CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE
PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LÉGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FÊTE
ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE
BEURNONVILLE, ET DES REPRÉSENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET
DROUET, LIVRÉS A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MÉCONTENTEMENT DES JACOBINS.
JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTÈRE DE LA POLICE.--NOUVELLES
MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CRÉATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE
BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA
VENDÉE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE.
Le gouvernement républicain était rassuré et affermi par les événemens
qui venaient de terminer la campagne. La convention, en réunissant
la Belgique à la France, et en la comprenant dans le territoire
constitutionnel, avait imposé à ses successeurs l'obligation de ne
pactiser avec l'ennemi qu'à la condition de la ligne du Rhin. Il fallait
de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus décisive que
les précédentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre à
consentir à notre agrandissement. Pour parvenir à ce but, le directoire
travaillait avec énergie à compléter les armées, à rétablir les
finances, et à réprimer les factions.
Il mettait le plus grand soin à l'exécution des lois relatives aux
jeunes réquisitionnaires; et les obligeait à rejoindre les armées, avec
la dernière rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions,
et avait formé dans chaque canton des commissions de médecins, pour
juger les cas d'infirmité. Une foule de jeunes gens s'étaient fourrés
dans les administrations, où ils pillaient la république, et montraient
le plus mauvais esprit. Les ordres les plus sévères furent donnés pour
ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas à la
réquisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire:
il faisait percevoir l'emprunt forcé de 600 millions avec une extrême
activité. Mais il fallait attendre les rentrées de cet emprunt,
l'aliénation du produit des forêts nationales, la vente des biens de
trois cents arpens, la perception des contributions arriérées, et, en
attendant, il fallait pourtant suffire aux dépenses, qui malheureusement
se présentaient toutes à la fois, parce que l'installation du
gouvernement nouveau était l'époque à laquelle on avait ajourné toutes
les liquidations, et parce que l'hiver était le moment destiné aux
préparatifs de campagne. Pour devancer l'époque de toutes ces rentrées,
le directoire avait été obligé d'user de la ressource qu'on avait tenu à
lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait déjà émis en un
mois près de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en
numéraire; et il était déjà arrivé au point de ne pouvoir les faire
accepter nulle part. Il imagina d'émettre un papier courant et à
prochaine échéance, qui représentât les rentrées de l'année, comme on
fait en Angleterre avec les bons de l'échiquier, et comme nous faisons
aujourd'hui avec les bons royaux. Il émit en conséquence, sous le titre
de rescriptions, des bons au porteur, payables à la trésorerie avec le
numéraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt forcé,
qui, dans la Belgique, était exigible en numéraire, soit par les
douanes, soit par suite des premiers traités conclus avec les compagnies
qui se chargeraient de l'exploitation des forêts. Il émit d'abord pour
30 millions de ces rescriptions, et les porta bientôt à 60, en se
servant du secours des banquiers.
Les compagnies financières n'étaient plus prohibées. Il songea à les
employer pour la création d'une banque qui manquait au crédit, surtout
dans un moment où l'on se figurait que le numéraire était sorti tout
entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner
une certaine quantité de biens nationaux qui servirait de capital à une
banque. Cette banque devait émettre des billets, qui auraient des terres
pour gage, et qui seraient payables à vue, comme tous les billets de
banque. Elle devait en prêter à l'état pour une somme proportionnée à la
quantité des biens donnés en gage. C'était, comme on le voit, une autre
manière de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer
le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque.
Le succès était peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le
gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son opération
la plus méritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les
subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en coûtait au
gouvernement pour se charger lui-même de faire arriver les grains à
Paris, et quelle dépense il en résultait pour le trésor, qui payait les
grains en valeur réelle, et qui les donnait au peuple de la capitale
pour des valeurs nominales. Il rentrait à peine la deux-centième partie
de la dépense, et ainsi, à très-peu de chose près, la république
nourrissait la population de Paris.
Le nouveau ministre de l'intérieur, Benezech, qui avait senti
l'inconvénient de ce système, et qui croyait que les circonstances
permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le
courage. Le commerce commençait à se rétablir; les grains reparaissaient
dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en
numéraire; et il pouvait dès lors atteindre au prix du pain, qui, en
numéraire, était modique. En conséquence, le ministre Benezech proposa
au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se
payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou
aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne
s'élevait pas au-dessus de mille écus. Excepté ces trois classes, toutes
les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du
commerce libre.
Cette mesure était hardie, et exigeait un véritable courage. Le
directoire la mit sur-le-champ à exécution, sans craindre les fureurs
qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle
pouvait fournir aux deux factions conjurées contre le repos de la
république.
Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins
blesser les intérêts, mais qui étaient aussi nécessaires. Ce qui
manquait surtout aux armées, ce qui leur manque toujours après de
longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux
conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de
prendre, en le payant, le trentième cheval de labour et de roulage.
Le récépissé du cheval devait être pris en paiement des impôts. Cette
mesure, quoique dure, était indispensable, et fut adoptée.
Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le même
esprit, sauf l'opposition toujours mesurée de la minorité. Quelques
discussions s'y étaient élevées sur la vérification des pouvoirs, sur la
loi du 3 brumaire, sur les successions des émigrés, sur les prêtres, sur
les événemens du Midi, et les partis avaient commencé à se prononcer.
La vérification des pouvoirs ayant été renvoyée à une commission qui
avait de nombreux renseignemens à prendre, relativement aux membres dont
l'éligibilité pouvait être contestée, son rapport ne put être fait que
fort tard, et après plus de deux mois de législature. Il donna lieu à
beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire.
Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les délits commis pendant la
révolution, excepté les délits relatifs au 13 vendémiaire; elle excluait
des fonctions publiques les parens d'émigrés, et les individus qui,
dans les assemblées électorales, s'étaient mis en rébellion contre les
décrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait été le dernier acte d'énergie
du parti conventionnel, et elle blessait singulièrement les esprits
modérés, et les contre-révolutionnaires qui se cachaient derrière eux.
Il fallait l'appliquer à plusieurs députés, et notamment à un nommé Job
Aymé, député de la Drôme, qui avait soulevé l'assemblée électorale de
son département, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jésus.
Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi même. Cette
proposition fit sortir tous les partis de la réserve qu'ils avaient
observée jusque-là. Une dispute, semblable à celles qui divisèrent si
souvent la convention, s'éleva dans les cinq-cents. Louvet, toujours
fidèle à la cause révolutionnaire, s'élança à la tribune pour défendre
la loi. Tallien, qui jouait un rôle si grand depuis le 9 thermidor, et
que le défaut de considération personnelle avait empêché d'arriver
au directoire, Tallien se montra ici le constant défenseur de la
révolution, et prononça un discours qui fit une grande sensation. On
avait rappelé les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut
rendue; on avait paru insinuer qu'elle était un abus de la victoire de
vendémiaire à l'égard des vaincus; on avait beaucoup parlé des jacobins
et de leur nouvelle audace. «Qu'on cesse de nous effrayer, s'écria
Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des époques toutes
différentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur
retour. Certes, les temps sont bien changés: aux époques dont on affecte
de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tête audacieuse;
les prêtres fanatiques, les émigrés rentrés n'étaient pas protégés; les
chefs de chouans n'étaient point acquittés. Pourquoi donc comparer des
circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop évident qu'on veut
faire le procès au 13 vendémiaire, aux mesures qui ont suivi cette
journée mémorable, aux hommes qui, dans ces grands périls, ont sauvé la
république. Eh bien! que nos ennemis montent à cette tribune; les
amis de la république nous y défendront. Ceux mêmes qui, dans ces
désastreuses circonstances, ont poussé devant les canons une multitude
égarée, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire
pour la repousser; ils voudraient faire révoquer les mesures que le
danger le plus pressant vous a forcés de prendre; mais non, ils ne
réussiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures,
sera maintenue par vous, car elle est nécessaire à la constitution, et
certainement vous voulez maintenir la constitution.» Oui, oui, nous
le voulons! s'écrièrent une foule de voix. Tallien proposa ensuite
l'exclusion de Job Aymé. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent
combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi
du 3 brumaire fut de nouveau sanctionnée; Job Aymé fut exclu, et on
continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les
mêmes dispositions étaient applicables.
Il fut ensuite question des émigrés, et de leurs droits à des
successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empêcher
que les émigrés ne reçussent des secours, saisissait leurs patrimoines,
et déclarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par
avance, et acquises à la république. En conséquence le séquestre avait
été mis sur les biens des parens des émigrés. Une résolution fut
proposée aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prélèvement de
la part acquise aux émigrés, afin de lever le séquestre. Une opposition
assez vive s'éleva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette
mesure, qui était toute révolutionnaire, par des raisons tirées du
droit ordinaire; on prétendit qu'il y avait violation de la propriété.
Cependant cette résolution fut adoptée. Aux anciens, il n'en fut pas de
même. Ce conseil, par l'âge de ses membres, par son rôle d'examinateur
suprême, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait
moins les passions opposées; il était moins révolutionnaire que
la majorité, et beaucoup plus que la minorité. Comme tout corps
intermédiaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce
qu'elle entraînait l'exécution d'une loi qu'il regardait comme injuste.
Les conseils décrétèrent ensuite que le directoire serait juge suprême
des demandes en radiation de la liste des émigrés. Ils renouvelèrent
toutes les lois contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment,
ou qui l'avaient rétracté, et contre ceux que les administrations des
départemens avaient condamnés à la déportation. Ils décrétèrent que ces
prêtres seraient traités comme émigrés rentrés s'ils reparaissaient sur
le territoire. Ils consentirent seulement à mettre en réclusion ceux qui
étaient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier.
Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion.
Fréron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les
administrations et les tribunaux de révolutionnaires ardens. Les membres
des compagnies de Jésus, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui
avaient assassiné depuis le 9 thermidor, se voyaient à leur tour exposés
à de nouvelles représailles, et jetaient les hauts cris. Le député
Siméon avait déjà élevé des réclamations mesurées. Le député Jourdan
d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, élevèrent, aux
cinq-cents, des réclamations violentes, et remplirent plusieurs séances
de leurs déclamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan
et Talot se prirent de querelle dans la séance même, et se permirent
presque des voies de fait. Leurs collègues intervinrent et les
séparèrent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'état du
Midi.
Ces différentes scènes portèrent les partis à se prononcer davantage. La
majorité était grande dans les conseils, et tout acquise au directoire.
La minorité, quoique annulée, devenait chaque jour plus hardie, et
montrait ouvertement son esprit de réaction. C'était la continuation du
même esprit qui s'était manifesté depuis le 9 thermidor, et qui d'abord
avait attaqué justement les excès de la terreur, mais qui, de jour en
jour plus sévère et plus passionné, finissait par faire le procès à la
révolution tout entière. Quelques membres des deux tiers conventionnels
votaient avec la minorité, et quelques membres du nouveau tiers avec la
majorité.
Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir
l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collègues suspects
de royalisme à une pénible épreuve. Ils proposèrent une fête, pour
célébrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent
décider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire
prêterait serment de haine à la royauté. Cette formalité du serment, si
souvent employée par les partis, n'a jamais pu être regardée comme une
garantie; elle n'a jamais été qu'une vexation des vainqueurs, qui ont
voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet
fut adopté par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec
impatience la séance du 1er pluviôse an IV (21 janvier), pour voir
défiler à la tribune leurs collègues du nouveau tiers. Chaque conseil
siégea ce jour-là avec un grand appareil. Une fête était préparée dans
Paris; le directoire et toutes les autorités devaient y assister. Quand
il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux élus parurent
embarrassés. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui était membre des
anciens, qui conservait dans un âge avancé une grande vivacité d'humeur,
et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont
(de Nemours) laissa voir quelque dépit, et, en prononçant les mots,
_je jure haine à la royauté_, ajouta ceux-ci, _et à toute espèce de
tyrannie_. C'était une manière de se venger, et de jurer haine au
directoire sous des mots détournés. Une grande rumeur s'éleva, et on
obligea Dupont (de Nemours) à s'en tenir à la formule officielle. Aux
cinq cents, un nommé André voulut recourir aux mêmes expressions que
Dupont (de Nemours); mais on le rappela de même à la formule. Le
président du directoire prononça un discours énergique, et le
gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus
révolutionnaire.
A cette époque arrivèrent les députés qui avaient été échangés contre la
fille de Louis XVI. C'étaient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet
et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de
leur captivité; on l'écouta avec une vive indignation, on leur donna de
justes marques d'intérêt, et ils prirent, au milieu de la satisfaction
générale, la place que la convention leur avait assurée dans les
conseils. Il avait été décrété, en effet, qu'ils seraient de droit
membres du corps législatif.
Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an
IV (1795 à 1796).
La France, qui souhaitait un gouvernement et le rétablissement des lois,
commençait à goûter le nouvel état de choses, et l'aurait même approuvé
tout à fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de
la république. L'exécution rigoureuse des lois sur la réquisition,
l'emprunt forcé, la levée du trentième cheval, l'état misérable des
rentiers payés en assignats, étaient de graves sujets de plaintes; sans
tous ces motifs, elle aurait trouvé le nouveau gouvernement excellent.
Il n'y a que l'élite d'une nation qui soit sensible à la gloire, à la
liberté, aux idées nobles et généreuses, et qui consente à leur faire
des sacrifices. La masse veut du repos, et demande à faire le moins
de sacrifices possible. Il est des momens où cette masse entière se
réveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789,
quand il avait fallu conquérir la liberté, et, en 1793, quand il avait
fallu la défendre. Mais, épuisée par ces efforts, la grande majorité de
la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et
vigoureux pour obtenir d'elle les ressources nécessaires au salut de
la république. Heureusement la jeunesse, toujours prête à une vie
aventurière, présentait de grandes ressources pour recruter les armées.
Elle montrait d'abord beaucoup de répugnance à quitter ses foyers; mais
elle cédait après quelque résistance. Transportée dans les camps, elle
prenait un goût décidé pour la guerre, et y faisait des prodiges de
valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent,
étaient bien plus difficiles à soumettre et à concilier au gouvernement.
Les ennemis de la révolution prenaient texte des sacrifices nouveaux
imposés à la France, et déclamaient dans leurs journaux contre la
réquisition, l'emprunt forcé, la levée forcée des chevaux, l'état des
finances, le malheur des rentiers, et la sévère exécution des lois à
l'égard des émigrés et des prêtres. Ils affectaient de considérer le
gouvernement comme étant encore un gouvernement révolutionnaire, et en
ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas
se fier encore à lui, et se livrer avec sécurité à l'avenir. Ils
s'élevaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils
prétendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens,
à la folie des conquêtes; et semblaient fâchés que la révolution eût
l'honneur de donner la Belgique à la France. Du reste, il n'était point
étonnant, disaient-ils, que le gouvernement eût un pareil esprit et de
tels projets, puisque le directoire et les conseils étaient remplis des
membres d'une assemblée qui s'était souillée de tous les crimes.
Les patriotes, qui, en fait de reproches et de récriminations, n'étaient
jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible,
et se montraient déjà tout prêts à l'accuser de condescendance pour les
contre-révolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les émigrés et
les prêtres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendémiaire;
les jeunes gens de la réquisition n'étaient pas assez sévèrement
ramenés aux armées; l'emprunt forcé était perçu avec mollesse. Ils
désapprouvaient surtout le système financier qu'on semblait disposé à
adopter. Déjà on a vu que l'idée de supprimer les assignats les
avait irrités, et qu'ils avaient demandé sur-le-champ les moyens
révolutionnaires qui, en 1793, ramenèrent le papier au pair. Le projet
de recourir aux compagnies financières et d'établir une banque réveilla
tous leurs préjugés. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre
dans les mains des agioteurs; il allait, en établissant une banque,
ruiner les assignats, et détruire le papier-monnaie de la république,
pour y substituer un papier privé, de la création des agioteurs. La
suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce
libre, ne plus nourrir la ville de Paris, était une attaque à la
révolution: c'était vouloir affamer le peuple et le pousser au
désespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblèrent d'accord
avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accablé
d'invectives par tous les partis.
Une mesure mit le comble à la colère des patriotes contre le
gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits
relatifs à la révolution, exceptait cependant les crimes particuliers,
comme vols et assassinats, lesquels étaient toujours passibles de
l'application des lois. Ainsi les poursuites commencées pendant les
derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres
de septembre, furent continuées comme poursuites ordinaires contre
l'assassinat. On jugeait en même temps les conspirateurs de vendémiaire,
et ils étaient presque tous acquittés. L'instruction contre les auteurs
de septembre était au contraire extrêmement rigoureuse. Les patriotes
furent révoltés. Le nommé Baboeuf, jacobin forcené, déjà enfermé en
prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi
d'amnistie, avait commencé un journal, à l'imitation de Marat, sous le
titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait être l'imitation
d'un modèle pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de
Baboeuf n'était pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances
extraordinaires avaient provoqué, était réduit ici en système, et
soutenu avec une sottise et une frénésie encore inconnues. Quand des
idées qui ont préoccupé les esprits touchent à leur fin, elles restent
dans quelques têtes, et s'y changent en manie et en imbécillité. Baboeuf
était le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre
de septembre avait été incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le
rendant général, pour qu'il fût définitif. Ils prêchaient publiquement
la loi agraire, ce que les hébertistes eux-mêmes n'avaient pas osé, et
se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le
but de leur système. L'expression seule caractérisait en eux le dernier
terme de l'absolutisme démagogique. On frémit en lisant les pages de
Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent pitié; les alarmistes
feignirent de croire à l'approche d'une nouvelle terreur, et il est
vrai de dire que les séances de la société du Panthéon fournissaient
un prétexte spécieux à leurs craintes. C'est dans le vaste local de
Sainte-Geneviève que les jacobins avaient recommencé leur club, comme
nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils étaient près de quatre
mille, vociférant à la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils
avaient outrepassé la constitution, et s'étaient donné tout ce qu'elle
défendait, c'est-à-dire un bureau, un président et des brevets; en un
mot, ils avaient repris le caractère d'une assemblée politique. Là,
ils déclamaient contre les émigrés et les prêtres, les agioteurs, les
sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations,
l'abolition des assignats, et les procédures instruites contre les
patriotes.
Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux établi, et redoutait
moins la contre révolution, commençait à rechercher l'approbation
des esprits modérés et raisonnables. Il crut devoir sévir contre ce
déchaînement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la
constitution et dans les lois existantes; il résolut de les employer.
D'abord, il fit saisir plusieurs numéros du journal de Baboeuf, comme
provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la
société du Panthéon, et plusieurs autres formées par la jeunesse dorée,
dans lesquelles on dansait et où on lisait les journaux; ces dernières
étaient situées au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le
titre de _Société des Échecs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles
étaient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour
montrer de l'impartialité. L'arrêté fut publié et exécuté le 8 ventôse
(27 février 1796). Une résolution demandée aux cinq-cents ajouta une
condition à toutes celles que la constitution imposait déjà aux sociétés
populaires: elles ne purent être composées de plus de soixante membres.
Le ministre Benezech, accusé par les deux partis, voulut demander sa
démission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui écrivit une lettre
pour le féliciter de ses services. La lettre fut publiée. Le nouveau
système des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les
fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille écus de revenu, obtinrent
seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui étaient
toujours payés en papier. Les deux conseils décrétèrent qu'ils
recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien
insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centième
partie de leur valeur.
Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de
rappeler enfin les députés conventionnels en mission. Il les remplaça
par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires auprès des armées
et des administrations, représentaient le directoire, et surveillaient
l'exécution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs
illimités auprès des armées; mais, dans un cas pressant, où le pouvoir
du général était insuffisant, comme une réquisition de vivres ou de
troupes, ils pouvaient prendre une décision d'urgence, qui était
provisoirement exécutée, et soumise ensuite à l'approbation du
directoire. Des plaintes s'étant élevées contre beaucoup de
fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son
installation, il enjoignit à ses commissaires civils de les surveiller,
de recueillir les plaintes qui s'élèveraient contre eux, et de lui
désigner ceux dont le remplacement serait convenable.
Pour surveiller les factions, qui, obligées maintenant de se cacher,
allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la création d'un
ministère spécial de la police.
La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois
assemblées précédentes lui avaient consacré un comité nombreux; le
directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions
accessoires du ministère de l'intérieur, et proposa aux deux conseils
d'ériger un ministère spécial. L'opposition prétendit que c'était une
institution inquisitoriale, ce qui était vrai, et ce qui malheureusement
était inhérent à un temps de factions, et surtout de factions obstinées
et obligées de comploter secrètement. Le projet fut approuvé. On appela
le député Cochon aux fonctions de ce nouveau ministère. Le directoire
aurait voulu encore des lois sur la liberté de la presse. La
constitution la déclarait illimitée, sauf les dispositions qui
pourraient devenir nécessaires pour en réprimer les écarts. Les deux
conseils, après une discussion solennelle, rejetèrent tout projet de loi
répressive. Les rôles furent encore intervertis dans cette discussion.
Les partisans de la révolution, qui devaient être partisans de
la liberté illimitée, demandaient des moyens de répression; et
l'opposition, dont la pensée secrète inclinait plutôt à la monarchie
qu'à la république, vota pour la liberté illimitée; tant les partis sont
gouvernés par leur intérêt! Du reste, la décision était sage. La presse
peut être illimitée sans danger: il n'y a que la vérité de redoutable;
le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas
de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf
célébrât la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaissât la grandeur de
la révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever les princes
bannis! Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer: huit jours
d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires
et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un
gouvernement pour qu'il admette ces vérités. Il n'était peut-être pas
temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui était plus
tranquille et plus assis, aurait dû commencer à les comprendre et à les
pratiquer.
Les dernières mesures du directoire, telles que la clôture de la société
du Panthéon, le refus d'accepter la démission du ministre Benezech,
le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains
fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurèrent ceux
qui craignaient véritablement la terreur, condamnèrent au silence ceux
qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui
voulaient que le gouvernement se plaçât au-dessus de tous les partis. La
suite, l'activité des travaux du directoire, ne contribuèrent pas moins
que tout le reste à lui concilier l'estime. On commençait à espérer le
repos et à supposer de la durée au régime actuel. Les cinq directeurs
s'étaient entourés d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir,
faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui
représentait pour ses collègues. La société avait à peu près le même
aspect que l'année précédente; elle présentait un mélange singulier
de conditions, une grande liberté de moeurs, un goût effréné pour les
plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur étaient pleins
de généraux dont l'éducation et la fortune s'étaient faites en deux ans,
de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'étaient enrichis par les
spéculations et les rapines, d'exilés qui rentraient et cherchaient à se
rattacher au gouvernement, d'hommes à grands talens, qui, commençant à
croire à la république, désiraient y prendre place, d'intrigans enfin
qui couraient après la faveur. Des femmes de toute origine venaient
déployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans
un moment où tout était à demander et à obtenir. Si quelquefois les
manières manquaient de cette décence et de cette dignité dont on fait
tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une société polie,
tranquille et exclusive, il y régnait une extrême liberté d'esprit, et
cette grande abondance d'idées positives que suggèrent la vue et la
pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette société
étaient affranchis de toute espèce de routine; ils ne répétaient pas
d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris
par leur propre expérience. Ils avaient vu les plus grands événemens de
l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est
aisé de se figurer ce qu'un tel spectacle devait réveiller d'idées chez
des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'espérance. Là brillait
au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux
gardes-françaises, était devenu en une campagne général en chef, et
s'était donné en deux ans l'éducation la plus soignée. Beau, plein de
politesse, renommé comme un des premiers capitaines de son temps, et
âgé à peine de vingt-sept ans, il était l'espoir des républicains, et
l'idole de ces femmes éprises de la beauté, du talent et de la gloire.
A côté de lui, on remarquait déjà le jeune Bonaparte, qui n'avait point
encore de renommée, mais dont les services à Toulon et au 13 vendémiaire
étaient connus, dont le caractère et la personne étonnaient par leur
singularité, et dont l'esprit était frappant d'originalité et de
vigueur. Dans cette société, où madame Tallien étalait sa beauté, madame
Beauharnais sa grâce, madame de Staël déployait tout l'éclat de son
esprit, agrandi par les circonstances et la liberté.
Ces jeunes hommes appelés à dominer dans l'état choisissaient leurs
épouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se
trouvaient honorées de leur choix, quelquefois dans les familles des
enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la réputation.
Bonaparte venait d'épouser la veuve de l'infortuné général Beauharnais.
Chacun songeait à faire sa destinée, et la prévoyait grande. Une foule
de carrières étaient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur
la mer, la tribune, les magistratures, une grande république en un mot à
défendre et à gouverner, c'étaient là de grands buts, dignes d'enflammer
les esprits! Le gouvernement avait fait récemment une acquisition
précieuse, celle d'un écrivain ingénieux et profond, qui consacrait
son jeune talent à concilier les esprits à la nouvelle république. M.
Benjamin Constant venait de publier une brochure intitulée: _De la
Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y
démontrait la nécessité de se rattacher à un gouvernement qui était le
seul espoir de la France et de tous les partis.
C'était toujours le soin des finances qui occupait le plus le
gouvernement. Les dernières mesures n'étaient qu'un ajournement de la
difficulté. On avait donné au gouvernement une certaine quantité de
biens à vendre, la faculté d'engager les grandes forêts, l'emprunt
forcé, et on lui avait laissé la planche aux assignats comme ressource
extrême. Pour devancer le produit de ces différentes ressources, il
avait, comme on a vu, créé 60 millions de rescriptions, espèces de
bons de l'échiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier
numéraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions
n'avaient obtenu cours que très difficilement. Les banquiers réunis
pour concerter un projet de banque territoriale, fondée sur les biens
nationaux, s'étaient retirés en entendant les cris poussés par les
patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt forcé se
percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La répartition
portait sur des bases extrêmement arbitraires, puisque l'emprunt devait
être frappé sur les classes les plus aisées; chacun réclamait, et
chaque part de l'emprunt à percevoir occasionnait une contestation
aux percepteurs. A peine un tiers était rentré en deux mois. Quelques
millions en numéraire et quelques milliards en papier avaient été
perçus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore
recours au moyen extrême, laissé au gouvernement pour suppléer à tous
les autres, la planche aux assignats. Les émissions avaient été portées
depuis les deux derniers mois, à la somme inouïe de 45 milliards: 20
milliards avaient à peine fourni 100 millions, car les assignats ne
valaient plus que le deux-centième de leur titre. Décidément le public
n'en voulait plus du tout, car ils n'étaient plus bons à rien. Ils ne
pouvaient servir au remboursement des créances, qui était suspendu;
ils ne pouvaient solder que la moitié des fermages et de l'impôt, car
l'autre moitié se payait en nature; ils étaient refusés dans les marchés
ou reçus d'après leur valeur réduite; enfin, on ne les prenait dans
la vente des biens qu'au taux même des marchés, les enchères faisant
toujours monter l'offre à proportion de l'avilissement du papier. On
n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque
valeur. Une émission dont on ne connaissait pas le terme, faisait
prévoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes
les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions.
Cette chute, dont nous avons parlé[1] lorsqu'on refusa d'interdire les
enchères dans la vente des biens, était réalisée.
[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.]
Les esprits dans lesquels la révolution avait laissé ses préjugés, car
tous les systèmes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on
relevât les assignats, en affectant une grande quantité de biens à
leur hypothèque, et en employant des mesures violentes pour les faire
circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible à rétablir que
la réputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats.
On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le
papier-monnaie, en le réduisant à sa valeur réelle, qui était de 20
millions au plus, et en exigeant le paiement des impôts et des biens
nationaux, soit en numéraire, soit en assignats au cours? Le numéraire
en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les
provinces; ainsi c'était une véritable erreur que de craindre sa rareté;
car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une
autre raison empêcha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse,
il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur
vente ne paraissait ni assurée ni prochaine. Ne pouvant donc attendre
que leur valeur vînt spontanément au trésor par les ventes, il fallait
la représenter d'avance en papier, et l'émettre pour la retirer ensuite;
en un mot, il fallait dépenser le prix avant de l'avoir reçu. Cette
nécessité de dépenser avant d'avoir vendu fit songer à la création d'un
nouveau papier.
Les cédules, qui étaient une hypothèque spéciale sur chaque bien,
entraînaient de longs délais, car il fallait qu'elles portassent
l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dépendaient de la
volonté du preneur, et ne levaient pas la véritable difficulté. On
imagina un papier qui, sous le nom de mandats, représentait une valeur
fixe de bien. Tout domaine devait être délivré sans enchère et sur
simple procès-verbal, pour prix en mandats, égal à celui de 1790
(vingt-deux fois le revenu). On devait créer 2 milliards 400 millions de
ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de
biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre
variation que celle des biens eux-mêmes, puisqu'ils en représentaient
une quantité fixe. Ils ne pouvaient pas à la vérité se trouver au pair
de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790;
mais ils devaient avoir la valeur même des biens.
On résolut d'employer une partie de ces mandats à retirer les assignats.
La planche des assignats fut brisée le 30 pluviôse an IV (19 février).
45 milliards 500 millions avaient été émis. Par les différentes
rentrées, soit de l'emprunt, soit de l'arriéré, la quantité circulante
avait été réduite à 36 milliards, et devait l'être bientôt à 24. Ces 24
milliards, en les réduisant au trentième, représentaient 800 millions:
on décréta qu'ils seraient échangés contre 800 millions de mandats,
ce qui était une liquidation de l'assignat au trentième de sa valeur
nominale; 400 millions de mandats devaient être émis en outre pour le
service public, et les 1,200 millions restans enfermés dans la caisse à
trois clés, pour en sortir par décret, au fur et à mesure des besoins.
Cette création des mandats était une réimpression des assignats, avec un
chiffre moindre, une autre dénomination, et une valeur déterminée par
rapport aux biens. C'était comme si on eût créé, outre les 24 milliards
devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait
72; c'était comme si on eût décidé que ces 72 milliards seraient reçus
en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui
supposait 2 milliards 400 millions de biens affectés en hypothèque.
Ainsi, le chiffre était réduit, le rapport aux biens fixé, et le nom
changé.
Les mandats furent créés le 26 ventôse (16 mars). Les biens durent être
mis sur-le-champ en vente, et délivrés aux porteurs de mandats sur
simple procès-verbal. La moitié du prix devait être payée dans la
première décade, le reste dans trois mois. Les forêts nationales étaient
mises à part; et les 2 milliards 400 millions de biens étaient pris
sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les
mesures que nécessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat était la
monnaie de la république, tout devait être payé en mandats. Les créances
stipulées en numéraire, les baux, les fermages, les intérêts des
capitaux, les impôts, excepté l'impôt arriéré, les rentes sur l'état,
les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent être
payés en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution
foncière. Ceux qui prévoyaient que les mandats pourraient tomber comme
l'assignat, voulaient que, pour assurer à l'état une rentrée certaine,
on continuât de payer la contribution foncière en nature. On leur
objecta les difficultés de la perception, et on décida qu'elle
aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits
d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas là;
on crut devoir accompagner la création du nouveau papier des sévérités
ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forcées; on déclara
que l'or et l'argent ne seraient plus considérés comme marchandises, et
qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le
papier. Après les expériences qu'on avait faites, cette mesure était
misérable. On venait d'en prendre en même temps une autre qui ne l'était
pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la clôture
de la Bourse. Il aurait dû savoir que la clôture d'un marché public
n'empêchait pas qu'il s'en établît des milliers ailleurs.
En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout à
la place du numéraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Même
en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais égaler le taux de l'argent.
Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait
valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moitié du prix de 1790;
un bien, même patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas payé
50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils
valu 100,000 en numéraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette
différence. Le gouvernement devait donc, indépendamment de toutes les
autres causes de dépréciation, trouver un premier mécompte provenant de
la dépréciation des biens.
On était si pressé, qu'on fit circuler des promesses de mandats,
en attendant que les mandats eux-mêmes fussent prêts à être émis.
Sur-le-champ ces promesses circulèrent à une valeur très-inférieure à
leur valeur nominale. On fut extrêmement alarmé, et on se dit que
le nouveau papier, duquel on espérait tant, allait tomber comme les
assignats, et laisser la république sans aucune ressource. Cependant il
y avait une cause de cette chute anticipée, et on pouvait bientôt la
lever. Il fallait rédiger des instructions à l'usage des administrations
locales, pour régler les cas extrêmement compliqués que ferait naître
la vente des biens sur simple procès-verbal; et ce travail exigeait
beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet
intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si
rapidement, que l'état ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner
les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui
était arrivé aux assignats; qu'ils se réduiraient successivement à rien,
et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non à leur valeur
d'émission, mais à leur valeur réduite. Les malveillans faisaient
entendre ainsi que le nouveau papier était un leurre, que jamais les
biens ne seraient aliénés, et que la république voulait se les réserver
comme un gage apparent et éternel de toutes les espèces de papier
qu'il lui plairait d'émettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les
souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. était tombé à
15 fr. Il remonta successivement à 30, 40, et en quelques lieux à 88
francs. On espéra donc un instant le succès de la nouvelle opération.
C'était au milieu des factions secrètement conjurées contre lui que
le directoire se livrait à ces travaux. Les agens de la royauté
continuaient leurs secrètes menées. La mort de Lemaître ne les avait pas
dispersés. Brottier, acquitté, était devenu le chef de l'agence. Duverne
de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'étaient réunis à lui,
et formaient secrètement le comité royal. Ces misérables brouillons
n'avaient pas plus d'influence que par le passé; ils intriguaient,
demandaient de l'argent à grands cris, écrivaient de nombreuses
correspondances, et promettaient merveilles. Ils étaient toujours les
intermédiaires entre le prétendant et la Vendée, où ils avaient
de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs idées, et voyant
l'insurrection comprimée par Hoche, et prête à expirer sous ses coups,
ils se confirmaient toujours davantage dans le système de tout faire à
Paris, même par un mouvement de l'intérieur. Ils se vantaient, comme
du temps de la convention, d'être en rapport avec plusieurs députés du
nouveau tiers, et ils prétendaient qu'il fallait temporiser, travailler
l'opinion par des journaux, déconsidérer le gouvernement, et tout
préparer pour que les élections de l'année suivante amenassent un
nouveau tiers de députés entièrement contre-révolutionnaires. Ils se
flattaient ainsi de détruire la constitution républicaine par les moyens
de la constitution même. Ce plan était certainement le moins chimérique,
et c'est celui qui donne l'idée la plus favorable de leur intelligence.
Les patriotes de leur côté préparaient des complots, mais autrement
dangereux par les moyens qu'ils avaient à leur disposition. Chassés du
Panthéon, condamnés tout à fait par le gouvernement, qui s'était séparé
d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'étaient déclarés
contre lui, et étaient devenus ses ennemis irréconciliables. Se voyant
poursuivis et observés avec un grand soin, ils n'avaient plus trouvé
d'autre ressource que de conspirer très-secrètement, et de manière à ce
que les chefs de la conspiration restassent tout à fait inconnus. Ils
s'étaient choisis quatre pour former un directoire secret de salut
public; Baboeuf et Drouet étaient du nombre. Le directoire secret devait
communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les
uns les autres, et chargés d'organiser des sociétés de patriotes dans
tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de
leur côté, avaient défense de nommer les quatre membres du directoire
secret; ils devaient parler et se faire obéir au nom d'une autorité
mystérieuse et suprême, qui était instituée pour diriger les efforts
des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette
manière les fils de la conspiration étaient presque insaisissables; car,
en supposant qu'on en saisît un, les autres restaient toujours inconnus.
Cette organisation s'établit, en effet, comme l'avait projeté Baboeuf;
des sociétés de patriotes existaient dans tout Paris, et, par
l'intermédiaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une
autorité inconnue.
Baboeuf et ses collègues cherchaient quel serait le mode employé pour
opérer ce qu'ils appelaient _la délivrance_, et à qui on remettrait
l'autorité, quand on aurait égorgé le directoire, dispersé les conseils,
et mis le peuple en possession de sa souveraineté. Ils se défiaient déjà
beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance
d'une élection, et appeler une assemblée nouvelle. Ils voulaient tout
simplement en nommer une composée de jacobins d'élite, pris dans chaque
département. Ils devaient faire ce choix eux-mêmes, et compléter cette
assemblée en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention
qui n'avaient pas été réélus. Encore ces montagnards ne leur semblaient
pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhéré, dans
les derniers temps de la convention, à ce qu'ils appelaient les mesures
liberticides, et avaient même accepté des fonctions du directoire.
Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la
nouvelle assemblée de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour
les plus purs. Cette assemblée devait s'emparer de tous les pouvoirs,
jusqu'à ce que le _bonheur commun_ fût assuré.
Il fallait s'entendre avec les conventionnels non réélus, dont la
plupart étaient à Paris. Baboeuf et Drouet entrèrent en communication
avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les
conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le
directoire insurrecteur. Ils voulaient le rétablissement de l'ancienne
convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793.
Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut préparée pour le mois de
floréal (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait
d'user, étaient vraiment effrayans. D'abord il s'était mis en
correspondance avec les principales villes de France, pour que la
révolution fût simultanée et semblable partout. Les patriotes devaient
partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient
écrits ces mots: _Liberté, Égalité, Constitution de 1793, Bonheur
commun_. Quiconque résisterait au peuple souverain serait mis à mort. On
devait égorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le
général de l'armée de l'intérieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de
la Trésorerie, du télégraphe, des arsenaux et du dépôt d'artillerie de
Meudon. Pour engager le peuple à se soulever et ne plus _le payer de
vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aisés de loger,
héberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part à l'insurrection.
Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain
et des boissons au peuple, moyennant une indemnité que leur paierait la
république, et sous peine d'être pendus à la lanterne en cas de
refus. Tout soldat qui passerait du côté de l'insurrection aurait son
équipement en propriété, recevrait une somme d'argent, et aurait la
faculté de retourner dans ses foyers. On espérait gagner ainsi tous ceux
qui servaient à regret. Quant aux soldats de métier qui avaient pris
goût à la guerre, on leur donnait à piller les maisons des royalistes.
Pour tenir les armées au complet, et remplacer ceux qui rentreraient
dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages
tels, qu'on ferait lever spontanément une multitude de nouveaux
volontaires.
On voit quelles combinaisons terribles et insensées avaient conçues
ces esprits désespérés. Ils désignèrent Rossignol, l'ex-général de la
Vendée, pour commander l'armée parisienne d'insurrection. Ils avaient
pratiqué des intelligences dans cette légion de police qui faisait
partie de l'armée de l'intérieur, et toute composée de patriotes, de
gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-françaises. Elle se mutina en
effet, mais trop tôt, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de
la police Cochon, qui suivait les progrès de la conspiration, qui lui
fut dénoncée par un officier de l'armée de l'intérieur qu'on avait voulu
enrôler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20
floréal (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient
se réunir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, apostés
dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent
sur-le-champ en prison. On arrêta en outre les ex-conventionnels
Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Piémontais Buonarotti,
l'ex-membre de l'assemblée législative Antonelle, Pelletier (de
Saint-Fargeau), frère de celui qui avait été assassiné. On demanda
aussitôt aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui était
membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour
nationale, qui n'était pas encore organisée, et qu'on se mit à organiser
sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue égalait le fanatisme, écrivit
au directoire une lettre singulière, et qui peignait le délire de son
esprit. «Je suis une puissance, écrivait-il aux cinq directeurs; ne
craignez donc pas de traiter avec moi d'égal à égal. Je suis le chef
d'une secte formidable que vous ne détruirez pas en m'envoyant à la
mort, et qui, après mon supplice, n'en sera que plus irritée et plus
dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien
d'avoir arrêté quelques individus; les chefs renaîtront sans cesse.
Épargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait
beaucoup d'éclat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes;
ils se souviennent que vous fûtes autrefois des républicains sincères;
ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la
république.»
Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna
l'instruction du procès. Cette instruction devait être longue, car on
voulait procéder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur
acheva de consolider le directoire dans l'opinion générale. La fin de
l'hiver approchait; les factions étaient surveillées et contenues;
l'administration était dirigée avec zèle et avec soin; le papier-monnaie
renouvelé donnait seul des inquiétudes; il avait fourni cependant
des ressources momentanées pour faire les premiers préparatifs de
la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des opérations
militaires était arrivée. Le ministère anglais, toujours astucieux dans
sa politique, avait tenté auprès du gouvernement français la démarche
dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait chargé son agent
en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre
de France, Barthélémy. Cette ouverture, faite le 17 ventôse (7 mars
1796), avait pour but de demander si la France était disposée à la paix,
si elle consentirait à un congrès pour en discuter les conditions,
si elle voulait faire connaître à l'avance les bases principales sur
lesquelles elle était résolue à traiter. Une pareille démarche n'était
qu'une vaine satisfaction donnée par Pitt à sa nation, afin d'être
autorisé par un refus de la France à demander de nouveaux sacrifices.
Si en effet Pitt avait été sincère, il n'aurait pas chargé de cette
ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demandé un congrès
européen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien
terminer, et que la France d'ailleurs avait déjà refusé à l'Autriche par
l'intermédiaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demandé sur quelles
bases la négociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'après
la constitution, les Pays-Bas étaient devenus partie du territoire
français, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir à les en
détacher. Le directoire, qui ne voulait pas être pris pour dupe, fit
répondre à Wickam que ni la forme ni l'objet de cette démarche n'étaient
de nature à faire croire à sa sincérité; que, du reste, pour démontrer
ses intentions pacifiques, il consentait à faire une réponse à des
questions qui n'en méritaient pas, et qu'il déclarait vouloir traiter
sur les bases seules fixées par la constitution. C'était annoncer d'une
manière définitive que la France ne renoncerait jamais à la Belgique. La
lettre du directoire, écrite avec convenance et fermeté, fut aussitôt
publiée avec celle de Wickam. C'était le premier exemple d'une
diplomatie franche et ferme sans jactance.
Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prépara en
Europe à recommencer les hostilités. Pitt demanda au parlement un nouvel
emprunt de 7 millions sterling, et il s'efforça d'en négocier un autre
de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaillé auprès du roi
de Prusse pour le tirer de sa neutralité et le faire rentrer dans la
lutte; il lui offrit des fonds, et lui représenta qu'arrivant à la fin
de la guerre, lorsque tous les partis étaient épuisés, il aurait une
supériorité assurée. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans
ses premières fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa
neutralité. Une partie de son armée, stationnée en Pologne, veillait
à l'incorporation des nouvelles conquêtes; l'autre, rangée le long du
Rhin, était prête à défendre la ligne de neutralité contre celle des
puissances qui la violerait, et à prendre sous sa protection ceux des
états de l'Empire qui réclameraient la médiation prussienne. La Russie,
toujours féconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et
s'occupait à organiser la part de territoire qui lui était échue en
Pologne.
L'Autriche, enflée de ses succès à la fin de la campagne précédente, se
préparait à la guerre avec ardeur, et se livrait aux espérances les
plus présomptueuses. Le général auquel elle devait ce léger retour de
fortune, avait cependant été destitué, malgré tout l'éclat de sa
gloire. Clerfayt, ayant déplu au conseil aulique, fut remplacé dans le
commandement de l'armée du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont
on espérait beaucoup sans cependant prévoir encore ses talens. Il avait
montré dans les campagnes précédentes les qualités d'un bon officier.
Wurmser commandait toujours l'armée du Haut-Rhin. Pour décider le roi de
Sardaigne à continuer la guerre, on avait envoyé un renfort considérable
à l'armée impériale qui se battait en Piémont; et on lui avait donné le
général Beaulieu, qui s'était acquis beaucoup de réputation dans les
Pays-Bas. L'Espagne, commençant à jouir de la paix, était attentive à la
nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux éclairée sur
ses véritables intérêts, faisait des voeux pour la France.
Le directoire, zélé comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer
son administration, méditait de grands projets. Il avait mis ses armées
dans un état de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer
des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens nécessaires. Toute
la Belgique avait été mise à contribution pour nourrir l'armée de
Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient été faits pour
faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu
ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie.
L'armée des Alpes avait vécu des magasins pris aux Autrichiens après la
bataille de Loano; mais elle n'était ni vêtue, ni chaussée, et le prêt
était arriéré. La victoire de Loano était ainsi demeurée sans résultat.
Les armées des provinces de l'Ouest se trouvaient, grâce aux soins de
Hoche, dans un meilleur état que toutes les autres, sans être cependant
pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgré cette
pénurie, nos armées, habituées à souffrir, à vivre d'expédiens, et
d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, étaient disposées à de
grandes choses.
Le directoire méditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir
dès le printemps la guerre de la Vendée, et prendre ensuite l'offensive
sur tous les points. Son but était de porter les armées du Rhin en
Allemagne pour bloquer et assiéger Mayence, achever la soumission des
princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le théâtre de la
guerre au sein des états héréditaires, et faire vivre ses troupes aux
dépens de l'ennemi dans les riches vallées du Mein et du Necker. Quant à
l'Italie, il nourrissait de plus vastes pensées encore, suggérées par le
général Bonaparte. Comme on n'avait pas profité de la victoire de Loano,
il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, décider
le roi de Piémont à la paix, ou lui enlever ses états, franchir ensuite
le Pô, et venir enlever à l'Autriche le plus beau fleuron de sa
couronne, la Lombardie. Là était le théâtre des opérations décisives; là
on allait porter les coups les plus sensibles à l'Autriche, conquérir
des équivalens pour payer les Pays-Bas, décider la paix, et peut-être
affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la
plus pauvre de nos armées, au milieu de la contrée la plus fertile de la
terre.
Le directoire, s'arrêtant à ces idées, fit quelques changemens dans le
commandement de ses armées. Jourdan conserva le commandement qu'il avait
si bien mérité à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui
avait trahi sa patrie, et dont le crime était déjà soupçonné, fut
remplacé par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit à Pichegru
l'ambassade en Suède, qu'il refusa. Beurnonville, venu récemment de
captivité, remplaça Moreau dans le commandement de l'armée française en
Hollande. Schérer, dont on était mécontent pour n'avoir pas su profiter
de la victoire de Loano, fut remplacé. On voulait un jeune homme
entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'était
déjà distingué à l'armée d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si pénétré
des avantages d'une marche au-delà des Alpes, parut l'homme le plus
propre à remplacer Schérer. Il fut promu du commandement de l'armée de
l'intérieur à celui de l'armée d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se
rendre à Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un
mois il serait à Milan ou à Paris. Cette ardeur paraissait téméraire;
mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle était
de bon augure.
Des changemens pareils furent opérés dans les trois armées qui gardaient
les provinces insurgées. Hoche, mandé à Paris pour concerter avec le
directoire un plan qui mît fin à la guerre civile, y avait obtenu la
plus juste faveur, et reçu les plus grands témoignages d'estime. Le
directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous
approuvés; et pour que personne n'en pût contrarier l'exécution, il
avait réuni les trois armées des côtes de Cherbourg, dés côtes de Brest
et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'armée des côtes de l'Océan,
et lui en avait donné le commandement supérieur. C'était la plus
grande armée de la république, car elle s'élevait à cent mille hommes,
s'étendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une réunion
de pouvoirs civils et militaires tout à fait extraordinaires. Un
commandement aussi vaste était la plus grande preuve de confiance qu'on
pût donner à un général. Hoche la méritait certainement. Possédant
à vingt-sept ans une réunion de qualités militaires et civiles, qui
deviennent souvent dangereuses à la liberté, nourrissant même une grande
ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter
un capitaine illustre à ambitionner plus que la qualité de citoyen;
il était républicain sincère, et égalait Jourdan en patriotisme et en
probité. La liberté pouvait applaudir sans crainte à ses succès, et lui
souhaiter des victoires.
Hoche n'avait guère passé qu'un mois à Paris. Il était retourné
sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir achevé la pacification de la
Vendée à la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de
désarmement et de pacification fut rédigé en articles, et converti en
arrêté par le directoire. Il était convenu, d'après ce plan, qu'un
cordon de désarmement envelopperait toutes les provinces insurgées, et
les parcourrait successivement. En attendant leur complète pacification,
elles étaient soumises au régime militaire. Toutes les villes étaient
déclarées en état de siége. Il était reconnu en principe que l'armée
devait vivre aux dépens du pays insurgé; par conséquent Hoche était
autorisé à percevoir l'impôt et l'emprunt forcé soit en nature, soit
en espèces, comme il lui conviendrait, et à former des magasins et
des caisses pour l'entretien de l'armée. Les villes aux quelles les
campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant à les
affamer, devaient être approvisionnées militairement par des colonnes
attachées aux principales d'entre elles. Le pardon était accordé à tous
les rebelles qui déposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui
seraient pris les armes à la main devaient être fusillés; ceux qui se
soumettraient seraient ou détenus ou en surveillance dans des villes
désignées, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le
projet de Hoche, qui consistait à pacifier d'abord la Vendée avant de
songer à la Bretagne, l'autorisait à terminer ses opérations sur la rive
gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite.
Dès que la Vendée serait entièrement soumise, une ligne de désarmement
devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu'à la Loire,
et s'avancer ainsi, en parcourant la péninsule bretonne, jusqu'à
l'extrémité du Finistère. C'était à Hoche à fixer le moment où ces
provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du régime
militaire et rendues au système constitutionnel.
Hoche, arrivé à Angers vers la fin de nivôse (mi-janvier), trouva ses
opérations fort dérangées par son absence. Le succès de son plan,
dépendant surtout de la manière dont il serait exécuté, exigeait
indispensablement sa présence. Le général Willot l'avait mal suppléé. La
ligne de désarmement faisait peu de progrès. Charette l'avait
franchie, et avait repassé sur les derrières. Le système régulier
d'approvisionnement étant mal suivi, et l'armée ayant souvent manqué du
nécessaire, elle s'était livrée de nouveau à l'indiscipline, et avait
commis des actes capables d'aliéner les habitans. Sapinaud, après avoir
fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu
du général Willot une paix ridicule, à laquelle Hoche ne pouvait pas
consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le
premier ministre, se renforçaient des déserteurs qui abandonnaient
Charette, et faisaient des préparatifs secrets. Les villes de Nantes
et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes réfugiés des pays
environnans s'y étaient amassés, et se livraient, dans des clubs, à des
déclamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on répandait que
Hoche n'avait été rappelé à Paris que pour perdre son commandement. Les
uns le disaient destitué comme royaliste, les autres comme jacobin.
Son retour dissipa tous les bruits, et répara les maux causés par son
absence. Il fit recommencer le désarmement, remplir les magasins,
approvisionner les villes; il les déclara toutes en état de siége; et,
autorisé dès lors à y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs
jacobins formés par les réfugiés, et surtout une société connue à Nantes
sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix
accordée à Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa à lui la
faculté de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'être
fusillé s'il était pris. Il fit resserrer Stofflet plus étroitement
que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia à
l'adjudant-général Travot, qui joignait à une grande intrépidité toute
l'activité d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs
colonnes d'infanterie légère et de cavalerie, de manière à ne lui
laisser ni repos, ni espoir.
Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen
d'échapper. Les habitans du Marais, désarmés, surveillés, ne pouvaient
plus lui être d'aucun secours. Ils avaient livré déjà plus de sept mille
fusils, quelques pièces de canon, quarante barils de poudre, et ils
étaient dans l'impossibilité de reprendre les armes. L'auraient-ils
pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient
heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de
s'exposer à de nouvelles dévastations. Les paysans venaient dénoncer aux
officiers républicains les chemins où Charette passait, les retraites où
il allait reposer un instant sa tête; et quand ils pouvaient s'emparer
de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient à
l'armée. Charette, à peine escorté d'une centaine de serviteurs dévoués,
et suivi de quelques femmes qui servaient à ses plaisirs, ne songeait
pas cependant à se rendre. Plein de défiance, il faisait quelquefois
massacrer ses hôtes, quand il craignait d'en être trahi. Il fit,
dit-on, mettre à mort un curé qu'il soupçonnait de l'avoir dénoncé
aux républicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une
soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son
frère. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes.
Pendant que Hoche le faisait harceler sans relâche, et poursuivait son
projet de désarmement, Stofflet se voyait avec effroi entouré de toutes
parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, détruits, et tous les
chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espèce de principauté
qu'il s'était arrogée dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait
pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent exterminés;
alléguant pour prétexte un règlement de Hoche, il leva de nouveau
l'étendard de la révolte, et reprit les armes. Hoche était en ce moment
sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour
juger de ses yeux l'état de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna
aussitôt son départ, et fit ses préparatifs pour enlever Stofflet avant
que sa révolte pût acquérir quelque importance. Hoche, du reste, était
charmé que Stofflet lui fournît lui-même l'occasion de rompre la
pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de
traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses
colonnes de plusieurs points à la fois, de la Loire, du Layon et de la
Sèvre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les côtés, ne put tenir nulle
part. Les paysans de l'Anjou étaient encore plus sensibles aux douceurs
de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point répondu à l'appel
de leur ancien chef, et l'avaient laissé commencer la guerre avec les
mauvais sujets du pays et les émigrés dont son camp était rempli. Deux
rassemblemens qu'il avait formés furent dispersés, et lui-même se vit
obligé de courir, comme Charette, à travers les bois. Mais il n'avait ni
l'opiniâtreté, ni la dextérité de ce chef, et son pays n'était pas aussi
heureusement disposé pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livré
par ses propres affidés. Attiré dans une ferme, sous prétexte d'une
conférence, il fut saisi, garrotté et abandonné aux républicains. On
assure que son fidèle ministre, l'abbé Bernier, prit part à cette
trahison. La prise de ce chef était d'une grande importance par l'effet
moral qu'elle devait produire sur ces contrées. Il fut conduit à Angers,
et après avoir subi un interrogatoire, il fut fusillé le 7 ventôse (26
février), en présence d'un peuple immense.
Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit présager que
bientôt la guerre civile finirait dans ces malheureuses contrées. Hoche,
au milieu des soins si pénibles de ce genre de guerre, était abreuvé de
dégoûts de toute espèce. Les royalistes l'appelaient naturellement un
scélérat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliquât à les détruire
par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-mêmes le
tourmentaient de leurs calomnies. Les réfugiés de la Vendée et de la
Bretagne, dont il réprimait les fureurs, et dont il contrariait la
paresse, en cessant de les nourrir dès qu'il y avait sûreté pour eux
sur leurs terres, le dénonçaient au directoire. Les administrations
des villes qu'il mettait en état de siége, réclamaient contre
l'établissement du système militaire, et le dénonçaient aussi. Des
communes soumises à des amendes, ou à la perception militaire de
l'impôt, se plaignaient à leur tour. C'était un concert continuel de
plaintes et de réclamations. Hoche, dont le caractère était irritable,
fut plusieurs fois poussé au désespoir, et demanda formellement sa
démission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux
témoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux
beaux chevaux, don qui n'était pas seulement une récompense, mais un
secours indispensable. Ce jeune général, qui aimait les plaisirs, qui
était à la tête d'une armée de cent mille hommes, et qui disposait
du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du
nécessaire. Ses appointemens payés en papier, se réduisaient à rien.
Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait
l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des
fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre,
dans les magasins laissés par les Anglais à Quiberon: exemple admirable
de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui
allait devenir tous les jours plus rare, à mesure que nos invasions
allaient s'étendre, et que nos moeurs guerrières allaient se corrompre
par l'effet des conquêtes et des moeurs de cour!
Encouragé par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son
ouvrage dans la Vendée. La pacification complète ne dépendait plus que
de la prise de Charette. Ce chef, réduit aux abois, fit demander à
Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'après
l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrêté du directoire, relatif
aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait
cette demande que pour obtenir un peu de répit, et il n'en voulait
pas profiter. De son côté, le directoire ne voulait pas faire grâce à
Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un
épouvantail pour la contrée. Il écrivit à Hoche de ne lui accorder
aucune transaction. Mais lorsque Hoche reçut ces nouveaux ordres,
Charette avait déjà déclaré que sa demande n'était qu'une feinte pour
obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des
républicains. Il s'était mis de nouveau à courir les bois.
Charette ne pouvait pas échapper plus longtemps aux républicains.
Poursuivi à la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie,
observé par des troupes de soldats déguisés, dénoncé par les habitans,
qui voulaient sauver leur pays de la dévastation, traqué dans les
bois comme une bête fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une
embuscade qui lui fut tendue par Travot. Armé jusqu'aux dents, et
entouré de quelques braves qui s'efforçaient de le couvrir de leurs
corps, il se défendit comme un lion, et tomba enfin frappé de plusieurs
coups de sabre. Il ne voulut remettre son épée qu'au brave Travot, qui
le traita avec tous les égards dus à un si grand courage. Il fut conduit
au quartier républicain, et admis à table auprès du chef de l'état-major
Hédouville. Il s'entretint avec une grande sérénité, et ne montra nulle
affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord à Angers, il fut
ensuite transporté à Nantes, pour y terminer sa vie aux mêmes lieux qui
avaient été témoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel
il répondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna
sur les prétendus articles secrets du traité de La Jaunaye, et il avoua
qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni à pallier sa conduite, ni
à excuser ses motifs; il avoua qu'il était serviteur de la royauté, et
qu'il avait travaillé de toutes ses forces à renverser la république. Il
montra de la dignité et une grande impassibilité. Conduit au supplice au
milieu d'un peuple immense, qui n'était point assez généreux pour lui
pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance.
Il était tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier
combat, et portait le bras en écharpe. Sa tête était enveloppée d'un
mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre à
genoux. Resté debout, il détacha son bras de son écharpe, et donna le
signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'était le 9 germinal (29 mars.)
Ainsi finit cet homme célèbre, dont l'indomptable courage causa tant de
maux à son pays, et méritait de s'illustrer dans une autre carrière.
Compromis par la dernière tentative de débarquement qui avait été faite
sur ses côtes, il ne voulut plus reculer, et finit en désespéré. Il
exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait
servis, et dont il se regardait comme abandonné.
La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur
les Autrichiens. Sa mort décidait la fin de la guerre civile. Hoche,
croyant n'avoir plus rien à faire dans la Vendée, en retira le gros
de ses troupes, pour les porter au-delà de la Loire, et désarmer la
Bretagne. Il y laissa néanmoins des forces suffisantes pour réprimer les
brigandages isolés, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour
achever le désarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut
à comprimer un mouvement de révolte qui éclata dans le voisinage de
l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se
porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidèle à son
plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire à Granville. Les
malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand
et aussi bien concerté; Scépeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda
le premier à se soumettre. Il remit un nombre considérable d'armes. A
mesure qu'ils étaient refoulés vers l'Océan, les chouans devenaient plus
opiniâtres. Privés de munitions, ils se battaient corps à corps, à coups
de poignard et de baïonnette. Enfin on les accula tout à fait à la mer.
Le Morbihan, qui depuis long-temps s'était séparé de Puisaye, rendit ses
armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes après les
autres. Bientôt toute la Bretagne fut soumise à son tour, et Hoche
n'eut plus qu'à distribuer ses cent mille hommes en une multitude de
cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisément.
Le travail qui lui restait à faire ne consistait plus qu'en des soins
d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un
gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et rétablir la paix.
Malgré les cris furieux de tous les partis, Hoche était craint, chéri,
respecté dans la contrée, et les royalistes commençaient à pardonner
à une république si dignement représentée. Le clergé surtout, dont il
avait su capter la confiance, lui était entièrement dévoué, et le
tenait exactement instruit de ce qu'il avait intérêt à connaître. Tout
présageait la paix et la fin d'horribles calamités. L'Angleterre ne
pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la
république dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces
pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et
pouvaient être employés à quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en
effet, nourrissait un grand projet, qu'il réservait pour le milieu de
la belle saison. Le gouvernement, charmé des services qu'il venait de
rendre, et voulant le dédommager de la tâche dégoûtante qu'il avait su
remplir, fit déclarer pour lui, comme pour les armées qui remportaient
de grandes victoires, que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien
mérité de la patrie. Ainsi la Vendée était pacifiée dès le mois de
germinal, avant qu'aucune des armées fût entrée en campagne. Le
directoire pouvait se livrer sans inquiétude à ses grandes opérations,
et tirer même des côtes de l'Océan d'utiles renforts.