
d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui
devaient leurs trésors à l'agiotage ou aux fournitures, étalaient un
luxe effréné, et montraient la plus grande indifférence pour cette
révolution qui avait fait leur fortune; Cet état moral était le résultat
inévitable d'une fatigue générale dans la nation, de passions invétérées
chez les partis, et de la cupidité excitée par une crise financière.
Mais il y avait encore beaucoup de Français républicains et
enthousiastes, dont les sentimens étaient conservés, dont nos victoires
réjouissaient l'âme, qui, loin de les nier, en accueillaient au
contraire la nouvelle avec transport, et qui prononçaient avec affection
et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-là
voulaient qu'on fît de nouveaux efforts, qu'on obligeât les malveillans
et les indifférens à contribuer de tous leurs moyens à la gloire et à la
grandeur de la république.
Pour obscurcir l'éclat de nos conquêtes, les partis s'attachaient à
décrier les généraux. Ils s'étaient surtout acharnés contre le plus
jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois,
était devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendémiaire une grande
peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs
journaux. On savait qu'il avait déployé un caractère assez impérieux en
Italie; on était frappé de la manière dont il en agissait avec les états
de cette contrée, accordant ou refusant à son gré des armistices, qui
décidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre
l'intermédiaire de la trésorerie, il avait envoyé des fonds à l'armée du
Rhin. On se plaisait donc à dire malicieusement qu'il était indocile,
et qu'il allait être destitué. C'était un grand général perdu pour la
république, et une gloire importune arrêtée tout à coup. Aussi les
malveillans s'empressèrent-ils de répandre les bruits les plus absurdes;
ils allèrent jusqu'à prétendre que Hoche, qui était alors à Paris,
allait partir pour arrêter Bonaparte au milieu de son armée. Le
gouvernement écrivit à Bonaparte une lettre qui démentait tous ces
bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le témoignage de toute sa
confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave
Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux
mois, s'était placé au-dessus des premiers généraux de la république,
écrivit de son côté pour démentir le rôle qu'on lui prêtait. Il faut
citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes héros; elle était
adressée au ministre de la police, et fut rendue publique.
«Citoyen ministre, des hommes qui, cachés ou ignorés pendant les
premières années de la fondation de la république, n'y pensent
aujourd'hui que pour chercher les moyens de la détruire, et n'en parlent
que pour calomnier ses plus fermes appuis, répandent depuis quelques
jours les bruits les plus injurieux aux armées et à l'un des
officiers-généraux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus
suffisant, pour parvenir à leur but, de correspondre ouvertement avec la
horde conspiratrice résidante à Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la
protection des maîtres qu'ils veulent donner à la France, ils avilissent
les chefs des armées? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps
passé, se laisseront injurier sans oser répondre, et accuser sans se
défendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de
ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en
vendémiaire? est-ce parce qu'il dissout les armées des rois, et qu'il
fournit à la république les moyens de terminer glorieusement cette
honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire
républicain qui ne brûle du désir de t'imiter? Courage, Bonaparte!
conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes
ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un
lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire!
«J'ai ri de pitié en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup
d'esprit, annoncer des inquiétudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs
accordés aux généraux français. Vous les connaissez à peu près tous,
citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant même assez de
pouvoir sur son armée pour la faire marcher sur le gouvernement, quel
est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans être,
sur-le-champ accablé par ses compagnons? A peine les généraux se
connaissent-ils, à peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit
rassurer, sur les desseins que l'on prête gratuitement à l'un d'eux.
Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la
haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur?
Rassurez-vous donc, républicains modernes.
«Quelques journalistes ont poussé l'absurdité au point de me faire
aller en Italie pour arrêter un homme que j'estime, et dont le
gouvernement a le plus à se louer. On peut assurer qu'au temps où
nous vivons, peu d'officiers généraux se chargeraient de remplir les
fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposés à combattre
les factions et les factieux.
«Depuis mon séjour à Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions:
j'ai pu en apprécier quelques-uns à leur juste valeur. Il en est qui
pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour
avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient
qu'on a juré leur perte: ils crient pour se rendre intéressans. J'avais
vu des émigrés, plus Français que royalistes, pleurer de joie au récit
de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les révoquer en doute. Il m'a
semblé qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le
gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus
dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au
bouleversement de la république, pour rendre à la France la constitution
boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente années; qu'un troisième
enfin, s'il sait mépriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire
que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est composé de
républicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens
et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les
bons citoyens, et les armées, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis
cinq ans pour laisser asservir la patrie.»
Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposèrent silence aux
malveillans.
Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait pitié par son indigence.
Le nouveau papier-monnaie s'était soutenu peu de temps, et sa chute
privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le
26 ventôse (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient été
créés, et hypothéqués sur une valeur correspondante de biens. Une
partie de ces mandats avait été consacrée à retirer les 24 milliards
d'assignats restant en circulation, et le reste à pourvoir à de
nouveaux besoins. C'était en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une
réimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau
chiffre. Les 24 milliards d'assignats étaient remplacés par 800 millions
de mandats; et au lieu de créer encore 48 autres milliards d'assignats,
on créait 1600 millions de mandats. La différence était donc dans
le titre et le chiffre. Elle était aussi dans l'hypothèque; car les
assignats, par l'effet des enchères, ne représentaient pas une valeur
déterminée de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les
biens sur l'offre simple du prix de 1790, en représentaient bien
exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empêcha
pas leur chute, qui fut le résultat de différentes causes. La France ne
voulait plus de papier, et était décidée à n'y plus croire. Or, quelque
grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles
sont comme si elles n'étaient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique
réduit, ne l'était pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats
en 800 millions de mandats; on réduisait donc l'ancien papier au
trentième, et il aurait fallu le réduire au deux-centième pour être dans
la vérité; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les
reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant
en mandats, c'était une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une
pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille
francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par
conséquent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre,
eût-il même représenté exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux
que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair,
c'était encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand même il y aurait eu
possibilité de rendre la confiance au papier, la supposition exagérée
de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa
circulation fût forcée partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les
mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, étaient impuissantes
aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numéraire, qu'on
avait cru enfoui ou exporté à l'étranger, remplissait la circulation.
Celui qui était caché se montrait, celui qui était sorti de France y
rentrait. Les provinces méridionales étaient remplies de piastres, qui
venaient d'Espagne, appelées chez nous par le besoin. L'or et l'argent
vont, comme toutes les marchandises, là où la demande les attire;
seulement leur prix est plus élevé, et se maintient jusqu'à ce que
la quantité soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se
commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en
mandats, parce que les lois donnant cours forcé de monnaie au papier,
permettaient de l'employer à l'acquittement des engagemens écrits;
mais on ne l'osait guère, et quant à toutes les stipulations, elles se
faisaient en numéraire. Dans tous les marchés on ne voyait que l'argent
ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait
dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se
trouvaient plus que dans les mains des spéculateurs, qui les recevaient
du gouvernement, et les revendaient aux acquéreurs de biens nationaux.
De cette manière, la crise financière, quoique existant encore pour
l'état, avait presque cessé pour les particuliers. Le commerce et
l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques
communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos
victoires, commençaient à reprendre quelque activité.
Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanité de le dire,
encourager la production pour qu'elle prospère; il faut seulement ne pas
la contrarier. Elle profite du premier moment pour se développer avec
une activité merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu
d'aisance, le gouvernement, c'est-à-dire, ses chefs, ses agens de toute
espèce, militaires, administrateurs ou magistrats, ses créanciers
étaient réduits à une affreuse détresse. Les mandats qu'on leur donnait
étaient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un
seul usage, c'était de les passer aux spéculateurs sur le papier, qui
prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces
mandats aux acquéreurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient
de faim; les fonctionnaires donnaient leur démission; et, contre
l'usage, au lieu de demander des emplois, on les résignait. Les armées
d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, étaient à l'abri de la
misère commune; mais les armées de l'intérieur étaient dans une détresse
affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denrées perçues dans
les provinces de l'Ouest, et il était obligé d'y maintenir le régime
militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances.
Quant aux officiers et à lui-même, ils n'avaient pas de quoi se vêtir.
Le service des étapes établi dans la France, pour les troupes qui la
parcouraient, avait manqué souvent, parce que les fournisseurs ne
voulaient plus rien avancer. Les détachemens partis des côtes de l'Océan
pour renforcer l'armée d'Italie, étaient arrêtés en route. On avait
vu même des hôpitaux fermés, et les malheureux soldats qui les
remplissaient, expulsés de l'asile que la république devait à leurs
infirmités, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remèdes ni
alimens. La gendarmerie était entièrement désorganisée. N'étant ni
vêtue, ni équipée, elle ne faisait presque plus son service. Les
gendarmes, voulant ménager leurs chevaux qu'on ne remplaçait pas, ne
protégeaient plus les routes; les brigands, qui abondent à la suite des
guerres civiles, les infestaient. Ils pénétraient dans les campagnes, et
souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec
une audace inouïe.
Tel était donc l'état intérieur de la France. Le caractère particulier
de cette nouvelle crise, c'était la misère du gouvernement au milieu
d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait
que des débris du papier, et de quelques millions que ses armées lui
envoyaient de l'étranger. Le général Bonaparte lui avait déjà envoyé 30
millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu à ses
pompes.
Il s'agissait de détruire maintenant tout l'échafaudage du
papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en fût plus forcé,
et que l'impôt fût reçu en valeur réelle. On déclara donc, le 28
messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il
lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne
seraient plus reçus qu'au cours réel, et que ce cours serait tous les
jours constaté et publié par la trésorerie. On osa enfin déclarer que
les impôts seraient perçus en numéraire ou en mandats au cours; on ne
fit d'exception que pour la contribution foncière. Depuis la création
des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en
nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en
nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins
recueilli des denrées. On décida donc, après de longues discussions, et
plusieurs projets successivement rejetés chez les anciens, que, dans les
départemens frontières ou voisins des armées, la perception pourrait
être exigée en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats
aux cours des grains. Ainsi, on évaluait le blé en 1790 à 10 fr. le
quintal; on l'évaluait aujourd'hui à 80 fr. en mandats. Chaque dix
francs de cotisation, représentant un quintal de blé, devait se payer
aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il eût été bien plus simple d'exiger le
paiement en numéraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore;
on commençait donc à revenir à la réalité, mais en hésitant.
L'emprunt forcé n'était point encore recouvré. L'autorité n'avait plus
l'énergie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte exécution d'une
pareille mesure. Il restait près de 300 millions à percevoir. On décida
qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impôt, les mandats seraient
reçus au pair, et les assignats à cent capitaux pour un, mais pendant
quinze jours seulement; et qu'après ce terme, le papier ne serait plus
reçu qu'au cours. C'était une manière d'encourager les retardataires à
s'acquitter.
La chute des mandats étant déclarée, il n'était plus possible de les
recevoir en paiement intégral des biens nationaux qui leur étaient
affectés; et la banqueroute qu'on leur avait prédite comme aux
assignats, devenait inévitable. On avait annoncé, en effet, que les
mandats émis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de
cette valeur, et ne valant plus que 2 à 3 cents millions, l'état ne
voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est-à-dire 2
milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que
les mandats se maintiendraient à une certaine valeur; mais 100 francs
tombant à 5 ou 6 fr., l'état ne pouvait plus donner une terre de 100
francs, en 1790, et de 30 à 40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr.
C'était là l'espèce de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et
dont nous avons expliqué plus haut la nature. L'état faisait là ce que
fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachète au cours de la
place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, rachèterait
peut-être à 50 ce qui aurait été émis à 80 ou 90. En conséquence, il fut
décidé le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines
nationaux soumissionnés depuis la loi du 26 ventôse (celle qui créait
les mandats), serait acquitté en mandats au cours, et en six paiemens
égaux. Comme il avait été soumissionné pour 800 millions de biens, ce
quart était de 200 millions.
On touchait donc à la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi
on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de durée et de
succès. En général on juge trop les mesures de ce genre indépendamment
des circonstances qui les ont commandées. La crainte de manquer de
numéraire avait sans doute contribué à la création des mandats; et,
si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le
numéraire ne peut pas manquer; mais on avait été poussé surtout par la
nécessité impérieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur
vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir
retiré, et pour cela l'émettre en forme de papier. Sans doute la
ressource n'avait pas été grande, puisque les mandats étaient si vite
tombés, mais enfin on avait vécu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce
rien que cela? Il faut considérer les mandats comme un nouvel escompte
de la valeur des biens nationaux, comme un expédient, en attendant que
ces biens pussent être vendus. On va voir que de momens de détresse le
gouvernement eut encore à traverser, avant de pouvoir en réaliser la
vente en numéraire.
Le trésor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais
il en était de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les
rendre actuelles. Il avait encore à recevoir 300 millions de l'emprunt
forcé; 300 millions de la contribution foncière de l'année, c'est-à-dire
toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution
mobilière; tout le fermage des biens nationaux, et l'arriéré de ce
fermage s'élevant en tout à 60 millions; différentes contributions
militaires; le prix du mobilier des émigrés; divers arriérés; enfin 80
millions de papier sur l'étranger. Toutes ces ressources, jointes aux
200 millions du dernier quart du prix des biens, s'élevaient à 1100
millions, somme énorme, mais difficile à réaliser. Il ne lui fallait,
pour achever son année, c'est-à-dire pour aller jusqu'au 1er
vendémiaire, que 400 millions; il était sauvé s'il pouvait les réaliser
immédiatement sur les 1100. Pour l'année suivante, il avait les
contributions ordinaires qu'on espérait percevoir toutes en numéraire,
et qui, s'élevant à 500 et quelques millions, couvraient ce qu'on
appelait la dépense ordinaire. Pour les dépenses de la guerre, dans le
cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont
il ne devait absorber cette année que 400 millions; il avait enfin les
nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile était
toujours la rentrée de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que
des produits de l'année; or, il était difficile de tout prendre à la
fois par l'emprunt forcé, par la contribution foncière et mobilière, par
la vente des biens. On se mit de nouveau à travailler à la perception
des contributions, et on donna au directoire la faculté extraordinaire
d'engager des biens belges pour cent millions de numéraire. Les
rescriptions, espèces de bons royaux, ayant pour but d'escompter les
rentrées de l'année, avaient partagé le sort de tout le papier. Ne
pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les
fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient être acquittées
sur les premières recettes.
Telles étaient les misères de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les
partis n'avaient pas cessé de s'agiter intérieurement. La soumission de
la Vendée avait beaucoup réduit les espérances de la faction royaliste;
mais les agens de Paris n'en étaient que plus convaincus du mérite de
leur ancien plan, qui consistait à ne pas employer la guerre civile,
mais à corrompre les opinions, à s'emparer peu à peu des conseils et des
autorités. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes,
ils étaient arrivés au plus haut point d'indignation. Ils avaient
favorisé l'évasion de Drouet, qui était parvenu à s'échapper de prison,
et ils méditaient de nouveaux complots, malgré la découverte de celui
de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, liés
naguère au gouvernement qu'ils avaient formé eux-mêmes le lendemain du
13 vendémiaire, commençaient à être mécontens. Une loi ordonnait, comme
on a vu, aux ex-conventionnels non réélus, et à tous les fonctionnaires
destitués, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats
d'amener à quatre conventionnels, membres du corps législatif. Ces
mandats furent dénoncés avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors
de la découverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprimé son
adhésion au système du gouvernement, s'éleva avec aigreur contre la
police du directoire, et contre les défiances dont les patriotes étaient
l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui répondit, et, après
une discussion assez vive et quelques récriminations, chacun se renferma
dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, étaient
surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient été les premiers
atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement était du reste
parfaitement tracée; et s'il était tout à fait prononcé contre les
royalistes, il était tout aussi séparé des patriotes, c'est-à-dire
de cette portion du parti révolutionnaire qui voulait revenir à une
république plus démocratique, et qui trouvait le régime actuel trop doux
pour les aristocrates. Mais, sauf l'état des finances, cette situation
du directoire, détaché de tous les partis, les contenant d'une main
forte, et s'appuyant sur d'admirables armées, était assez rassurante et
assez belle.
Les patriotes avaient déjà fait deux tentatives, et subi deux
répressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu
recommencer le club des jacobins au Panthéon, et l'avaient vu fermer par
le gouvernement. Ils avaient ensuite essayé un complot mystérieux sous
la direction de Baboeuf; ils avaient été découverts par la police, et
privés de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et
songeaient à faire une dernière tentative. L'opposition, en attaquant
encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de
colère, et les poussa à un dernier éclat. Ils cherchaient à corrompre
la légion de police. Cette légion avait été dissoute, et changée en un
régiment qui était le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidélité
de ce régiment, et ils espéraient, en l'entraînant, entraîner toute
l'année de l'intérieur, campée dans la plaine de Grenelle. Ils se
proposaient en même temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups
de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en
criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes
s'armaient pour détruire la république. Ils auraient alors profité de ce
prétexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire
déclarer en leur faveur le camp de Grenelle.
Le 12 fructidor (29 août), ils exécutèrent une partie de leurs projets,
tirèrent des pétards, et jetèrent quelques cocardes blanches dans les
rues. Mais la police avertie avait pris de telles précautions, qu'ils
furent réduits à l'impossibilité de faire aucun mouvement. Ils ne se
découragèrent pas, et, quelques jours après, le 22 (9 septembre), ils
décidèrent de consommer leur complot. Trente des principaux se
réunirent au Gros-Caillou, et résolurent de former dans la nuit même un
rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du
camp de Grenelle, était plein de jardins, et coupé de murailles; il
présentait des lignes derrière lesquelles ils pourraient se réunir, et
faire résistance, dans le cas où ils seraient attaqués. Le soir, en
effet, ils se trouvèrent réunis au nombre de sept ou huit cents, armés
de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes à épée. C'était tout ce
que le parti renfermait de plus déterminé. Il y avait parmi eux quelques
officiers destitués, qui se trouvaient à la tête du rassemblement avec
leurs uniformes et leurs épaulettes. Il s'y trouvait aussi quelques
ex-conventionnels en costume de représentans, et même, dit-on, Drouet,
qui était resté caché dans Paris depuis son évasion. Un officier de la
garde du directoire, à la tête de dix cavaliers, faisait patrouille dans
Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement formé à Vaugirard. Il y
accourut à la tête de ce faible détachement; mais à peine arrivé, il fut
accueilli par une décharge de coups de fusil, et assailli par deux cents
hommes armés, qui l'obligèrent à se retirer à toute bride. Il alla
sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et
envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'éveil. Les
patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'éveil donné, se rendirent en
toute hâte à la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se
dirigèrent vers le quartier du vingt-et-unième de dragons, ci-devant
légion de police, et essayèrent de le gagner, en disant qu'ils venaient
fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce
régiment, sortit aussitôt de sa tente, se lança à cheval, moitié
habillé, réunit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons
qu'il rencontra, et chargea à coups de sabre ceux qui lui proposaient
de fraterniser. Cet exemple décida les soldats; ils coururent à leurs
chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientôt dispersé.
Ils tuèrent ou blessèrent un grand nombre d'individus, et en arrêtèrent
cent trente-deux. Le bruit de ce combat éveilla tout le camp, qui se
mit aussitôt sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut
bientôt rassuré en apprenant le résultat et la folie de la tentative. Le
directoire fit aussitôt enfermer les prisonniers, et demanda aux deux
conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir,
dans certains quartiers, beaucoup de séditieux que leurs blessures
avaient empêchés de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement
armé, ils étaient justiciables des tribunaux militaires, et furent
livrés à une commission, qui commença à en faire fusiller un certain
nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'était point encore
achevée; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le
procès de Baboeuf.
Cette échauffourée fut prise pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour
une de ces imprudences qui caractérisent un parti expirant. Les ennemis
seuls de la révolution affectèrent d'y attacher une grande importance,
pour avoir une nouvelle occasion de crier à la terreur, et de répandre
des alarmes. On fut peu épouvanté en général, et cette vaine attaque
prouva mieux encore que tous les autres succès du directoire, que son
établissement était définitif, et que les partis devaient renoncer à le
détruire. Tels étaient les événemens qui se passaient à l'intérieur.
Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes
négociations se préparaient en Europe. La république française était en
paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les
détracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient
maintenant qu'elle serait à jamais sans alliés. Pour répondre à ces
insinuations malveillantes, le directoire songeait à renouveler le pacte
de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre
la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple
alliance, composée de toutes les puissances du Midi, contre celles du
Nord, dominerait la Méditerranée et l'Orient, donnerait des inquiétudes
à la Russie, menacerait les derrières de l'Autriche, et susciterait une
nouvelle ennemie maritime à l'Angleterre. De plus, elle procurerait
de grands avantages à l'armée d'Italie, en lui assurant l'appui des
escadres vénitiennes et trente mille Esclavons.
L'Espagne était parmi les puissances la plus facile à décider. Elle
avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la
guerre. Les principaux étaient la conduite des Anglais à Toulon, et le
secret gardé à l'amiral espagnol lors de l'expédition en Corse. Elle
avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les
Anglais avaient insulté ses vaisseaux, arrêté des munitions qui lui
étaient destinées, violé son territoire, pris des postes menaçans pour
elle en Amérique, violé les lois de douanes dans ses colonies, et
cherché ouvertement à les soulever. Ces mécontentemens joints aux offres
brillantes du directoire, qui lui faisait espérer des possessions en
Italie, et aux victoires qui permettaient de croire à l'accomplissement
de ses offres, décidèrent enfin l'Espagne à signer, le 2 fructidor (19
août), un traité d'alliance offensive et défensive avec la France, sur
les bases du pacte de famille. D'après ce traité, ces deux puissances se
garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans
les Indes; elles se promettaient réciproquement un secours de dix-huit
mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux
de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six frégates
et quatre corvettes. Ce secours devait être fourni à la première
réquisition de celle des deux puissances qui était en guerre.
Des instructions furent envoyées à nos ambassadeurs, pour faire sentir à
la Porte et à Venise les avantages qu'il y aurait pour elles à concourir
à une pareille alliance.
La république française n'était donc plus isolée, et elle avait suscité
à l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annonçait que la déclaration
de guerre de l'Espagne à l'Angleterre allait bientôt suivre le traité
d'alliance avec la France.
Le directoire préparait en même temps à Pitt des embarras d'une autre
nature. Hoche était à la tête de cent mille hommes, répandus sur les
côtes de l'Océan. La Vendée et la Bretagne étant soumises, il brûlait
d'employer ces forces d'une manière plus digne de lui, et d'ajouter de
nouveaux exploits à ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggéra au
gouvernement un projet qu'il méditait depuis long-temps, celui d'une
expédition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repoussé la
guerre civile des côtes de France, il fallait reporter ce fléau sur
les côtes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques
d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins
et les Bretons. Le moment était favorable: les Irlandais étaient plus
indisposés que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le
peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une
invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait déjà, pouvait le
porter au dernier degré d'exaspération. Les finances de Pitt étaient
chancelantes; et l'entreprise dirigée par Hoche pouvait avoir les plus
grandes conséquences. Le projet fut aussitôt accueilli. Le ministre
de la marine Truguet, républicain excellent, et ministre capable, le
seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port
de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que
permettait l'état des finances. Hoche réunit tout ce qu'il avait de
meilleures troupes dans son armée, et les rapprocha de Brest, pour
les embarquer. On eut soin de répandre différens bruits, tantôt d'une
expédition à Saint-Domingue, tantôt d'une descente à Lisbonne, pour
chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne.
L'Angleterre, qui se doutait du but de ces préparatifs, était dans de
sérieuses alarmes. Le traité d'alliance offensive et défensive entre
l'Espagne et la France lui présageait de nouveaux dangers; et les
défaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant
et dernier allié. Ses finances étaient surtout dans un grand état
de détresse; la Banque avait resserré ses escomptes; les capitaux
commençaient à manquer, et on avait arrêté l'emprunt ouvert pour
l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres.
Les ports d'Italie étaient fermés aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne
allaient l'être; ceux de l'Océan l'étaient jusqu'au Texel. Ainsi le
commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulièrement menacé. A
toutes ces difficultés se joignaient celles d'une élection générale; car
le parlement, touchant à sa septième année, était à réélire tout entier.
Les élections se faisaient au milieu des cris de malédiction contre Pitt
et contre la guerre.
L'empire avait abandonné presque en entier la cause de la coalition. Les
États de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix définitive,
en permettant aux armées belligérantes le passage sur leur territoire.
L'Autriche était dans les alarmes, en voyant deux armées françaises sur
le Danube, et une troisième sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie.
Elle avait envoyé Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir
plusieurs réserves dans le Tyrol, rallier et réorganiser les débris
de l'armée de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille
soldats. De ce côté, elle se croyait moins en danger, et était rassurée;
mais elle était fort effrayée pour le Danube, et y portait toute son
attention. Pour empêcher les bruits alarmans, le conseil aulique avait
défendu à Vienne de parler des événemens politiques; il avait organisé
une levée de volontaires, et travaillait avec une activité remarquable
à équiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait
toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les
Gallicies à l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y
trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube.
Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec
impatience ce qu'allait décider le sort des armes le long du Danube
et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'étend de la Bohême à
l'Adriatique, trois armées allaient se choquer contre trois autres, et
décider du sort de l'Europe.
En Italie, on avait négocié en attendant la reprise des hostilités. On
avait fait la paix avec le Piémont, et depuis deux mois un traité avait
succédé à l'armistice. Ce traité stipulait la cession définitive du
duché de Savoie et du comté de Nice à la France; la destruction
des forts de Suze et de la Brunette, placés au débouché des Alpes;
l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et
Alexandrie; le libre passage, pour les troupes françaises, dans les
états du Piémont, et la fourniture de ce qui était nécessaire à ces
troupes pendant le trajet. Le directoire, à l'instigation de Bonaparte,
aurait voulu de plus une alliance offensive et défensive avec le roi de
Piémont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son armée. Mais ce
prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait
pas disposer encore, et dont elle songeait toujours à se servir comme
équivalent des Pays-Bas. Cette concession étant refusée, le roi ne
voulut pas consentir à une alliance.
Le directoire n'avait encore rien terminé avec Gênes; on disputait
toujours sur le rappel des familles exilées, sur l'expulsion des
familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnité
pour la frégate _la Modeste_.
Avec la Toscane, les relations étaient amicales; cependant, les moyens
qu'on avait employés à l'égard des négocians livournais, pour obtenir
la déclaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France,
semaient des germes de mécontentement. Naples et Rome avaient envoyé
des agens à Paris, conformément aux termes de l'armistice; mais la
négociation de la paix souffrait de grands retards. Il était évident que
les puissances attendaient, pour conclure, la suite des événemens de
la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare étaient toujours aussi
exaltés pour la liberté, qu'ils avaient reçue provisoirement. La régence
de Modène et le duc de Parme étaient immobiles. La Lombardie attendait
avec anxiété le résultat de la campagne. On avait fait de vives
instances auprès du sénat de Venise, dans le double but de le faire
concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile
auxiliaire à l'armée d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos
ambassadeurs à Constantinople et à Madrid en avaient fait d'indirectes,
et avaient fortement insisté auprès des légations de Venise, pour leur
démontrer les avantages du projet; mais toutes ces démarches avaient été
inutiles. Venise détestait les Français, depuis qu'elle les voyait sur
son territoire, et que leurs idées se répandaient dans les populations.
Elle ne s'en tenait plus à la neutralité désarmée; elle armait au
contraire avec activité. Elle avait donné ordre aux commandans des îles
d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles;
elle faisait venir des régimens esclavons de l'Illyrie. Le provéditeur
de Bergame armait secrètement les paysans superstitieux et braves
du Bergamasque. Des fonds étaient recueillis par la double voie des
contributions et des dons volontaires.
Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout
le monde, traîner les négociations en longueur, ne rien chercher à
conclure, paraître ignorer toutes les démarches hostiles, jusqu'à ce que
de nouveaux combats eussent décidé en Italie, ou notre établissement ou
notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait
à traiter avec Gênes, et lui persuader qu'on était content des
satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite.
Il fallait ne pas mécontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on
tenait à Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convînt de
laisser un frère de l'empereur dans ce duché, mais il ne voulait point
l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti,
ayant rendu un arrêté pour faire partir les émigrés français des
environs de Livourne, Bonaparte leur écrivit une lettre, où, sans égard
pour leur qualité, il les réprimandait sévèrement d'avoir enfreint leurs
pouvoirs, et d'avoir mécontenté le duc de Toscane en usurpant dans ses
états l'autorité souveraine. A l'égard de Venise, il voulait aussi
garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait très hautement de
quelques assassinats commis sur les routes, et des préparatifs qu'il
voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte,
était de continuer à se faire nourrir, et de se ménager un motif de
mettre la république à l'amende de quelques millions, s'il triomphait
des Autrichiens. «Si je suis vainqueur, écrivait-il, il suffirai d'une
simple estafette pour terminer toutes les difficultés qu'on me suscite.»
Le château de Milan était tombé en son pouvoir. La garnison s'était
rendue prisonnière; toute l'artillerie avait été transportée devant
Mantoue, où il avait réuni un matériel considérable. Il aurait
voulu achever le siége de cette place, avant que la nouvelle armée
autrichienne arrivât pour la secourir; mais il avait peu d'espoir
d'y réussir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes
indispensablement nécessaire, à cause des fièvres qui désolaient les
environs. Cependant il serrait la place de très près, et il allait
essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dépendent
_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empêcha le
passage des bateaux qui devaient porter des troupes déguisées. Dès lors,
il renonça pour le moment à se rendre maître de Mantoue; d'ailleurs
Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant.
L'armée, entrée en Italie avec trente et quelques mille hommes environ,
n'avait reçu que de faibles renforts pour réparer ses pertes. Neuf mille
hommes lui étaient arrivés des Alpes. Les divisions tirées de l'armée de
Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grâce à ce renfort
de neuf mille hommes, et aux malades qui étaient sortis des dépôts de la
Provence et du Var, l'armée avait réparé les effets du feu, et s'était
même renforcée. Elle comptait à peu près quarante-cinq mille hommes,
répandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment où Bonaparte revint
de sa marche dans la Péninsule. Les maladies que gagnèrent les soldats
devant Mantoue la réduisirent à quarante ou quarante-deux mille hommes
environ. C'était là sa force au milieu de thermidor (fin de juillet).
Bonaparte n'avait laissé que des dépôts à Milan, Tortone, Livourne. Il
avait déjà mis hors de combat deux armées, une de Piémontais et une
d'Autrichiens; et maintenant il avait à en combattre une troisième, plus
formidable que les précédentes.
Wurmser arrivait à la tête de soixante mille hommes. Trente mille
étaient tirés du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le
reste était formé des débris de Beaulieu, et de bataillons venus de
l'intérieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes étaient enfermés
dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'armée entière se
composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait près
de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ
trente mille aux soixante qui allaient déboucher du Tyrol. Avec une
pareille inégalité de forces, il fallait une grande bravoure dans les
soldats, et un génie bien fécond dans le général, pour rétablir la
balance.
La ligne de l'Adige, à laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait
devenir le théâtre de la lutte. Nous avons déjà donné les raisons pour
lesquelles Bonaparte la préférait à toute autre. L'Adige n'avait pas la
longueur du Pô, ou des fleuves qui, se rendant dans le Pô, confondent
leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, après
un cours de peu d'étendue; il n'était pas guéable, et ne pouvait être
tourné par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus
avancés vers l'extrémité de la Haute-Italie. Ce fleuve a été le théâtre
de si magnifiques événemens, qu'il faut en décrire le cours avec quelque
soin[7].
[Footnote 7: Voyez la carte jointe à ce volume.]
Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de
l'Adige, presque parallèles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de
ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allongé, qu'on appelle
le lac de Garda; elles en sortent à Peschiera pour traverser la plaine
du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour
de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-Pô. L'Adige, formé des
eaux des hautes vallées du Tyrol, coule au-delà de la ligne précédente;
il descend à travers les montagnes parallèlement au lac de Garda,
débouche dans la plaine aux environs de Vérone, court alors
parallèlement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'à
Legnago, et, à quelques lieues de cette ville, cesse d'être encaissé,
et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout
l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient
à l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige à la hauteur de Roveredo, avant
la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait
aboutir sur ses derrières à Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes
partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours
le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait
entre ce fleuve et le lac, passait à travers des montagnes, et venait
déboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la
rive gauche, débouchait dans la plaine vers Vérone, et aboutissait ainsi
sur le front de la ligne défensive. La première des trois, celle
qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, présentait
davantage de tourner à la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige,
et de conduire sur les derrières de l'armée qui les gardait. Mais elle
n'était pas très praticable; elle n'était accessible qu'à l'artillerie
de montagne, et dès lors pouvait servir à une diversion, mais non à une
opération principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac
et l'Adige, passait le fleuve à Rivalta ou à Dolce, point où il était
peu défendu; mais elle circulait dans les montagnes, à travers des
positions faciles à défendre, telles que celles de la Corona et de
Rivoli. La troisième enfin, circulant au-delà du fleuve jusqu'au milieu
de la plaine, débouchait extérieurement, et venait tomber vers la partie
la mieux défendue de son cours, de Vérone à Legnago. Ainsi les trois
routes présentaient des difficultés fort grandes. La première ne pouvait
être occupée que par un détachement; la seconde, passant entre le lac
et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la
troisième venait donner contre l'Adige, qui, de Vérone à Legnago, a un
lit large et profond, et est défendu par deux places, à huit lieues
l'une de l'autre.
Bonaparte avait placé le général Sauret avec trois mille hommes à Salo,
pour garder la route qui débouche sur les derrières du lac de Garda.
Masséna, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le
lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de
Rivoli. Despinois, avec cinq mille, était dans les environs de Vérone;
Augereau, avec huit mille, à Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux
et l'artillerie légère, était en réserve dans une position centrale, à
Castel-Novo. C'est là que Bonaparte avait placé son quartier-général,
pour être à égale distance de Salo, Rivoli et Vérone. Comme il tenait
beaucoup à Vérone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il
se défiait des intentions de Venise, il songea à en faire sortir les
régimens esclavons. Il prétendit qu'ils étaient en hostilité avec les
troupes françaises, et, sous prétexte de prévenir les rixes, il les fit
sortir de la place. Le provéditeur obéit, et il ne resta dans Vérone que
la garnison française.
Wurmser avait porté son quartier-général à Trente et Roveredo. Il
détacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui
tourne le lac de Garda et vient déboucher sur Salo. Il en prit quarante
mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent
l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres
déboucher sur Vérone. Il croyait envelopper ainsi l'armée française,
qui, étant attaquée à la fois sur l'Adige, et par derrière le lac de
Garda, se trouvait exposée à être forcée sur son front, et à être coupée
de sa ligne de retraite.
La renommée avait devancé l'arrivée de Wurmser. Dans toute l'Italie on
attendait sa venue, et le parti ennemi de l'indépendance italienne se
montrait plein de joie et de hardiesse. Les Vénitiens laissèrent
éclater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats
esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux
passans, demandaient le prix du sang français qu'ils allaient répandre.
A Rome, les agens de la France furent insultés; le pape, enhardi par
l'espoir d'une délivrance prochaine, fit rétrograder les voitures
portant le premier à-compte de la contribution qui lui était imposée; il
renvoya même son légat à Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de
Naples, toujours aussi insensée, foulant aux pieds les conditions de
l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontières des États
romains. La plus cruelle anxiété régnait au contraire dans les villes
dévouées à la France et à la liberté. On attendait avec impatience les
nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait
exagéré la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec
deux armées, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes.
On se demandait comment ferait cette poignée de Français pour résister
à une si grande masse d'ennemis; on se répétait le fameux proverbe, que
l'_Italie était le tombeau des Français_.
Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouvèrent en
présence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourné
le lac de Garda arriva sur Salo, d'où il repoussa le général Sauret. Le
général Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma
dans un vieux bâtiment, d'où il refusa de sortir, quoiqu'il n'eût ni
pain ni eau, et à peine quelques munitions. Sur les deux routes qui
longent l'Adige, les Autrichiens s'avancèrent avec le même avantage; ils
forcèrent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac
de Garda; ils franchirent également la troisième route, et vinrent
déboucher devant Vérone. Bonaparte, à son quartier-général de
Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succédaient
sans relâche, et dans la journée du lendemain, 12 thermidor (30
juillet), il apprit que les Autrichiens s'étaient portés de Salo sur
Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan était fermée, que la position
de Rivoli était forcée comme celle de la Corona, et que les Autrichiens
allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant
perdu sa ligne défensive et sa ligne de retraite, il était difficile
qu'il ne fût pas ébranlé. C'était la première épreuve du malheur. Soit
qu'il fût saisi par l'énormité du péril, soit que, prêt à prendre une
détermination téméraire, il voulût partager la responsabilité avec ses
généraux, il leur demanda leur avis pour la première fois, et assembla
un conseil de guerre. Tous opinèrent pour la retraite. Sans point
d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en
était aucun qui crût prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journées
furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la
fortune des armes. Il était jeune, ardent; il avait appris dans les
faubourgs à bien parler le langage des camps, et il déclara qu'il avait
de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu
capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des
armées et la nature du terrain, il n'écoutait que son courage, et
il échauffa de son ardeur guerrière le génie de Bonaparte. Celui-ci
congédia ses généraux sans exprimer son avis, mais son plan était
arrêté. Quoique la ligne de l'Adige fût forcée, et que celle du Mincio
et du lac de Garda fût tournée, le terrain était si heureux, qu'il
présentait encore des ressources à un homme de génie résolu.
Les Autrichiens, partagés en deux corps, descendaient le long des deux
rives du lac de Garda: leur jonction s'opérait à la pointe du lac, et,
arrivés là, ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente.
Mais, en se concentrant à la pointe du lac, on empêchait leur jonction.
En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler
les vingt mille qui avaient tourné le lac, et revenir aussitôt après
vers les quarante mille qui avaient filé entre le lac et l'Adige. Mais
pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes
du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago,
et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi
étendue. C'était un grand sacrifice, car on assiégeait Mantoue depuis
deux mois, on y avait transporté un grand matériel; la place allait se
rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs
travaux et une proie presque assurée. Bonaparte cependant n'hésita
pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y
sacrifier l'autre; résolution simple, et qui décèle non pas le grand
capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas à la guerre seulement,
c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on
trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les
manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du
choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis
la pointe du lac de Garda jusqu'à Mantoue, il eût été percé; en se
concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille
hommes à combattre à la fois, dont soixante mille de front, et dix mille
à dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra à la pointe du lac de Garda.
Ordre fut donné sur-le-champ à Augereau de quitter Legnago, à Serrurier
de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur
le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier
brûla ses affûts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta
ses poudres à l'eau, pour aller joindre l'armée active.
Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le
corps ennemi le plus engagé, et le plus dangereux par la position qu'il
avait prise. C'étaient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui
avaient débouché par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrières du lac
de Garda, et qui menaçaient la communication avec Milan. Le jour même où
Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte rétrograda
pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio, à Peschiera,
avec la plus grande partie de son armée. Augereau le repassa à
Borghetto, à ce même pont témoin d'une action glorieuse au moment de
la première conquête. On laissa des arrière-gardes pour surveiller
la marche de l'ennemi, qui avait passé l'Adige. Bonaparte ordonna au
général Sauret d'aller dégager le général Guyeux, qui était enfermé dans
un vieux bâtiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau,
et qui se battait héroïquement depuis deux jours. Il résolut de marcher
lui-même sur Lonato, où Quasdanovich venait déjà de pousser une
division, et il ordonna à Augereau de se porter sur Brescia, pour
rouvrir la communication avec Milan. Sauret réussit en effet à dégager
le général Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur
fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne,
n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens à Lonato; il fut prévenu.
Après un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra à Lonato,
et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur
Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er août), sans coup férir, délivra
quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et força les Autrichiens
à rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur
les derrières de l'armée française et la surprendre, fut étonné de
trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de
vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant à Salo qu'à Lonato; mais il
crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir
ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il
s'arrêta.
Bonaparte s'arrêta aussi de son côté. Le temps était précieux: sur ce
point il ne fallait pas pousser un succès plus qu'il ne convenait.
C'était assez d'avoir imposé à Quasdanovich; il fallait revenir
maintenant pour faire face à Wurmser. Il rétrograda avec les divisions
Masséna et Augereau. Le 15 (2 août), il plaça la division Masséna
à Pont-San-Marco, et la division Augereau à Monte-Chiaro. Les
arrière-gardes qu'il avait laissées sur le Mincio devinrent ses
avant-gardes. Il était temps d'arriver; car les quarante mille hommes
de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La
division Bayalitsch ayant masqué Peschiera par un détachement, et passé
le Mincio, s'avançait sur la route de Lonato. La division Liptai avait
franchi le Mincio à Borghetto, et repoussé de Castiglione le général
Valette. Wurmser était allé, avec deux divisions d'infanterie et une
de cavalerie, débloquer Mantoue. En voyant nos affûts en cendres, nos
canons encloués, et les traces d'une extrême précipitation, il n'y vit
point le calcul du génie, mais un effet de l'épouvante; il fut plein de
joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait délivrer: c'était
le 15 thermidor (2 août).