rappela tout à coup à Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des
familles fugitives, une foule de créatures du gouvernement autrichien,
y préparaient une révolte contre l'armée française. Ils répandirent que
Beaulieu, renforcé, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince
de Condé débouchait par la Suisse, sur les derrières des républicains,
et qu'ils allaient être perdus. Les prêtres, usant de leur influence
sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armée, les
excitèrent à prendre les armes. Bonaparte n'étant plus à Milan, on crut
que le moment était favorable pour opérer la révolte, et faire soulever
toute la Lombardie sur ses derrières. La garnison du château de Milan
donna le signal par une sortie. Aussitôt le tocsin sonna dans toutes les
campagnes environnantes; des paysans armés se transportèrent à Milan
pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissée pour
bloquer le château, ramena vivement la garnison dans ses murs, et
chassa les paysans qui se présentaient. Dans les environs de Pavie, les
révoltés eurent plus de succès. Ils entrèrent dans cette ville, et s'en
emparèrent malgré trois cents hommes que Bonaparte y avait laissés en
garnison. Ces trois cents hommes, fatigués ou malades, se renfermèrent
dans un fort, pour n'être pas massacrés. Les insurgés entourèrent le
fort, et le sommèrent de se rendre. Un général français, qui passait
dans ce moment à Pavie, fut entouré; on l'obligea, le poignard sur la
gorge, à signer un ordre pour engager la garnison à ouvrir ses portes.
L'ordre fut signé et exécuté.
Cette révolte pouvait avoir des conséquences désastreuses; elle pouvait
provoquer une insurrection générale, et amener la perte de l'armée
française. L'esprit public d'une nation est toujours plus avancé dans
les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes
d'Italie se déclarait pour nous, les paysans, excités par les moines, et
foulés par le passage des armées, étaient fort mal disposés. Bonaparte
se trouvait à Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les
événemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin
avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pièces
d'artillerie. L'ordre était déjà rétabli dans Milan. Il continua sa
route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. Les
insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco.
Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec
promptitude et vigueur, pour arrêter le mal dans sa naissance, fit
mettre le feu à ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes.
Arrivé devant cette ville, il s'arrêta. Elle renfermait trente mille
habitans, elle était entourée d'un vieux mur, et occupée par sept
ou huit mille paysans révoltés. Ils avaient fermé les portes, et
couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux
et un bataillon, n'était pas chose aisée; et cependant il ne fallait pas
perdre de temps, car l'armée était déjà sur l'Oglio, et avait besoin de
la présence de son général. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux
portes de Pavie une proclamation menaçante, dans laquelle il disait
qu'une multitude égarée et sans moyens réels de résistance bravait une
armée triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que,
persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples,
il voulait bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au
repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes à l'instant
seraient traités comme rebelles, et que leurs villages seraient brûlés.
Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leçon.
Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la
rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des
obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncèrent les
portes à coups de hache. Ils pénétrèrent dans la ville, et eurent un
combat à soutenir dans les rues. Cependant on ne leur résista pas
long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrèrent la malheureuse Pavie
au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage à grands
cris. Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur accorda trois
heures de pillage. Ils étaient à peine un millier d'hommes, et ils
ne pouvaient pas causer de grands désastres dans une ville aussi
considérable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfèvrerie, et
s'emparèrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le
pillage du Mont-de-Piété; mais heureusement en Italie comme partout
où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piété étaient
remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les
maisons de Spallanzani et de Volta furent préservées par les officiers,
qui gardèrent eux-mêmes les demeures de ces illustres savans. Exemple
doublement honorable et pour la France et pour l'Italie!
Bonaparte lança ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit
sabrer une grande quantité de révoltés. Cette prompte répression ramena
la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie était opposé à
la liberté et à la France. Il est triste d'être réduit à employer des
moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son
armée et les destinées de l'Italie. Le parti des moines trembla; les
malheurs de Pavie, racontés de bouche en bouche, furent exagérés; et
l'armée française recouvra sa renommée formidable.
Cette expédition terminée, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour
rejoindre l'armée qui était sur l'Oglio, et qui allait passer sur le
territoire vénitien.
A l'approche de l'armée française, la question, tant agitée à Venise, du
parti à prendre entre l'Autriche et la France, fut discutée de nouveau
par le sénat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conservé de
l'énergie, auraient voulu qu'on s'alliât sur-le-champ à l'Autriche,
patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait
pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres
françaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, résolution qui
coûtait beaucoup à un gouvernement énervé. Quelques jeunes oligarques
aussi énergiques, mais moins entêtés que les vieux, voulaient aussi
une détermination courageuse; ils proposaient de faire un armement
formidable, mais de garder la neutralité, et de menacer de cinquante
mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire
vénitien. Cette résolution était forte, mais trop forte pour être
adoptée. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisième
parti, c'était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit
fin, pénétrant et modéré, présenta des raisonnemens que la suite des
temps a rendus pour ainsi dire prophétiques. Selon lui, la neutralité,
même armée, était la plus mauvaise de toutes les déterminations. On
ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on déployât; et
n'ayant attaché aucun des deux partis à sa cause, on serait tôt ou tard
sacrifié par tous les deux. Il fallait donc se décider pour l'Autriche
ou pour la France. L'Autriche était pour le moment expulsée de l'Italie;
et même, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait
pas avant deux mois, temps pendant lequel la république pourrait être
détruite par l'armée française; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche
était toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours
envié ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la
première occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette
ambition était la puissance de la France, qui n'avait rien à envier à
Venise, et qui serait toujours intéressée à la défendre. La France, il
est vrai, avait des principes qui répugnaient à la noblesse vénitienne;
mais il était temps enfin de se résigner à quelques sacrifices
indispensables à l'esprit du siècle, et de faire aux nobles de la
terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher à la
république et au Livre d'or. Avec quelques modifications légères à
l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les
classes de sujets vénitiens, et s'attacher la France; si de plus on
prenait les armes pour celle-ci, on pouvait espérer, peut-être, en
récompense des services qu'on lui aurait rendus, les dépouilles de
l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le sénateur
Battaglia, la neutralité était le plus mauvais de tous les partis.
Cet avis, dont le temps a démontré la sagesse, blessait trop
profondément l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie
vénitienne pour être adopté. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point
assez sur la durée de la puissance française en Italie, pour s'allier à
elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie était
le tombeau des Français_, et on craignait de se trouver exposé ensuite,
sans aucune défense, au courroux de l'Autriche.
A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux
routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralité
désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de
Bonaparte pour protester de la neutralité de la république, et réclamer
le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande
terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons
traitemens. Ordre fut donné à tous les agens du gouvernement de les
traiter et de les recevoir à merveille, de s'emparer des officiers et
des généraux afin de capter leur bienveillance.
Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant
besoin de prudence que Venise elle-même. Cette puissance, quoique aux
mains d'un gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas
l'indisposer au point de la forcer à s'armer; car alors la Haute-Italie
n'aurait plus été tenable pour les Français; mais il fallait cependant,
tout en observant la neutralité, obliger Venise à nous souffrir sur son
territoire, à nous y laisser battre, à nous y nourrir même s'il était
possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens; c'était la raison
dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en
restant dans les limites de la neutralité.
Bonaparte en entrant à Brescia, publia une proclamation dans laquelle
il disait, qu'en traversant le territoire vénitien afin de poursuivre
l'armée impériale, qui avait eu la permission de le franchir, il
respecterait le territoire et les habitans de la république de Venise,
qu'il ferait observer la plus grande discipline à son armée, que tout ce
qu'elle prendrait serait payé, et qu'il n'oublierait point les antiques
liens qui unissaient les deux républiques. Il fut très-bien reçu par
le provéditeur vénitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait
franchi l'Oglio, qui coule après l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui
sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme,
après quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est placé
Mantoue, et va enfin se jeter dans le Pô. Beaulieu, renforcé de dix
mille hommes, s'était placé sur la ligne du Mincio, pour la défendre[4].
Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers
était rangée en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de
l'armée était placé au-delà du Mincio, sur la position de Valeggio; la
réserve était un peu plus en arrière à Villa-Franca; des corps détachés
gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La
ville vénitienne de Peschiera est située sur le Mincio, à sa sortie du
lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer
plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vénitiens; et, sous
prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et
y plaça une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnée et
quatre-vingts pièces de canon.
[Footnote 4: Voyez la carte à la fin du volume.]
Bonaparte, en avançant sur cette ligne, négligea tout à fait Mantoue,
qui était à sa droite, et qu'il n'était pas temps de bloquer encore,
et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet était de passer
le Mincio à Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper
Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Pô; il
dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manière à
inquiéter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et à lui faire supposer qu'il
voulait ou passer à Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En même
temps, il dirigea son attaque la plus sérieuse sur Borghetto. Ce
village, placé en avant du Mincio, était, comme on vient de dire, gardé
par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28
mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine à
faire battre sa cavalerie. Elle était peu habituée à charger, parce
qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle était
d'ailleurs intimidée par la grande réputation de la cavalerie allemande.
Bonaparte voulait à tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une
grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avançant sur
Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers à droite et
à gauche de sa cavalerie, il plaça l'artillerie par derrière, et après
l'avoir ainsi enfermée, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous
côtés, et entraînée par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et
mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite
le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se
retirant par le pont qui conduit de Borghetto à Valeggio, voulurent le
rompre. Ils parvinrent en effet à détruire une arche. Mais quelques
grenadiers, conduits par le général Gardanne, entrèrent dans les flots
du Mincio, qui était guéable en quelques endroits, et le franchirent en
tenant leurs armes sur leurs têtes, et en bravant le feu des hauteurs
opposées. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se
retirèrent sans détruire le pont. L'arche rompue fut rétablie, et
l'armée put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ à remonter le Mincio
avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens;
mais ils refusèrent le combat toute la journée. Il laissa la division
Augereau continuer la poursuite, et il revint à Valeggio, où se trouvait
la division Masséna, qui commençait à faire la soupe. Tout à coup la
charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg;
Bonaparte eut à peine le temps de se sauver. Il monta à cheval, et
reconnut bientôt que c'était un des corps ennemis laissés à la garde
du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa
retraite vers les montagnes. La division Masséna courut aux armes, et
donna la chasse à cette division, qui parvint cependant à rejoindre
Beaulieu.
Le Mincio était donc franchi. Bonaparte avait décidé une seconde fois la
retraite des Impériaux, qui se rejetaient définitivement dans le
Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa
cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il
attachait à cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie
avant lui, et il avait jugé qu'on pouvait en tirer un grand parti, en
l'employant à couvrir l'artillerie. Il avait calculé que l'artillerie
légère et la cavalerie, employées à propos, pouvaient produire l'effet
d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait déjà
beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mérite
qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme.
La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre
idée: ce fut de former un corps d'hommes d'élite, qui, sous le nom de
guides, devaient l'accompagner partout. Sa sûreté personnelle n'était
qu'un objet secondaire à ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours
sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On
le verra en effet décider de grandes choses, en lançant vingt-cinq de
ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie,
intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières.
Beaulieu avait évacué Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat
s'était engagé avec l'arrière-garde autrichienne, et l'armée française
n'était entrée dans la ville qu'après une action assez vive. Les
Vénitiens n'ayant pas pu la soustraire à Beaulieu, elle avait cessé
d'être neutre; et les Français étaient autorisés à s'y établir.
Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par
Beaulieu, mais il résolut de se servir de cet événement pour obtenir
d'eux tout ce qu'il désirait. Il voulait la ligne de l'Adige et
particulièrement l'importante ville de Vérone qui commande le fleuve; il
voulait surtout se faire nourrir.
Le provéditeur Foscarelli, vieil oligarque vénitien, très-entêté dans
ses préjugés, et plein de haine contre la France, était chargé de se
rendre au quartier-général de Bonaparte. On lui avait dit que le général
était extrêmement courroucé de ce qui était arrivé à Peschiera, et la
renommée répandait que son courroux était redoutable. Binasco, Pavie,
faisaient foi de sa sévérité; deux armées détruites et l'Italie
conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provéditeur vint
à Peschiera, plein de terreur, et en partant il écrivit à son
gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour
mission spéciale d'empêcher les Français d'entrer à Vérone. Cette ville,
qui avait donné asile au prétendant, était dans la plus cruelle anxiété.
Le jeune Bonaparte, qui avait des colères violentes, et qui en avait
aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provéditeur.
Il s'emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait
être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité; qui, en
laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait exposé l'armée
française à perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit
que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il
la fallait éclatante. Le provéditeur excusa beaucoup les autorités
vénitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui était Vérone. Il
prétendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entrée aux deux puissances
belligérantes. Bonaparte lui répondit qu'il n'était plus temps; que déjà
Masséna s'y était rendu; que peut-être, en cet instant, il y avait mis
le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un
moment comme la capitale de l'empire français. Le provéditeur supplia
de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, répondit qu'il
pourrait tout au plus, si Masséna n'y était pas déjà entré de vive
force, donner un délai de vingt-quatre heures, après lequel il
emploierait la bombe et le canon.
Le provéditeur se retira consterné. Il retourna à Vérone, où il annonça
qu'il fallait recevoir les Français. A leur approche, les habitans
les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le séjour
du prétendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol,
emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Cependant les Véronais
se rassurèrent bientôt en voyant les Français, et en se persuadant, de
leurs propres yeux, que ces républicains n'étaient pas aussi barbares
que le publiait la renommée.
Deux autres envoyés vénitiens arrivèrent à Vérone pour voir Bonaparte.
On avait fait choix des sénateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier était
celui dont nous avons parlé, qui penchait pour l'alliance avec la
France, et on espérait à Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs
réussiraient mieux que Foscarelli à calmer le général. Il les reçut en
effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint
l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir à
entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'étaient des vivres,
et même, s'il était possible, une alliance de Venise avec la France. Il
fallait tour à tour imposer et séduire: il fit l'un et l'autre. «La
première loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais épargner
à la république de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le
destin de la guerre nous a obligés de venir jusqu'ici, nous sommes
contraints de vivre où nous nous trouvons. Que la république de Venise
fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite
avec la république française.» Il fut convenu qu'un fournisseur juif
procurerait à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire, et que Venise
paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parût pas violer la
neutralité en nourrissant les Français. Bonaparte aborda ensuite la
question d'une alliance. «Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai
fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure,
et que votre gouvernement est incapable de la défendre. Qu'il arme
cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses
places de Vérone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez
nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces
contrées, est tout dans l'intérêt de Venise. Je viens chasser les
Autrichiens au-delà des Alpes; peut-être constituer la Lombardie en état
indépendant; peut-on rien faire de plus avantageux à votre république?
Si elle voulait s'unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand prix de
ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement: nous sommes
les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance
autrichienne dans ses limites.»
Les deux Vénitiens sortirent frappés du génie de ce jeune homme, qui,
tour à tour menaçant ou caressant, impérieux ou souple, et parlant de
tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que
l'éloquence, annonçait que l'homme d'état était aussi précoce en lui que
le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en écrivant à Venise, _aura un jour
une grande influence sur sa patrie_[5].
[Footnote 5: Cette prédiction est du 5 juin 1796.]
Bonaparte était maître enfin de la ligne de l'Adige, à laquelle il
attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises
dans les anciennes campagnes des Français en Italie, au mauvais choix de
la ligne défensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie,
car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes à la mer. La
plus grande et la plus célèbre, la ligne du Pô, qui traverse toute
la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop étendue. Une armée,
suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte
pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-même avait
franchi le Pô à quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels
que le Tésin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Pô, se confondaient avec
lui, et avaient les mêmes inconvéniens. Le Mincio était guéable, et
d'ailleurs tombait aussi dans le Pô. L'Adige seul, sortant du Tyrol et
allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il était profond,
n'avait qu'un cours très peu étendu des montagnes à la mer. Il était
couvert par deux places, Vérone et Porto-Legnago, très voisines l'une
de l'autre, et qui, sans être fortes, pouvaient résister à une
première attaque. Enfin il parcourait, à partir de Legnago, des marais
impraticables, qui couvraient la partie inférieure de son cours. Les
fleuves plus avancés dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave,
le Tagliamento, étaient guéables, et tournés d'ailleurs par la grande
route du Tyrol, qui débouchait sur leurs derrières, L'Adige, au
contraire, avait l'avantage d'être placé au débouché de cette route, qui
parcourt sa propre vallée.
Telles étaient les raisons qui décidèrent Bonaparte pour cette ligne,
et une immortelle campagne a prouvé la justesse de son jugement. Cette
ligne occupée, il fallait songer maintenant à commencer le siége de
Mantoue. Cette place, située sur le Mincio, était en arrière de l'Adige,
et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le
boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac formé par les eaux du
Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgré
sa réputation, cette place avait des inconvéniens qui en diminuaient la
force réelle. Placée au milieu d'exhalaisons marécageuses, elle était
exposée aux fièvres; ensuite, les têtes de chaussées enlevées, l'assiégé
se trouvait rejeté dans la place, et pouvait être bloqué par un corps
très-inférieur à la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une
nouvelle armée pût arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3
juin), il fit attaquer les têtes de chaussées, dont une était formée par
le faubourg de Saint-George, et les enleva. Dès cet instant, Serrurier
put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de
quatorze, dont dix mille étaient sous les armes, et quatre mille dans
les hôpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siége, et mettre
toute la ligne de l'Adige en état de défense. Ainsi, dans moins de
deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais
c'était là ce dont on doutait, et c'était l'épreuve sur laquelle on
voulait juger le jeune général.
Le directoire venait de répondre aux observations faites par Bonaparte
sur le projet de diviser l'armée et de marcher dans la péninsule. Les
idées de Bonaparte étaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit
de Carnot, et ses services trop éclatans pour que sa démission fût
acceptée. Le directoire se hâta de lui écrire pour approuver ses
projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces
agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement.
Si les magistrats de la république avaient eu le don de prophétie, ils
auraient bien fait d'accepter la démission de ce jeune homme, quoiqu'il
eût raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre à
la république l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne
voyait en lui que la jeunesse, le génie, la victoire, et on éprouvait
l'intérêt, on avait les égards que toutes ces choses inspirent.
Le directoire n'imposait à Bonaparte qu'une seule condition, c'était de
faire sentir à Rome et à Naples la puissance de la république. Tout ce
qu'il y avait de patriotes sincères en France le désirait. Le pape, qui
avait anathématisé la France, prêché une croisade contre elle, et laissé
assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, méritait certes un
châtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait,
prétendait obtenir tous ces résultats sans quitter la ligne de l'Adige.
Tandis qu'une partie de l'armée gardait cette ligne, qu'une autre
assiégeait Mantoue et le château de Milan, il voulait, avec une simple
division échelonnée en arrière sur le Pô, faire trembler toute la
péninsule, et amener le pontife et la reine de Naples à implorer la
clémence républicaine. On annonçait l'approche d'une grande armée,
détachée du Rhin pour venir disputer l'Italie à ses vainqueurs. Cette
armée, qui devait traverser la Forêt-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne
pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout
terminer sur ses derrières, sans trop s'éloigner de l'Adige, et de
manière à pouvoir, par une simple marche rétrograde, se retrouver en
face de l'ennemi.
Il était temps en effet qu'il songeât au reste de l'Italie. La présence
de l'armée française y développait les opinions avec une singulière
rapidité. Les provinces vénitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug
aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant à la
révolte. Dans toute la Lombardie, et surtout à Milan, l'esprit public
faisait des progrès rapides. Les duchés de Modène et Reggio, les
légations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux
duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile.
L'aristocratie génoise était fort indisposée, et méditait de mauvais
projets sur nos derrières. Le ministre autrichien Gérola était
l'instigateur secret de tous ces projets. L'état de Gênes était rempli
de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs génois revêtus de
ces fiefs réunissaient les déserteurs, les bandits, les prisonniers
autrichiens qui avaient réussi à s'échapper, les soldats piémontais
qu'on avait licenciés, et formaient des bandes de partisans connus sous
le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par où l'armée française
était entrée; ils arrêtaient les courriers, pillaient nos convois,
massacraient les détachemens français quand ils n'étaient pas assez
nombreux pour se défendre, et répandaient l'inquiétude sur la route de
France. En Toscane, les Anglais s'étaient rendus maîtres du port de
Livourne, grâce à la protection du gouverneur, et le commerce français
était traité en ennemi. Enfin Rome faisait des préparatifs hostiles;
l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours
agitée par les caprices d'une reine violente, annonçait un armement
formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pêche,
avait publiquement imploré l'assistance du ciel; il avait, dans une
cérémonie solennelle, déposé ses ornemens royaux, et les avait consacrés
au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi
et poussé d'affreuses vociférations; une multitude de misérables,
incapables de manier un fusil et d'envisager une baïonnette française,
demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armée.
Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte,
tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hâter de
les réprimer avant l'arrivée de la nouvelle armée autrichienne, qui
exigeait la présence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte
commençait à recevoir de l'armée des Alpes quelques renforts, ce qui lui
permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du
château de Milan, vingt mille à la garde de l'Adige, et de porter une
division sur le Pô pour exécuter ses projets sur le midi de l'Italie.
Il se rendit sur-le-champ à Milan pour faire ouvrir la tranchée autour
du château, et hâter sa reddition. Il ordonna à Augereau, qui était sur
le Mincio, très près du Pô, de passer ce fleuve à Borgo-Forte, et de se
diriger sur Bologne. Il enjoignit à Vaubois de s'acheminer de Tortone à
Modène, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette
manière il pouvait diriger huit à neuf mille hommes dans les légations
de Bologne et de Ferrare, et menacer de là toute la péninsule.
Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Pô,
avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible
autant qu'elle était violente, avait passé de la fureur à l'abattement.
En apprenant nos dernières victoires dans la Haute-Italie, elle avait
fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au
vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut
devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer
jusqu'à Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de
l'arrivée des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de désarmer
cette puissance, d'ôter son appui à Rome, et de la brouiller avec la
coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on
avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait
à ouvrir tous ses ports aux Français, à retirer à l'Angleterre cinq
vaisseaux et beaucoup de frégates qu'elle lui fournissait, enfin à
priver l'armée autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui
servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester séquestré
sous la main de Bonaparte, qui était maître de le faire prisonnier à la
première violation de l'armistice. Bonaparte savait très bien que de
pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le
moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrières, et il
n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples
soumis, le pape ne pouvait pas résister; alors l'expédition sur la
droite du Pô se réduisait, comme il le voulait, à une expédition de
quelques jours, et il revenait à l'Adige.
Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Pô et se mettre
à la tête des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'État de l'Église,
celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle
d'Augereau qui rétrogradait du Mincio sur le Pô. Il attachait beaucoup
d'importance à la situation de Gênes, parce qu'elle était placée sur
l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son
sénat avait toujours montré de l'énergie. Il sentait qu'il aurait fallu
demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de
Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas
d'ordres à cet égard, et d'ailleurs il craignait de révolutionner. Il se
contenta donc d'écrire une lettre au sénat, dans laquelle il demandait
que le gouverneur de Novi, qui avait protégé les brigands, fût puni
d'une manière exemplaire, et que le ministre autrichien fût chassé de
Gênes; il voulait ensuite une explication catégorique. «Pouvez-vous,
disait il, ou ne pouvez-vous pas délivrer votre territoire des assassins
qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en
prendrai pour vous; je ferai brûler les villes et les villages où se
commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons qui donneront
asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les
souffriront. Il faut que le meurtre d'un Français porte malheur aux
communes entières qui ne l'auraient pas empêché.» Comme il connaissait
les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour
porter sa lettre, et la lire lui-même au sénat. «Il faut, écrivait-il
au ministre Faypoult, un genre de communication qui électrise ces
messieurs.» Il fit partir en même temps Lannes avec douze cents hommes,
pour aller châtier les fiefs impériaux. Le château d'Augustin Spinola,
le principal instigateur de la révolte, fut brûlé. Les Barbets saisis
les armes à la main furent impitoyablement fusillés. Le sénat de Gênes
épouvanté destitua le gouverneur de Novi, congédia le ministre Gérola,
et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya
à Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous
les objets en litige, sur l'indemnité due pour la frégate _la Modeste_,
sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles
exilées.
Bonaparte s'achemina ensuite sur Modène, où il arriva le 1er messidor
(19 juin), tandis qu'Augereau entrait à Bologne le même jour.
L'enthousiasme des Modénois fut extrême. Ils vinrent à sa rencontre,
et lui envoyèrent une députation pour le complimenter. Les principaux
d'entre eux l'entourèrent de sollicitations, et le supplièrent de les
affranchir du joug de leur duc, qui avait emporté leurs dépouilles à
Venise. Comme la régence laissée par le duc s'était montrée fidèle aux
conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour
exercer les droits de conquête sur le duché, il ne pouvait satisfaire
les Modénois; c'était d'ailleurs une question que la politique
conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des espérances, et
conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin était sur
sa route, et c'était la première place appartenant au pape. Il la fit
sommer; le château se rendit. Il renfermait soixante pièces de canon de
gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette
grosse artillerie sur Mantoue, pour y être employée au siége. Il arriva
à Bologne, où l'avait précédé la division Augereau. La joie des habitans
fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames,
magnifiquement bâtie, célèbre par ses artistes, ses savans et son
université. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siége y
étaient extrêmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser éclater les
sentimens de liberté, car il était dans les possessions d'un ennemi
déclaré, le pape, et il lui était permis d'exercer le droit de conquête.
Les deux légations de Ferrare et de Bologne l'entourèrent de leurs
députés: il leur accorda une indépendance provisoire, en promettant de
la faire reconnaître à la paix.
Le Vatican était dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un négociateur
pour intercéder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu
par son esprit et par son goût pour la France, et ministre d'une
puissance amie, fut choisi. Il avait déjà négocié pour le duc de Parme.
Il arriva à Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la république
victorieuse. Fidèle à son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre
ni rien édifier encore, exigea d'abord que les légations de Bologne
et de Ferrare restassent indépendantes, que la ville d'Ancône reçût
garnison française, que le pape donnât 21 millions, des blés, des
bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptées.
Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa
plein d'enthousiasme. Il écrivit une lettre au célèbre astronome Oriani,
au nom de la république, et demanda à le voir. Ce savant modeste fut
interdit en présence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que
par son embarras. Bonaparte ne négligeait rien pour honorer l'Italie,
pour réveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'était point un
conquérant barbare qui venait la ravager, c'était un héros de la
liberté venant ranimer le flambeau du génie dans l'antique patrie de la
civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frères Thouin, que le
directoire lui avait envoyés, pour choisir les objets destinés aux
musées de Paris.
Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et
entra en Toscane. Le duc, épouvanté, lui envoya son ministre Manfredini.
Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrètes. Pendant
ce temps, sa colonne se porta à marches forcées sur Livourne, où
elle entra à l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le
gouverneur Spannochi fut saisi, enfermé dans une chaise de poste, et
envoyé au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les
motifs de cet acte d'hostilité commis chez une puissance amie. On disait
au grand-duc que son gouverneur avait manqué à toutes les lois de la
neutralité, en opprimant le commerce français, en donnant asile aux
émigrés et à tous les ennemis de la république; et on ajoutait que, par
respect pour son autorité, on lui laissait à lui-même le soin de punir
un ministre infidèle. Cet acte de vigueur prouvait à tous les états
neutres que le général français ferait la police chez eux, s'ils ne
savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des
Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa
garnison à Livourne, et désigna des commissaires pour se faire livrer
tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il
se rendit ensuite de sa personne à Florence, où le grand-duc lui fit une
réception magnifique. Après y avoir séjourné quelques jours, il repassa
le Pô pour revenir à son quartier-général de Roverbella, près Mantoue.
Ainsi, une vingtaine de jours, et une division échelonnée sur la droite
du Pô, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et
pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore
à soutenir contre la puissance autrichienne.
Tandis que l'armée d'Italie remplissait avec tant de gloire la tâche
qui lui était imposée dans le plan général de campagne, les armées
d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La
difficulté d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les
avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son côté, l'Autriche, qui
aurait eu le plus grand intérêt à prendre brusquement l'initiative,
avait mis une inconcevable lenteur à faire ses préparatifs, et ne
s'était mise en mesure de commencer les hostilités que pour le milieu
de prairial (commencement de juin). Ses armées étaient sur un pied
formidable, et de beaucoup supérieures aux nôtres. Mais nos succès en
Italie l'avaient obligée à détacher Wurmser avec trente mille hommes de
ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et réorganiser les
débris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquêtes, l'armée d'Italie rendait
l'important service de dégager les armées d'Allemagne. Le conseil
aulique, qui avait résolu de prendre l'offensive, et de porter le
théâtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus dès lors
qu'à garder la défensive et à s'opposer à notre invasion. Il aurait
même voulu laisser subsister l'armistice; mais il était dénoncé, et les
hostilités devaient commencer le 12 prairial (31 mai).
Déjà nous avons donné une idée du théâtre de la guerre. Le Rhin et le
Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe,
après s'être rapprochés dans les environs du lac de Constance, se
séparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de
l'Europe. Deux vallées transversales et presque parallèles, celles du
Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux débouchés, pour aller,
à travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallée du Danube, ou
pour venir de la vallée du Danube dans celle du Rhin.
Ce théâtre de guerre, et le plan d'opérations qu'il comporte, n'étaient
point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grâces à de grands
exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'était fait une théorie
d'après la célèbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire
en Europe. A cette époque, le centre de l'ennemi, retranché dans la
forêt de Mormale, ne pouvant être entamé, on avait filé sur ses ailes,
et en les débordant, on l'avait obligé à la retraite. Cet exemple
s'était gravé dans la mémoire de Carnot. Doué d'un esprit novateur, mais
systématique, il avait imaginé une théorie d'après cette campagne, et il
était persuadé qu'il fallait toujours agir à la fois sur les deux ailes
d'une armée, et chercher constamment à les déborder. Les militaires
ont regardé cette idée comme un progrès véritable et comme déjà bien
préférable au système des cordons, tendant à attaquer l'ennemi sur tous
les points, mais elle s'était changée dans l'esprit de Carnot en un
système arrêté et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici
l'engageaient encore davantage à suivre ce système. L'armée de
Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle étaient placées toutes deux
sur le Rhin, à deux points très distans l'un de l'autre: deux vallées
partaient de ces points pour déboucher sur le Danube. C'étaient là
des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Français en deux
colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker,
tendraient ainsi à déborder les ailes des armées impériales, et à les
obliger de rétrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux généraux
Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de
Strasbourg, pour s'avancer isolément en Allemagne. Comme l'ont remarqué
un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouvé
depuis, se former en deux corps, c'était sur-le-champ donner à l'ennemi
la faculté et l'idée de se concentrer, et d'accabler avec la masse
entière de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt
avait fait à peu près cette manoeuvre dans la campagne précédente, en
repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se
jeter sur les lignes de Mayence. Le général ennemi ne fût-il pas un
homme supérieur, on le forçait par là à suivre ce plan, et on lui
suggérait la pensée que le génie aurait dû lui inspirer.
L'invasion fut donc concertée sur ce plan vicieux. Les moyens
d'exécution étaient aussi mal conçus que le plan lui-même. La ligne qui
séparait les armées, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'à Bingen,
décrivait un arc de Bingen à Manheim, par le pied des Vosges, et
rejoignait le Rhin jusqu'à Bâle. Carnot voulait que l'armée de Jourdan,
débouchant par Dusseldorf et la tête du pont de Neuwied, se portât au
nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer
l'ennemi; que le reste de cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes,
partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontât le Rhin, et,
filant par les derrières de Moreau, allât passer clandestinement le
fleuve aux environs de Strasbourg. Les généraux Jourdan et Moreau se
réunirent pour faire sentir au directoire les inconvéniens de ce projet.
Jourdan, réduit à quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait être
accablé et détruit, pendant que le reste de son armée perdrait un temps
incalculable à remonter depuis Mayence jusqu'à Strasbourg. Il était bien
plus naturel de faire exécuter le passage vers Strasbourg, par l'extrême
droite de Moreau. Cette manière de procéder permettait tout autant de
secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps précieux aux
armées. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux têtes
de pont qu'il avait à Dusseldorf et à Neuwied, dut passer le premier
pour attirer l'ennemi à lui, et détourner ainsi l'attention du
Haut-Rhin, où Moreau avait un passage de vive force à exécuter.
Le plan étant ainsi arrêté, on se prépara à le mettre à exécution. Les
armées des deux nations étaient à peu près égales en forces. Depuis le
départ de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin
cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnés depuis Bâle jusqu'aux
environs de Dusseldorf. Les Français en avaient autant, sans compter
quarante mille hommes consacrés à la garde de la Hollande, et entretenus
à ses frais. Il y avait cependant une différence entre les deux armées.
Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient à peu
près trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les
Français avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou
dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supériorité en cavalerie
donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites.
Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obéir à un seul
général. Depuis le départ de Wurmser, les deux armées impériales avaient
été placées sous les ordres suprêmes du jeune archiduc Charles, qui
s'était déjà distingué à Turcoing, et des talens duquel on augurait
beaucoup. Les Français avaient deux excellens généraux, mais agissant
séparément, à une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction
d'un cabinet placé à deux cents lieues du théâtre de la guerre.
L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilités
commencèrent par une reconnaissance générale sur les avant-postes.
L'armée de Jourdan s'étendait, comme on sait, des environs de Mayence
jusqu'à Dusseldorf. Il avait à Dusseldorf une tête de pont pour
déboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne
de la neutralité prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour
se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou
vingt mille hommes disséminés sous le prince de Wurtemberg, de Mayence à
Dusseldorf. Jourdan fit déboucher Kléber par Dusseldorf avec vingt-cinq
mille hommes. Ce général replia les Autrichiens, les battit le 16
prairial (4 juin) à Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la
ligne de neutralité et le Mein. Quand il fut parvenu à la hauteur de
Neuwied, et qu'il eut couvert ce débouché, Jourdan, profitant du pont
qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses
troupes, et vint rejoindre Kléber sur la rive droite. Il se trouva ainsi
avec quarante-cinq mille hommes à peu près, sur la Lahn, le 17 (5
juin). Il avait laissé Marceau avec trente mille hommes devant Mayence.
L'archiduc Charles, qui était vers Mayence, en apprenant que les
Français recommençaient l'excursion de l'année précédente, et
débouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une
partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer à leur marche.
Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant
qu'il fût renforcé; mais obligé de différer d'un jour, il perdit
l'occasion, et fut attaqué lui-même à Wetzlar, le 19 (7 juin). Il
bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche à Wetzlar.
L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit
son extrême gauche, formée par la division Lefèvre, et l'obligea à se
replier. Jourdan, battu sur la gauche, était obligé d'appuyer sur sa
droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi poussé vers ce
fleuve. Afin de n'y être pas jeté, il devait attaquer l'archiduc. Pour
cela, il fallait livrer bataille, le Rhin à dos. Il pouvait s'exposer
ainsi, dans le cas d'une défaite, à regagner difficilement ses ponts de
Neuwied et Dusseldorf, et peut-être à essuyer une déroute désastreuse.
Une bataille était donc dangereuse, et même inutile, puisqu'il avait
rempli son but en attirant l'ennemi à lui, et en amenant une dérivation
des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il
fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et
fermeté. Il repassa à Neuwied et prescrivit à Kléber de redescendre
jusqu'à Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait
recommandé de marcher lentement, mais de n'engager aucune action
sérieuse. Kléber, se sentant trop pressé à Ukerath, et emporté par son
instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un
coup vigoureux, mais inutile; après quoi il regagna son camp retranché
de Dusseldorf. Jourdan, en avançant pour reculer encore, avait exécuté
une tâche ingrate, dans l'intérêt de l'armée du Rhin. Les gens mal
instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une
défaite; mais le dévouement de ce brave général ne connaissait aucune
considération, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armée
du Rhin eût profité de la diversion qu'il venait d'opérer. Moreau, qui
avait montré une prudence, une fermeté, un sang-froid rares, dans les
opérations auxquelles il avait été précédemment employé vers le Nord,
disposait tout pour remplir dignement sa tâche. Il avait résolu de
passer le Rhin à Strasbourg. Cette grande place était un excellent
point de départ. Il pouvait y réunir une grande quantité de bateaux, et
beaucoup de vivres et de troupes. Les îles boisées, qui coupent le cours
du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, placé
sur la rive droite, était facile à surprendre; une fois occupé, on
pouvait le réparer, et s'en servir pour protéger le pont qui serait jeté
devant Strasbourg.
Tout étant disposé pour cet objet, et l'attention des ennemis étant
dirigée sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une
attaque générale sur le camp retranché de Manheim. Cette attaque avait
pour but de fixer sur Manheim l'attention du général Latour, qui
commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de
resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigée avec
habileté et vigueur, réussit parfaitement. Immédiatement après, Moreau
dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on répandit le bruit
qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armée, et on leur fit
préparer des vivres à travers la Franche-Comté, afin d'accréditer cette
opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour
descendre à Strasbourg; et, quant à celles-ci, on prétendit qu'elles
allaient en garnison à Worms. Ces mouvemens furent concertés de manière
que toutes les troupes fussent arrivées au point désigné le 5 messidor
(23 juin). Ce jour-là, en effet, vingt-huit mille hommes se trouvèrent
réunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs,
sous le commandement du général Desaix. Dix mille hommes devaient
essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de
Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg à Kehl. Le 5
au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis
du passage ne pût pas être donné à l'ennemi. Dans la nuit les troupes
s'acheminèrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits
dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande île
d'Ehrlen-Rhin présentait un intermédiaire favorable au passage. Les
bateaux y jetèrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne
voulant pas donner l'éveil par l'explosion des armes à feu, fondirent à
la baïonnette sur les troupes répandues dans l'île, les poursuivirent,
et ne leur donnèrent pas le temps de couper les petits ponts qui
aboutissaient de cette île sur la rive droite. Ils passèrent ces ponts
à leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les
suivre, ils osèrent déboucher seuls dans la grande plaine qui borde le
fleuve, et s'approchèrent de Kehl. Le contingent des Souabes était campé
à quelque distance de là, à Wilstett. Les détachemens qui en arrivaient,
surtout en cavalerie, rendaient périlleuse la situation de l'infanterie
française qui avait osé déboucher sur la rive droite. On n'hésita pas à
renvoyer les bateaux qui l'avaient transportée, et à compromettre ainsi
sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes
arrivèrent; on s'avança sur Kehl, on aborda les retranchemens à la
baïonnette, et on les enleva. L'artillerie trouvée dans le fort fut
tournée aussitôt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles
furent repoussées. Alors un pont fut jeté entre Strasbourg et Kehl, et
achevé le lendemain 7 (25 juin). L'armée y passa toute entière. Les dix
mille hommes envoyés à Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, à cause
de la crue des eaux. Ils remontèrent à Strasbourg, et franchirent le
fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter.
Cette opération avait été exécutée avec secret, précision et hardiesse.
Cependant le disséminement des troupes autrichiennes depuis Bâle jusqu'à
Manheim, en diminuait beaucoup la difficulté et le mérite. Le prince de
Condé se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin,
à Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents,
était à Wilstett, à la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, à
peu près, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'à Manheim.
Les forces ennemies étaient donc peu redoutables sur ce point; mais
cet avantage lui-même était dû au secret du passage, et le secret à la
prudence avec laquelle il avait été préparé.
Cette situation présentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si
Moreau avait agi avec la rapidité du vainqueur de Montenotte, il pouvait
fondre sur les corps disséminés le long du fleuve, les détruire l'un
après l'autre, et venir même accabler Latour, qui repassait de Manheim
sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus
trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute
l'armée du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pût revenir des bords
de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante
à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prévenant
l'ennemi, elle détruit en détail; frappant coup sur coup, elle ne lui
donne pas le temps de se remettre, le démoralise, lui ôte la pensée
et le courage. Mais cette rapidité, dont on vient de voir de si beaux
exemples sur les Alpes et le Pô, suppose plus que la simple activité;
elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes
passions pour oser y prétendre. On ne fait rien de grand au monde sans
les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la
pensée et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas
cette chaleur entraînante, qui, à la tribune, à la guerre, dans toutes
les situations, enlève les hommes, et les conduit malgré eux à de vastes
fins.
Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) à réunir
ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il
avait laissée à Manheim, arrivait à marches forcées. En attendant cette
division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en
voyait une vingtaine de mille disséminés autour de lui. Le 10 (28 juin),
il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchés sur le Renchen, les
battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les débris de ce corps se
replièrent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin),
Saint-Cyr étant arrivé, toute l'armée se trouva au-delà du fleuve. Elle
présentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois
mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite à
Férino, le centre à Saint-Cyr, la gauche à Desaix. Il se trouvait au
pied des Montagnes Noires.
Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le
Danube à l'orient, le Rhin au nord: c'est à travers ce massif que
serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont
des montagnes de médiocre hauteur, couvertes de bois, et traversées de
défilés étroits. La vallée du Rhin est séparée de celle du Necker par
une chaîne qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporté sur la
rive droite, était à leur pied. Il devait les franchir pour déboucher
dans la vallée du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Condé
remontaient vers la Suisse pour garder les passages supérieurs des
Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim,
pour garder les passages inférieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim.
Moreau pouvait sans inconvénient négliger les détachemens qui se
retiraient du côté de la Suisse, et se porter, avec la masse entière de
ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accablé. Alors il
aurait débouché en vainqueur dans la vallée du Necker, avant l'archiduc
Charles. Mais, en général prudent, il confia à Férino le soin de suivre
avec sa droite les corps détachés des Souabes et de Condé; il dirigea
Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper
certaines hauteurs, et il longea lui-même leur pied pour descendre à
Rastadt au-devant de Latour. Cette marche était le double résultat de sa
circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et
en même temps étendre sa ligne vers la Suisse, pour être prêt à soutenir
par les Alpes l'armée d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30
juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays
inégal, coupé de bois et creusé par des torrens. Il s'avançait avec
circonspection, et n'arriva que le 15 à Rastadt (3 juillet). Il était
temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas été rejoint par
l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait à
marches forcées avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait
trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour
tenir tête à Jourdan, le tout sous les ordres du général Wartensleben.
Il se hâtait le plus qu'il pouvait; mais ses têtes de colonnes étaient
encore fort éloignées. Latour, après avoir laissé garnison dans Manheim,
comptait au plus trente-six mille hommes. Il était rangé sur la Murg,
qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche à Gernsbach, dans les
montagnes; son centre, à leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de
la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui
s'étendent au bord du Rhin; sa réserve à Rastadt. Il était imprudent à
Latour de s'engager avant l'arrivée de l'archiduc. Mais sa position
le rassurant, il voulait résister pour couvrir la grande route qui de
Rastadt va déboucher sur le Necker.
Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, était
resté en arrière, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes
Noires. Cette circonstance compensait l'inégalité des forces. Le 17 (5
juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande
valeur, enlevèrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et
pénétrèrent à Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais,
dans la plaine, ses divisions eurent de la peine à déboucher sous le feu
de l'artillerie, et en présence de la nombreuse cavalerie autrichienne.
Néanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint à se rendre
maître de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers.
Moreau s'arrêta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre
l'ennemi. L'archiduc n'était point arrivé, et il aurait encore pu
accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguées, il sentait la
nécessité d'amener Saint-Cyr à lui, pour agir avec une plus grande masse
de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une
nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit à l'archiduc
d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et à l'ennemi de
combattre à chance égale.
La position respective des deux armées était à peu près la même. Elles
étaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans
les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisée et
marécageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'éclairait lentement,
mais toujours à temps, parce qu'il conservait le calme nécessaire pour
rectifier ses fautes, avait senti, en combattant à Rastadt, l'importance
de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui
en était maître, avait les débouchés de la vallée du Necker, objet
principal qu'on se disputait; il pouvait en outre déborder son
adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus
de combattre dans les montagnes: c'était sa supériorité en infanterie,
et son infériorité en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui
l'importance de s'y établir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons,
une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par
Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour déborder Moreau;
il fit renforcer le plateau de Rothensol, où s'appuyait sa gauche; il
déploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa
cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau
le prévint, et l'attaqua le 21 (9 juillet).
Le général Saint-Cyr, que Moreau avait ramené à lui, et qui formait la
droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il déploya là cette précision,
cette habileté de manoeuvres, qui l'ont distingué pendant sa belle
carrière. N'ayant pu déloger l'ennemi d'une position formidable, il
l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une
fuite, pour engager les Autrichiens à quitter leur position, et à
se jeter à la poursuite des Français. Cette manoeuvre réussit: les
Autrichiens, voyant les Français s'avancer, puis s'enfuir en désordre,
se jetèrent après eux. Le général Saint-Cyr, qui avait des troupes
préparées, les lança alors sur les Autrichiens, qui avaient quitté leur
position, et se rendit maître du plateau. Dès ce moment, il s'avança,
intimida les Saxons destinés à déborder notre droite, et les obligea
à se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les
Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journée en se
portant sur les dernières hauteurs, qui longent le pied des montagnes.
Dans la plaine, notre cavalerie ne s'était point engagée, et Moreau
l'avait tenue à la lisière des bois.
La bataille était donc indécise, excepté dans les montagnes. Mais
c'était le point important, car, en poursuivant son succès, Moreau
pouvait étendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les
débouchés de la vallée du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est
vrai qu'à son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui étaient
sa base, pouvait faire perdre à Moreau le Rhin, qui était la nôtre;
il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et,
s'avançant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions,
c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupé,
qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas
compromettre, par un mouvement hasardé, la monarchie autrichienne, qui
n'avait plus que son armée pour appui. On a blâmé cette résolution, qui
entraînait la retraite des armées impériales, et exposait l'Allemagne
à une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du
génie, qui obtiennent de grands résultats au prix de grands périls; mais
on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans
une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blâmer d'avoir
battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallée du Necker et pour
protéger ainsi les états héréditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma
la résolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait
couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, à la grande
ligne des états héréditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par
les deux places de Ulm et Ratisbonne, était le plus sûr rempart de
l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc était là chez lui, à
cheval sur un grand fleuve, avec des forces égales à celles de l'ennemi,
avec la faculté de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une
des deux armées envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait
fort loin de chez lui, à une distance immense de sa base, sans cette
supériorité de forces qui compense le danger de l'éloignement, avec le
désavantage d'un pays affreux à traverser pour envahir et pour s'en
retourner, et enfin avec l'inconvénient d'être divisé en deux corps, et
d'être commandé par deux généraux. Ainsi les Impériaux gagnaient, en se
rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Français. Mais, pour
s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans défaite
au Danube; et, dès lors, il devait se retirer avec fermeté, mais sans
s'exposer à aucun engagement.
Après avoir laissé garnison à Mayence, à Ehrenbreistein, à Cassel, à
Manheim, il ordonna à Wartensleben de se retirer pied à pied par la
vallée du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours
assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les
compromettre dans une action générale. Lui-même en fit autant avec son
armée; il la porta de Pforzheim dans la vallée du Necker, et ne s'y
arrêta que le temps nécessaire pour réunir ses parcs et leur donner
le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille
fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille
hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois
mille hommes en tout. Le reste était dans les places, ou avait filé par
le Haut-Rhin en Suisse, devant le général Férino, qui commandait la
droite de Moreau.
Dès que Moreau eut décidé la retraite des Autrichiens, l'armée de
Jourdan passa de nouveau le Rhin à Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant
comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour
déboucher ensuite dans la vallée du Mein. Les armées françaises
s'avancèrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker,
suivant les deux armées impériales, qui faisaient une très belle
retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant à
l'arrière-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie
de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer.
Moreau, qui n'avait point eu de place à masquer, en se détachant du
Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant dû
bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille
hommes à ces opérations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et
n'était guère supérieur à Wartensleben.
D'après le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours déborder les
ailes de l'ennemi, c'est-à-dire, s'éloigner du but essentiel, la réunion
des deux armées. Cette réunion aurait permis de porter sur le Danube
une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse écrasante,
énorme, qui aurait trompé tous les calculs de l'archiduc, déjoué tous
ses efforts pour se concentrer, passé le Danube sous ses yeux,
enlevé Ulm, et, de cette base, eût menacé Vienne et ébranlé le trône
impérial[6].
[Footnote 6: Il faut lire à cet égard les raisonnemens qu'a faits
Napoléon, et qu'il a appuyés de si grands exemples.]
Conformément au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin
et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohême. On donnait à Moreau
une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'était la possibilité
de communiquer avec l'armée d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait
l'exécution du plan gigantesque de Bonaparte, justement désapprouvé
par le directoire. Comme Moreau voulait en même temps ne pas être trop
détaché de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la
droite à l'armée d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper
une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son côté, chargé de
déborder Wartensleben, était forcé de s'éloigner de Moreau; et comme
Wartensleben, général routinier, ne comprenant en rien la pensée de
l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la
Bohême pour la couvrir, Jourdan, pour le déborder, était forcé de
s'étendre toujours davantage. On voyait ainsi les armées ennemies faire,
chacune de leur côté, le contraire de ce qu'elles auraient dû. Il y
avait cependant cette différence entre Wartensleben et Jourdan, que le
premier manquait à un ordre excellent, et que le second était obligé
d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben était à lui, celle de
Jourdan au directeur Carnot.
Moreau livra un combat à Canstadt pour le passage du Necker, et
s'enfonça ensuite dans les défilés de l'Alb, chaîne de montagnes qui
sépare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le séparent du
Rhin. Il franchit ces défilés et déboucha dans la vallée du Danube,
vers le milieu de thermidor (fin de juillet), après un mois de marche.
Jourdan, après avoir passé des bords de la Lahn sur ceux du Mein,
et avoir livré un combat à Friedberg, s'arrêta devant la ville
de Francfort, qu'il menaça de bombarder si on ne la lui livrait
sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'à la condition d'une
suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de
franchir le Mein, et de se donner une avance considérable; mais elle
sauvait une ville intéressante, et dont les ressources pouvaient être
utiles à l'armée: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28
messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville,
mais y mit une grande modération, et déplut même à l'armée par les
ménagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence
au milieu de laquelle vivait l'armée d'Italie, avait excité les
imaginations, et on voulait vivre de même en Allemagne. Jourdan remonta
ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet),
puis déboucha au-delà des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab,
qui tombe dans le Danube. Il était à peu près sur la hauteur de
Moreau, et à la même époque, c'est-à-dire vers le milieu de thermidor
(commencement d'août). La Souabe et la Saxe avaient accédé à la
neutralité, envoyé des agens à Paris pour traiter de la paix, et
consenti à des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se
retirèrent, et affaiblirent ainsi l'armée autrichienne d'une douzaine de
mille hommes, à la vérité peu utiles et se battant sans zèle.
Ainsi, vers le milieu de l'été, nos armées, maîtresses de l'Italie,
qu'elles dominaient tout entière, maîtresses d'une moitié de
l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaçaient
l'Europe. Depuis deux mois la Vendée était soumise. Des cent mille
hommes répandus dans l'Ouest, on pouvait en détacher cinquante mille
pour les porter où l'on voudrait. Les promesses du gouvernement
directorial ne pouvaient être plus glorieusement accomplies.