Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un événement inattendu le

rappela tout à coup à Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des

familles fugitives, une foule de créatures du gouvernement autrichien,

y préparaient une révolte contre l'armée française. Ils répandirent que

Beaulieu, renforcé, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince

de Condé débouchait par la Suisse, sur les derrières des républicains,

et qu'ils allaient être perdus. Les prêtres, usant de leur influence

sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armée, les

excitèrent à prendre les armes. Bonaparte n'étant plus à Milan, on crut

que le moment était favorable pour opérer la révolte, et faire soulever

toute la Lombardie sur ses derrières. La garnison du château de Milan

donna le signal par une sortie. Aussitôt le tocsin sonna dans toutes les

campagnes environnantes; des paysans armés se transportèrent à Milan

pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissée pour

bloquer le château, ramena vivement la garnison dans ses murs, et

chassa les paysans qui se présentaient. Dans les environs de Pavie, les

révoltés eurent plus de succès. Ils entrèrent dans cette ville, et s'en

emparèrent malgré trois cents hommes que Bonaparte y avait laissés en

garnison. Ces trois cents hommes, fatigués ou malades, se renfermèrent

dans un fort, pour n'être pas massacrés. Les insurgés entourèrent le

fort, et le sommèrent de se rendre. Un général français, qui passait

dans ce moment à Pavie, fut entouré; on l'obligea, le poignard sur la

gorge, à signer un ordre pour engager la garnison à ouvrir ses portes.

L'ordre fut signé et exécuté.

Cette révolte pouvait avoir des conséquences désastreuses; elle pouvait

provoquer une insurrection générale, et amener la perte de l'armée

française. L'esprit public d'une nation est toujours plus avancé dans

les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes

d'Italie se déclarait pour nous, les paysans, excités par les moines, et

foulés par le passage des armées, étaient fort mal disposés. Bonaparte

se trouvait à Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les

événemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin

avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pièces

d'artillerie. L'ordre était déjà rétabli dans Milan. Il continua sa

route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. Les

insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco.

Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec

promptitude et vigueur, pour arrêter le mal dans sa naissance, fit

mettre le feu à ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes.

Arrivé devant cette ville, il s'arrêta. Elle renfermait trente mille

habitans, elle était entourée d'un vieux mur, et occupée par sept

ou huit mille paysans révoltés. Ils avaient fermé les portes, et

couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux

et un bataillon, n'était pas chose aisée; et cependant il ne fallait pas

perdre de temps, car l'armée était déjà sur l'Oglio, et avait besoin de

la présence de son général. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux

portes de Pavie une proclamation menaçante, dans laquelle il disait

qu'une multitude égarée et sans moyens réels de résistance bravait une

armée triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que,

persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples,

il voulait bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au

repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes à l'instant

seraient traités comme rebelles, et que leurs villages seraient brûlés.

Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leçon.

Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la

rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des

obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncèrent les

portes à coups de hache. Ils pénétrèrent dans la ville, et eurent un

combat à soutenir dans les rues. Cependant on ne leur résista pas

long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrèrent la malheureuse Pavie

au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage à grands

cris. Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur accorda trois

heures de pillage. Ils étaient à peine un millier d'hommes, et ils

ne pouvaient pas causer de grands désastres dans une ville aussi

considérable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfèvrerie, et

s'emparèrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le

pillage du Mont-de-Piété; mais heureusement en Italie comme partout

où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piété étaient

remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les

maisons de Spallanzani et de Volta furent préservées par les officiers,

qui gardèrent eux-mêmes les demeures de ces illustres savans. Exemple

doublement honorable et pour la France et pour l'Italie!

Bonaparte lança ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit

sabrer une grande quantité de révoltés. Cette prompte répression ramena

la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie était opposé à

la liberté et à la France. Il est triste d'être réduit à employer des

moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son

armée et les destinées de l'Italie. Le parti des moines trembla; les

malheurs de Pavie, racontés de bouche en bouche, furent exagérés; et

l'armée française recouvra sa renommée formidable.

Cette expédition terminée, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour

rejoindre l'armée qui était sur l'Oglio, et qui allait passer sur le

territoire vénitien.

A l'approche de l'armée française, la question, tant agitée à Venise, du

parti à prendre entre l'Autriche et la France, fut discutée de nouveau

par le sénat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conservé de

l'énergie, auraient voulu qu'on s'alliât sur-le-champ à l'Autriche,

patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait

pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres

françaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, résolution qui

coûtait beaucoup à un gouvernement énervé. Quelques jeunes oligarques

aussi énergiques, mais moins entêtés que les vieux, voulaient aussi

une détermination courageuse; ils proposaient de faire un armement

formidable, mais de garder la neutralité, et de menacer de cinquante

mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire

vénitien. Cette résolution était forte, mais trop forte pour être

adoptée. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisième

parti, c'était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit

fin, pénétrant et modéré, présenta des raisonnemens que la suite des

temps a rendus pour ainsi dire prophétiques. Selon lui, la neutralité,

même armée, était la plus mauvaise de toutes les déterminations. On

ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on déployât; et

n'ayant attaché aucun des deux partis à sa cause, on serait tôt ou tard

sacrifié par tous les deux. Il fallait donc se décider pour l'Autriche

ou pour la France. L'Autriche était pour le moment expulsée de l'Italie;

et même, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait

pas avant deux mois, temps pendant lequel la république pourrait être

détruite par l'armée française; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche

était toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours

envié ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la

première occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette

ambition était la puissance de la France, qui n'avait rien à envier à

Venise, et qui serait toujours intéressée à la défendre. La France, il

est vrai, avait des principes qui répugnaient à la noblesse vénitienne;

mais il était temps enfin de se résigner à quelques sacrifices

indispensables à l'esprit du siècle, et de faire aux nobles de la

terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher à la

république et au Livre d'or. Avec quelques modifications légères à

l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les

classes de sujets vénitiens, et s'attacher la France; si de plus on

prenait les armes pour celle-ci, on pouvait espérer, peut-être, en

récompense des services qu'on lui aurait rendus, les dépouilles de

l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le sénateur

Battaglia, la neutralité était le plus mauvais de tous les partis.

Cet avis, dont le temps a démontré la sagesse, blessait trop

profondément l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie

vénitienne pour être adopté. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point

assez sur la durée de la puissance française en Italie, pour s'allier à

elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie était

le tombeau des Français_, et on craignait de se trouver exposé ensuite,

sans aucune défense, au courroux de l'Autriche.

A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux

routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralité

désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de

Bonaparte pour protester de la neutralité de la république, et réclamer

le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande

terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons

traitemens. Ordre fut donné à tous les agens du gouvernement de les

traiter et de les recevoir à merveille, de s'emparer des officiers et

des généraux afin de capter leur bienveillance.

Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant

besoin de prudence que Venise elle-même. Cette puissance, quoique aux

mains d'un gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas

l'indisposer au point de la forcer à s'armer; car alors la Haute-Italie

n'aurait plus été tenable pour les Français; mais il fallait cependant,

tout en observant la neutralité, obliger Venise à nous souffrir sur son

territoire, à nous y laisser battre, à nous y nourrir même s'il était

possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens; c'était la raison

dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en

restant dans les limites de la neutralité.

Bonaparte en entrant à Brescia, publia une proclamation dans laquelle

il disait, qu'en traversant le territoire vénitien afin de poursuivre

l'armée impériale, qui avait eu la permission de le franchir, il

respecterait le territoire et les habitans de la république de Venise,

qu'il ferait observer la plus grande discipline à son armée, que tout ce

qu'elle prendrait serait payé, et qu'il n'oublierait point les antiques

liens qui unissaient les deux républiques. Il fut très-bien reçu par

le provéditeur vénitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait

franchi l'Oglio, qui coule après l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui

sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme,

après quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est placé

Mantoue, et va enfin se jeter dans le Pô. Beaulieu, renforcé de dix

mille hommes, s'était placé sur la ligne du Mincio, pour la défendre[4].

Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers

était rangée en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de

l'armée était placé au-delà du Mincio, sur la position de Valeggio; la

réserve était un peu plus en arrière à Villa-Franca; des corps détachés

gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La

ville vénitienne de Peschiera est située sur le Mincio, à sa sortie du

lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer

plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vénitiens; et, sous

prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et

y plaça une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnée et

quatre-vingts pièces de canon.

[Footnote 4: Voyez la carte à la fin du volume.]

Bonaparte, en avançant sur cette ligne, négligea tout à fait Mantoue,

qui était à sa droite, et qu'il n'était pas temps de bloquer encore,

et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet était de passer

le Mincio à Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper

Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Pô; il

dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manière à

inquiéter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et à lui faire supposer qu'il

voulait ou passer à Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En même

temps, il dirigea son attaque la plus sérieuse sur Borghetto. Ce

village, placé en avant du Mincio, était, comme on vient de dire, gardé

par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28

mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine à

faire battre sa cavalerie. Elle était peu habituée à charger, parce

qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle était

d'ailleurs intimidée par la grande réputation de la cavalerie allemande.

Bonaparte voulait à tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une

grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avançant sur

Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers à droite et

à gauche de sa cavalerie, il plaça l'artillerie par derrière, et après

l'avoir ainsi enfermée, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous

côtés, et entraînée par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et

mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite

le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se

retirant par le pont qui conduit de Borghetto à Valeggio, voulurent le

rompre. Ils parvinrent en effet à détruire une arche. Mais quelques

grenadiers, conduits par le général Gardanne, entrèrent dans les flots

du Mincio, qui était guéable en quelques endroits, et le franchirent en

tenant leurs armes sur leurs têtes, et en bravant le feu des hauteurs

opposées. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se

retirèrent sans détruire le pont. L'arche rompue fut rétablie, et

l'armée put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ à remonter le Mincio

avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens;

mais ils refusèrent le combat toute la journée. Il laissa la division

Augereau continuer la poursuite, et il revint à Valeggio, où se trouvait

la division Masséna, qui commençait à faire la soupe. Tout à coup la

charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg;

Bonaparte eut à peine le temps de se sauver. Il monta à cheval, et

reconnut bientôt que c'était un des corps ennemis laissés à la garde

du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa

retraite vers les montagnes. La division Masséna courut aux armes, et

donna la chasse à cette division, qui parvint cependant à rejoindre

Beaulieu.

Le Mincio était donc franchi. Bonaparte avait décidé une seconde fois la

retraite des Impériaux, qui se rejetaient définitivement dans le

Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa

cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il

attachait à cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie

avant lui, et il avait jugé qu'on pouvait en tirer un grand parti, en

l'employant à couvrir l'artillerie. Il avait calculé que l'artillerie

légère et la cavalerie, employées à propos, pouvaient produire l'effet

d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait déjà

beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mérite

qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme.

La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre

idée: ce fut de former un corps d'hommes d'élite, qui, sous le nom de

guides, devaient l'accompagner partout. Sa sûreté personnelle n'était

qu'un objet secondaire à ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours

sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On

le verra en effet décider de grandes choses, en lançant vingt-cinq de

ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie,

intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières.

Beaulieu avait évacué Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat

s'était engagé avec l'arrière-garde autrichienne, et l'armée française

n'était entrée dans la ville qu'après une action assez vive. Les

Vénitiens n'ayant pas pu la soustraire à Beaulieu, elle avait cessé

d'être neutre; et les Français étaient autorisés à s'y établir.

Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par

Beaulieu, mais il résolut de se servir de cet événement pour obtenir

d'eux tout ce qu'il désirait. Il voulait la ligne de l'Adige et

particulièrement l'importante ville de Vérone qui commande le fleuve; il

voulait surtout se faire nourrir.

Le provéditeur Foscarelli, vieil oligarque vénitien, très-entêté dans

ses préjugés, et plein de haine contre la France, était chargé de se

rendre au quartier-général de Bonaparte. On lui avait dit que le général

était extrêmement courroucé de ce qui était arrivé à Peschiera, et la

renommée répandait que son courroux était redoutable. Binasco, Pavie,

faisaient foi de sa sévérité; deux armées détruites et l'Italie

conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provéditeur vint

à Peschiera, plein de terreur, et en partant il écrivit à son

gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour

mission spéciale d'empêcher les Français d'entrer à Vérone. Cette ville,

qui avait donné asile au prétendant, était dans la plus cruelle anxiété.

Le jeune Bonaparte, qui avait des colères violentes, et qui en avait

aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provéditeur.

Il s'emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait

être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité; qui, en

laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait exposé l'armée

française à perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit

que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il

la fallait éclatante. Le provéditeur excusa beaucoup les autorités

vénitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui était Vérone. Il

prétendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entrée aux deux puissances

belligérantes. Bonaparte lui répondit qu'il n'était plus temps; que déjà

Masséna s'y était rendu; que peut-être, en cet instant, il y avait mis

le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un

moment comme la capitale de l'empire français. Le provéditeur supplia

de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, répondit qu'il

pourrait tout au plus, si Masséna n'y était pas déjà entré de vive

force, donner un délai de vingt-quatre heures, après lequel il

emploierait la bombe et le canon.

Le provéditeur se retira consterné. Il retourna à Vérone, où il annonça

qu'il fallait recevoir les Français. A leur approche, les habitans

les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le séjour

du prétendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol,

emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Cependant les Véronais

se rassurèrent bientôt en voyant les Français, et en se persuadant, de

leurs propres yeux, que ces républicains n'étaient pas aussi barbares

que le publiait la renommée.

Deux autres envoyés vénitiens arrivèrent à Vérone pour voir Bonaparte.

On avait fait choix des sénateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier était

celui dont nous avons parlé, qui penchait pour l'alliance avec la

France, et on espérait à Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs

réussiraient mieux que Foscarelli à calmer le général. Il les reçut en

effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint

l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir à

entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'étaient des vivres,

et même, s'il était possible, une alliance de Venise avec la France. Il

fallait tour à tour imposer et séduire: il fit l'un et l'autre. «La

première loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais épargner

à la république de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le

destin de la guerre nous a obligés de venir jusqu'ici, nous sommes

contraints de vivre où nous nous trouvons. Que la république de Venise

fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite

avec la république française.» Il fut convenu qu'un fournisseur juif

procurerait à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire, et que Venise

paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parût pas violer la

neutralité en nourrissant les Français. Bonaparte aborda ensuite la

question d'une alliance. «Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai

fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure,

et que votre gouvernement est incapable de la défendre. Qu'il arme

cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses

places de Vérone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez

nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces

contrées, est tout dans l'intérêt de Venise. Je viens chasser les

Autrichiens au-delà des Alpes; peut-être constituer la Lombardie en état

indépendant; peut-on rien faire de plus avantageux à votre république?

Si elle voulait s'unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand prix de

ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement: nous sommes

les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance

autrichienne dans ses limites.»

Les deux Vénitiens sortirent frappés du génie de ce jeune homme, qui,

tour à tour menaçant ou caressant, impérieux ou souple, et parlant de

tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que

l'éloquence, annonçait que l'homme d'état était aussi précoce en lui que

le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en écrivant à Venise, _aura un jour

une grande influence sur sa patrie_[5].

[Footnote 5: Cette prédiction est du 5 juin 1796.]

Bonaparte était maître enfin de la ligne de l'Adige, à laquelle il

attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises

dans les anciennes campagnes des Français en Italie, au mauvais choix de

la ligne défensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie,

car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes à la mer. La

plus grande et la plus célèbre, la ligne du Pô, qui traverse toute

la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop étendue. Une armée,

suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte

pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-même avait

franchi le Pô à quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels

que le Tésin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Pô, se confondaient avec

lui, et avaient les mêmes inconvéniens. Le Mincio était guéable, et

d'ailleurs tombait aussi dans le Pô. L'Adige seul, sortant du Tyrol et

allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il était profond,

n'avait qu'un cours très peu étendu des montagnes à la mer. Il était

couvert par deux places, Vérone et Porto-Legnago, très voisines l'une

de l'autre, et qui, sans être fortes, pouvaient résister à une

première attaque. Enfin il parcourait, à partir de Legnago, des marais

impraticables, qui couvraient la partie inférieure de son cours. Les

fleuves plus avancés dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave,

le Tagliamento, étaient guéables, et tournés d'ailleurs par la grande

route du Tyrol, qui débouchait sur leurs derrières, L'Adige, au

contraire, avait l'avantage d'être placé au débouché de cette route, qui

parcourt sa propre vallée.

Telles étaient les raisons qui décidèrent Bonaparte pour cette ligne,

et une immortelle campagne a prouvé la justesse de son jugement. Cette

ligne occupée, il fallait songer maintenant à commencer le siége de

Mantoue. Cette place, située sur le Mincio, était en arrière de l'Adige,

et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le

boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac formé par les eaux du

Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgré

sa réputation, cette place avait des inconvéniens qui en diminuaient la

force réelle. Placée au milieu d'exhalaisons marécageuses, elle était

exposée aux fièvres; ensuite, les têtes de chaussées enlevées, l'assiégé

se trouvait rejeté dans la place, et pouvait être bloqué par un corps

très-inférieur à la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une

nouvelle armée pût arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3

juin), il fit attaquer les têtes de chaussées, dont une était formée par

le faubourg de Saint-George, et les enleva. Dès cet instant, Serrurier

put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de

quatorze, dont dix mille étaient sous les armes, et quatre mille dans

les hôpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siége, et mettre

toute la ligne de l'Adige en état de défense. Ainsi, dans moins de

deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais

c'était là ce dont on doutait, et c'était l'épreuve sur laquelle on

voulait juger le jeune général.

Le directoire venait de répondre aux observations faites par Bonaparte

sur le projet de diviser l'armée et de marcher dans la péninsule. Les

idées de Bonaparte étaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit

de Carnot, et ses services trop éclatans pour que sa démission fût

acceptée. Le directoire se hâta de lui écrire pour approuver ses

projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces

agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement.

Si les magistrats de la république avaient eu le don de prophétie, ils

auraient bien fait d'accepter la démission de ce jeune homme, quoiqu'il

eût raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre à

la république l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne

voyait en lui que la jeunesse, le génie, la victoire, et on éprouvait

l'intérêt, on avait les égards que toutes ces choses inspirent.

Le directoire n'imposait à Bonaparte qu'une seule condition, c'était de

faire sentir à Rome et à Naples la puissance de la république. Tout ce

qu'il y avait de patriotes sincères en France le désirait. Le pape, qui

avait anathématisé la France, prêché une croisade contre elle, et laissé

assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, méritait certes un

châtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait,

prétendait obtenir tous ces résultats sans quitter la ligne de l'Adige.

Tandis qu'une partie de l'armée gardait cette ligne, qu'une autre

assiégeait Mantoue et le château de Milan, il voulait, avec une simple

division échelonnée en arrière sur le Pô, faire trembler toute la

péninsule, et amener le pontife et la reine de Naples à implorer la

clémence républicaine. On annonçait l'approche d'une grande armée,

détachée du Rhin pour venir disputer l'Italie à ses vainqueurs. Cette

armée, qui devait traverser la Forêt-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne

pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout

terminer sur ses derrières, sans trop s'éloigner de l'Adige, et de

manière à pouvoir, par une simple marche rétrograde, se retrouver en

face de l'ennemi.

Il était temps en effet qu'il songeât au reste de l'Italie. La présence

de l'armée française y développait les opinions avec une singulière

rapidité. Les provinces vénitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug

aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant à la

révolte. Dans toute la Lombardie, et surtout à Milan, l'esprit public

faisait des progrès rapides. Les duchés de Modène et Reggio, les

légations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux

duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile.

L'aristocratie génoise était fort indisposée, et méditait de mauvais

projets sur nos derrières. Le ministre autrichien Gérola était

l'instigateur secret de tous ces projets. L'état de Gênes était rempli

de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs génois revêtus de

ces fiefs réunissaient les déserteurs, les bandits, les prisonniers

autrichiens qui avaient réussi à s'échapper, les soldats piémontais

qu'on avait licenciés, et formaient des bandes de partisans connus sous

le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par où l'armée française

était entrée; ils arrêtaient les courriers, pillaient nos convois,

massacraient les détachemens français quand ils n'étaient pas assez

nombreux pour se défendre, et répandaient l'inquiétude sur la route de

France. En Toscane, les Anglais s'étaient rendus maîtres du port de

Livourne, grâce à la protection du gouverneur, et le commerce français

était traité en ennemi. Enfin Rome faisait des préparatifs hostiles;

l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours

agitée par les caprices d'une reine violente, annonçait un armement

formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pêche,

avait publiquement imploré l'assistance du ciel; il avait, dans une

cérémonie solennelle, déposé ses ornemens royaux, et les avait consacrés

au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi

et poussé d'affreuses vociférations; une multitude de misérables,

incapables de manier un fusil et d'envisager une baïonnette française,

demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armée.

Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte,

tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hâter de

les réprimer avant l'arrivée de la nouvelle armée autrichienne, qui

exigeait la présence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte

commençait à recevoir de l'armée des Alpes quelques renforts, ce qui lui

permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du

château de Milan, vingt mille à la garde de l'Adige, et de porter une

division sur le Pô pour exécuter ses projets sur le midi de l'Italie.

Il se rendit sur-le-champ à Milan pour faire ouvrir la tranchée autour

du château, et hâter sa reddition. Il ordonna à Augereau, qui était sur

le Mincio, très près du Pô, de passer ce fleuve à Borgo-Forte, et de se

diriger sur Bologne. Il enjoignit à Vaubois de s'acheminer de Tortone à

Modène, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette

manière il pouvait diriger huit à neuf mille hommes dans les légations

de Bologne et de Ferrare, et menacer de là toute la péninsule.

Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Pô,

avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible

autant qu'elle était violente, avait passé de la fureur à l'abattement.

En apprenant nos dernières victoires dans la Haute-Italie, elle avait

fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au

vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut

devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer

jusqu'à Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de

l'arrivée des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de désarmer

cette puissance, d'ôter son appui à Rome, et de la brouiller avec la

coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on

avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait

à ouvrir tous ses ports aux Français, à retirer à l'Angleterre cinq

vaisseaux et beaucoup de frégates qu'elle lui fournissait, enfin à

priver l'armée autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui

servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester séquestré

sous la main de Bonaparte, qui était maître de le faire prisonnier à la

première violation de l'armistice. Bonaparte savait très bien que de

pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le

moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrières, et il

n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples

soumis, le pape ne pouvait pas résister; alors l'expédition sur la

droite du Pô se réduisait, comme il le voulait, à une expédition de

quelques jours, et il revenait à l'Adige.

Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Pô et se mettre

à la tête des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'État de l'Église,

celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle

d'Augereau qui rétrogradait du Mincio sur le Pô. Il attachait beaucoup

d'importance à la situation de Gênes, parce qu'elle était placée sur

l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son

sénat avait toujours montré de l'énergie. Il sentait qu'il aurait fallu

demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de

Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas

d'ordres à cet égard, et d'ailleurs il craignait de révolutionner. Il se

contenta donc d'écrire une lettre au sénat, dans laquelle il demandait

que le gouverneur de Novi, qui avait protégé les brigands, fût puni

d'une manière exemplaire, et que le ministre autrichien fût chassé de

Gênes; il voulait ensuite une explication catégorique. «Pouvez-vous,

disait il, ou ne pouvez-vous pas délivrer votre territoire des assassins

qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en

prendrai pour vous; je ferai brûler les villes et les villages où se

commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons qui donneront

asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les

souffriront. Il faut que le meurtre d'un Français porte malheur aux

communes entières qui ne l'auraient pas empêché.» Comme il connaissait

les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour

porter sa lettre, et la lire lui-même au sénat. «Il faut, écrivait-il

au ministre Faypoult, un genre de communication qui électrise ces

messieurs.» Il fit partir en même temps Lannes avec douze cents hommes,

pour aller châtier les fiefs impériaux. Le château d'Augustin Spinola,

le principal instigateur de la révolte, fut brûlé. Les Barbets saisis

les armes à la main furent impitoyablement fusillés. Le sénat de Gênes

épouvanté destitua le gouverneur de Novi, congédia le ministre Gérola,

et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya

à Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous

les objets en litige, sur l'indemnité due pour la frégate _la Modeste_,

sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles

exilées.

Bonaparte s'achemina ensuite sur Modène, où il arriva le 1er messidor

(19 juin), tandis qu'Augereau entrait à Bologne le même jour.

L'enthousiasme des Modénois fut extrême. Ils vinrent à sa rencontre,

et lui envoyèrent une députation pour le complimenter. Les principaux

d'entre eux l'entourèrent de sollicitations, et le supplièrent de les

affranchir du joug de leur duc, qui avait emporté leurs dépouilles à

Venise. Comme la régence laissée par le duc s'était montrée fidèle aux

conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour

exercer les droits de conquête sur le duché, il ne pouvait satisfaire

les Modénois; c'était d'ailleurs une question que la politique

conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des espérances, et

conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin était sur

sa route, et c'était la première place appartenant au pape. Il la fit

sommer; le château se rendit. Il renfermait soixante pièces de canon de

gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette

grosse artillerie sur Mantoue, pour y être employée au siége. Il arriva

à Bologne, où l'avait précédé la division Augereau. La joie des habitans

fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames,

magnifiquement bâtie, célèbre par ses artistes, ses savans et son

université. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siége y

étaient extrêmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser éclater les

sentimens de liberté, car il était dans les possessions d'un ennemi

déclaré, le pape, et il lui était permis d'exercer le droit de conquête.

Les deux légations de Ferrare et de Bologne l'entourèrent de leurs

députés: il leur accorda une indépendance provisoire, en promettant de

la faire reconnaître à la paix.

Le Vatican était dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un négociateur

pour intercéder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu

par son esprit et par son goût pour la France, et ministre d'une

puissance amie, fut choisi. Il avait déjà négocié pour le duc de Parme.

Il arriva à Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la république

victorieuse. Fidèle à son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre

ni rien édifier encore, exigea d'abord que les légations de Bologne

et de Ferrare restassent indépendantes, que la ville d'Ancône reçût

garnison française, que le pape donnât 21 millions, des blés, des

bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptées.

Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa

plein d'enthousiasme. Il écrivit une lettre au célèbre astronome Oriani,

au nom de la république, et demanda à le voir. Ce savant modeste fut

interdit en présence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que

par son embarras. Bonaparte ne négligeait rien pour honorer l'Italie,

pour réveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'était point un

conquérant barbare qui venait la ravager, c'était un héros de la

liberté venant ranimer le flambeau du génie dans l'antique patrie de la

civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frères Thouin, que le

directoire lui avait envoyés, pour choisir les objets destinés aux

musées de Paris.

Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et

entra en Toscane. Le duc, épouvanté, lui envoya son ministre Manfredini.

Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrètes. Pendant

ce temps, sa colonne se porta à marches forcées sur Livourne, où

elle entra à l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le

gouverneur Spannochi fut saisi, enfermé dans une chaise de poste, et

envoyé au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les

motifs de cet acte d'hostilité commis chez une puissance amie. On disait

au grand-duc que son gouverneur avait manqué à toutes les lois de la

neutralité, en opprimant le commerce français, en donnant asile aux

émigrés et à tous les ennemis de la république; et on ajoutait que, par

respect pour son autorité, on lui laissait à lui-même le soin de punir

un ministre infidèle. Cet acte de vigueur prouvait à tous les états

neutres que le général français ferait la police chez eux, s'ils ne

savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des

Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa

garnison à Livourne, et désigna des commissaires pour se faire livrer

tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il

se rendit ensuite de sa personne à Florence, où le grand-duc lui fit une

réception magnifique. Après y avoir séjourné quelques jours, il repassa

le Pô pour revenir à son quartier-général de Roverbella, près Mantoue.

Ainsi, une vingtaine de jours, et une division échelonnée sur la droite

du Pô, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et

pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore

à soutenir contre la puissance autrichienne.

Tandis que l'armée d'Italie remplissait avec tant de gloire la tâche

qui lui était imposée dans le plan général de campagne, les armées

d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La

difficulté d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les

avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son côté, l'Autriche, qui

aurait eu le plus grand intérêt à prendre brusquement l'initiative,

avait mis une inconcevable lenteur à faire ses préparatifs, et ne

s'était mise en mesure de commencer les hostilités que pour le milieu

de prairial (commencement de juin). Ses armées étaient sur un pied

formidable, et de beaucoup supérieures aux nôtres. Mais nos succès en

Italie l'avaient obligée à détacher Wurmser avec trente mille hommes de

ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et réorganiser les

débris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquêtes, l'armée d'Italie rendait

l'important service de dégager les armées d'Allemagne. Le conseil

aulique, qui avait résolu de prendre l'offensive, et de porter le

théâtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus dès lors

qu'à garder la défensive et à s'opposer à notre invasion. Il aurait

même voulu laisser subsister l'armistice; mais il était dénoncé, et les

hostilités devaient commencer le 12 prairial (31 mai).

Déjà nous avons donné une idée du théâtre de la guerre. Le Rhin et le

Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe,

après s'être rapprochés dans les environs du lac de Constance, se

séparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de

l'Europe. Deux vallées transversales et presque parallèles, celles du

Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux débouchés, pour aller,

à travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallée du Danube, ou

pour venir de la vallée du Danube dans celle du Rhin.

Ce théâtre de guerre, et le plan d'opérations qu'il comporte, n'étaient

point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grâces à de grands

exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'était fait une théorie

d'après la célèbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire

en Europe. A cette époque, le centre de l'ennemi, retranché dans la

forêt de Mormale, ne pouvant être entamé, on avait filé sur ses ailes,

et en les débordant, on l'avait obligé à la retraite. Cet exemple

s'était gravé dans la mémoire de Carnot. Doué d'un esprit novateur, mais

systématique, il avait imaginé une théorie d'après cette campagne, et il

était persuadé qu'il fallait toujours agir à la fois sur les deux ailes

d'une armée, et chercher constamment à les déborder. Les militaires

ont regardé cette idée comme un progrès véritable et comme déjà bien

préférable au système des cordons, tendant à attaquer l'ennemi sur tous

les points, mais elle s'était changée dans l'esprit de Carnot en un

système arrêté et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici

l'engageaient encore davantage à suivre ce système. L'armée de

Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle étaient placées toutes deux

sur le Rhin, à deux points très distans l'un de l'autre: deux vallées

partaient de ces points pour déboucher sur le Danube. C'étaient là

des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Français en deux

colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker,

tendraient ainsi à déborder les ailes des armées impériales, et à les

obliger de rétrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux généraux

Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de

Strasbourg, pour s'avancer isolément en Allemagne. Comme l'ont remarqué

un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouvé

depuis, se former en deux corps, c'était sur-le-champ donner à l'ennemi

la faculté et l'idée de se concentrer, et d'accabler avec la masse

entière de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt

avait fait à peu près cette manoeuvre dans la campagne précédente, en

repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se

jeter sur les lignes de Mayence. Le général ennemi ne fût-il pas un

homme supérieur, on le forçait par là à suivre ce plan, et on lui

suggérait la pensée que le génie aurait dû lui inspirer.

L'invasion fut donc concertée sur ce plan vicieux. Les moyens

d'exécution étaient aussi mal conçus que le plan lui-même. La ligne qui

séparait les armées, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'à Bingen,

décrivait un arc de Bingen à Manheim, par le pied des Vosges, et

rejoignait le Rhin jusqu'à Bâle. Carnot voulait que l'armée de Jourdan,

débouchant par Dusseldorf et la tête du pont de Neuwied, se portât au

nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer

l'ennemi; que le reste de cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes,

partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontât le Rhin, et,

filant par les derrières de Moreau, allât passer clandestinement le

fleuve aux environs de Strasbourg. Les généraux Jourdan et Moreau se

réunirent pour faire sentir au directoire les inconvéniens de ce projet.

Jourdan, réduit à quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait être

accablé et détruit, pendant que le reste de son armée perdrait un temps

incalculable à remonter depuis Mayence jusqu'à Strasbourg. Il était bien

plus naturel de faire exécuter le passage vers Strasbourg, par l'extrême

droite de Moreau. Cette manière de procéder permettait tout autant de

secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps précieux aux

armées. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux têtes

de pont qu'il avait à Dusseldorf et à Neuwied, dut passer le premier

pour attirer l'ennemi à lui, et détourner ainsi l'attention du

Haut-Rhin, où Moreau avait un passage de vive force à exécuter.

Le plan étant ainsi arrêté, on se prépara à le mettre à exécution. Les

armées des deux nations étaient à peu près égales en forces. Depuis le

départ de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin

cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnés depuis Bâle jusqu'aux

environs de Dusseldorf. Les Français en avaient autant, sans compter

quarante mille hommes consacrés à la garde de la Hollande, et entretenus

à ses frais. Il y avait cependant une différence entre les deux armées.

Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient à peu

près trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les

Français avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou

dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supériorité en cavalerie

donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites.

Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obéir à un seul

général. Depuis le départ de Wurmser, les deux armées impériales avaient

été placées sous les ordres suprêmes du jeune archiduc Charles, qui

s'était déjà distingué à Turcoing, et des talens duquel on augurait

beaucoup. Les Français avaient deux excellens généraux, mais agissant

séparément, à une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction

d'un cabinet placé à deux cents lieues du théâtre de la guerre.

L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilités

commencèrent par une reconnaissance générale sur les avant-postes.

L'armée de Jourdan s'étendait, comme on sait, des environs de Mayence

jusqu'à Dusseldorf. Il avait à Dusseldorf une tête de pont pour

déboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne

de la neutralité prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour

se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou

vingt mille hommes disséminés sous le prince de Wurtemberg, de Mayence à

Dusseldorf. Jourdan fit déboucher Kléber par Dusseldorf avec vingt-cinq

mille hommes. Ce général replia les Autrichiens, les battit le 16

prairial (4 juin) à Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la

ligne de neutralité et le Mein. Quand il fut parvenu à la hauteur de

Neuwied, et qu'il eut couvert ce débouché, Jourdan, profitant du pont

qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses

troupes, et vint rejoindre Kléber sur la rive droite. Il se trouva ainsi

avec quarante-cinq mille hommes à peu près, sur la Lahn, le 17 (5

juin). Il avait laissé Marceau avec trente mille hommes devant Mayence.

L'archiduc Charles, qui était vers Mayence, en apprenant que les

Français recommençaient l'excursion de l'année précédente, et

débouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une

partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer à leur marche.

Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant

qu'il fût renforcé; mais obligé de différer d'un jour, il perdit

l'occasion, et fut attaqué lui-même à Wetzlar, le 19 (7 juin). Il

bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche à Wetzlar.

L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit

son extrême gauche, formée par la division Lefèvre, et l'obligea à se

replier. Jourdan, battu sur la gauche, était obligé d'appuyer sur sa

droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi poussé vers ce

fleuve. Afin de n'y être pas jeté, il devait attaquer l'archiduc. Pour

cela, il fallait livrer bataille, le Rhin à dos. Il pouvait s'exposer

ainsi, dans le cas d'une défaite, à regagner difficilement ses ponts de

Neuwied et Dusseldorf, et peut-être à essuyer une déroute désastreuse.

Une bataille était donc dangereuse, et même inutile, puisqu'il avait

rempli son but en attirant l'ennemi à lui, et en amenant une dérivation

des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il

fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et

fermeté. Il repassa à Neuwied et prescrivit à Kléber de redescendre

jusqu'à Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait

recommandé de marcher lentement, mais de n'engager aucune action

sérieuse. Kléber, se sentant trop pressé à Ukerath, et emporté par son

instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un

coup vigoureux, mais inutile; après quoi il regagna son camp retranché

de Dusseldorf. Jourdan, en avançant pour reculer encore, avait exécuté

une tâche ingrate, dans l'intérêt de l'armée du Rhin. Les gens mal

instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une

défaite; mais le dévouement de ce brave général ne connaissait aucune

considération, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armée

du Rhin eût profité de la diversion qu'il venait d'opérer. Moreau, qui

avait montré une prudence, une fermeté, un sang-froid rares, dans les

opérations auxquelles il avait été précédemment employé vers le Nord,

disposait tout pour remplir dignement sa tâche. Il avait résolu de

passer le Rhin à Strasbourg. Cette grande place était un excellent

point de départ. Il pouvait y réunir une grande quantité de bateaux, et

beaucoup de vivres et de troupes. Les îles boisées, qui coupent le cours

du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, placé

sur la rive droite, était facile à surprendre; une fois occupé, on

pouvait le réparer, et s'en servir pour protéger le pont qui serait jeté

devant Strasbourg.

Tout étant disposé pour cet objet, et l'attention des ennemis étant

dirigée sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une

attaque générale sur le camp retranché de Manheim. Cette attaque avait

pour but de fixer sur Manheim l'attention du général Latour, qui

commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de

resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigée avec

habileté et vigueur, réussit parfaitement. Immédiatement après, Moreau

dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on répandit le bruit

qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armée, et on leur fit

préparer des vivres à travers la Franche-Comté, afin d'accréditer cette

opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour

descendre à Strasbourg; et, quant à celles-ci, on prétendit qu'elles

allaient en garnison à Worms. Ces mouvemens furent concertés de manière

que toutes les troupes fussent arrivées au point désigné le 5 messidor

(23 juin). Ce jour-là, en effet, vingt-huit mille hommes se trouvèrent

réunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs,

sous le commandement du général Desaix. Dix mille hommes devaient

essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de

Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg à Kehl. Le 5

au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis

du passage ne pût pas être donné à l'ennemi. Dans la nuit les troupes

s'acheminèrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits

dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande île

d'Ehrlen-Rhin présentait un intermédiaire favorable au passage. Les

bateaux y jetèrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne

voulant pas donner l'éveil par l'explosion des armes à feu, fondirent à

la baïonnette sur les troupes répandues dans l'île, les poursuivirent,

et ne leur donnèrent pas le temps de couper les petits ponts qui

aboutissaient de cette île sur la rive droite. Ils passèrent ces ponts

à leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les

suivre, ils osèrent déboucher seuls dans la grande plaine qui borde le

fleuve, et s'approchèrent de Kehl. Le contingent des Souabes était campé

à quelque distance de là, à Wilstett. Les détachemens qui en arrivaient,

surtout en cavalerie, rendaient périlleuse la situation de l'infanterie

française qui avait osé déboucher sur la rive droite. On n'hésita pas à

renvoyer les bateaux qui l'avaient transportée, et à compromettre ainsi

sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes

arrivèrent; on s'avança sur Kehl, on aborda les retranchemens à la

baïonnette, et on les enleva. L'artillerie trouvée dans le fort fut

tournée aussitôt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles

furent repoussées. Alors un pont fut jeté entre Strasbourg et Kehl, et

achevé le lendemain 7 (25 juin). L'armée y passa toute entière. Les dix

mille hommes envoyés à Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, à cause

de la crue des eaux. Ils remontèrent à Strasbourg, et franchirent le

fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter.

Cette opération avait été exécutée avec secret, précision et hardiesse.

Cependant le disséminement des troupes autrichiennes depuis Bâle jusqu'à

Manheim, en diminuait beaucoup la difficulté et le mérite. Le prince de

Condé se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin,

à Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents,

était à Wilstett, à la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, à

peu près, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'à Manheim.

Les forces ennemies étaient donc peu redoutables sur ce point; mais

cet avantage lui-même était dû au secret du passage, et le secret à la

prudence avec laquelle il avait été préparé.

Cette situation présentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si

Moreau avait agi avec la rapidité du vainqueur de Montenotte, il pouvait

fondre sur les corps disséminés le long du fleuve, les détruire l'un

après l'autre, et venir même accabler Latour, qui repassait de Manheim

sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus

trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute

l'armée du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pût revenir des bords

de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante

à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prévenant

l'ennemi, elle détruit en détail; frappant coup sur coup, elle ne lui

donne pas le temps de se remettre, le démoralise, lui ôte la pensée

et le courage. Mais cette rapidité, dont on vient de voir de si beaux

exemples sur les Alpes et le Pô, suppose plus que la simple activité;

elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes

passions pour oser y prétendre. On ne fait rien de grand au monde sans

les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la

pensée et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas

cette chaleur entraînante, qui, à la tribune, à la guerre, dans toutes

les situations, enlève les hommes, et les conduit malgré eux à de vastes

fins.

Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) à réunir

ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il

avait laissée à Manheim, arrivait à marches forcées. En attendant cette

division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en

voyait une vingtaine de mille disséminés autour de lui. Le 10 (28 juin),

il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchés sur le Renchen, les

battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les débris de ce corps se

replièrent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin),

Saint-Cyr étant arrivé, toute l'armée se trouva au-delà du fleuve. Elle

présentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois

mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite à

Férino, le centre à Saint-Cyr, la gauche à Desaix. Il se trouvait au

pied des Montagnes Noires.

Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le

Danube à l'orient, le Rhin au nord: c'est à travers ce massif que

serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont

des montagnes de médiocre hauteur, couvertes de bois, et traversées de

défilés étroits. La vallée du Rhin est séparée de celle du Necker par

une chaîne qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporté sur la

rive droite, était à leur pied. Il devait les franchir pour déboucher

dans la vallée du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Condé

remontaient vers la Suisse pour garder les passages supérieurs des

Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim,

pour garder les passages inférieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim.

Moreau pouvait sans inconvénient négliger les détachemens qui se

retiraient du côté de la Suisse, et se porter, avec la masse entière de

ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accablé. Alors il

aurait débouché en vainqueur dans la vallée du Necker, avant l'archiduc

Charles. Mais, en général prudent, il confia à Férino le soin de suivre

avec sa droite les corps détachés des Souabes et de Condé; il dirigea

Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper

certaines hauteurs, et il longea lui-même leur pied pour descendre à

Rastadt au-devant de Latour. Cette marche était le double résultat de sa

circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et

en même temps étendre sa ligne vers la Suisse, pour être prêt à soutenir

par les Alpes l'armée d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30

juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays

inégal, coupé de bois et creusé par des torrens. Il s'avançait avec

circonspection, et n'arriva que le 15 à Rastadt (3 juillet). Il était

temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas été rejoint par

l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait à

marches forcées avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait

trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour

tenir tête à Jourdan, le tout sous les ordres du général Wartensleben.

Il se hâtait le plus qu'il pouvait; mais ses têtes de colonnes étaient

encore fort éloignées. Latour, après avoir laissé garnison dans Manheim,

comptait au plus trente-six mille hommes. Il était rangé sur la Murg,

qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche à Gernsbach, dans les

montagnes; son centre, à leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de

la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui

s'étendent au bord du Rhin; sa réserve à Rastadt. Il était imprudent à

Latour de s'engager avant l'arrivée de l'archiduc. Mais sa position

le rassurant, il voulait résister pour couvrir la grande route qui de

Rastadt va déboucher sur le Necker.

Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, était

resté en arrière, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes

Noires. Cette circonstance compensait l'inégalité des forces. Le 17 (5

juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande

valeur, enlevèrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et

pénétrèrent à Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais,

dans la plaine, ses divisions eurent de la peine à déboucher sous le feu

de l'artillerie, et en présence de la nombreuse cavalerie autrichienne.

Néanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint à se rendre

maître de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers.

Moreau s'arrêta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre

l'ennemi. L'archiduc n'était point arrivé, et il aurait encore pu

accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguées, il sentait la

nécessité d'amener Saint-Cyr à lui, pour agir avec une plus grande masse

de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une

nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit à l'archiduc

d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et à l'ennemi de

combattre à chance égale.

La position respective des deux armées était à peu près la même. Elles

étaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans

les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisée et

marécageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'éclairait lentement,

mais toujours à temps, parce qu'il conservait le calme nécessaire pour

rectifier ses fautes, avait senti, en combattant à Rastadt, l'importance

de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui

en était maître, avait les débouchés de la vallée du Necker, objet

principal qu'on se disputait; il pouvait en outre déborder son

adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus

de combattre dans les montagnes: c'était sa supériorité en infanterie,

et son infériorité en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui

l'importance de s'y établir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons,

une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par

Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour déborder Moreau;

il fit renforcer le plateau de Rothensol, où s'appuyait sa gauche; il

déploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa

cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau

le prévint, et l'attaqua le 21 (9 juillet).

Le général Saint-Cyr, que Moreau avait ramené à lui, et qui formait la

droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il déploya là cette précision,

cette habileté de manoeuvres, qui l'ont distingué pendant sa belle

carrière. N'ayant pu déloger l'ennemi d'une position formidable, il

l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une

fuite, pour engager les Autrichiens à quitter leur position, et à

se jeter à la poursuite des Français. Cette manoeuvre réussit: les

Autrichiens, voyant les Français s'avancer, puis s'enfuir en désordre,

se jetèrent après eux. Le général Saint-Cyr, qui avait des troupes

préparées, les lança alors sur les Autrichiens, qui avaient quitté leur

position, et se rendit maître du plateau. Dès ce moment, il s'avança,

intimida les Saxons destinés à déborder notre droite, et les obligea

à se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les

Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journée en se

portant sur les dernières hauteurs, qui longent le pied des montagnes.

Dans la plaine, notre cavalerie ne s'était point engagée, et Moreau

l'avait tenue à la lisière des bois.

La bataille était donc indécise, excepté dans les montagnes. Mais

c'était le point important, car, en poursuivant son succès, Moreau

pouvait étendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les

débouchés de la vallée du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est

vrai qu'à son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui étaient

sa base, pouvait faire perdre à Moreau le Rhin, qui était la nôtre;

il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et,

s'avançant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions,

c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupé,

qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas

compromettre, par un mouvement hasardé, la monarchie autrichienne, qui

n'avait plus que son armée pour appui. On a blâmé cette résolution, qui

entraînait la retraite des armées impériales, et exposait l'Allemagne

à une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du

génie, qui obtiennent de grands résultats au prix de grands périls; mais

on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans

une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blâmer d'avoir

battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallée du Necker et pour

protéger ainsi les états héréditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma

la résolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait

couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, à la grande

ligne des états héréditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par

les deux places de Ulm et Ratisbonne, était le plus sûr rempart de

l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc était là chez lui, à

cheval sur un grand fleuve, avec des forces égales à celles de l'ennemi,

avec la faculté de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une

des deux armées envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait

fort loin de chez lui, à une distance immense de sa base, sans cette

supériorité de forces qui compense le danger de l'éloignement, avec le

désavantage d'un pays affreux à traverser pour envahir et pour s'en

retourner, et enfin avec l'inconvénient d'être divisé en deux corps, et

d'être commandé par deux généraux. Ainsi les Impériaux gagnaient, en se

rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Français. Mais, pour

s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans défaite

au Danube; et, dès lors, il devait se retirer avec fermeté, mais sans

s'exposer à aucun engagement.

Après avoir laissé garnison à Mayence, à Ehrenbreistein, à Cassel, à

Manheim, il ordonna à Wartensleben de se retirer pied à pied par la

vallée du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours

assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les

compromettre dans une action générale. Lui-même en fit autant avec son

armée; il la porta de Pforzheim dans la vallée du Necker, et ne s'y

arrêta que le temps nécessaire pour réunir ses parcs et leur donner

le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille

fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille

hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois

mille hommes en tout. Le reste était dans les places, ou avait filé par

le Haut-Rhin en Suisse, devant le général Férino, qui commandait la

droite de Moreau.

Dès que Moreau eut décidé la retraite des Autrichiens, l'armée de

Jourdan passa de nouveau le Rhin à Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant

comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour

déboucher ensuite dans la vallée du Mein. Les armées françaises

s'avancèrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker,

suivant les deux armées impériales, qui faisaient une très belle

retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant à

l'arrière-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie

de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer.

Moreau, qui n'avait point eu de place à masquer, en se détachant du

Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant dû

bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille

hommes à ces opérations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et

n'était guère supérieur à Wartensleben.

D'après le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours déborder les

ailes de l'ennemi, c'est-à-dire, s'éloigner du but essentiel, la réunion

des deux armées. Cette réunion aurait permis de porter sur le Danube

une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse écrasante,

énorme, qui aurait trompé tous les calculs de l'archiduc, déjoué tous

ses efforts pour se concentrer, passé le Danube sous ses yeux,

enlevé Ulm, et, de cette base, eût menacé Vienne et ébranlé le trône

impérial[6].

[Footnote 6: Il faut lire à cet égard les raisonnemens qu'a faits

Napoléon, et qu'il a appuyés de si grands exemples.]

Conformément au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin

et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohême. On donnait à Moreau

une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'était la possibilité

de communiquer avec l'armée d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait

l'exécution du plan gigantesque de Bonaparte, justement désapprouvé

par le directoire. Comme Moreau voulait en même temps ne pas être trop

détaché de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la

droite à l'armée d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper

une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son côté, chargé de

déborder Wartensleben, était forcé de s'éloigner de Moreau; et comme

Wartensleben, général routinier, ne comprenant en rien la pensée de

l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la

Bohême pour la couvrir, Jourdan, pour le déborder, était forcé de

s'étendre toujours davantage. On voyait ainsi les armées ennemies faire,

chacune de leur côté, le contraire de ce qu'elles auraient dû. Il y

avait cependant cette différence entre Wartensleben et Jourdan, que le

premier manquait à un ordre excellent, et que le second était obligé

d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben était à lui, celle de

Jourdan au directeur Carnot.

Moreau livra un combat à Canstadt pour le passage du Necker, et

s'enfonça ensuite dans les défilés de l'Alb, chaîne de montagnes qui

sépare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le séparent du

Rhin. Il franchit ces défilés et déboucha dans la vallée du Danube,

vers le milieu de thermidor (fin de juillet), après un mois de marche.

Jourdan, après avoir passé des bords de la Lahn sur ceux du Mein,

et avoir livré un combat à Friedberg, s'arrêta devant la ville

de Francfort, qu'il menaça de bombarder si on ne la lui livrait

sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'à la condition d'une

suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de

franchir le Mein, et de se donner une avance considérable; mais elle

sauvait une ville intéressante, et dont les ressources pouvaient être

utiles à l'armée: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28

messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville,

mais y mit une grande modération, et déplut même à l'armée par les

ménagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence

au milieu de laquelle vivait l'armée d'Italie, avait excité les

imaginations, et on voulait vivre de même en Allemagne. Jourdan remonta

ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet),

puis déboucha au-delà des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab,

qui tombe dans le Danube. Il était à peu près sur la hauteur de

Moreau, et à la même époque, c'est-à-dire vers le milieu de thermidor

(commencement d'août). La Souabe et la Saxe avaient accédé à la

neutralité, envoyé des agens à Paris pour traiter de la paix, et

consenti à des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se

retirèrent, et affaiblirent ainsi l'armée autrichienne d'une douzaine de

mille hommes, à la vérité peu utiles et se battant sans zèle.

Ainsi, vers le milieu de l'été, nos armées, maîtresses de l'Italie,

qu'elles dominaient tout entière, maîtresses d'une moitié de

l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaçaient

l'Europe. Depuis deux mois la Vendée était soumise. Des cent mille

hommes répandus dans l'Ouest, on pouvait en détacher cinquante mille

pour les porter où l'on voudrait. Les promesses du gouvernement

directorial ne pouvaient être plus glorieusement accomplies.

Histoire de la Révolution française, Tome 08 · 第 10 / 22 题