Bonaparte, revenu à Pont-San-Marco et à Monte-Chiaro, ne s'arrêta pas un

instant. Ses troupes n'avaient cessé de marcher: lui-même avait toujours

été à cheval; il résolut de les faire battre dès le lendemain matin. Il

avait devant lui Bayalitsch à Lonato, Liptai à Castiglione, présentant à

eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer

avant que Wurmser revînt de Mantoue. Sauret venait une seconde fois

d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre

la position et contenir toujours Quasdanovich. Après ces précautions sur

sa gauche et ses derrières, il résolut de marcher devant lui à Lonato,

avec Masséna, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione,

abandonnées la veille par le général Valette. Il destitua ce général

devant l'armée, pour faire à tous ses lieutenans un devoir de la

fermeté. Le lendemain 16 (3 août), toute l'armée s'ébranla; Guyeux

rentra à Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication

de Quasdanovich avec l'armée autrichienne. Bonaparte s'avança sur

Lonato, mais son avant-garde fut culbutée, quelques pièces furent

prises, et le général Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce

succès, s'avança avec confiance, et étendit ses ailes autour de la

division française. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre,

d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'étendre par sa droite, pour

entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon

à Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrières, se laisse

envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques

tirailleurs sur ses ailes menacées, puis il saisit les dix-huitième et

trente-deuxième demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serrée,

les fait appuyer par un régiment de dragons, et fond, tête baissée, sur

le centre de l'ennemi, qui s'était affaibli pour s'étendre. Il

renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des

Autrichiens. Ceux-ci, coupés en deux corps, perdent aussitôt la tête;

une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hâte vers

le Mincio; mais l'autre, qui s'était étendue pour communiquer avec

Quasdanovich, se trouve rejetée vers Salo, où Guyeux se trouvait dans le

moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relâche, pour la mettre entre

deux feux. Il lance Junot à sa poursuite avec un régiment de cavalerie.

Junot se précipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe

blessé de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre

le corps qui était à Salo et celui qui la poursuivait de Lonato,

s'éparpille, se met en déroute, et laisse à chaque pas des milliers de

prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur

sa droite, à Castiglione, où Augereau combattait depuis le matin avec

une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs où la

division Liptai s'était placée. Après un combat opiniâtre plusieurs fois

recommencé, il en était enfin venu à bout, et Bonaparte, en arrivant,

trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille

dite de Lonato, livrée le 16 thermidor (3 août).

Les résultats en étaient considérables. On avait pris vingt pièces de

canon, fait trois mille prisonniers à la division coupée et rejetée sur

Salo, et l'on poursuivait les restes épars dans les montagnes. On avait

fait mille ou quinze cents prisonniers à Castiglione; on avait tué

ou blessé trois mille hommes; donné l'épouvante à Quasdanovich, qui,

trouvant l'armée française devant lui à Salo, et l'entendant au loin

à Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque désorganisé les

divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce

général arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier

à lui les deux divisions battues, et commençait à s'étendre dans les

plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4

août), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il résolut de

l'aborder de nouveau, et de lui livrer une dernière bataille, qui

devait décider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait réunir à

Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain

18 (5 août) cette bataille décisive. Il repartit au galop pour Lonato,

afin d'activer lui-même le mouvement de ses troupes. Il avait en

quelques jours crevé cinq chevaux. Il ne s'en fiait à personne de

l'exécution de ses ordres; il voulait tout voir, tout vérifier de ses

yeux, tout animer de sa présence. C'est ainsi qu'une grande âme se

communique à une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva à

Lonato au milieu du jour. Déjà ses ordres s'exécutaient; une partie des

troupes était en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers

Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes à Lonato. A peine

Bonaparte y est-il entré, qu'un parlementaire autrichien se présente, et

vient le sommer de se rendre. Le général surpris ne comprend pas

d'abord comment il est possible qu'il soit en présence des Autrichiens.

Cependant il se l'explique bientôt. La division coupée la veille à la

bataille de Lonato, et rejetée sur Salo, avait été prise en partie; mais

un corps de quatre mille hommes à peu près avait erré toute la nuit dans

les montagnes, et voyant Lonato presque abandonné, cherchait à y rentrer

pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier

d'hommes à lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer

un combat. Sur-le-champ il fait monter à cheval tout ce qu'il avait

d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amène le parlementaire, et

qu'on lui débande les yeux. Celui-ci est saisi d'étonnement en voyant ce

nombreux état-major. «Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc

pas que vous êtes en présence du général en chef, et qu'il est ici avec

toute son armée! Allez dire à ceux qui vous envoient, que je leur donne

cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil

de l'épée, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire.»

Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menaçant de faire feu

sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette

réponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant

mille[8]. Bonaparte, sauvé par cet acte de présence d'esprit, donna

ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles

troupes à celles qui étaient déjà dirigées sur Salo. La division

Despinois fut réunie à la division Sauret, et toutes deux profitant de

l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le

rejeter définitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste à

Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos,

et après avoir changé de cheval, courut sur le champ de bataille, afin

de faire ses dispositions. Cette journée allait décider du destin de

l'Italie.

[Footnote 8: Ce fait a été révoqué en doute par un historien, M.

Botta, mais il est confirmé par toutes les relations, et j'ai reçu

l'attestation de son authenticité, de l'ordonnateur en chef de l'armée

active, M. Aubernon, qui a passé les quatre mille prisonniers en revue.]

C'était dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite

de hauteurs, formées par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de

la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solférino. Au pied de ces

hauteurs s'étend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les

deux armées y étaient en présence, perpendiculairement à la ligne des

hauteurs, à laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y

appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille

hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait

encore un autre avantage; son aile qui était dans la plaine, était

couverte par une redoute placée sur le mamelon de Medolano. Ainsi il

était appuyé des deux côtés. Pour balancer les avantages du nombre et de

la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur

ses manoeuvres. Wurmser devait tendre à se prolonger par sa droite, qui

s'appuyait à la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers

Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et

c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir

pour but la réunion avec son grand détachement. Bonaparte résolut de

favoriser ce mouvement dont il espérait tirer un grand parti. Il avait

maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par

Wurmser depuis qu'elle avait quitté Mantoue, n'avait pu jusqu'ici

entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de

déboucher vers Cauriana, sur les derrières de Wurmser. Il attendait son

feu pour commencer le combat.

Dès la pointe du jour, les deux armées entrèrent en action. Wurmser,

impatient d'attaquer, ébranla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte,

pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui était formée par

la division Masséna; il maintint son centre immobile dans la plaine.

Bientôt il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait

à replier sa gauche, et que Wurmser continuait à prolonger sa droite,

il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pièces

d'artillerie légère sur cette redoute, et, après l'avoir vivement

canonnée, il détacha le général Verdier, avec trois bataillons de

grenadiers, pour l'emporter. Ce brave général s'avança, appuyé par

un régiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des

Autrichiens fut alors découvert, à l'instant même où Serrurier, arrivé à

Cauriana, répandait l'alarme sur leurs derrières. Wurmser jeta aussitôt

une partie de sa seconde ligne à sa gauche, privée d'appui, et la plaça

en potence pour faire face aux Français qui débouchaient de Medolano. Il

porta le reste de sa seconde ligne en arrière, pour couvrir Cauriana, et

continua ainsi à faire tête à l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le

moment avec sa promptitude accoutumée, cesse aussitôt de refuser sa

gauche et son centre; il donne à Masséna et Augereau le signal qu'ils

attendaient impatiemment. Masséna, avec la gauche, Augereau, avec le

centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent

avec impétuosité. Attaquée si brusquement sur tout son front, menacée

sur sa gauche et ses derrières, elle commence à céder le terrain.

L'ardeur des Français redouble. Wurmser, voyant son armée compromise,

donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant

des prisonniers. Pour le mettre dans une déroute complète, il fallait

redoubler de célérité, et le pousser en désordre sur le Mincio. Mais,

depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relâche;

elles ne pouvaient plus avancer, et couchèrent sur le champ de bataille.

Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-là, mais il n'en

avait pas moins perdu l'Italie.

Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Masséna devant

Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite

des Autrichiens; et Masséna livra un combat d'arrière-garde à la

division qui avait masqué Peschiera. Le Mincio fut abandonné par

Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda,

pour rentrer dans le Tyrol. Masséna le suivit à Rivoli, à la Corona, et

reprit ses anciennes positions. Augereau se présenta devant Vérone. Le

provéditeur vénitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'évacuer la

ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant

d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer à coups de canon. Les

Véronais, qui étaient dévoués à la cause de l'Autriche, et qui avaient

manifesté hautement leurs sentimens au moment de la retraite des

Français, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer à

leur égard les plus grands ménagemens.

Du côté de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite

pénible par derrière le lac de Garda. Il voulut s'arrêter et défendre

le défilé dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents

hommes. Bientôt les Français eurent repris toutes leurs anciennes

positions.

Cette campagne avait duré six jours; et dans ce court espace de temps,

trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de

combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept à huit mille

tués ou blessés, et douze ou treize mille prisonniers. Il était rejeté

dans les montagnes, et réduit à l'impossibilité de tenir la campagne.

Ainsi s'était évanouie cette formidable expédition, devant une poignée

de braves. Ces résultats extraordinaires et inouïs dans l'histoire

étaient dus à la promptitude et à la vigueur de résolution du jeune

chef. Tandis que deux armées redoutables couvraient les deux rives du

lac de Garda, et que tous les courages étaient ébranlés, il avait su

réduire toute la campagne à une seule question, la jonction de ces

deux armées à la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand

sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point

décisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune

des masses ennemies, à Salo, à Lonato, à Castiglione, il les avait

successivement désorganisées et rejetées dans les montagnes d'où elles

étaient sorties.

Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés

d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui

étaient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les

vieux soldats qui l'avaient nommé caporal à Lodi, le firent sergent

à Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne,

Ferrare, les villes du duché de Modène, et tous les amis de la liberté,

furent transportés de joie. La douleur se répandit dans les couvens et

chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient

fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, étaient épouvantés.

Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte terminée,

quoiqu'il eût enlevé à Wurmser vingt mille hommes. Le vieux maréchal se

retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les

rallier, les recruter, et il était à présumer qu'il fondrait encore

une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes,

prisonniers, tués ou blessés; il en avait beaucoup dans les hôpitaux: il

jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur

le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux

puissances italiennes, en attendant qu'il eût le temps de les châtier.

Il se contenta d'apprendre aux Vénitiens qu'il était instruit de leurs

armemens, et continua à se faire nourrir à leurs frais, ajournant encore

les négociations pour une alliance. Il avait appris l'arrivée à Ferrare

d'un légat du pape, qui était venu pour reprendre possession des

légations; il le manda à son quartier-général. Ce légat, qui était le

cardinal Mattei, tomba à ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le

mit aux arrêts dans un séminaire. Il écrivit à M. d'Azara, qui était son

intermédiaire auprès des cours de Rome et de Naples; il se plaignit à

lui de l'imbécillité et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui

annonça son intention de revenir bientôt sur ses derrières, si on

l'y obligeait. Quant à la cour de Naples, il prit le langage le plus

menaçant. «Les Anglais, dit-il à M. d'Azara, ont persuadé au roi de

Naples qu'il était quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est

rien. S'il persiste, au mépris de l'armistice, à se mettre sur les

rangs, je prends l'engagement, à la face de l'Europe, de marcher contre

ses prétendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers,

quatre mille chevaux, et cinquante pièces de canon.»

Il écrivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait

laissé occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France

pourrait le punir de cette négligence en occupant ses états, mais

qu'elle voulait bien n'en rien faire, en considération d'une ancienne

amitié. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer à la Toscane

par un mouvement de troupes. Il se tut avec Gênes. Il écrivit une lettre

vigoureuse au roi de Piémont, qui souffrait les Barbets dans ses états,

et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission

militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouvés sur

les routes. Le peuple de Milan avait montré les dispositions les plus

amicales aux Français. Il lui adressa une lettre délicate et noble, pour

le remercier. Ses dernières victoires lui donnant des espérances plus

fondées de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec

les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une

légion à leur solde, dans laquelle s'enrôlèrent en foule les Italiens

attachés à la liberté, et les Polonais errans en Europe depuis le

dernier partage. Bonaparte témoigna sa satisfaction aux peuples de

Bologne et de Ferrare. Ceux de Modène demandaient à être affranchis de

la régence établie par leur duc; Bonaparte avait déjà quelques motifs

de rompre l'armistice, car la régence avait fait passer des vivres à la

garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours

au directoire pour réparer ses pertes, et se tint à l'entrée des gorges

du Tyrol, prêt à fondre sur Wurmser, et à détruire les restes de son

armée, dès qu'il apprendrait que Moreau avait passé le Danube.

Pendant que ces grands événemens se passaient en Italie, il s'en

préparait d'autres sur le Danube. Moreau avait poussé l'archiduc pied

à pied, et était arrivé dans le milieu de thermidor (premiers jours

d'août) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans

ce fleuve. La chaîne de l'Alb, qui sépare le Necker du Danube, se

compose de montagnes de moyenne hauteur, terminées en plateaux,

traversées par des défilés étroits comme des fissures de rochers. C'est

par ces défilés que Moreau avait débouché sur le Danube, dans un pays

inégal, coupé de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait

le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur

cette ligne puissante, forma tout à coup une résolution qui faillit

compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu

de se replier sur lui, le plus près possible de Donawert, se repliait

vers la Bohême, dans la sotte pensée de la couvrir; il craignait que,

profitant de ce faux mouvement, qui découvrait le Danube, l'armée de

Sambre-et-Meuse ne voulût en tenter le passage. Il voulait donc le

passer lui-même, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire

tête à Jourdan. Mais le fleuve était encombré de ses magasins, et il

lui fallait encore du temps pour les faire évacuer; il ne voulait pas

d'ailleurs exécuter le passage sous les yeux de Moreau et trop près de

ses coups, et il songea à l'éloigner en lui livrant la bataille avec le

Danube à dos: mauvaise pensée dont il s'est blâmé sévèrement depuis,

car elle l'exposait à être jeté dans le fleuve, ou du moins à ne pas y

arriver entier, condition indispensable pour le succès de ses projets

ultérieurs.

Le 24 thermidor (11 août), il s'arrêta devant les positions de Moreau,

pour lui livrer une attaque générale. Moreau était à Neresheim, tenant

les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son

centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant

d'abord l'écarter du Danube, puis le couper, s'il était possible, des

montagnes par lesquelles il avait débouché, et enfin l'empêcher de

communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver à toutes ses fins, sur

tous les points à la fois. Il parvint à tourner la droite de Moreau, en

dispersant ses flanqueurs; il s'avança jusqu'à Heidenheim, presque

sur ses derrières, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs

rétrogradèrent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui

ne fut pas assez décisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des

démonstrations menaçantes. Moreau ne s'intimida ni des démonstrations

faites à sa gauche, ni de l'excursion derrière sa droite; et, jugeant

avec raison que le point essentiel était au centre, fit le contraire de

ce que font les généraux ordinaires, toujours alarmés lorsqu'on menace

de les déborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa

prévision était juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre

vers Dunstelkingen, fut repoussé avec perte. On coucha de part et

d'autre sur le champ de bataille.

Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrassé par le mouvement

rétrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il

pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer.

Mais l'archiduc, pressé de repasser le Danube, n'avait nulle envie de

recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermeté sur

le fleuve, le repassa sans être inquiété par Moreau, et en coupa les

ponts jusqu'à Donawerth. Là, il apprit ce qui s'était passé entre les

deux armées qui avaient opéré par le Mein. Wartensleben ne s'était pas

jeté en Bohême comme il le craignait, il était resté sur la Naab, en

présence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une résolution

très belle, qui était la conséquence de sa longue retraite, et qui était

propre à décider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube,

avait été de s'y concentrer, pour être en mesure d'agir sur l'une ou sur

l'autre des deux armées françaises, avec une masse supérieure de forces.

La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu

d'être incertaine, elle avait été tout à fait malheureuse. Mais

s'étant retiré entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de

l'isolement des armées françaises, et tomber sur l'une des deux. En

conséquence, il résolut de laisser le général Latour avec trente-six

mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec

vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette

réunion de forces. L'armée de Jourdan était la plus faible des deux. A

une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait guère plus de

quarante-cinq mille hommes. Il était évident qu'elle ne pourrait

pas résister, et qu'elle allait même se trouver exposée à de grands

désastres. Jourdan, étant battu et ramené sur le Rhin, Moreau, de son

côté, ne pouvait rester en Bavière, et l'archiduc pouvait même se porter

sur le Necker et le prévenir sur sa ligne de retraite. Cette conception

si juste a été regardée comme la plus belle dont puissent s'honorer les

généraux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans

le moment signalaient le génie de Bonaparte en Italie, elle appartenait

à un jeune homme.

L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 août), cinq jours

après la bataille de Neresheim. Jourdan, placé sur la Naab, entre

Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas à l'orage qui se préparait

sur sa tête. Il avait détaché le général Bernadotte à Neumark, sur sa

droite, de manière à se mettre en communication avec Moreau; objet

impossible à remplir, et pour lequel un corps détaché était inutilement

compromis. Ce fut contre ce détachement que l'archiduc, arrivant du

Danube, devait donner nécessairement. Le général Bernadotte, attaqué par

des forces supérieures, fit une résistance honorable, mais fut obligé de

repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'armée avait débouché

de la vallée du Mein dans celle du Danube. Il se retira à Nuremberg.

L'archiduc, après avoir jeté un corps à sa poursuite, se porta avec le

reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prévenu de l'arrivée d'un

renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite

sur Nuremberg, se disposa à repasser aussi les montagnes. Au moment où

il se mettait en marche, il fut attaqué à la fois par l'archiduc et par

Wartensleben; il eut un combat difficile à soutenir à Amberg, et perdit

sa route directe vers Nuremberg. Jeté avec ses parcs, sa cavalerie

et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands

dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et

des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur

le Mein, à Schweinfurt, le 12 fructidor (29 août), se proposant de se

diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et

tenter de nouveau le sort des armes.

Pendant que l'archiduc exécutait ce beau mouvement sur l'armée de

Sambre-et-Meuse, il fournissait à Moreau l'occasion d'en exécuter un

pareil, aussi beau et aussi décisif. L'ennemi ne tente jamais une

hardiesse sans se découvrir, et sans ouvrir de belles chances à son

adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant

lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de

vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napoléon et de l'archiduc

Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les résultats auraient été

immenses. Il devait lui-même suivre la marche de l'ennemi, se rabattre

sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver

à l'improviste sur ses derrières. L'archiduc, pris entre Jourdan et

Moreau, eût couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il

fallait exécuter un mouvement très étendu, changer tout à coup sa ligne

d'opération, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer

aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol,

afin de déborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'armée

d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hésité à faire

cette marche hardie, et à commettre une désobéissance, qui aurait décidé

la campagne d'une manière victorieuse; mais Moreau était incapable

d'une pareille détermination. Il resta plusieurs jours sur les bords

du Danube, ignorant le départ de l'archiduc, et explorant lentement un

terrain qui était alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement

qui venait de s'opérer, il conçut des inquiétudes pour Jourdan; mais,

n'osant prendre aucune détermination vigoureuse, il se décida à franchir

le Danube, et à s'avancer en Bavière, pour essayer par là de ramener

l'archiduc à lui, tout en restant fidèle au plan du directoire. Il était

cependant aisé de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant

de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas détourner de

l'exécution d'un vaste plan, par une excursion en Bavière. Moreau n'en

passa pas moins le Danube, à la suite de Latour, et s'approcha du Lech.

Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop étendu pour

s'y soutenir, il fut obligé de l'abandonner, après avoir essuyé un

combat malheureux à Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il

se trouvait le 15 fructidor (1er septembre) à Dachau, Pfaffenhofen et

Geisenfeld.

Ainsi la fortune commençait à nous être moins favorable en Allemagne,

par l'effet d'un plan vicieux qui, séparant nos armées, les exposait

à être battues isolément. D'autres résultats se préparaient encore en

Italie.

On a vu que Bonaparte, après avoir rejeté les Autrichiens dans le Tyrol,

et repris ses anciennes positions sur l'Adige, méditait de nouveaux

projets contre Wurmser, auquel il n'était pas content d'avoir détruit

vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entièrement l'armée. Cette

opération était indispensable pour l'exécution de tous ses desseins en

Italie. Wurmser détruit, il pourrait faire une pointe jusqu'à Trieste,

ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur

l'Adige, faire la loi à Venise, à Rome et à Naples, dont la malveillance

était toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la liberté

en Italie, en constituant la Lombardie, les légations de Bologne et de

Ferrare, peut-être même le duché de Modène, en république indépendante.

Il résolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le

Tyrol, certain aujourd'hui d'être secondé par la présence de Moreau sur

l'autre versant des Alpes.

Pendant que les troupes françaises employaient une vingtaine de jours à

se reposer, Wurmser réorganisait et renforçait les siennes. De nouveaux

détachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui

permirent de porter son armée à près de cinquante mille hommes. Le

conseil aulique lui envoya un autre chef d'état-major, le général du

génie Laüer, avec de nouvelles instructions sur le plan à suivre pour

enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt

mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le

reste, par la vallée de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du

Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'éloigne de

l'Adige en forme de courbe, redevient parallèle à ce fleuve dans la

plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chaussée, partant de Trente,

conduit dans la vallée de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans

les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette

vallée pour déboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de

l'Adige, entre Vérone et Legnago. Ce plan n'était pas mieux conçu que le

précédent, car il avait toujours l'inconvénient de diviser les forces en

deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu.

Wurmser entrait en action, dans le même moment que Bonaparte. Celui-ci

ignorant les projets de Wurmser, mais prévoyant avec une sagacité rare,

que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que

l'ennemi vînt tâter la ligne de l'Adige, de Vérone à Legnago, laissa

le général Kilmaine à Vérone avec une réserve de près de trois mille

hommes, et avec tous les moyens de résister pendant deux jours au moins.

Le général Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant

Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les

trois routes du Tyrol, celle qui circule derrière le lac de Garda, et

les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division

Sauret, devenue division Vaubois, après avoir circulé par derrière le

lac de Garda, et livré plusieurs combats, arriva à Torbole, la pointe

supérieure du lac. Le même jour, les divisions Masséna et Augereau, qui

longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'étaient ensuite

réunies sur la même rive par le pont de Golo, arrivèrent devant

Seravalle. Elles livrèrent un combat d'avant-garde, et firent quelques

prisonniers à l'ennemi.

Les Français avaient à remonter maintenant une vallée étroite et

profonde: à leur gauche était l'Adige, à leur droite des montagnes

élevées. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait

que la largeur de la chaussée, et formait ainsi d'affreux défilés à

franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour pénétrer dans le

Tyrol. Mais les Français, audacieux et agiles, étaient aussi propres à

cette guerre qu'à celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines

du Mantouan. Davidovich avait placé deux divisions, l'une au camp de

Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tête à la division

Vaubois qui remontait la chaussée de Salo à Roveredo, par derrière le

lac de Garda: l'autre à San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le

défilé contre Masséna et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se

trouva en présence. C'était la division Wukassovich qui défendait le

défilé de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de

tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie légère,

et les distribue à droite et à gauche, sur les hauteurs environnantes;

puis, quand il a fatigué quelque temps les Autrichiens, il forme la

dix-huitième demi-brigade en colonne serrée par bataillons, et ordonne

au général Victor de percer avec elle le défilé. Un combat violent

s'engage; les Autrichiens résistent d'abord; mais Bonaparte décide

l'action, en ordonnant au général Dubois de charger à la tête des

hussards. Ce brave général fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt,

et tombe percé de trois balles. On l'emporte expirant. «Avant que je

meure, dit-il à Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs.

» De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent à Roveredo,

situé à une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo

est à une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec

la trente-deuxième, vers l'espace qui sépare le fleuve de la ville; il

porte Victor, avec la dix-huitième, sur la ville même. Celui-ci entre

au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens

devant lui, et arrive à l'autre extrémité de la ville, à l'instant où

Rampon en achevait le circuit extérieur. Pendant que l'armée principale

emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait à

Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss

lui avait disputé le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter à

l'instant même, et toutes les divisions se trouvaient réunies maintenant

au milieu du jour à la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du

fleuve. Mais le plus difficile restait à faire.

Davidovich avait rallié ses deux divisions sur sa réserve, dans le

défilé de Calliano, défilé redoutable et bien autrement dangereux

que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne

laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chaussée.

L'entrée du défilé était fermée par le château de la Pietra, qui

joignait la montagne au fleuve, et qui était couronné d'artillerie.

Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie légère

à droite, sur les escarpemens de la montagne, et à gauche, sur les bords

du fleuve. Ses soldats, nés sur les bords du Rhône, de la Seine ou de la

Loire, égalent l'agilité et la hardiesse des chasseurs des Alpes.

Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la

montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins

intrépides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout où

ils peuvent se soutenir, et tournent le château de la Pietra. Le général

Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie légère qui

fait le meilleur effet; le château est enlevé. Alors l'infanterie le

traverse, et fond en colonne serrée sur l'armée autrichienne amassée

dans le défilé. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et

fuient dans un désordre épouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du

général en chef, veut prévenir la fuite des Autrichiens; il se précipite

au galop à la tête de cinquante hussards, traverse dans toute sa

longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait

effort pour en arrêter la tête. Il est renversé de cheval, mais il

répand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps à la

cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers.

Là finit cette suite de combats, qui valurent à l'armée française les

défilés du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne,

quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blessés.

Bonaparte appela cette journée bataille de Roveredo.

Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Français entrèrent à

Trente, capitale du Tyrol italien. L'évêque avait fui. Bonaparte, pour

calmer les Tyroliens, qui étaient fort attachés à la maison d'Autriche,

leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait à poser

les armes, et à ne point commettre d'hostilités contre son armée, leur

promettant qu'à ce prix leurs propriétés et leurs établissements publics

seraient respectés. Wurmser n'était plus à Trente. Bonaparte l'avait

surpris à l'instant où il se mettait en marche pour exécuter son

plan. En voyant les Français s'engager dans le Tyrol pour communiquer

peut-être avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus disposé à

descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence.

Il espérait même, par ce circuit rapide, qui allait l'amener à Vérone,

enfermer les Français dans la haute vallée de l'Adige, et, tout à

la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il était parti

l'avant-veille et devait être déjà rendu à Bassano; Bonaparte forme

sur-le-champ une résolution des plus hardies: il va laisser Vaubois à

la garde du Tyrol, et se jeter à travers les gorges de la Brenta, à la

suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et

Wurmser en a trente; il peut être enfermé dans ces gorges épouvantables,

si Wurmser lui tient tête; il peut aussi arriver trop tard pour tomber

sur les derrières de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de

forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en

valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tête et l'enfermer dans

les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues à

faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitôt

que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il

le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira brûler ce port sous ses

yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son armée et ce

fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les

gorges du Tyrol.

Ce jeune homme, dont la pensée et la volonté sont aussi promptes que la

foudre, ordonne à Vaubois, le jour même de son arrivée à Trente, de se

porter sur le Lavis, pour enlever cette position à l'arrière-garde de

Davidovich. Il fait exécuter cette opération sous ses yeux, indique à

Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part

ensuite avec les vingt autres, pour se jeter à travers les gorges de la

Brenta.

Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir à Levico. Le

lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un

nouveau défilé, dit de Primolano, où Wurmser avait placé une division.

Bonaparte emploie les mêmes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les

hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur

la route. On enlève le défilé. Un petit fort se trouvait au delà, on

l'entoure et on s'en rend maître. Quelques soldats intrépides courant

sur la route, y devancent les fugitifs, les arrêtent, et donnent à

l'armée le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille

prisonniers. On arrive le soir à Cismone, après avoir fait vingt lieues

en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats

n'en peuvent plus; lui-même est accablé de fatigue. Il a devancé son

quartier-général, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de

munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le

lendemain.

Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'étonnement. Il

ne conçoit pas que son ennemi se soit jeté dans ces gorges, au risque

d'y être enfermé; il se propose de profiter de la position de Bassano

qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son armée. S'il

réussit à y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Déjà

il avait envoyé la division De Mezaros pour tâter Vérone, mais il la

rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas

probable que l'ordre arrive à temps. La ville de Bassano est située sur

la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un

pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich

sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six

bataillons en avant garde dans les défilés qui précèdent Bassano, et qui

ferment la vallée.

Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance

sur Bassano; Masséna marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche.

On emporte les défilés, et on débouche en présence de l'armée ennemie,

rangée sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser,

déconcertés par l'audace des Français, ne résistent pas avec le courage

qu'ils ont montré en tant d'occasions; ils s'ébranlent, se rompent,

et entrent dans Bassano. Augereau se présente à l'entrée de la ville.

Masséna, qui est sur la rive opposée, veut pénétrer par le pont; il

l'enlève en colonne serrée, comme celui de Lodi, et entre en même temps

qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-général était encore dans la

ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille

prisonniers et un matériel immense. Le plan de Bonaparte était donc

réalisé; il avait débouché dans la plaine aussitôt que Wurmser, et il

lui restait maintenant à l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige.

Wurmser, dans le désordre d'une action si précipitée, se trouve séparé

des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le

Frioul, et lui, se voyant pressé par les divisions Masséna et Augereau,

qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme

la résolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans

Mantoue. Il avait rallié à lui la division De Mezaros, qui venait de

faire de vains efforts pour emporter Vérone. Il ne comptait plus que

quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie

excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage.

Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait été transporté

à Vérone, et un détachement, qui devait venir occuper cette place,

n'était point encore arrivé. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare

de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde

quelque repos à ses troupes, qui étaient abîmées de fatigue.

Bonaparte le suivait sans relâche: il fut cruellement déçu en apprenant

la négligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne désespéra pas encore

de le prévenir à Mantoue. Il porta la division Masséna sur l'autre rive

de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour

barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago même.

L'avant-garde de Masséna, devançant sa division, entra dans Céréa le 25

(11 septembre), au moment où Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son

corps d'armée. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie légère,

commandée par les généraux Murat et Pigeon, fit une résistance des

plus héroïques, mais fut culbutée: Wurmser lui passa sur le corps, et

continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette

action: il manqua être pris, et se sauva en toute hâte.

Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la

Molinella étaient rompus, excepté celui de Villimpenta, il descendit

jusqu'à ce pont, y franchit la rivière, et marcha sur Mantoue. Le

général Charton voulut lui résister avec trois cents hommes formés en

carré; ces braves gens furent sabrés ou pris. Wurmser arriva ainsi à

Mantoue le 27 (13). Ces légers avantages étaient un adoucissement aux

malheurs du vieux et brave maréchal. Il se répandit dans les environs de

Mantoue, et tint un moment la campagne, grâce à sa nombreuse et belle

cavalerie.

Bonaparte arrivait à perte d'haleine, furieux contre les officiers

négligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau

était rentré dans Legnago, et avait fait prisonnière la garnison

autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna à Augereau

de se porter à Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits

combats à Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit

du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrière, pour

engager Wurmser à se montrer en plaine. Le vieux général, alléché

par ses petits succès, se déploya en effet hors de Mantoue, entre

la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le

troisième jour complémentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de

Governolo, formait la gauche; Masséna, partant de Due-Castelli, formait

le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite.

Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfoncé

partout, et rejeté dans la place avec une perte de deux mille hommes.

Quelques jours après, il fut entièrement renfermé dans Mantoue. La

nombreuse cavalerie qu'il avait ramenée ne lui servait à rien, et ne

faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et

saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de

garnison, dont plusieurs mille aux hôpitaux.

Ainsi, quoique Bonaparte eût perdu en partie le fruit de sa marche

audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'eût pas fait mettre bas les armes

au maréchal, il avait entièrement ruiné et dispersé son armée. Quelques

mille hommes étaient rejetés dans le Tyrol sous Davidovich; quelques

mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou

quatorze mille, s'était enfermé dans Mantoue. Treize ou quatorze mille

étaient prisonniers, six ou sept mille tués ou blessés. Ainsi cette

armée venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix

jours, outre un matériel considérable. Bonaparte en avait perdu sept ou

huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tué, blessé, ou

malade. Ainsi, aux armées de Colli et de Beaulieu, détruites en entrant

en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, détruite en deux fois,

d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la

Brenta. Aux trophées de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de

Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de

Saint-George. A quelle époque de l'histoire avait-on vu de si grands

résultats, tant d'ennemis tués, tant de prisonniers, de drapeaux, de

canons enlevés! Ces nouvelles répandirent de nouveau la joie dans la

Lombardie, et la terreur dans le fond de la péninsule. La France fut

transportée d'admiration pour le général de l'armée d'Italie.

Nos armes étaient moins heureuses sur les autres théâtres de la guerre.

Moreau s'était avancé sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que

ses progrès en Bavière ramèneraient l'archiduc et dégageraient

Jourdan. Cet espoir était peu fondé, et l'archiduc aurait mal jugé de

l'importance de son mouvement, s'il se fût détourné de son exécution

pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dépendait de ce qui allait

se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramené sur le Rhin, les progrès

de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer à

perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer

le général Nauendorff, avec deux régimens de cavalerie et quelques

bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'armée

de Sambre-et-Meuse.

Cette brave armée se retirait avec le plus vif regret, et en conservant

tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus

grandes et les plus belles choses, pendant les premières années de la

révolution; c'est elle qui avait vaincu à Watignies, à Fleurus, aux

bords de l'Ourthe et de la Roër. Elle avait beaucoup d'estime pour son

général, et une grande confiance en elle-même. Cette retraite ne l'avait

point découragée, et elle était persuadée qu'elle ne cédait qu'à des

combinaisons supérieures, et à la masse des forces ennemies. Elle

désirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et

de rétablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le désirait aussi. Le

directoire lui écrivait qu'il fallait à tout prix se maintenir en

Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en

Allemagne, et surtout pour ne pas découvrir Moreau, qui s'était avancé

jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son côté, venait d'apprendre à

Jourdan, à la date du 8 fructidor (25 août), sa marche au-delà du Lech,

les avantages qu'il y avait remportés, et le projet qu'il avait de

s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons

décidèrent Jourdan à tenter le sort des armes, quoiqu'il eût devant lui

des forces très supérieures. Il aurait cru manquer à l'honneur s'il eût

quitté la Franconie sans combattre, et s'il eût laissé son collègue

en Bavière. Trompé d'ailleurs par le mouvement du général Nauendorff,

Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords

du Danube. Il s'arrêta donc à Wurtzbourg, place dont il jugeait la

conservation importante, mais dont les Français n'avaient conservé que

la citadelle. Il y donna quelque repos à ses troupes, fit quelques

changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et

annonça l'intention de combattre. L'armée montra la plus grande ardeur à

enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant

d'engager la bataille. Il avait sa droite appuyée à Wurtzbourg, et le

reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'étendent le long du

Mein jusqu'à Schveinfurt. Le Mein le séparait de l'ennemi. Une partie

seulement de l'armée autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le

confirmait dans l'idée que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa

à l'extrémité de sa ligne la division Lefebvre, à Schveinfurt, pour

assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas où la bataille

lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une

seconde ligne et d'un corps de réserve; mais il crut devoir ce sacrifice

à la nécessité d'assurer sa retraite. Il se décida à attaquer, le 17

fructidor (3 septembre), au matin.

Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son

adversaire, fit rapidement passer le reste de son armée au-delà du Mein,

et déploya aux yeux de Jourdan des forces très supérieures. La bataille

s'engagea d'abord avec succès pour nous; mais notre cavalerie, assaillie

dans les plaines qui s'étendent le long du Mein par une cavalerie

formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva

d'abri que derrière les lignes et les feux bien nourris de notre

infanterie. Jourdan, si sa réserve n'avait pas été si éloignée de lui,

aurait pu remporter la victoire; il envoya à Lefebvre des officiers qui

ne purent percer à travers les nombreux escadrons ennemis. Il espérait

cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'était pas menacé,

marcherait au lieu du péril; mais il attendit vainement, et replia son

armée pour la dérober à la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite

se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du

directoire, et de son dévouement à son collègue, dut dès lors se replier

sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relâche, donna ordre à

Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrière la Lahn

le 24 fructidor (10 septembre). Son armée, dans cette marche pénible

jusqu'aux frontières de la Bohême, n'avait guère perdu que cinq à six

mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau,

qui fut frappé d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put

emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de

soins; mais il expira bientôt. Ce jeune héros, regretté des deux armées,

fut enseveli au bruit de leur double artillerie.

Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours

au-delà du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de

Jourdan. Aucun des officiers détachés pour lui en donner n'était arrivé.

Il tâtonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche,

sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes à soutenir

contre la cavalerie de Latour, qui, réunie à celle de Nauendorff,

déboucha à l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si

justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis,

et les dispersa dans la plaine après leur avoir fait subir une perte

considérable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se décida enfin,

après une vingtaine de jours, à tenter un mouvement pour aller à la

découverte. Il résolut de s'approcher du Danube, pour étendre son aile

gauche jusqu'à Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui

apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le

Danube à sa gauche et à son centre, et laissa sa droite seule au-delà

de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avança jusqu'à

Aichstett. Dans cette situation singulière, il étendait sa gauche vers

Jourdan, qui dans le moment était à soixante lieues de lui; il avait son

centre sur le Danube, et sa droite au-delà, exposant l'un des corps à

être détruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous

les militaires ont reproché à Moreau ce mouvement, comme un de ces

demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir

les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se

rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur

Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaçant ainsi à

cheval sur le Danube.

Enfin, après quatre jours d'attente dans cette position singulière,

il en sentit le danger, se reporta au-delà du Danube, et songea à le

remonter pour se rapprocher de sa base d'opération. Il apprit alors la

retraite forcée de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'après avoir

ramené l'armée de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volât sur le Necker,

pour fermer le retour à l'armée du Rhin. Il apprit aussi une tentative

faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour détruire le pont par

lequel l'armée française avait débouché en Allemagne. Dans cet état de

choses, il n'hésita plus à se mettre en marche pour regagner la France.

Sa position était périlleuse. Engagé au milieu de la Bavière, obligé de

repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tête

Latour avec quarante mille hommes, et exposé à trouver l'archiduc

Charles avec trente mille sur ses derrières, il pouvait prévoir des

dangers extrêmes. Mais s'il était dépourvu du vaste et ardent génie que

son émule déployait en Italie, il avait une âme ferme et inaccessible à

ce trouble dont les âmes vives sont quelquefois saisies. Il commandait

une superbe armée, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le

moral n'avait été ébranlé par aucune défaite, et qui avait dans son

chef une extrême confiance. Appréciant une pareille ressource, il ne

s'effraya pas de sa position, et résolut de reprendre tranquillement sa

route. Pensant que l'archiduc, après avoir replié Jourdan, reviendrait

probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve déjà

occupé; il remonta donc la vallée du Danube, pour aller joindre

directement celle du Rhin, par la route des villes forestières. Ces

passages étant les plus éloignés du point où se trouvait actuellement

l'archiduc, lui parurent les plus sûrs.

Il resta au-delà du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant

une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant

lui, sans confusion, et tous les jours ses arrière-gardes repoussaient

bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le

Danube, et de tâcher de prévenir Moreau à l'entrée des défilés, se

contentait de le suivre pas à pas, sans oser l'entamer. Arrivé auprès du

lac de Fédersée, Moreau crut devoir s'arrêter. Latour s'était partagé

en trois corps: il en avait donné un à Nauendorff, et l'avait envoyé à

Tubingen, sur le Haut-Necker, par où Moreau ne voulait pas passer; il

était lui-même avec le second à Biberach; et le troisième se trouvait

fort loin, à Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par où

il voulait se retirer, qui ne voulait pas être trop pressé au passage de

ce défilé, qui voyait devant lui Latour isolé, et qui sentait ce qu'une

victoire devait donner de fermeté à ses troupes pour le reste de la

retraite, s'arrêta le 11 vendémiaire an V (2 octobre) aux environs du

lac de Fédersée, non loin de Biberach. Le pays était montueux, boisé,

et coupé de vallées. Latour était rangé sur différentes hauteurs, qu'on

pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient à dos un ravin

profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et,

sachant pénétrer avec art à travers ses positions, abordant les unes de

front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et

lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de

Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulièrement le moral

de l'armée française. Moreau reprit sa marche et s'approcha des défilés.

Il avait déjà dépassé les routes qui traversent la vallée du Necker pour

déboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par

Tuttlingen et Rottweil, vers les sources même du Necker, suit la vallée

de la Kintzig, et vient aboutir à Kehl; mais Nauendorff l'avait déjà

occupée. Les détachemens sortis de Manheim s'étaient joints à ce

dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter

un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la

Forêt-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait à Brissach,

beaucoup plus loin de l'archiduc. En conséquence, il plaça Desaix et

Férino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se

couvrir du côté des débouchés, où se trouvaient les principales forces

autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le

Val-d'Enfer. En même temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue,

par la route des villes forestières. Les Autrichiens l'avaient entouré

d'une nuée de petits corps, comme s'ils avaient espéré l'envelopper, et

ne s'étaient mis nulle part en mesure de lui résister. Saint-Cyr trouva

à peine un détachement au Val-d'Enfer, passa sans peine à Neustadt,

et arriva à Fribourg. Les deux ailes le suivirent immédiatement, et

débouchèrent à travers cet affreux défilé, dans la vallée du Rhin,

plutôt avec l'attitude d'une armée victorieuse qu'avec celle d'une armée

en retraite. Moreau était rendu dans la vallée du Rhin le 21 vendémiaire

(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de

remonter, en suivant la rive française, jusqu'à Strasbourg, il voulut

remonter la rive droite jusqu'à Kehl, en présence de toute l'armée

ennemie. Soit qu'il voulût faire un retour plus imposant, soit qu'il

espérât se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant

directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une

bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin à Brissach, remonter

librement à Strasbourg, et déboucher de nouveau par Kehl. Cette tête

de pont pouvait résister assez longtemps pour lui donner le temps

d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'armée ennemie, qui

venait de se réunir tout entière sous l'archiduc, et s'exposer ainsi

à une bataille générale, avec le Rhin à dos, était une imprudence

inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive à

prendre, ni d'une retraite à protéger. Le 28 vendémiaire (19 octobre),

les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l'Elz, de

Valdkirch à Emmendingen. Après un combat sanglant et varié, Moreau

sentit l'impossibilité de percer jusqu'à Kehl, en suivant la rive

droite, et résolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas

néanmoins pouvoir faire passer toute son armée sur ce pont, de peur

d'encombrement, et voulant envoyer au plus tôt des forces à Kehl, il fit

repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue

avec le centre et la droite. Cette détermination a été jugée non moins

imprudente que celle de combattre à Emmendingen; car Moreau, affaibli

d'un tiers de son armée, pouvait être très compromis. Il comptait, il

est vrai, sur une très belle position, celle de Schliengen, qui couvre

le débouché d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arrêter et

combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sûr. Il s'y

replia en effet, s'y arrêta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un

combat opiniâtre et balancé. Après avoir, par cette journée de combat,

donné à ses bagages le temps de passer, il évacua la position pendant la

nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg.

Ainsi finit cette campagne célèbre, et cette retraite plus célèbre

encore. Le résultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont

démontré Napoléon, l'archiduc Charles et le général Jomini, si au

lieu de former deux armées, s'avançant en colonnes isolées, sous deux

généraux différens, dans l'intention mesquine de déborder les flancs de

l'ennemi, le directoire eût formé une seule armée de cent soixante mille

hommes, dont un détachement de cinquante mille aurait assiégé Mayence,

et dont cent dix mille, réunis en un seul corps, auraient envahi

l'Allemagne par la vallée du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Bavière,

les armées impériales auraient été réduites à se retirer toujours, sans

pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop supérieure.

Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau

républicain aurait été porté jusqu'à Vienne. Avec le plan donné, Jourdan

était une victime forcée. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut

toute de dévouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la première fois,

pour attirer à lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avança

jusqu'en Bohême et qu'il combattit à Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa

belle armée, pouvait réparer en partie les vices du plan, soit en se

hâtant d'écraser tout ce qui était devant lui, au moment où il déboucha

par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci

se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais

s'il ne montra pas une étincelle de génie, si à une manoeuvre décisive

et victorieuse il préféra une retraite, du moins il déploya dans cette

retraite un grand caractère et une rare fermeté. Sans doute elle n'était

pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite néanmoins de

la manière la plus imposante.

Le jeune archiduc dut au vice du plan français une belle pensée, qu'il

exécuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur,

de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement français

mortelle pour ses armées. Conçoit-on ce qui serait arrivé, si d'un côté

ou de l'autre s'était trouvé le génie impétueux qui venait de détruire

trois armées au-delà des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de

Moreau, à l'instant où ils débouchèrent de Kehl, si les Impériaux, à

l'instant où ils quittèrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan,

avaient été conduits avec l'impétuosité déployée en Italie, certainement

la guerre eût été terminée sur-le-champ, d'une manière désastreuse pour

l'une des deux puissances.

Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc.

En France, on sut un gré infini à Moreau d'avoir ramené saine et

sauve l'armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des

inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s'étant

replié, où le pont de Kehl ayant été menacé, où une nuée de petits

corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce

qu'elle était devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, après de

vives inquiétudes, on la vit déboucher dans la vallée du Rhin, avec

une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l'avait si

heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d'oeuvre de

l'art, et comparée sur-le-champ à celle des Dix mille. On n'osait rien

mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l'armée d'Italie;

mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le génie supérieur,

que la grande fortune offusquent, et que le mérite moins éclatant

rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa

prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du

jeune Bonaparte. Dès ce jour-là, Moreau eut pour lui tout ce qui préfère

les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut l'avouer,

dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on

voit de quoi le génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l'a

enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire.

Histoire de la Révolution française, Tome 08 · 第 12 / 22 题