CHAPITRE III.

CAMPAGNE DE 1796.---CONQUÊTE DU PIÉMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE

GÉNÉRAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLÉSIMO. PASSAGE DU PONT DE

LODI. ÉTABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANÇAIS EN ITALIE.---OPÉRATIONS

MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GÉNÉRAUX JOURDAN ET

MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARMÉE D'ITALIE PREND SES

POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE.

La cinquième campagne de la liberté allait commencer; elle devait

s'ouvrir sur les plus beaux théâtres militaires de l'Europe, sur

les plus variés en obstacles, en accidens, en ligues de défense ou

d'attaque. C'étaient, d'une part, la grande vallée du Rhin et les deux

vallées transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le

Pô, la Lombardie. Les armées qui allaient entrer en ligne étaient les

plus aguerries que jamais on eût vues sous les armes; elles étaient

assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir,

mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et réduire la

guerre à une simple invasion. Elles étaient commandées par de jeunes

généraux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition,

mais instruits cependant, et exaltés par de grands événemens. Tout se

réunissait donc pour rendre la lutte opiniâtre, variée, féconde en

combinaisons, et digne de l'attention des hommes.

Le projet du gouvernement français, comme on l'a vu, était d'envahir

l'Allemagne pour faire vivre ses armées en pays ennemi, pour détacher

les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les États

héréditaires. Il voulait en même temps essayer une tentative hardie

en Italie pour y nourrir ses armées et arracher cette riche contrée à

l'Autriche.

Deux belles armées, de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes chacune,

étaient données sur le Rhin à deux généraux célèbres. Une trentaine de

mille soldats affamés étaient confiés à un jeune homme inconnu, mais

audacieux, pour tenter la fortune au-delà des Alpes.

Bonaparte arriva au quartier-général à Nice le 6 germinal an IV (26

mars). Tout s'y trouvait dans un état déplorable. Les troupes y étaient

réduites à la dernière misère. Sans habits, sans souliers, sans paie,

quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations

avec un rare courage. Grâce à cet esprit industrieux qui caractérise

le soldat français, elles avaient organisé la maraude, et descendaient

alternativement et par bandes dans les campagnes de Piémont pour s'y

procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument à l'artillerie.

Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transportée en arrière sur les

bords du Rhône. Le trentième cheval et l'emprunt forcé n'étaient pas

encore levés dans le Midi, à cause des troubles. Bonaparte avait reçu

pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en

traites, dont une partie fut protestée. Pour suppléer à tout ce qui

manquait, on négociait avec le gouvernement génois, afin d'en obtenir

quelques ressources. On n'avait pas encore reçu de satisfaction pour

l'attentat commis sur la frégate _la Modeste_, et en réparation de cette

violation de neutralité, on demandait au sénat de Gênes de consentir un

emprunt et de livrer aux Français la forteresse de Gavi, qui commande

la route de Gênes à Milan. On exigeait aussi le rappel des familles

génoises, expulsées pour leur attachement à la France. Telle était la

situation de l'armée lorsque Bonaparte y arriva.

Elle présentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes.

C'étaient pour la plupart des soldats accourus aux armées à l'époque

de la levée en masse, instruits, jeunes, habitués aux privations, et

aguerris par des combats de géans, au milieu des Pyrénées et des Alpes.

Les généraux avaient les qualités des soldats. Les principaux étaient

Masséna, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais précis et lumineux

au milieu des dangers, et d'une ténacité indomptable; Augereau, ancien

maître d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entraîner les soldats

avaient porté aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatrié, réunissant

l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, méthodique et brave;

enfin Berthier, que son activité, son exactitude à soigner les détails,

son savoir géographique, sa facilité à mesurer de l'oeil l'étendue d'un

terrain ou la force numérique d'une colonne, rendaient éminemment propre

à être un chef d'état-major utile et commode.

Cette armée avait ses dépôts en Provence; elle était rangée le long de

la chaîne des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann,

gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'armée

active s'élevait au plus à trente-six mille hommes. La division

Serrurier était à Garessio, au-delà de l'Apennin, pour surveiller les

Piémontais dans leur camp retranché de Ceva. Les divisions Augereau,

Masséna, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes,

étaient en-deçà de l'Apennin.

Les Piémontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous

les ordres de Colli, campaient à Geva, sur les revers des monts. Les

Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avançaient

par les routes de la Lombardie vers Gênes. Beaulieu, qui les commandait,

s'était fait remarquer dans les Pays-Bas. C'était un vieillard que

distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer

environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait à

mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Piémontais étaient peu

d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Piémont;

Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Gênes et les

Anglais.

Telle était la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se

fût déjà fait connaître à l'armée d'Italie, on le trouvait bien jeune

pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits

romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa

vie passée rien qui pût imposer aux esprits. On le reçut sans beaucoup

d'empressement. Masséna lui en voulait déjà pour s'être emparé de

l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint à l'armée un langage

énergique. «Soldats, dit-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le

gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre

patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni

avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines

du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces;

vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie,

manqueriez-vous de courage?» L'armée accueillit ce langage avec

plaisir: de jeunes généraux qui avaient tous leur fortune à faire, des

soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les

belles contrées qu'on leur annonçait. Bonaparte fit un arrangement avec

un fournisseur, et procura à ses soldats une partie du prêt qui était

arriéré. Il distribua à chacun de ses généraux quatre louis en or, ce

qui montre quel était alors l'état des fortunes. Il transporta

ensuite son quartier-général à Albenga, et fit marcher toutes les

administrations le long du littoral, sous le feu des canonnières

anglaises.

Le plan à suivre était le même qui s'était offert l'année précédente

à la bataille de Loano. Pénétrer par le col le plus bas de l'Apennin,

séparer les Piémontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur

centre, telle fut l'idée fort simple que Bonaparte conçut à la vue des

lieux. Il commençait les opérations de si bonne heure, qu'il avait

l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le désordre.

Cependant il ne put les prévenir. Avant qu'il arrivât, on avait poussé

le général Cervoni sur Voltri, tout près de Gênes, pour intimider

le sénat de cette ville et l'obliger à consentir aux demandes du

directoire. Beaulieu, craignant le résultat de cette démarche, se hâta

d'entrer en action, et porta son armée sur Gênes, partie sur un versant

de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc

exécutable, à l'intention près de surprendre les Autrichiens. Plusieurs

routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime:

d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta à Gênes, puis celle d'Acqui,

et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et débouche dans

le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite à Dego, porta son

centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-même

avec sa gauche, par la Bocchetta et Gênes, sur Voltri, le long de la

mer. Ainsi sa position était celle de Dewins à Loano. Une partie de

l'armée autrichienne était entre l'Apennin et la mer; le centre, sous

d'Argenteau, était sur le sommet même de l'Apennin au col de Montenotte,

et se liait avec les Piémontais campés à Ceva, de l'autre côté des

monts.

Les deux armées s'ébranlant en même temps, se rencontrèrent en route

le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre

l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait été portée sur Voltri,

pour inquiéter Gênes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre,

traversa le col de Montenotte, pour venir tomber à Savone sur le centre

de l'armée française, pendant sa marche supposée vers Gênes. Il ne

trouva à Montenotte que le colonel Rampon, à la tête de douze

cents hommes, et l'obligea à se replier dans l'ancienne redoute de

Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel,

sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et

résista avec opiniâtreté à tous les efforts des Autrichiens. Trois

fois il fut attaqué par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la

repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer à ses soldats

de mourir dans la redoute, plutôt que de l'abandonner. Les soldats le

jurèrent, et demeurèrent toute la nuit sous les armes. Cet acte de

courage sauva les plans du général Bonaparte, et peut-être l'avenir de

la campagne.

Bonaparte, en ce moment, était à Savone. Il n'avait pas fait retrancher

le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est

décidé à prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'était passé dans la

journée à Montelegino et à Voltri. Sur-le-champ il sentit que le

moment était venu de mettre son plan à exécution, et il manoeuvra en

conséquence. Dans la nuit même il replia sa droite, formée par la

division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec

Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de

d'Argenteau. Il dirigea sur le même point la division Augereau, pour

soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Masséna

par un chemin détourné, au-delà de l'Apennin, de manière à la placer sur

les derrières même du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin,

toutes ses colonnes étaient en mouvement; placé lui-même sur un tertre

élevé, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et

Masséna qui, par un circuit, cheminait sur ses derrières. L'infanterie

autrichienne résista avec bravoure; mais, enveloppée de tout côté par

des forces supérieures, elle fut mise en déroute, et laissa deux mille

prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en désordre

sur Dego, où était le reste de l'armée.

Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long

de la mer sur Gênes, s'était dérobé tout à coup, et, se portant sur la

route qui traverse l'Apennin, avait enfoncé le centre ennemi, et avait

débouché victorieusement au-delà des monts.

Ce n'était rien à ses yeux que d'avoir accablé le centre, si les

Autrichiens n'étaient à jamais séparés des Piémontais. Il se porta le

jour même (23) à Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre

les deux armées coalisées. Il était dans la vallée de la Bormida, qui

coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la vallée, se

trouvaient les Autrichiens, qui s'étaient ralliés à Dego, gardant

la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de

Millesimo, qui joignent la vallée de la Bormida, et dans lesquelles se

trouvaient les Piémontais, gardant la route de Ceva et du Piémont. Il

fallait donc tout à la fois, qu'à sa gauche il forçât les gorges de

Millesimo, pour être maître de la route du Piémont, et qu'en face il

enlevât Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors

maître des deux routes, il séparait pour jamais les coalisés, et pouvait

à volonté se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13

avril), au matin, il porte son armée en avant; Augereau, vers la gauche,

attaque Millesimo, et les divisions Masséna et Laharpe s'avancent dans

la vallée sur Dego. L'impétueux Augereau aborde si vivement les gorges

de Millesimo, qu'il y pénètre, s'y engage, et en atteint le fond, avant

que le général Provera, qui était placé sur une hauteur, ait le temps

de se replier. Celui-ci était posté dans les ruines du vieux château de

Cossaria. Se voyant enveloppé, il veut s'y défendre; Augereau l'entoure

et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut

transiger. Il était important de n'être pas arrêté par cet obstacle, et

sur-le-champ on monte à l'assaut de la position. Les Piémontais font

pleuvoir un déluge de pierres, roulent d'énormes rochers, et écrasent

des lignes entières. Néanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats,

et gravit la hauteur à leur tête. Arrivé à une certaine distance, il

tombe percé d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est

forcé de camper le soir au pied de la hauteur; on se protège par

quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empêcher

Provera de s'enfuir. De leur côté, les divisions chargées d'agir dans le

fond de la vallée de la Bormida ont marché sur Dego, et en ont enlevé

les approches. Le lendemain doit être la journée décisive.

En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient générale sur tous les

points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse

tous les efforts que fait Colli pour dégager Provera, le bat toute la

journée, et réduit Provera au désespoir. Celui-ci finit par déposer les

armes à la tête de quinze cents hommes. Laharpe et Masséna, de leur

côté, fondent sur Dego, où l'armée autrichienne s'était renforcée, le

22 et le 23, des corps ramenés de Gênes. L'attaque est terrible; après

plusieurs assauts, Dego est enlevé; les Autrichiens perdent une

partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont

vingt-quatre officiers.

Pendant cette action, Bonaparte avait remarqué un jeune officier nommé

Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le

champ de bataille.

On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les

soldats se reposaient à peine des fatigues de la bataille, que le bruit

des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis

entrent dans Dego, et nous enlèvent cette position qui avait coûté tant

d'efforts. C'était un des corps autrichiens qui étaient restés engagés

sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le

désordre était si grand que ce corps avait donné sans s'en douter au

milieu de l'armée française. Le brave Wukassovich, qui commandait ces

six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace,

avait enlevé Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler

les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses

colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arrêtées par les grenadiers

autrichiens; mais elles reviennent à la charge, et, entraînées enfin par

l'adjudant-général Lanusse, qui met son chapeau au bout de son épée,

elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conquête en faisant

quelques centaines de prisonniers.

Ainsi Bonaparte était maître de la vallée de la Bormida: les Autrichiens

fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Piémontais, après avoir

perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il

était maître de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers,

et jetait l'épouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses

forces, et la portant tantôt a Montenotte, tantôt à Millesimo et à Dego,

il avait écrasé partout l'ennemi, en se rendant supérieur à lui sur

chaque point. C'était le moment de prendre une grande détermination. Le

plan de Carnot lui enjoignait de négliger les Piémontais, pour courir

sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'armée piémontaise, et ne

voulait pas la laisser sur ses derrières; il sentait d'ailleurs qu'il

suffisait d'un nouveau coup de son épée pour la détruire; et il trouva

plus prudent d'achever la ruine des Piémontais. Il ne s'engagea pas

dans la vallée de la Bormida pour descendre vers le Pô, à la suite des

Autrichiens; il prit à gauche, s'enfonça dans les gorges de Millesimo,

et suivit la route du Piémont. La division Laharpe resta seule au camp

de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et

observant les Autrichiens. Les soldats étaient accablés de fatigue; ils

s'étaient battus le 22 et le 23 à Montenotte, le 24 et le 25 à Millesimo

et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'étaient reposés seulement

le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches

rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions

régulières; ils manquaient de tout, et ils se livrèrent à quelques

pillages. Bonaparte indigné sévit contre les pillards avec une grande

rigueur, et montra autant d'énergie à rétablir l'ordre qu'à poursuivre

l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance

des soldats. Les généraux divisionnaires étaient subjugués. On écoutait

avec attention, déjà avec admiration, le langage précis et figuré du

jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir

pour arriver à Ceva, l'armée aperçut les belles plaines du Piémont et

de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le Pô, et tous ces

fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond

les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces

belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte était à la tête de

ses soldats; il fut ému. «Annibal, s'écria-t-il, avait franchi les

Alpes; nous, nous les avons tournées.» Ce mot expliquait la campagne

pour toutes les intelligences. Quelles destinées s'ouvraient alors

devant nous!

[Footnote 2: Expression de Bonaparte.]

Colli ne défendit le camp retranché de Ceva que le temps nécessaire pour

ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir

ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de

battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied à

pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir à son secours par

une marche détournée, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arrêta

derrière la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au début de

la campagne, avait été laissé à Garessio pour observer Colli, venait de

rejoindre l'armée. Ainsi elle avait une division de plus. Colli était

couvert par la Cursaglia, rivière rapide et profonde, qui se jette dans

le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit

se noyer sans y réussir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont

Saint-Michel. Il y réussit; mais Colli le laissant engager, fondit sur

lui à l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont,

et l'obligea à repasser la rivière en désordre. La position de

l'armée était difficile. On avait sur les derrières Beaulieu, qui

se réorganisait; il importait de venir à bout de Colli au plus tôt.

Pourtant la position ne semblait pas pouvoir être enlevée, si elle était

bien défendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain.

Le 2 floréal (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on

trouva les ponts abandonnés. Colli n'avait fait la résistance de la

veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne à Mondovi.

Serrurier décida la victoire par la prise de la redoute principale,

celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et

continua à se retirer. Bonaparte arriva à Cherasco, place mal défendue,

mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro,

et facile à armer avec l'artillerie prise à l'ennemi. Dans cette

position, Bonaparte était à vingt lieues de Savone, son point de départ,

à dix lieues de Turin, à quinze d'Alexandrie.

La confusion régnait dans la cour de Turin. Le roi, qui était fort

opiniâtre, ne voulait pas céder. Les ministres d'Angleterre et

d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrances, l'engageaient à

s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô, et à imiter

ainsi les grands exemples de ses aïeux. Ils l'effrayaient de l'influence

révolutionnaire que les Français allaient exercer dans le Piémont; ils

demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et

Valence, afin qu'il pût s'enfermer et se défendre dans le triangle

qu'elles forment au bord du Pô. C'était là ce qui répugnait le plus au

roi de Piémont. Donner ses trois premières places à son ambitieux voisin

de la Lombardie lui était insupportable. Le cardinal Costa le décida à

se jeter dans les bras des Français. Il lui fit sentir l'impossibilité

de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une

longue résistance, et de le pousser ainsi à révolutionner le Piémont;

tout cela pour servir une ambition étrangère et même ennemie, celle

de l'Autriche. Le roi céda, et fit faire des ouvertures par Colli

à Bonaparte. Elles arrivèrent à Cherasco le 4 floréal (23 avril).

Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il était le

maître de signer un armistice, et il s'y décida. Il avait négligé le

plan du directoire, pour achever de réduire les Piémontais; il n'avait

pas eu cependant pour but de conquérir le Piémont, mais seulement

d'assurer ses derrières. Pour conquérir le Piémont, il fallait

prendre Turin, et il n'avait ni le matériel nécessaire, ni des forces

suffisantes pour fournir un corps de blocus et se réserver une armée

active. D'ailleurs la campagne se bornait dès lors à un siége. En

s'entendant avec le Piémont, avec des garanties nécessaires, il pouvait

fondre en sûreté sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On

disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il

fallait détrôner un roi, le parent des Bourbons, et répandre dans le

Piémont la révolution française. C'était dans l'armée l'opinion de

beaucoup de soldats, d'officiers et de généraux, et surtout d'Augereau,

qui était né au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le

jeune Bonaparte n'était point de cet avis; il sentait la difficulté de

révolutionner une monarchie, qui était la seule militaire en Italie, et

où les anciennes moeurs s'étaient parfaitement conservées; il ne devait

pas se créer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement à

la conquête de l'Italie, qui dépendait de la destruction des Autrichiens

et de leur expulsion au-delà des Alpes. Il ne voulait donc rien faire

qui pût compliquer sa situation et ralentir sa marche.

En conséquence il consentit à un armistice; mais il ajouta en

l'accordant, que, dans l'état respectif des armées, un armistice lui

serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses

derrières; en conséquence, il demanda qu'on lui livrât les trois

places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles

renfermaient, lesquels serviraient à l'armée, sauf à compter ensuite

avec la république; que les routes du Piémont fussent ouvertes aux

Français, ce qui abrégeait considérablement le chemin de la France aux

bords du Pô; qu'un service d'étape fût préparé sur ces routes pour les

troupes qui les traverseraient; et que enfin l'armée sarde fût dispersée

dans les places, de manière que l'armée française n'eût rien à en

craindre. Ces conditions furent acceptées, et l'armistice fut signé à

Cherasco, le 9 floréal (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte

Latour.

Il fut convenu que des plénipotentiaires partiraient sur-le-champ pour

Paris, afin de traiter de la paix définitive. Les trois places demandées

furent livrées, avec des magasins immenses. Dès ce moment l'armée avait

sa ligne d'opération couverte par les trois plus fortes places du

Piémont; elle avait des routes sûres, commodes, beaucoup plus courtes

que celles qui passaient par la rivière de Gênes, et des vivres en

abondance; elle se renforçait d'une quantité de soldats qui, au bruit

de la victoire, quittaient les hôpitaux; elle possédait une artillerie

nombreuse prise à Cherasco et dans les différentes places, et grand

nombre de chevaux; elle était enfin pourvue de tout, et les promesses

du général étaient accomplies. Dans les premiers jours de son entrée

en Piémont, elle avait pillé, parce qu'elle n'avait, dans ces marches

rapides, reçu aucune distribution. La faim apaisée, l'ordre fut rétabli.

Le comte de Saint-Marsan, ministre de Piémont, visita Bonaparte et sut

lui plaire; le fils même du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui

prodigua des témoignages d'estime qui le touchèrent. Bonaparte leur

rendit adroitement les flatteries qu'il avait reçues; il les rassura sur

les intentions du directoire, et sur le danger des révolutions. Il était

sincère dans ses protestations, car il nourrissait déjà une pensée qu'il

laissa percer adroitement dans ses différens entretiens. Le Piémont

avait manqué à tous ses intérêts en s'alliant à l'Autriche: c'est à

la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui était son amie

naturelle, car la France, séparée du Piémont par les Alpes, ne pouvait

songer à s'en emparer; elle pouvait au contraire le défendre contre

l'ambition de l'Autriche, et peut-être même lui procurer des

agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires

consentît à donner aucune partie de la Lombardie au Piémont; car elle

n'était pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conquérir

que pour en faire un équivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir

d'agrandissement pouvait disposer le Piémont à s'allier à la France,

ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes

excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la

convoitise et les espérances du cabinet de Turin.

Bonaparte, qui joignait à un esprit positif une imagination forte et

grande, et qui aimait à émouvoir, voulut annoncer ses succès d'une

manière imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour

présenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur

l'ennemi. Ensuite il adressa à ses soldats la proclamation suivante:

«Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris

vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places

fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait

quinze mille prisonniers[3], tué ou blessé plus de dix mille hommes:

vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés

par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd'hui,

par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous

avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé

des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers,

bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges

républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de

souffrir ce que vous avez souffert: grâces vous en soient rendues,

soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; et si,

vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793,

vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore. Les deux

armées qui naguère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées

devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misère, et se

réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont

confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il

vous reste à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous: les cendres

des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de

Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui

préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non,

je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo,

de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple

français.»

[Footnote 3: Ce n'est guère que dix à onze mille.]

Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arrivèrent coup

sur coup à Paris, la joie fut extrême. Le premier jour, c'était une

victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers;

le second jour, c'était une victoire plus décisive qui séparait les

Piémontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours

suivans apportaient de nouveaux succès: la destruction de l'armée

piémontaise à Mondovi, la soumission du Piémont à Cherasco, et la

certitude d'une paix prochaine qui en présageait d'autres. La rapidité

des succès, le nombre des prisonniers, dépassaient tout ce qu'on avait

encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquité, et

étonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel était ce

jeune général dont le nom, connu de quelques appréciateurs, et inconnu

de la France, éclatait pour la première fois. On ne le prononçait pas

bien encore, et on se disait avec joie que la république voyait s'élever

tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la défendre. Les

conseils décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien

mérité de la patrie, et décrétèrent une fête à la Victoire pour célébrer

l'heureux début de la campagne. L'aide-de-camp envoyé par Bonaparte

présenta les drapeaux au directoire. La cérémonie fut imposante. On

reçut ce jour-là plusieurs ambassadeurs étrangers, et le gouvernement

parut entouré d'une considération toute nouvelle.

Le Piémont soumis, le général Bonaparte n'avait plus qu'à marcher à la

poursuite des Autrichiens et à courir à la conquête de l'Italie. La

nouvelle des victoires des Français avait profondément agité tous les

peuples de cette contrée. Il fallait que celui qui allait y entrer fût

aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec

prudence. On sait comment l'Italie se présente à qui débouche de

l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe,

après avoir décrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles

renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-mêmes, et s'enfoncent

tout à coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue

péninsule baignée par l'Adriatique et la Méditerranée. Bonaparte,

arrivant du couchant, et ayant franchi la chaîne au point où elle

s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la péninsule, avait

en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et à sa droite, cette

péninsule étroite et profonde qui forme l'Italie inférieure. Une foule

de petits états divisaient cette contrée qui soupira toujours après

l'unité, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale.

Bonaparte venait de traverser l'état de Gênes, qui est placé de ce

côté-ci de l'Apennin, et le Piémont qui est au-delà. Gênes, antique

république, constituée par Doria, avait seule conservé une véritable

énergie entre tous les gouvernemens italiens. Placée entre les deux

armées belligérantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa

neutralité, et s'était ménagé ainsi tous les profits du commerce.

Entre sa capitale et le littoral, elle comptait à peu près cent mille

habitans; elle entretenait ordinairement trois à quatre mille hommes de

troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin,

et en former une milice excellente; elle était riche en revenus.

Deux partis la divisaient: le parti contraire à la France avait eu

l'avantage, et avait expulsé plusieurs familles. Le directoire dut

demander le rappel de ces familles, et une indemnité pour l'attentat

commis sur la frégate _la Modeste_.

En quittant Gênes, et en s'enfonçant à droite dans la péninsule, le long

du revers méridional de l'Apennin, se présentait d'abord l'heureuse

Toscane, placée sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus

doux, et dans l'une des parties les mieux abritées de l'Italie. Une

portion de cette contrée formait la petite république de Lucques,

peuplée de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duché

de Toscane, gouverné récemment par l'archiduc Léopold, et maintenant par

l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus éclairé et le plus poli de

l'Italie, la philosophie du dix-huitième siècle avait doucement germé.

Léopold y avait accompli ses belles réformes législatives, et avait

tenté avec succès les expériences les plus honorables pour l'humanité.

L'évêque de Pistoie y avait même commencé une espèce de réforme

religieuse, en y propageant les doctrines jansénistes. Quoique la

révolution eût effrayé les esprits doux et timides de la Toscane,

cependant c'était là que la France avait le plus d'appréciateurs et

d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait été l'un des premiers

princes de l'Europe à reconnaître notre république. Il avait un million

de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions.

Malheureusement la Toscane était de toutes les principautés italiennes

la plus incapable de se défendre.

Après la Toscane venait l'État de l'Église. Les provinces soumises

au pape, s'étendant sur les deux versans de l'Apennin, du côté de

l'Adriatique et de la Méditerranée, étaient les plus mal administrées de

l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition

des âges reculés, qui est commune à toute l'Italie, et qui supplée aux

richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Excepté

dans les légations de Bologne et de Ferrare, où régnait un mépris

profond pour le gouvernement des prêtres, et à Rome, antique dépôt du

savoir et des arts, où quelques seigneurs avaient partagé la philosophie

de tous les grands de l'Europe, les esprits étaient restés dans la

plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines

paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et

demi de sujets. L'armée était de quatre à cinq mille soldats, on sait

de quelle qualité. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son

autorité et de celle du Saint-Siége, avait une haine profonde pour la

philosophie du dix-huitième siècle; il croyait rendre à la chaire de

saint Pierre une partie de son influence en déployant une grande pompe,

et il faisait exécuter des travaux utiles aux arts. Comptant sur la

majesté de sa personne, et le charme de ses paroles qui était grand, il

avait essayé jadis un voyage auprès de Joseph II, pour le ramener aux

doctrines de l'Église, et pour conjurer la philosophie qui semblait

s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point été heureux.

Le pontife, plein d'horreur pour la révolution française, avait lancé

l'anathème contre elle, et prêché une croisade; il avait même souffert

à Rome l'assassinat de l'agent français Basseville. Excités par les

moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent

saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succès de nos armes.

L'extrémité de la péninsule et la Sicile composent le royaume de Naples,

le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et

la barbarie à l'état de Rome, et plus mal gouverné encore, s'il est

possible. Là régnait un Bourbon, prince doux et imbécile, voué à une

seule espèce de soin, la pêche. Elle absorbait tous ses momens, et

pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume était

abandonné à sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de

France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de

passions désordonnées, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre

Acton, conduisait les affaires d'une manière insensée. Les Anglais, dont

la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant

les petits états qui en bordent le littoral, avaient essayé de

s'impatroniser à Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient

la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette

haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples

était de six millions d'habitans; l'armée de soixante mille hommes; mais

bien différens de ces soldats dociles et braves du Piémont, les soldats

napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient

la lâcheté ordinaire des armées privées d'organisation. Naples avait

toujours promis de réunir trente mille hommes à l'armée de Dewins, et

n'avait envoyé que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien

montée et assez bonne.

Tels étaient les principaux états situés dans la péninsule, à la droite

de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie,

il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duché de Parme,

Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant

trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et

gouverné par un prince espagnol qui était ancien élève de Condillac, et

qui, malgré une saine éducation, était tombé sous le joug de moines et

des prêtres. Un peu plus à droite encore, toujours sur le penchant de

l'Apennin, se trouvaient le duché de Modène, Reggio, la Mirandole,

peuplé de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les

armes, et placé sous l'autorité du dernier descendant de l'illustre

maison d'Est. Ce prince défiant avait conçu une telle crainte de

l'esprit du siècle, qu'il était devenu prophète à force de peur, et

avait prévu la révolution. On citait ses prédictions. Dans ses terreurs,

il avait songé à se prémunir contre les coups du sort, et avait amassé

d'immenses richesses en pressurant ses états. Avare et timide, il était

méprisé de ses sujets, qui sont les plus éveillés, les plus malicieux

de l'Italie, et les plus disposés à embrasser les idées nouvelles. Plus

loin, au-delà du Pô, venait la Lombardie, gouvernée pour l'Autriche par

un archiduc. Cette belle et fertile plaine, placée entre les eaux des

Alpes qui la fécondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent

les richesses de l'Orient, couverte de blés, de riz, de pâturages,

de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, était

mécontente de ses maîtres étrangers. Elle était guelfe encore, malgré

son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la

capitale, fut toujours l'une des villes les plus éclairées de l'Italie:

moins favorisée sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle

était plus voisine cependant des lumières du Nord, et elle renfermait

grand nombre d'hommes qui souhaitaient la régénération civile et

politique des peuples.

Enfin le dernier état de la Haute-Italie était l'antique république de

Venise. Cette république, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre

d'or, son inquisition d'état, son silence, sa politique défiante et

cauteleuse, n'était plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance

redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situées au pied du Tyrol,

et celles d'Illyrie, elle comptait à peu près trois millions de sujets.

Elle pouvait lever jusqu'à cinquante mille Esclavons, bons soldats,

parce qu'ils étaient bien disciplinés, bien entretenus et bien payés.

Elle était riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux

siècles son commerce avait passé dans l'Océan et porté ses trésors

chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait à peine quelques

vaisseaux; et les passages des lagunes étaient presque comblés.

Cependant elle était puissante encore en revenus. Sa politique

consistait à amuser ses peuples, à les assoupir par le plaisir et le

repos, et à observer la plus grande neutralité à l'égard des puissances.

Cependant les nobles de terre-ferme étaient jaloux du Livre d'or, et

supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranchée dans les

lagunes. A Venise même, une bourgeoisie assez riche commençait à

réfléchir. En 1793, la coalition avait forcé le sénat à se prononcer

contre la France; il avait cédé, mais il revint à sa politique neutre,

dès qu'on commença à traiter avec la république française. Comme on l'a

vu précédemment, il s'était pressé autant que la Prusse et la Toscane

pour envoyer un ambassadeur à Paris. Maintenant encore, cédant aux

instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de

Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Vérone. Ce prince partit, mais

en déclarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnée par son

aïeul Henri IV au sénat, et la suppression du nom de sa famille des

pages du Livre d'or.

Telle était alors l'Italie. L'esprit général du siècle y avait pénétré,

et enflammé beaucoup de têtes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous

une révolution, surtout ceux qui se souvenaient des épouvantables scènes

qui avaient ensanglanté la nôtre; mais tous, quoique à des degrés

différens, désiraient une réforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne

battît à l'idée de l'indépendance et de l'unité de la patrie italienne.

Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les

prêtres exceptés qui ne connaissaient que l'Église pour patrie,

s'enflammait à l'espoir de voir toutes les parties du pays réunies en

une seule, sous un même gouvernement, républicain ou monarchique, mais

italien. Certes, une population de vingt millions d'âmes, des côtes et

un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient

composer un état glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une armée. Le

Piémont seul, toujours engagé dans les guerres du continent, avait des

troupes braves et disciplinées. Sans doute la nature était loin d'avoir

refusé le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le

courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire.

L'Italie n'avait pas un régiment qui pût supporter la vue des

baïonnettes françaises ou autrichiennes.

A l'approche des Français, les ennemis de la réforme politique furent

frappés d'épouvanté; ses partisans transportés de joie. La masse entière

était dans l'anxiété; elle avait des pressentimens vagues, incertains;

elle ne savait s'il fallait craindre ou espérer.

Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser

les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer

la paix, ne songeait à conquérir la Lombardie que pour la rendre à

l'Autriche, et forcer celle-ci à céder les Pays-Bas. Bonaparte ne

pouvait donc guère songer à affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente

et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant

les Autrichiens une fois rejetés au-delà des Alpes, et sa puissance

bien assurée, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les

événemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens

battus partout, sur le Pô, sur le Rhin et le Danube, étaient obligés

de céder même la Lombardie; si les peuples vraiment enflammés pour la

liberté se prononçaient pour elle à l'approche des armées françaises,

alors de grandes destinées s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant,

Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les

princes qu'il laissait sur ses derrières. Son intention était donc de ne

montrer aucun projet révolutionnaire, mais de ne point contrarier non

plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la présence

des Français sur le peuple italien.

C'est ainsi qu'il avait évité d'encourager les mécontens du Piémont,

parce qu'il y voyait un pays difficile à révolutionner, un gouvernement

fort, et une armée dont l'alliance pouvait être utile.

L'armistice de Cherasco était à peine signé qu'il se mit en route.

Beaucoup de gens dans l'armée désapprouvaient une marche en avant. Quoi!

disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons

révolutionné ni le Piémont ni Gênes, nous laissons derrière nous ces

gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage

d'un grand fleuve comme le Pô! nous lancer à travers la Lombardie, et

décider, peut-être, par notre présence, la république de Venise à

jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre

d'avancer, et il n'était pas homme à rester en arrière d'un ordre

audacieux; mais il l'exécutait parce qu'il l'approuvait, et il

l'approuvait par des raisons profondes. Le Piémont et Gênes nous

embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils étaient en révolution:

grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois places

fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons

rejeter les Autrichiens au-delà des Alpes; Venise tremblera si nous

sommes victorieux à ses côtés, le bruit de notre canon la décidera même

à s'allier à nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-delà du

Pô, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'à la belle ligne de l'Adige; là

nous assiégerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos

derrières. La tête du jeune général, enflammée par sa marche, concevait

même des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait à son

armée. Il voulait, après avoir anéanti Beaulieu, s'enfoncer dans le

Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la vallée

du Danube, pour s'y réunir aux armées parties des bords du Rhin. Ce

projet colossal et imprudent était un tribut qu'un esprit vaste et

précis ne pouvait manquer de payer à la double présomption de la

jeunesse et du succès. Il écrivit à son gouvernement pour être autorisé

à l'exécuter.

Il était entré en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission

du Piémont était terminée le 9 floréal (28 avril) par l'armistice de

Cherasco; il y avait employé dix-huit jours. Il partit sur-le-champ

afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipulé avec le Piémont qu'on lui

livrerait Valence pour y passer le Pô; mais cette condition était une

feinte, car ce n'est pas à Valence qu'il voulait passer ce fleuve.

Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait songé à s'emparer, par

surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne

réussit à surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains;

voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hâta de repasser le

Pô, pour mettre ce fleuve entre lui et l'armée française. Il alla camper

à Valeggio, au confluent du Pô et du Tésin, vers le sommet de l'angle

formé par ces deux fleuves. Il y éleva quelques retranchemens pour

consolider sa position, et s'opposer au passage de l'armée française.

Bonaparte, en quittant les états du roi de Piémont, et en entrant dans

les états du duc de Parme, reçut des envoyés de ce prince, qui venaient

intercéder la clémence du vainqueur. Le duc de Parme était parent de

l'Espagne; il fallait donc avoir à son égard des ménagemens qui, du

reste, entraient dans les projets du général. Mais on pouvait exercer

sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte reçut ses

envoyés au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que

le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment où

l'Espagne, sa parente, traitait avec la république française. Ensuite il

accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent,

dont la caisse de l'armée avait un grand besoin; seize cents chevaux

nécessaires à l'artillerie et aux bagages, une grande quantité de blé

et d'avoine; la faculté de traverser le duché, et l'établissement

d'hôpitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le général ne se borna

pas là: il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout

ce qu'ils ajoutent à la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils

produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au

choix des commissaires français, pour être transportés à Paris. Les

envoyés du duc, trop heureux de désarmer, à ce prix, le courroux du

général, consentirent à tout, et se hâtèrent d'exécuter les conditions

de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le

tableau de saint Jérôme. Bonaparte dit à l'armée: «Ce million, nous

l'aurions bientôt dépensé, et nous en trouverons bien d'autres à

conquérir. Un chef-d'oeuvre est éternel, il parera notre patrie.» Le

million fut refusé.

Bonaparte, après s'être donné les avantages de la conquête sans ses

embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice

de Cherasco, relativement au passage du Pô à Valence, la direction des

principales colonnes françaises vers cette ville, tout faisait croire

que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs.

Tandis que le gros de son armée était déjà réuni sur le point où

Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floréal (6 mai), il prend,

avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et

vingt-quatre pièces de canon, descend le long du Pô, et arrive le 18 au

matin à Plaisance, après une marche de seize lieues et de trente-six

heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se

trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amenés à Plaisance.

Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'armée

autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commandée par le colonel

Lannes. Cet officier, à peine arrivé à l'autre bord, fond avec ses

grenadiers sur quelques détachemens autrichiens, qui couraient sur la

rive gauche du Pô, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit

successivement le fleuve, et on commence à construire un pont pour le

passage de l'armée, qui avait reçu l'ordre de descendre à son tour sur

Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se

trouvait au-delà du Pô, et avec l'avantage d'avoir tourné le Tésin. Si,

en effet, il eût passé plus haut, outre la difficulté de le faire en

présence de Beaulieu, il aurait donné contre le Tésin, et aurait eu

encore un passage à effectuer. Mais, à Plaisance, cet inconvénient

n'existait plus, car le Tésin est déjà réuni au Pô.

Le 18 mai, la division Liptai, avertie la première, s'était portée à

Fombio, à une petite distance du Pô, sur la route de Pizzighitone.

Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'établir dans une position où

toute l'armée autrichienne allait se rallier, et où il pouvait être

ensuite obligé de recevoir la bataille avec le Pô à dos, se hâte de

combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette

division qui s'était retranchée, la déloge après une action sanglante,

et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la

route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place.

Le soir du même jour, Beaulieu, averti du passage du Pô à Plaisance,

arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le désastre de

cette division; il donna dans les avant-postes français, fut accueilli

chaudement et obligé de se replier en toute hâte. Malheureusement le

brave général Laharpe, si utile à l'armée par son intelligence et sa

bravoure, fut tué par ses propres soldats, au milieu de l'obscurité de

la nuit. Toute l'armée regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de

Berne avait conduit en France.

Le Pô franchi, le Tésin tourné, Beaulieu battu et hors d'état de tenir

la campagne, la route de Milan était ouverte. Il était naturel à un

vainqueur de vingt-six ans d'être impatient d'y entrer. Mais avant

tout, Bonaparte désirait achever de détruire Beaulieu. Pour cela, il ne

voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui

couper sa retraite, et l'obliger, s'il était possible, à mettre bas les

armes. Il fallait, pour arriver à ce but, le prévenir au passage des

fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la

Lombardie pour se rendre dans le Pô ou dans l'Adriatique. Après le Pô

et le Tésin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantité

d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il

n'avait pas pu tourner comme le Tésin, parce qu'il aurait fallu ne

traverser le Pô qu'à Crémone. On passe l'Adda à Pizzighitone; mais les

débris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place.

Bonaparte se hâta de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi.

Beaulieu y était bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prévenir

au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait à Lodi que douze mille

hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et

Wukassovich, avaient fait un détour sur Milan, pour jeter garnison dans

le château, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer à

Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda à

Lodi, malgré la présence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre

rive avant que les deux divisions, qui devaient passer à Cassano,

eussent achevé leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper.

Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floréal (9 mai). Cette ville

est placée sur la rive même par laquelle arrivait l'armée française.

Bonaparte la fait attaquer à l'improviste, et y pénètre malgré les

Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont,

et vont se réunir sur l'autre rive au gros de leur armée. C'est sur ce

pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda.

Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers étaient rangés

sur le bord opposé; vingt pièces d'artillerie enfilaient le pont; une

nuée de tirailleurs étaient placés sur les rives. Il n'était pas d'usage

à la guerre de braver de pareilles difficultés: un pont défendu par

seize mille hommes et vingt pièces d'artillerie était un obstacle qu'on

ne cherchait pas à surmonter. Toute l'armée française s'était mise à

l'abri du feu derrière les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le

général. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve

au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, et, après avoir arrêté

son plan, rentre dans Lodi pour le faire exécuter. Il ordonne à sa

cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer à gué

au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille

grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique,

par sa présence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il

ordonne de déboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher

au pas de course. Il avait calculé que, par la rapidité du mouvement,

la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne

redoutable serre ses rangs, et débouche en courant sur le pont. Un feu

épouvantable est vomi sur elle; la tête entière est renversée. Néanmoins

elle avance: arrivée au milieu du pont, elle hésite, mais les généraux

la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche

en avant, arrive sur les pièces et tue les canonniers qui veulent les

défendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche à son

tour pour soutenir son artillerie; mais après ce qu'elle venait de

faire, la terrible colonne ne craignait plus les baïonnettes; elle fond

sur les Autrichiens au moment où notre cavalerie, qui avait trouvé un

gué, menaçait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur

fait deux mille prisonniers.

Ce coup d'audace extraordinaire avait frappé les Autrichiens

d'étonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et

Wukassovich étaient parvenus à gagner la chaussée de Brescia, et ne

pouvaient plus être coupés. Si le résultat était manqué, du moins la

ligne de l'Adda se trouvait emportée, le courage des soldats était au

plus haut point d'exaltation, leur dévouement pour leur général, au

comble.

Dans leur gaieté ils imaginèrent un usage singulier qui peint le

caractère national. Les plus vieux soldats s'assemblèrent un jour, et,

trouvant leur général bien jeune, imaginèrent de le faire passer par

tous les grades: à Lodi, ils le nommèrent caporal, et le saluèrent,

quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_.

On les verra plus tard lui en conférer d'autres, à mesure qu'il les

avait mérités.

L'armée autrichienne était assurée de sa retraite sur le Tyrol; il n'y

avait plus aucune utilité à la suivre. Bonaparte songea alors à

se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour

l'organiser. Les débris de la division Liptai s'étaient retranchés à

Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour

les en chasser. Il se fit ensuite précéder par Masséna à Milan; Augereau

rétrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer à cette grande ville,

célèbre par son université, et lui faire voir l'une des plus belles

divisions de l'armée. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laissées

à Pizzighitone, Lodi, Crémone et Cassano, pour garder l'Adda.

Bonaparte songea enfin à se rendre à Milan. A l'approche de l'armée

française, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'épouvantait la

renommée de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux,

avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc

était parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle

capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient à l'espérance

et attendaient notre armée dans les plus favorables dispositions. Quand

ils eurent reçu la première division commandée par Masséna, et qu'ils

virent ces soldats dont la renommée était si effrayante, respecter

les propriétés, ménager les personnes, et manifester la bienveillance

naturelle à leur caractère, ils furent pleins d'enthousiasme, et les

comblèrent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes

les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits

étaient si rapides, et dont le nom italien leur était si doux à

prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de

Bonaparte pour lui promettre obéissance. On forma une garde nationale,

et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de

Serbelloni fut chargé de la commander. On éleva un arc de triomphe pour

y recevoir le général français. Le 26 floréal (15 mai), un mois après

l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entrée à Milan. Le

peuple entier de cette capitale était accouru à sa rencontre. La garde

nationale était sous les armes. La municipalité vint lui remettre les

clés de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche,

jusqu'au palais Serbelloni, où était préparé son logement. Maintenant

l'imagination des Italiens lui était acquise comme celle des soldats, et

il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique.

Son but n'était pas de s'arrêter à Milan plus qu'il n'avait fait à

Cherasco, après la soumission du Piémont. Il voulait y séjourner assez

pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources

nécessaires à son armée, et pour régler toutes choses sur ses derrières.

Son projet ensuite était toujours de courir à l'Adige et à Mantoue, et

s'il était possible, jusque dans le Tyrol et au-delà des Alpes.

Les Autrichiens avaient laissé deux mille hommes dans le château de

Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le

commandant du château qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle était

une propriété autrichienne qu'il n'avait pas intérêt à détruire. Les

travaux du siége furent commencés sur-le-champ.

Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur

promettre une indépendance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna

cependant assez d'espérances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint

un langage énergique, et leur dit, que pour avoir la liberté, il fallait

la mériter, en l'aidant à soustraire pour jamais l'Italie à l'Autriche.

Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit

former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement

d'organisation militaire à la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins

de son armée, et fut obligé de frapper une contribution de 20 millions

sur le Milanais. Cette mesure lui semblait fâcheuse, parce qu'elle

devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant

pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle était indispensable. Grâce aux

magasins trouvés dans le Piémont, aux blés fournis par le duc de

Parme, l'armée était dans une grande abondance de vivres. Les soldats

engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et

buvaient de l'excellent vin. Ils étaient contens, et commençaient à

observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu'à les habiller.

Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils étaient déguenillés, et

n'étaient imposans que par leur renommée, leur tenue martiale, et leur

belle discipline. Bonaparte trouva bientôt de nouvelles ressources. Le

duc de Modène, dont les états longeaient le Pô, au-dessous de ceux du

duc de Parme, lui dépêcha des envoyés pour obtenir les mêmes conditions

que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses

prédictions réalisées, s'était sauvé à Venise, avec ses trésors,

abandonnant le gouvernement de ses états à une régence. Ne voulant pas

cependant les perdre, il demandait à traiter. Bonaparte ne pouvait

accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui

équivalaient à une paix, et qui le rendaient maître de toutes les

existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute

espèce, des chevaux, et des tableaux.

Avec ces ressources obtenues dans le pays, il établit, sur les bords du

Pô, de grands magasins, des hôpitaux fournis d'effets pour quinze mille

malades, et remplit toutes les caisses de l'armée. Se jugeant même assez

riche, il achemina sur Gênes quelques millions pour le directoire. Comme

il savait en outre que l'armée du Rhin manquait de fonds, et que cette

pénurie arrêtait son entrée en campagne, il fit envoyer par la Suisse

un million à Moreau. C'était un acte de bon camarade, qui lui était

honorable et utile; car il importait que Moreau entrât en campagne pour

empêcher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie.

A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans

ses projets. Il n'était pas nécessaire, selon lui, de marcher contre les

princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant

qu'on résisterait à ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour

en Lombardie, tous les états italiens, tremblant sous l'ascendant de

l'armée française, se soumettraient l'un après l'autre. Les ducs de

Parme et de Modène s'étaient soumis. Rome, Naples, en feraient autant,

si l'on restait maître des portes de l'Italie. Il fallait de même

garder l'expectative à l'égard des peuples; et, sans renverser les

gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-mêmes.

Mais, au milieu de ces pensées si justes, de ces travaux si vastes,

une contrariété des plus fâcheuses vint l'arrêter. Le directoire était

enchanté de ses services; mais Carnot, en lisant ses dépêches, écrites

avec énergie et précision, et aussi avec une imagination extrême, fut

épouvanté de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que

vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois,

était un projet trop extraordinaire, et même impossible; mais à son

tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un

autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier,

suivant Carnet, dans la péninsule, aller punir le pape et les Bourbons

de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, où le duc de Toscane les

laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de

partager l'armée d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie,

sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome

et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet désastreux

renouvelait la faute que les Français ont toujours faite, de s'enfoncer

dans la péninsule avant d'être maîtres de la Haute-Italie. Ce n'est

pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux

Autrichiens. Or, la ligne d'opération n'est pas alors sur le Tibre, mais

sur l'Adige. L'impatience de posséder nous porta toujours à Rome, à

Naples, et pendant que nous courions dans la péninsule, nous vîmes

toujours la route se fermer sur nous. Il était naturel à des

républicains de vouloir sévir contre un pape et un Bourbon; mais ils

commettaient la faute des anciens rois de France.

Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la vallée du Danube, n'avait

vu que les Autrichiens; c'était en lui l'exagération de la vérité chez

un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, après une pareille

conviction, consentir à marcher dans la péninsule; d'ailleurs, sentant

l'importance de l'unité de direction dans une conquête qui exigeait

autant de génie politique que de génie militaire, il ne pouvait

supporter l'idée de partager le commandement avec un vieux général,

brave, mais médiocre, et plein d'amour-propre. C'était en lui l'égoïsme

si légitime du génie, qui veut faire seul sa tâche, parce qu'il se sent

seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de

bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa démission dans une lettre

aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas

l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se démettre

qu'obéir, car il ne pouvait consentir à laisser perdre sa gloire et

l'armée, en exécutant un mauvais plan.

Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot,

il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper

d'eux seuls; qu'une simple division, s'échelonnant en arrière sur le Pô

et sur Ancône, suffirait pour épouvanter la péninsule, et obliger Rome

et Naples à demander quartier. Il se disposa sur-le-champ à partir

de Milan, pour courir à l'Adige et faire le siége de Mantoue. Il se

proposait d'attendre là les nouveaux ordres du directoire, et la réponse

à ses dépêches.

Il publia une nouvelle proclamation à ses soldats, qui devait frapper

vivement leur imagination, et qui était faite aussi pour agir fortement

sur celle du pape et du roi de Naples.

«Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de

l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre

marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à

ses sentimens naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à

vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les

ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à

votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve

plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tésin,

l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevarts tant vantés

de l'Italie ont été insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement

que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la

patrie; vos représentans ont ordonné une fête dédiée à vos victoires,

célébrées dans toutes les communes de la république. Là, vos pères,

vos mères, vos épouses, vos soeurs, vos amantes, se réjouissent de vos

succès, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats,

vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien à

faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que

nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité vous

reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous

vois déjà courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore

des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à

cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards

de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos

ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent! L'heure de la

vengeance a sonné; mais que les peuples soient sans inquiétude; nous

sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendans

de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour

modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des

héros qui le rendirent célèbre; réveiller le peuple romain, engourdi par

plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles

feront époque dans la postérité: vous aurez la gloire immortelle de

changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple français,

libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse,

qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis

six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront

en vous montrant: _Il était de l'armée d'Italie_.»

Il n'était resté que huit jours à Milan; il en partit le 2 prairial (21

mai), pour se rendre à Lodi, et s'avancer vers l'Adige.

Histoire de la Révolution française, Tome 08 · 第 9 / 22 题