CHAPITRE PREMIER.

NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.--INSTALLATION DU COUPS LÉGISLATIF ET DU

DIRECTOIRE.--POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉTRESSE

DES FINANCES; DISCRÉDIT DU PAPIER-MONNAIE.--PREMIERS TRAVAUX DU

DIRECTOIRE.--PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.--REPRISE DES HOSTILITÉS EN

BRETAGNE ET EN VENDÉE.--APPROCHE D'UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES

CÔTES DE L'OUEST.--PLAN DE FINANCES PROPOSÉ PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL

EMPRUNT FORCÉ,--CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.--LA FILLE DE

LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN ÉCHANGE DES REPRÉSENTANS LIVRÉS

PAR DUMOURIEZ.--SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.--ARMISTICE

CONCLU SUR LE RHIN,--OPÉRATIONS DE L'ARMÉE D'ITALIE.--BATAILLE

DE LOANO.--EXPÉDITION DE L'ÎLE-DIEU.--DÉPART DE L'ESCADRE

ANGLAISE.--DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GÉNÉRAL HOCHE POUR

OPÉRER LA PACIFICATION DE LA VENDÉE.--RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795.

Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) était le jour fixé pour la mise en

vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-là, les deux tiers de

la convention, conservés au corps législatif, devaient se réunir au

tiers nouvellement élu par les assemblées électorales, se diviser en

deux conseils, se constituer, et procéder ensuite à la nomination des

cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Pendant ces premiers

instans consacrés à organiser le corps législatif et le directoire,

les anciens comités de gouvernement devaient demeurer en activité, et

conserver le dépôt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention,

envoyés soit aux armées, soit dans les départemens, devaient continuer

leur mission jusqu'à ce que l'installation du directoire leur fût

notifiée.

Une grande agitation régnait dans les esprits. Les patriotes modérés et

les patriotes exaltés montraient une même irritation contre le parti qui

avait attaqué la convention au 13 vendémiaire; ils étaient remplis de

craintes; ils s'encourageaient à s'unir, à se serrer pour résister au

royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire

et à toutes les places que des hommes engagés irrévocablement à la cause

de la révolution; ils se défiaient beaucoup des députés du nouveau

tiers, et recherchaient avec inquiétude leurs noms, leur vie passée, et

leurs opinions connues ou présumées.

Les sectionnaires, mitraillés le 13 vendémiaire, mais traités avec la

plus grande clémence après la victoire, étaient redevenus insolens.

Fiers d'avoir un instant supporté le feu, ils semblaient croire que

la convention, en les épargnant, avait ménagé leurs forces et reconnu

tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout,

vantaient leurs hauts faits, débitaient dans les salons les mêmes

impertinences contre la grande assemblée qui venait d'abandonner le

pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les députés du nouveau

tiers.

Ces députés, qui devaient venir s'asseoir au milieu des vétérans de la

révolution, et y représenter la nouvelle opinion qui s'était formée en

France à la suite de longs orages, étaient loin de justifier toutes

les défiances des républicains et toutes les espérances des

contre-révolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des

anciennes assemblées, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de

Nemours), et l'honnête et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands

services à notre législation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes

nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au début

des révolutions, mais quelques-uns de ces mérites solides qui, dans la

carrière de la politique, comme dans celle des arts, succèdent au

génie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que

Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray. En général, ces

nouveaux élus, à part quelques contre-révolutionnaires signalés,

appartenaient à cette classe d'hommes modérés qui, n'ayant pris aucune

part aux événemens, et n'ayant pu par conséquent ni mal faire ni se

tromper, prétendaient aimer la révolution, mais en la séparant de ce

qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient être assez

disposés à censurer le passé; mais ils étaient déjà un peu réconciliés

avec la convention et la république par leur élection; car on pardonne

volontiers à un ordre de choses dans lequel on a trouvé place. Du reste,

étrangers à Paris et à la politique, timides encore sur ce théâtre

nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus

considérés de la convention nationale.

Telle était la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres

de la convention réélus se rapprochaient, et cherchaient à concerter

les nominations qui restaient à faire, afin de rester maîtres du

gouvernement. En vertu des célèbres décrets des 5 et 13 fructidor, le

nombre des députés dans le nouveau corps législatif devait être de

cinq cents. Si ce nombre n'était pas complété par les réélections, les

membres présens le 5 brumaire devaient se former en corps électoral pour

le compléter. On arrêta un projet de liste au comité de salut public,

dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcés. La liste

ne fut pas approuvée en entier. Cependant on n'y plaça que des patriotes

connus. Le 5, tous les députés présens, réunis en une seule assemblée,

se constituèrent en corps électoral. D'abord ils complétèrent les deux

tiers de conventionnels qui devaient siéger dans le corps législatif;

ensuite ils formèrent une liste de tous les députés mariés et âgés de

plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour

composer le conseil des anciens.

Le lendemain, le conseil des cinq-cents réuni au Manège, dans l'ancienne

salle de l'assemblée constituante, choisit Daunou pour président, et

Rewbell, Chénier, Cambacérès et Thibaudeau, pour secrétaires. Le conseil

des anciens se réunit dans l'ancienne salle de la convention, appela

Larévellière-Lépaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Bréard, Charles

Lacroix au bureau. Ces choix étaient convenables et prouvaient que, dans

les deux conseils, la majorité était acquise à la cause républicaine.

Les conseils déclarèrent qu'ils étaient constitués, s'en donnèrent

avis réciproquement par des messages, confirmèrent provisoirement

les pouvoirs des députés, et en renvoyèrent la vérification après

l'organisation du gouvernement.

La plus importante de toutes les élections restait à faire, c'était

celle des cinq magistrats chargés du pouvoir exécutif. De ce choix

dépendaient à la fois le sort de la république et la fortune des

individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous

les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armées, pouvaient

composer le gouvernement à leur gré, et le remplir d'hommes attachés ou

contraires à la république. Ils étaient maîtres en outre de la destinée

des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrière des

emplois publics, récompenser ou décourager les talens fidèles à la

cause de la révolution. L'influence qu'ils devaient exercer était donc

immense. Aussi les esprits étaient-ils singulièrement préoccupés du

choix qu'on allait faire.

Les conventionnels se réunirent pour se concerter sur ce choix. Leur

avis à tous fut de choisir des régicides, afin de se donner plus de

garanties. Les opinions, après avoir flotté quelque temps, se réunirent

en faveur de Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur.

Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et

vendémiaire; il avait été en quelque sorte le législateur général opposé

à toutes les factions; la dernière bataille du 13 vendémiaire lui avait

surtout donné une grande importance, quoique le mérite des dispositions

militaires de cette journée appartînt au jeune Bonaparte. Rewbell,

enfermé à Mayence pendant le siége, et souvent appelé dans les comités

depuis le 9 thermidor, avait adopté l'opinion des thermidoriens, montré

de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur

de caractère. Sieyès était regardé comme le premier génie spéculatif

de l'époque. Larévellière-Lépaux s'était volontairement associé aux

girondins le jour de leur proscription, était revenu le 9 thermidor au

milieu de ses collègues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux

factions qui avaient alternativement attaqué la convention. Patriote

doux et humain, il était le seul girondin que la Montagne ne suspectât

pas, et le seul patriote dont les contre-révolutionnaires n'osassent

pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvénient au dire de certaines

gens: c'était la difformité de son corps; on prétendait qu'il porterait

mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote,

estimé pour son caractère, était un ancien officier du génie qui avait,

dans les derniers temps, remplacé Carnot au comité de salut public, mais

qui était loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient

voulu qu'on plaçât parmi les cinq directeurs l'un des généraux qui

s'étaient le plus distingués à la tête des armées, comme Kléber, Moreau,

Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux

militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprême. Pour

rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux

d'employer un moyen qui, sans être illégal, ressemblait fort à une

supercherie. D'après la constitution, le conseil des cinq-cents devait,

pour tous les choix, présenter une liste décuple de candidats au conseil

des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les

cinq directeurs, il fallait donc présenter cinquante candidats. Les

conventionnels, qui avaient la majorité dans les cinq-cents, convinrent

de placer Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur en

tête de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus,

sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette

manière, la préférence était forcée pour les cinq candidats que les

conventionnels voulaient appeler au directoire.

Ce plan fut fidèlement suivi; seulement un nom venant à manquer sur les

quarante-cinq, on ajouta Cambacérès, qui plaisait fort au nouveau tiers

et à tous les modérés. Quand la liste fut présentée aux anciens, ils

parurent assez mécontens de cette manière de forcer leur choix. Dupont

(de Nemours), qui avait déjà figuré dans les précédentes assemblées, et

qui était un adversaire déclaré, sinon de la république, au moins de la

convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. «Sans doute,

dit-il, les quarante-cinq individus qui complètent cette liste, ne sont

pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait

qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans

doute ces noms, qui arrivent pour la première fois jusqu'à vous,

appartiennent à des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes

aussi de représenter une grande république; mais il faut du temps pour

parvenir à les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés,

nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite, et nous

autorise à demander un ajournement.» Les anciens, quoique mécontens de

ce procédé, partageaient les sentimens de la majorité des cinq-cents,

et confirmèrent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer.

Larévellière-Lépaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent

seize voix, tant il y avait unanimité d'estime pour cet homme de

bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent

soixante-seize, Sieyès cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce

dernier, qui était plus homme de parti que les autres, devait exciter

plus de dissentimens, et réunir moins de voix.

Ces cinq nominations causèrent une grande satisfaction aux

révolutionnaires, qui se voyaient assurés du gouvernement. Il s'agissait

de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de

doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on

connaissait peu de goût pour la puissance. Larévellière-Lépaux, homme

simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne

trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec

les frères Thouin; il était douteux qu'on le décidât à accepter les

fonctions de directeur. Sieyès, avec un esprit puissant qui pouvait tout

concevoir, une affaire comme un principe, était cependant incapable par

caractère des soins du gouvernement. Peut-être aussi, plein d'humeur

contre une république qui n'était pas constituée à son gré,

il paraissait peu disposé à en accepter la direction. Quant à

Larévellière-Lépaux, on fit valoir une considération toute-puissante sur

son coeur honnête: on lui dit que son association aux magistrats qui

allaient gouverner la république, était utile et nécessaire. Il céda.

En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il

fallait une vertu pure et renommée; elle s'y trouva par l'acceptation de

Larévellière-Lépaux. Quant à Sieyès, on ne put vaincre sa répugnance; il

refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement.

Il fallut pourvoir à son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait

en Europe d'une considération immense, c'était Carnot. On exagérait ses

services militaires, qui cependant étaient réels; on lui attribuait

toutes nos victoires; et bien qu'il eût été membre du grand comité de

salut public, collègue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on

savait qu'il les avait combattus avec une grande énergie. On voyait

en lui l'union d'un grand génie militaire à un caractère stoïque.

La renommée de Sieyès et la sienne étaient les deux plus grandes

de l'époque. On ne pouvait mieux faire, pour la considération du

directoire, que de remplacer l'une de ces deux réputations par l'autre.

Carnot fut en effet porté sur la nouvelle liste, à côté d'hommes qui

rendaient sa nomination forcée. Cambacérès fut encore ajouté à la liste,

qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hésitèrent

pas à préférer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent

treize, et devint l'un des cinq directeurs.

Ainsi Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur et Carnot, furent

les cinq magistrats chargés du gouvernement de la république. Parmi ces

cinq individus, il ne se trouva aucun homme de génie, ni même aucun

homme d'une renommée imposante, excepté Carnot. Mais comment faire à la

fin d'une révolution sanglante, qui, en quelques années, avait dévoré

plusieurs générations d'hommes de génie en tout genre? Il n'y avait plus

dans les assemblées aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie,

il n'y avait encore aucun négociateur célèbre. Barthélemy seul, par

les traités avec la Prusse et l'Espagne, s'était attiré une espèce de

considération, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans

les armées, il se formait déjà de grands généraux, et il s'en préparait

de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune supériorité

décidée, et on se défiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc,

comme nous venons de le dire, que deux grandes renommées, Sieyès et

Carnot. Dans l'impossibilité d'avoir l'une, on avait acquis l'autre.

Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, étaient des travailleurs;

Larévellière-Lépaux était un homme sage et probe. Il eût été difficile,

dans le moment, de composer autrement la magistrature suprême.

La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir

était déplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu,

aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tâche. On

était au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une

faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de

verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient

point cessé d'être hardis. La journée du 13 vendémiaire, en un mot,

n'avait pas été une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout

en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le

délivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'étaient

relevés, les sectionnaires ne s'étaient pas soumis. Paris était rempli

des intrigans de tous les partis, agité par toutes les ambitions, et

livré à une affreuse misère.

Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes

les grandes communes; le papier-monnaie apportait le désordre dans les

transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention

n'ayant pas voulu céder les biens nationaux pour trois fois leur valeur

de 1790, en papier, les ventes avaient été suspendues; le papier, qui ne

pouvait rentrer que par les ventes, était resté en circulation, et sa

dépréciation avait fait d'effrayans progrès. Vainement avait-on imaginé

l'échelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient

les assignats: cette échelle ne les réduisait qu'au cinquième, tandis

qu'ils ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur

primitive. L'état, ne percevant que du papier par l'impôt, était ruiné

comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la

contribution foncière en nature, ce qui lui procurait quelques denrées

pour nourrir les armées; mais souvent les moyens de transport lui

manquaient, et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour

surcroît de dépenses, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris.

Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait à peine le

centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible, pour

fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics

payés en assignats; mais cette nécessité avait porté les dépenses à un

taux énorme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'état avait émis des

assignats sans mesure, et avait porté en quelques mois l'émission de 12

milliards à 29. Par les anciennes rentrées et les encaisses, la somme en

circulation réelle s'élevait à 19 milliards, ce qui dépassait tous

les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les

émissions, la commission des cinq, instituée dans les derniers jours de

la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et

de finances, avait fait décréter en principe une contribution

extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncière et dix

fois l'impôt des patentes, ce qui pouvait produire de 6 à 7 milliards

en papier. Mais cette contribution n'était décrétée qu'en principe; en

attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils

recevaient à un taux ruineux. Cinq francs de rente étaient reçus pour

dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire à

trois pour cent, qui était ruineux aussi et mal rempli.

Dans cette détresse épouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant

pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur démission; les soldats

quittaient les armées, qui avaient perdu un tiers de leur effectif,

et revenaient dans les villes, où la faiblesse du gouvernement leur

permettait de rester impunément. Ainsi, cinq armées et une capitale

immense à nourrir, avec la simple faculté d'émettre des assignats sans

valeur; ces armées à recruter, le gouvernement entier à reconstituer

au milieu de deux factions ennemies, telle était la tâche des cinq

magistrats qui venaient d'être appelés à l'administration suprême de la

république.

Le besoin d'ordre est si grand dans les sociétés humaines, qu'elles se

prêtent elles-mêmes à son rétablissement, et secondent merveilleusement

ceux qui se chargent du soin de les réorganiser; il serait impossible

de les réorganiser si elles ne s'y prêtaient pas, mais il n'en faut pas

moins reconnaître le courage et les efforts de ceux qui osent se

charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au

Luxembourg, n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta

une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire,

pour écrire le premier message, qui annonçait aux deux conseils que le

directoire était constitué. Il n'y avait pas un sou en numéraire à

la trésorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats nécessaires au

service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de

la république. La plus grande incertitude régnait sur les

approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer

que quelques onces de pain ou de riz au peuple.

La première demande fut une demande de fonds. D'après la constitution

nouvelle, il fallait que toute dépense fût précédée d'une demande de

fonds, avec allocation à chaque ministère. Les deux conseils accordaient

la demande, et alors la trésorerie, qui avait été rendue indépendante du

directoire, comptait les fonds accordés par le décret des deux conseils.

Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui

accorda, et qu'il fallut échanger sur-le-champ contre du numéraire.

Était-ce la trésorerie ou le directoire qui devait faire la négociation

en numéraire? c'était là une première difficulté. La trésorerie, en

faisant elle-même des marchés, sortait de ses attributions de simple

surveillance. On résolut cependant la difficulté en lui attribuant la

négociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus

vingt ou vingt-cinq millions écus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au

plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit à travailler à

un plan de finances, et le directoire annonça aux deux conseils qu'il

le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire

vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de système organisé

de réquisition; le directoire demanda la faculté d'exiger, par voie

de sommation, dans les départemens voisins de celui de la Seine, la

quantité de deux cent cinquante mille quintaux de blé, à compte sur

l'impôt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite à

demander une foule de lois pour la répression des désordres de toute

espèce, et particulièrement de la désertion, qui diminuait chaque jour

la force des armées. En même temps il se mit à choisir les individus

qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appelé

au ministère de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'armée des

côtes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles

Lacroix fut placé aux affaires étrangères; Faypoult aux finances;

Benezech, administrateur éclairé, à l'intérieur. Le directoire s'étudia

ensuite à trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assiégeaient,

les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il

n'était pas possible que dans cette précipitation il ne fît de très

mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signalés

pour être impartiaux et sages. Le 13 vendémiaire les avait rendus

nécessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le

gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espèce, fut

donc formé en haine du 13 vendémiaire, et du parti qui avait provoqué

cette journée. Les députés conventionnels eux-mêmes ne furent pas encore

rappelés de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu'à ne pas

leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps

d'achever leur ouvrage. Fréron, envoyé dans le Midi pour y réprimer

les fureurs contre-révolutionnaires, put continuer sa tournée dans ces

contrées malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relâche,

et déployaient dans ces premiers momens le même zèle qu'on avait vu

déployer aux membres du grand comité de salut public, dans les jours à

jamais mémorables de septembre et octobre 1793.

Malheureusement, les difficultés de cette tâche étaient aggravées par

des défaites. La retraite à laquelle l'armée de Sambre-et-Meuse avait

été obligée donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus

vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion

projetée en Allemagne n'avait pas du tout réussi, comme on l'a vu. On

avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite

par deux armées. Jourdan, parti de Dusseldorf, après avoir passé le

fleuve avec beaucoup de bonheur, s'était trouvé sur la Lahn, serré entre

la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre,

où il ne pouvait pas vivre à discrétion. Cependant cette détresse

n'aurait duré que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays

ennemi, et se joindre à Pichegru, qui avait trouvé, par l'occupation de

Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan

aurait réparé, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui

était imposé; mais Pichegru, qui débattait encore les conditions de sa

défection avec les agens du prince de Condé, n'avait jeté au-delà du

Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait à ne pas passer le fleuve

avec le gros de son armée, et laissait Jourdan seul en flèche au milieu

de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui

avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche,

qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'intérêt sur les

opérations des autres armées, en écrivait à tout le monde. Jourdan fut

donc obligé de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela

avec une grande sagesse, et mérita l'estime par la manière dont il

conduisit sa retraite.

Les ennemis de la république triomphaient de ce mouvement rétrograde,

et répandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes

prédictions se réalisèrent au moment même de l'installation du

directoire. Le vice du plan adopté par le comité de salut public

consistait à diviser nos forces, à laisser ainsi à l'ennemi, qui

occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et à lui inspirer

par là l'idée de réunir ses troupes, et d'en porter la masse entière sur

l'une ou l'autre de nos deux armées. Le général Clerfayt dut à cette

situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de génie

qu'il n'en avait montré jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans

l'exécution. Un corps d'environ trente mille Français bloquait Mayence.

Maître de cette place, Clerfayt pouvait en déboucher, et accabler

ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps

d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup

d'à-propos. A peine Jourdan s'était-il retiré sur le Bas-Rhin, par

Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un détachement pour

l'observer, se rendit à Mayence, et y concentra ses forces, pour

déboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres

du général Schaal, s'étendait en demi-cercle autour de Mayence, et

formait une ligne de près de quatre lieues. Quoiqu'on eût mis beaucoup

de soin à la fortifier, son étendue ne permettait pas de la fermer

exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observée, avait découvert

plus d'un point facilement accessible. L'extrémité de cette ligne

demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours supérieur du Rhin,

laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste

prairie. C'est sur ce point que Clerfayt résolut de porter son principal

effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il déboucha par Mayence avec des

forces imposantes, mais point assez considérables cependant pour rendre

l'opération décisive. Les militaires lui ont reproché, en effet, d'avoir

laissé sur la rive droite un corps qui, employé à agir sur la rive

gauche, aurait inévitablement amené la ruine d'une partie de l'armée

française. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait

l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui

s'avança l'arme au bras. En même temps, une flottille de chaloupes

canonnières remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette

colonne. Il fit marcher le reste de son armée sur le front des lignes,

et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division française

placée à l'extrémité du demi-cercle, se voyant à la fois attaquée de

front, tournée par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnée

par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrières, prit

l'épouvante et s'enfuit en désordre. La division de Saint-Cyr, qui était

placée immédiatement après celle-ci, se trouva découverte alors, et

menacée d'être débordée. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son

général la tirèrent de péril. Il fit un changement de front en arrière,

et exécuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions

d'en faire autant. Dès cet instant, tout le demi-cercle fut abandonné;

la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'armée du

Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre

partie de la ligne, se trouvant séparées, se replièrent sur l'armée de

Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandée par Marceau,

s'avançait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernières

divisions fut extrêmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si

Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, eût

agi avec des masses plus fortes et avec une rapidité suffisante. Il

pouvait, de l'avis des militaires, après avoir rompu la ligne française,

tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les

envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence

à Bingen.

La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins très-belle, et regardée

comme la première de ce genre exécutée par les coalisés. Tandis qu'il

enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque

simultanée sur Pichegru, lui avait enlevé le pont du Necker, et l'avait

ensuite repoussé dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armées

françaises ramenées au-delà du Rhin, conservant à la vérité Manheim,

Neuwied et Dusseldorf, mais séparées l'une de l'autre par Clerfayt, qui

avait chassé tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands

dangers devant un général entreprenant et audacieux. Le dernier

événement les avait fort ébranlées; des fuyards avaient couru jusque

dans l'intérieur, et un dénûment absolu ajoutait au découragement de

la défaite. Clerfayt, heureusement, se hâtait peu d'agir, et employait

beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes

ses forces.

Ces tristes nouvelles, arrivées du 11 au 12 brumaire à Paris, au moment

même de l'installation du directoire, contribuèrent beaucoup à augmenter

les difficultés de la nouvelle organisation républicaine. D'autres

événemens moins dangereux en réalité, mais tout aussi graves en

apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau débarquement d'émigrés

menaçait la république. Après la funeste descente de Quiberon, qui ne

fut tentée, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces préparées

par le gouvernement anglais, les débris de l'expédition avaient été

transportés sur la flotte anglaise, et déposés ensuite dans la petite

île d'Ouat. On avait débarqué là les malheureuses familles du Morbihan

qui étaient accourues au-devant de l'expédition, et le reste des

régimens émigrés. Une épidémie et d'affreuses discordes régnaient sur ce

petit écueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappelé par tous les

chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux

Anglais, et non à leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye

était retourné en Bretagne, où il avait tout préparé pour un

redoublement d'hostilités. Pendant l'expédition de Quiberon, les chefs

de la Vendée étaient demeurés immobiles, parce que l'expédition ne se

dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient défense des agens de Paris

de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succès avant

d'oser encore se compromettre. Charette seul était entré en contestation

avec les autorités républicaines, au sujet de différens désordres commis

dans son arrondissement, et de quelques préparatifs militaires qu'on lui

reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de

recevoir, par l'intermédiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vérone,

et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui était

le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignité, en refroidissant le

zèle de ses rivaux, avait singulièrement excité le sien. Il espérait une

nouvelle expédition dirigée sur ses côtes; et le commodore Waren lui

ayant offert les munitions restant de l'expédition de Quiberon, il

n'avait plus hésité; il avait fait sur le rivage une attaque générale,

replié les postes républicains, et recueilli quelques poudres et

quelques fusils. Les Anglais débarquèrent en même temps sur la côte du

Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient traînées à leur suite,

et qui mouraient de faim et de misère dans l'île d'Ouat. Ainsi, la

pacification était rompue et la guerre recommencée.

Depuis long-temps les trois généraux républicains, Aubert-Dubayet, Hoche

et Canclaux, qui commandaient les trois armées dites de Cherbourg,

de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue,

non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendée. Ils

s'étaient réunis tous trois à Nantes, et n'avaient rien su résoudre.

Ils se mettaient néanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le

premier point menacé. On parlait d'un nouveau débarquement; on disait,

ce qui était vrai, que la division de Quiberon n'était que la première,

et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers

qui menaçaient les côtes, le gouvernement français nomma Hoche au

commandement de l'armée de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de

Quiberon était l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, était

due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitôt à Nantes pour

remplacer Canclaux. Les trois armées destinées à contenir les provinces

insurgées avaient été successivement renforcées par quelques détachemens

venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne

rendait disponibles. Hoche se fit autoriser à tirer de nouveaux

détachemens des deux armées de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter

celle de la Vendée, qu'il porta ainsi à quarante-quatre mille hommes. Il

établit des postes fortement retranchés sur la Sèvre Nantaise qui coule

entre les deux Vendées, et qui séparait le pays de Stofflet de celui de

Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les

empêcher d'agir de concert. Charette avait entièrement levé le masque,

et proclamé de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scépeaux,

jaloux de voir Charette nommé généralissime, intimidés aussi par les

préparatifs de Hoche, et incertains de l'arrivée des Anglais, ne

bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans

la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la

Basse-Vendée. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq

cents cavaliers tout équipés, des cadres de régimens émigrés, grand

nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vêtemens

pour une armée considérable, des fonds en espèces métalliques, et enfin

le prince tant attendu. Des forces plus considérables devaient suivre si

l'expédition avait un commencement de succès, et si le prince prouvait

son désir sincère de se mettre à la tête du parti royaliste. A peine

l'expédition fut signalée sur les côtes, que tous les chefs royalistes

avaient envoyé des émissaires auprès du prince, pour l'assurer de leur

dévouement, pour réclamer l'honneur de le posséder, et concerter leurs

efforts. Charette, maître du littoral, était le mieux placé pour

concourir au débarquement, et sa réputation, ainsi que le voeu de toute

l'émigration, attirait l'expédition vers lui. Il envoya aussi des agens

pour arrêter un plan d'opérations.

Hoche, pendant ce temps, faisait ses préparatifs avec son activité et sa

résolution accoutumées. Il forma le projet de diriger trois colonnes,

de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placés à la

circonférence du pays, et de les porter sur Belleville, qui était le

quartier-général de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt à

vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer à la contrée,

ruiner le principal établissement de Charette, et le jeter, par une

attaque brusque et vigoureuse, dans un désordre tel qu'il ne pût

protéger le débarquement du prince émigré. Hoche, en effet, fit

partir ces trois colonnes, et les réunit à Belleville sans y trouver

d'obstacles. Charette, dont il espérait rencontrer et battre le

principal rassemblement, n'était point à Belleville; il avait réuni neuf

à dix mille hommes, et s'était dirigé du côté de Luçon pour porter

le théâtre de la guerre vers le midi du pays, et éloigner des côtes

l'attention des républicains. Son plan était bien conçu, mais il manqua

par l'énergie qui lui fut opposée. Tandis que Hoche entrait à Belleville

avec ses trois colonnes, Charette était devant le poste de Saint-Cyr,

qui couvre la route de Luçon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes

ses forces; deux cents républicains retranchés dans une église y firent

une résistance héroïque, et donnèrent à la division de Luçon, qui

entendait la canonnade, le temps d'accourir à leur secours. Charette,

pris en flanc, fut entièrement battu, et obligé de se disperser avec son

rassemblement pour rentrer dans l'intérieur du Marais.

Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et découvrant la véritable

intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'où elles

étaient parties, et s'occupa d'établir un camp retranché à Soullans,

vers la côte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de

débarquer. Dans cet intervalle, le prince émigré, entouré d'un nombreux

conseil et des envoyés de tous les chefs bretons et vendéens, continuait

de délibérer sur les plans de débarquement, et laissait à Hoche le temps

de préparer ses moyens de résistance. Les voiles anglaises, demeurant en

vue des côtes, ne cessaient de provoquer les craintes des républicains

et les espérances des royalistes.

Ainsi, dès les premiers jours de l'installation du directoire, une

défaite devant Mayence, et un débarquement imminent dans la Vendée,

étaient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se

servaient avec une grande perfidie pour rendre son établissement plus

difficile. Il fit expliquer ou démentir une partie des bruits

qu'on répandait sur la situation des deux frontières, et donna des

éclaircissemens sur les événemens qui venaient de se passer. On ne

pouvait guère dissimuler la défaite essuyée devant les lignes de

Mayence; mais le gouvernement fit répondre aux discours des alarmistes

que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim était

toujours en notre pouvoir; que par conséquent l'armée de Sambre-et-Meuse

avait deux têtes de pont, et l'armée du Rhin une, pour déboucher quand

il leur conviendrait au-delà du Rhin; que notre situation était donc

la même que celle des Autrichiens, puisque, s'ils étaient maîtres

par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'étions nous aussi par

Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement était juste; mais il

s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succès, ne

nous enlèveraient pas bientôt Neuwied et Manheim, et ne s'établiraient

pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant à la

Vendée, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de

Hoche, qui étaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui

n'empêchaient pas les patriotes exaltés de concevoir des craintes, et

les contre-révolutionnaires d'en répandre.

Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour

réorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances.

Trois milliards d'assignats lui avaient été accordés, comme on a vu,

et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en écus.

L'emprunt volontaire ouvert à trois pour cent, dans les derniers jours

de la convention, venait d'être suspendu; car pour un capital en papier,

l'état promettait une rente réelle, et faisait un marché ruineux. La

taxe extraordinaire de guerre proposée par la commission des cinq

n'avait pas encore été mise à exécution, et excitait des plaintes

comme un dernier acte révolutionnaire de la convention à l'égard des

contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers,

remboursés d'après l'échelle de proportion, élevaient des réclamations

si amères, qu'on avait été obligé de suspendre les remboursemens. Les

maîtres de poste, payés en assignats, annonçaient qu'ils allaient se

retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient

plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu,

c'est-à-dire que toutes les communications, même écrites, allaient

cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances

annoncé sous quelques jours devait donc être donné sur-le-champ. C'était

là le premier besoin de l'état et le premier devoir du directoire. Il

fut enfin communiqué à la commission des finances.

La masse des assignats circulans pouvait être évaluée à environ 20

milliards. Même en supposant les assignats encore au centième de leur

valeur, et non pas au cent cinquantième, ils ne formaient pas une valeur

réelle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas

pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possédaient ne

pouvaient les faire accepter pour une valeur supérieure. On aurait pu

tout à coup revenir à la réalité, ne prendre les assignats que pour ce

qu'ils valaient véritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans

les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des

impôts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors,

cette grande et effrayante masse de papier, cette dette énorme aurait

disparu. Il restait à peu près sept milliards écus de biens nationaux,

en y comprenant ceux de la Belgique et les forêts nationales; on avait

donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, réduits à 200

millions, et pour faire face à de nouvelles dépenses. Mais cette grande

et hardie détermination était difficile à prendre; elle était repoussée

à la fois par les esprits scrupuleux, qui la considéraient comme une

banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les

assignats.

Les uns et les autres se montraient peu éclairés. Cette banqueroute,

si c'en était une, était inévitable, et s'accomplit plus tard. Il

s'agissait seulement d'abréger le mal, c'est-à-dire la confusion, et de

rétablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'état à tout

le monde. Sans doute, au premier aspect, c'était une banqueroute que de

prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait été

émis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs

en terre. D'après ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20

milliards de papier pour 20 milliards écus, et les payer intégralement;

mais les biens nationaux auraient à peine payé le tiers de cette somme.

Dans le cas même où l'on aurait pu payer la somme intégralement, il faut

se demander combien l'état avait reçu en émettant ces 20 milliards? 4 ou

5 milliards peut-être. On ne les avait pas pris pour davantage en les

recevant de ses mains, et il avait déjà remboursé par les ventes une

valeur égale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle

injustice à l'égard de l'état, c'est-à-dire de tous les contribuables, à

considérer les assignats d'après leur valeur primitive. Il fallait donc

consentir à ne les prendre que pour une valeur réduite: on avait même

commencé à le faire, en adoptant l'échelle de proportion.

Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers

assignats émis, et les ayant gardés sans les échanger une seule fois,

ceux-là étaient exposés à une perte énorme; car les ayant reçus presque

au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la réduction. Mais

c'était là une fiction tout à fait fausse. Personne n'avait gardé les

assignats en dépôt, car on ne thésaurise pas le papier: tout le monde

s'était hâté de les transmettre, et chacun avait essuyé une portion de

la perte. Tout le monde avait souffert déjà sa part de cette prétendue

banqueroute, et dès lors ce n'en était plus une. La banqueroute d'un

état consiste à faire supporter à quelques individus, c'est-à-dire

aux créanciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter à tous les

contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa

part de la dépréciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour

personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les

autres. L'assignat n'eût-il baissé que dans quelques mains, et perdu de

son prix que pour quelques individus, il avait passé maintenant dans les

mains des spéculateurs sur le papier, et c'eût été cette classe beaucoup

plus que celle des véritables lésés, qui aurait recueilli l'avantage

d'une restauration insensée de valeur. Aussi Calonne avait-il écrit

à Londres une brochure, où il disait avec beaucoup de sens, qu'on se

trompait en croyant la France accablée par le fardeau des assignats,

que ce papier-monnaie était un moyen de faire la banqueroute sans la

déclarer. Il aurait dû dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que

c'était un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est-à-dire de

la rendre nulle.

Il était donc raisonnable et juste de revenir à la réalité, et de ne

prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que

c'était ruiner l'assignat, qui avait sauvé la révolution, et regardaient

cette idée comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux

qui prétendaient raisonner avec plus de lumières et de connaissance

de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout à coup le

papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier

qui aurait péri, et faute des métaux qui étaient enfouis, ou qui

avaient passé à l'étranger. L'avenir démentit ceux qui faisaient ce

raisonnement; mais un simple calcul aurait dû tout de suite les mettre

sur la voie d'une opinion plus juste. En réalité, les 20 milliards

d'assignats représentaient moins de 200 millions; or, d'après tous les

calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de

2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient

que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste

des transactions? Il est bien évident que les métaux devaient circuler

en très-grande quantité, et ils circulaient en effet, mais dans les

provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs

les métaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours là où le

besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus,

comme ils revinrent en effet quand le papier périt de lui-même.

C'était donc une double erreur, et très-enracinée dans les esprits, que

de regarder la réduction de l'assignat à sa valeur réelle, comme une

banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation.

Elle n'avait qu'un inconvénient, mais ce n'était pas celui qu'on lui

reprochait, comme on va le voir bientôt. La commission des finances,

gênée par les idées qui régnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais

principes de la matière. Après s'être concertée avec le directoire, elle

arrêta le projet suivant.

En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la

perception des impôts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais

réelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter

l'émission à 30 milliards, mais en s'obligeant à ne pas la porter

au-delà. Au 30 nivôse, la planche devait être solennellement brisée.

Ainsi on rassurait le public sur la quantité des nouvelles émissions. On

consacrait aux 30 milliards émis un milliard écus de biens nationaux.

Par conséquent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait

réellement que le cent cinquantième et beaucoup moins, était liquidé

au trentième; ce qui était un assez grand avantage fait au porteur du

papier. On consacrait encore un milliard écus de terres à récompenser

les soldats de la république, milliard qui leur était promis depuis

long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait

disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forêts nationales, le mobilier

des émigrés et de la couronne, les maisons royales, les biens du clergé

belge. On avait donc encore cinq milliards écus disponibles. Mais la

difficulté consistait à disposer de cette valeur. L'assignat, en effet,

avait été le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les

biens fussent vendus. Mais l'assignat étant supprimé, puisqu'on ne

pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au

plus, représentait 100 millions écus, comment réaliser d'avance la

valeur des biens, et s'en servir pour les dépenses de la guerre? C'était

là la seule objection à faire à la liquidation du papier et à sa

suppression. On imagina les cédules hypothécaires, dont il avait été

parlé l'année précédente. D'après cet ancien plan, on devait emprunter,

et donner aux prêteurs des cédules portant hypothèque spéciale sur les

bien désignés. Afin de trouver à emprunter, on devait recourir à des

compagnies de finances qui se chargeraient de ces cédules. En un mot, au

lieu d'un papier dont la circulation était forcée, qui n'avait qu'une

hypothèque générale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait

tous les jours de valeur, on créait par les cédules un papier

volontaire, qui était hypothéqué nommément sur une terre ou sur une

maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui

de l'objet même qu'il représentait. Ce n'était pas proprement un

papier-monnaie. Il n'était pas exposé à tomber, parce qu'il n'était pas

forcément introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas

trouver à le placer. En un mot, la difficulté consistant toujours,

aujourd'hui comme au début de la révolution, à mettre en circulation la

valeur des biens, la question était de savoir s'il valait mieux forcer

la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier

moyen étant tout à fait épuisé, il était naturel qu'on songeât à essayer

l'autre.

On convint donc qu'après avoir porté le papier à 30 milliards, qu'après

avoir désigné un milliard écus de biens pour l'absorber, et réservé un

milliard écus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cédules

pour une somme proportionnée aux besoins publics, et qu'on traiterait de

ces cédules avec des compagnies de finances. Les forêts nationales ne

devaient pas être cédulées; on voulait les conserver à l'état.

Elles formaient à peu près 2 milliards, sur les 5 milliards restant

disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliéner

seulement leur produit pendant un certain nombre d'années.

La conséquence de ce projet, fondé sur la réduction des assignats à leur

valeur réelle, était de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les

transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur était

affecté, ils pussent être retirés, ils ne devaient plus être reçus par

les particuliers et par l'état qu'à leur valeur du jour. Ainsi, le

désordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux

devenait impossible. L'état allait recevoir par l'impôt des valeurs

réelles, qui couvraient au moins les dépenses ordinaires, et il n'aurait

plus à payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre.

L'assignat ne devait être reçu au pair que dans le paiement de l'arriéré

des impositions, arriéré qui était considérable, et s'élevait à 13

milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen

aisé de se libérer, à condition qu'ils le feraient tout de suite; et la

somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentième,

était diminuée d'autant. Ce plan, adopté par les cinq-cents, après une

longue discussion en comité secret, fut aussitôt porté aux anciens.

Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions

étaient soumises aux cinq-cents, sur la manière de rappeler sous les

drapeaux les soldats qui avaient déserté à l'intérieur; sur le mode de

nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute

espèce, que les assemblées électorales, agitées par les passions de

vendémiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volonté de nommer. Le

directoire travaillait ainsi sans relâche, et fournissait de nouveaux

sujets de travail aux deux conseils.

Le plan de finances déféré aux anciens reposait sur de bons principes;

il présentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses;

malheureusement il ne surmontait pas la véritable difficulté, car il ne

rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien évident que la

France, avec des impôts qui pouvaient suffire à sa dépense annuelle dès

que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards

écus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux

dépenses extraordinaires de la guerre, il est bien évident que la France

avait des ressources. La difficulté consistait, en fondant un plan sur

de bons principes, et en l'adaptant à l'avenir, de pourvoir surtout au

présent.

Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallût sitôt renoncer aux

assignats. La faculté d'en créer encore 10 milliards présentait tout au

plus une ressource de 100 millions écus, et c'était peu pour attendre

les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs

trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forêts

pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cédules,

c'est-à-dire des assignats libres? Dans l'incertitude où l'on était

de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens,

fallait-il renoncer à l'ancienne manière de les dépenser, c'est-à-dire

aux assignats forcés? Le conseil des anciens, qui apportait une grande

sévérité dans l'examen des résolutions des cinq-cents, et qui en avait

déjà rejeté plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et

refusa de l'admettre.

Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiété, et on retomba dans

les plus grandes incertitudes. Les contre-révolutionnaires, joyeux de

ce conflit d'idées, prétendaient que les difficultés de la situation

étaient insolubles, et que la république allait périr par les finances.

Les hommes les plus éclairés, qui ne sont pas toujours les plus résolus,

le craignaient. Les patriotes, arrivés au plus haut degré d'irritation,

en voyant qu'on avait eu l'idée d'abolir les assignats, criaient qu'on

voulait détruire cette dernière création révolutionnaire qui avait sauvé

la France; ils demandaient que, sans tâtonner si long-temps, on rétablît

le crédit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les

_réquisitions_ et la _mort_. C'était une violence et un emportement qui

rappelaient les années les plus agitées. Pour comble de malheur, les

événemens sur le Rhin s'étaient aggravés: Clerfayt, sans profiter en

grand capitaine de la victoire, en avait cependant retiré de nouveaux

avantages. Ayant appelé à lui le corps de La Tour, il avait marché sur

Pichegru, l'avait attaqué sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal,

et l'avait successivement repoussé jusque sous Landau. Jourdan s'était

avancé sur la Nahe à travers un pays difficile, et mettait le plus noble

dévouement à faire la guerre dans des montagnes épouvantables, pour

dégager l'armée du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer

l'ardeur de l'ennemi, sans réparer nos pertes.

Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle était

perdue à la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enlevé autour de

Mayence un vaste demi-cercle.

Dans cet état de détresse, le directoire envoya une dépêche des plus

pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces résolutions

extraordinaires qui avaient été prises dans les occasions décisives de

la révolution. C'était un emprunt forcé de six cents millions en valeur

réelle, soit numéraire, soit assignats au cours, réparti sur les classes

les plus riches. C'était donner ouverture à une nouvelle suite d'actes

arbitraires, comme l'emprunt forcé de Cambon sur les riches; mais, comme

ce nouvel emprunt était exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire

rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de

trois ou quatre cents millions en numéraire, et qu'il fallait enfin

trouver des ressources promptes et énergiques, on l'adopta.

Il fut décidé que les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un:

200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de

papier. Tout ce qui rentrerait devait être brûlé. On espérait ainsi que

le papier retiré presque entièrement se relèverait, et qu'à la rigueur

on pourrait en émettre encore et se servir de cette ressource. Il devait

rester à percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numéraire, qui

suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on évaluait à 1,500

millions les dépenses de cette année (an IV--1795, 1796).

Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquiéter beaucoup de

l'état du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement

à tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt,

disaient-ils, allait enlever tout le numéraire de la France; elle n'en

aurait pas même assez pour le payer! comme si l'état, en prenant 400

millions en métal, n'allait pas les reverser dans la circulation en

achetant des blés, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'état n'allait

brûler que le papier. La question était de savoir si la France pouvait

donner sur-le-champ 400 millions en denrées et marchandises, et brûler

200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle

le pouvait certainement. Le seul inconvénient était dans le mode de

perception qui serait vexatoire, et qui par là deviendrait moins

productif, mais on ne savait comment faire. Arrêter les assignats à 30

milliards, c'est-à-dire ne se donner que 100 millions réels devant

soi, détruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'état

à l'aliénation du revenu des forêts et au placement des cédules,

c'est-à-dire à l'émission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi.

Dans l'incertitude de ce que feraient les volontés libres, les conseils

aimèrent mieux forcer les Français à contribuer extraordinairement.

Par l'emprunt forcé, se disait-on, une partie au moins du papier

rentrera; il rentrera avec une certaine quantité de numéraire; puis

enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par

l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonça pas

pour cela aux autres ressources; on décida qu'une partie des biens

serait cédulée, opération longue, car il fallait mentionner le détail de

chaque bien dans les cédules, et que l'on ferait ensuite marché avec des

compagnies de finances. On décréta la mise en vente des maisons sises

dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et

enfin celle des biens du clergé belge. On résolut aussi l'aliénation de

toutes les maisons ci-devant royales, excepté Fontainebleau, Versailles

et Compiègne. Le mobilier des émigrés dut être aussi vendu sur-le-champ.

Toutes ces ventes devaient se faire aux enchères.

On n'osa pas décréter encore la réduction des assignats au cours, ce qui

aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les

recevaient, les particuliers comme l'état. On craignait de les détruire

tout à coup par cette mesure si simple. On décida que, dans l'emprunt

forcé, ils seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l'arriéré

des contributions ils seraient reçus pour toute leur valeur, afin

d'encourager l'acquittement de cet arriéré, qui devait faire rentrer

13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours

suspendus; mais que les rentes et les intérêts de toute espèce seraient

payés à dix capitaux pour un, ce qui était encore fort onéreux pour ceux

qui recevaient leur revenu à ce prix. Le paiement de l'impôt foncier

et des fermages fut maintenu sur le même pied, c'est-à-dire moitié en

nature, moitié en assignats. Les douanes durent être payées moitié en

assignats, moitié en numéraire. On fit cette exception pour les douanes,

parce qu'il y avait déjà beaucoup de numéraire aux frontières. Il y eut

aussi une exception à l'égard de la Belgique. Les assignats n'y avaient

pas pénétré; on décida que l'emprunt forcé, et les impôts, y seraient

perçus en numéraire.

On revenait donc timidement au numéraire, et on n'osait pas trancher

hardiment la difficulté, comme il arrive toujours dans ces cas-là.

Ainsi, l'emprunt forcé, les biens mis en vente, l'arriéré, en amenant de

considérables rentrées de papier, permettaient d'en émettre encore. On

pouvait compter en outre sur quelques recettes en numéraire.

Les deux déterminations les plus importantes à prendre après les lois de

finances, étaient relatives à la désertion, et au mode de nomination des

fonctionnaires non élus. L'une devait servir à recomposer les armées,

l'autre à achever l'organisation des communes et des tribunaux.

La désertion à l'extérieur, crime fort rare, fut punie de mort. On

discuta vivement sur la peine à infliger à l'embauchage. Il fut, malgré

l'opposition, puni comme la désertion à l'extérieur. Tout congé donné

aux jeunes gens de la réquisition dut expirer dans dix jours. La

poursuite des jeunes gens qui avaient abandonné les drapeaux, confiée

aux municipalités, était molle et sans effet; elle fut donnée à la

gendarmerie. La désertion à l'intérieur était punie de détention pour la

première fois, et des fers pour la seconde. La grande réquisition d'août

1793, qui était la seule mesure de recrutement qu'on eût adoptée,

atteignait assez d'hommes pour remplir les armées; elle avait suffi,

depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle

pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurât

l'exécution. Les nouvelles dispositions furent combattues par

l'opposition, qui tendait naturellement à diminuer l'action du

gouvernement; mais elles furent adoptées par la majorité des deux

conseils.

Beaucoup d'assemblées électorales, agitées par les décrets des 5 et

13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point achevé la

nomination des individus qui devaient composer les administrations

locales et les tribunaux. Celles qui étaient situées dans les provinces

de l'Ouest, ne l'avaient pas pu à cause de la guerre civile. D'autres y

avaient mis de la négligence. La majorité conventionnelle, pour assurer

l'homogénéité du gouvernement, et une homogénéité toute révolutionnaire,

voulait que le directoire eût les nominations. Il est naturel que le

gouvernement hérite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent,

c'est-à-dire que l'action du gouvernement supplée à celle des

individus. Ainsi, là où les assemblées avaient outre-passé les délais

constitutionnels, là où elles n'avaient pas voulu user de leurs droits,

il était naturel que le directoire fût appelé à nommer. Convoquer

de nouvelles assemblées, c'était manquer à la constitution, qui le

défendait, c'était récompenser la révolte contre les lois, c'était enfin

donner ouverture à de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des

analogies dans la constitution qui devaient conduire à résoudre la

question en faveur du directoire. Ainsi, il était chargé de faire les

nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires

morts ou démissionnaires dans l'intervalle d'une élection à l'autre.

L'opposition ne manqua pas de s'élever contre cet avis. Dumolard,

dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours),

Tronçon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'était

donner une prérogative royale au directoire. Cette minorité, qui

secrètement penchait plutôt pour la monarchie que pour la république,

changea ici de rôle avec la majorité républicaine, et soutint avec la

dernière exagération les idées démocratiques. Du reste, la discussion

vive et solennelle ne fut troublée par aucun emportement. Le directoire

eut les nominations, à la seule condition de faire ses choix parmi

les hommes qui avaient déjà été honorés des suffrages du peuple. Les

principes conduisaient à cette solution; mais la politique devait la

conseiller encore davantage. On évitait pour le moment de nouvelles

élections, et on donnait à l'administration tout entière, aux tribunaux

et au gouvernement, une plus grande homogénéité.

Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de

recruter l'armée, d'achever l'organisation de l'administration et de la

justice. Il avait la majorité dans les deux conseils. Une opposition

mesurée s'élevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens;

quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais

cette opposition était décente et calme. Il semblait qu'elle respectât

sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle

respectait aussi, dans ce gouvernement élu par les conventionnels et

appuyé par eux, la révolution toute puissante encore et profondément

courroucée. Les cinq directeurs s'étaient partagé la tâche générale.

Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armées;

Rewbell, les relations étrangères; Letourneur et Larévellière-Lépaux,

l'administration intérieure. Ils n'en délibéraient pas moins en commun

sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le

mobilier le plus misérable; mais enfin ils avaient tiré du Garde-Meuble

les objets nécessaires à l'ornement du Luxembourg, et ils commençaient

à représenter dignement la république française. Leurs antichambres

étaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'était pas toujours

aisé de choisir. Le directoire, fidèle à son origine et à sa nature,

choisissait toujours les hommes les plus prononcés. Éclairé par la

révolte du 13 vendémiaire, il s'était pourvu d'une force considérable et

imposante pour garantir Paris et le siége du gouvernement d'un nouveau

coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figuré au 13 vendémiaire,

fut chargé du commandement de cette armée, dite armée de l'intérieur. Il

l'avait réorganisée en entier et placée au camp de Grenelle. Il avait

réuni en un seul corps, sous le nom de légion de police, une partie

des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendémiaire.

Ces patriotes appartenaient pour la plupart à l'ancienne gendarmerie

dissoute après le 9 thermidor, laquelle n'était remplie elle-même que

des anciens soldats aux gardes-françaises. Bonaparte organisa ensuite la

garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette

force imposante et bien dirigée était capable de tenir tout le monde en

respect, et de maintenir les partis dans l'ordre.

Ferme dans sa ligne, le directoire se prononça encore davantage par

une foule de mesures de détail. Il persista à ne point notifier son

installation aux députés conventionnels qui étaient en mission dans les

départemens. Il enjoignit à tous les directeurs de spectacle de ne plus

laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Réveil

du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure puérile; il est certain

qu'il y aurait eu plus de dignité à interdire toute espèce de chants;

mais on voulait réveiller l'enthousiasme républicain, malheureusement un

peu attiédi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes

qui avaient continué à écrire avec la même violence qu'en vendémiaire.

Quoique la liberté de la presse fût illimitée, la loi de la convention

contre les écrivains qui provoquaient au retour de la royauté,

fournissait un moyen de répression dans les cas extrêmes. Richer-Serizy

fut poursuivi; le procès fut fait à Lemaître et à Brottier, dont les

correspondances avec Vérone, Londres et la Vendée, prouvaient leur

qualité d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de

vendémiaire. Lemaître fut condamné à mort comme agent principal;

Brottier fut acquitté. Il fut constaté que deux secrétaires du comité

de salut public leur avaient livré des papiers importans. Les trois

députés, Saladin, Lhomond et Rovère, mis en arrestation à cause du 13

vendémiaire, mais après que leur réélection avait été prononcée par

l'assemblée électorale de Paris, furent réintégrés par les deux

conseils, sur le motif qu'ils étaient déjà députés quand on avait

procédé contre eux, et que les formes prescrites par la constitution

à l'égard des députés, n'avaient pas été observées. Cormatin et les

chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent

aussi mis en jugement. Cormatin fut déporté comme ayant continué

secrètement de travailler à la guerre civile; les autres furent

acquittés, au grand déplaisir des patriotes, qui se plaignirent

amèrement de l'indulgence des tribunaux.

La conduite du directoire à l'égard du ministre de la cour de Florence,

prouva plus fortement encore la rigueur républicaine de ses sentimens.

On était enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis

XVI, seul reste de la famille qui avait été enfermée au Temple, à

condition que les députés livrés par Dumouriez seraient remis aux

avant-postes français. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19

décembre). Le ministre de l'intérieur alla la chercher lui-même, et la

conduisit avec les plus grands égards à son hôtel, d'où elle partit,

accompagnée des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut

largement à son voyage, et elle fut ainsi acheminée vers la frontière.

Les royalistes ne manquèrent pas de faire des vers et des allusions sur

l'infortunée prisonnière, rendue enfin à la liberté. Le comte Carletti,

ce ministre de Florence qui avait été envoyé à Paris, à cause de son

attachement connu pour la France et la révolution, demanda au directoire

l'autorisation de voir la princesse, en sa qualité de ministre d'une

cour alliée. Ce ministre était devenu suspect, sans doute à tort, à

cause de l'exagération même de son républicanisme. On ne concevait pas

qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien,

pût être aussi exagéré. Le directoire, pour toute réponse, lui signifia

sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais déclara en même temps que

cette mesure était toute personnelle à l'envoyé, et non à la cour de

Florence, avec laquelle la république française demeurait en relations

d'amitié.

Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire était

institué, et déjà il commençait à s'asseoir; les partis s'habituaient

à l'idée d'un gouvernement établi, et, songeant moins à le renverser,

s'arrangeaient pour le combattre dans les limites tracées par la

constitution. Les patriotes, ne renonçant pas à leur idée favorite de

club, s'étaient réunis au Panthéon; ils siégeaient déjà au nombre de

plus de quatre mille, et formaient une assemblée qui ressemblait fort

à celle des anciens jacobins. Fidèles cependant à la lettre de la

constitution, ils avaient évité ce qu'elle défendait dans les réunions

de citoyens, c'est-à-dire l'organisation en assemblée politique. Ainsi,

ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'étaient pas donné des brevets; les

assistans n'étaient pas distingués en spectateurs et sociétaires; il

n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres sociétés du

même genre. A part cela, le club avait tous les caractères de l'ancienne

société-mère, et ses passions, plus vieilles, n'en étaient que plus

opiniâtres.

Les sectionnaires s'étaient composé des sociétés plus analogues à leurs

goûts et à leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils

comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit

nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, étaient

ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de

confondre, et qu'ils étaient fâchés de retrouver presque tous dans le

nouveau gouvernement. Il s'était formé des sociétés où on lisait les

journaux, où on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et

le ton des salons, et où la danse et la musique succédaient à la lecture

et aux conversations. L'hiver commençait, et ces messieurs se

livraient au plaisir, comme à un acte d'opposition contre le système

révolutionnaire, système que personne ne voulait renouveler, car les

Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'étaient plus là pour nous

ramener par la terreur à des moeurs impossibles.

Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun

du Peuple, l'Ami du Peuple, l'Éclaireur du Peuple, l'Orateur plébéien,

le Journal des Hommes Libres_; ces journaux étaient tout à fait

jacobins. _La Quotidienne, l'Éclair, le Véridique, le Postillon, le

Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes.

Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement

fût certes bien attaché à la révolution, se montraient fort irrités.

C'était, il est vrai, moins contre lui que contre les événemens, qu'ils

étaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de

la Vendée, l'affreuse crise financière, étaient pour eux un motif de

revenir à leurs idées favorites. Si on était battu, si les assignats

perdaient, c'est qu'on était indulgent, c'est qu'on ne savait pas

recourir aux grands moyens révolutionnaires. Le nouveau système

financier surtout, qui décelait le désir d'abolir les assignats, et

qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup

indisposés.

Il ne fallait pas à leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que

cette irritation même. La terreur, suivant ceux-ci, était prête à

renaître. Ses partisans étaient incorrigibles; le directoire avait

beau faire tout ce qu'ils désiraient, ils n'étaient pas contens, ils

s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des

jacobins, et ils y préparaient encore tous les crimes.

Tels étaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la

situation des partis en frimaire an IV (novembre et décembre 1795).

Les opérations militaires, continuées malgré la saison, commençaient

à promettre de meilleurs résultats, et à procurer à la nouvelle

administration quelques dédommagemens pour ses pénibles efforts. Le zèle

avec lequel Jourdan s'était porté dans le Hunds-Ruck à travers un pays

épouvantable, et sans aucune des ressources matérielles qui auraient pu

adoucir les souffrances de son armée, avait rétabli un peu nos affaires

sur le Rhin. Les généraux autrichiens, dont les troupes étaient aussi

fatiguées que les nôtres, se voyant exposés à une suite de combats

opiniâtres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant

lequel les armées impériale et française conserveraient leurs positions

actuelles. L'armistice fut accepté, à la condition de le dénoncer dix

jours avant la reprise des hostilités. La ligne qui séparait les deux

armées, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied,

abandonnait le fleuve à cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen

à Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin

au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu'à Bâle. Ainsi nous

avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'était du reste

une perte qu'une simple manoeuvre bien conçue pouvait réparer. Le plus

grand mal était d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire.

Les armées, accablées de fatigues, entrèrent en cantonnemens, et on

se mit à faire tous les préparatifs nécessaires pour les mettre, au

printemps prochain, en état d'ouvrir une campagne décisive.

Sur la frontière d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout à

fait les opérations de la guerre. L'armée des Pyrénées orientales avait

été transportée sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour

faire le trajet de Perpignan à Nice, et le défaut de vivres et de

souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de

novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'était illustrée

déjà dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu,

avait été obligé de replier son aile droite et de renoncer à la

communication immédiate avec Gênes. Il avait sa gauche sur les grandes

Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite était placée derrière la

ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues

et tracées l'année précédente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout

fier de son faible succès, se reposait dans la rivière de Gênes, et

faisait grand étalage de ses projets, sans en exécuter aucun. Le brave

Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour

reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Gênes. Il

voulait terminer la campagne par une action éclatante, qui rendît

la rivière aux Français, leur ouvrît les portes de l'Apennin et

de l'Italie, et détachât le roi de Piémont de la coalition. Notre

ambassadeur en Suisse, Barthélemy, ne cessait de répéter qu'une victoire

vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec

le Piémont, et la concession définitive de la ligne des Alpes. Le

gouvernement français, d'accord avec Kellermann sur la nécessité

d'attaquer, ne le fut pas sur le plan à suivre, et lui donna pour

successeur Schérer, que ses succès à la bataille de l'Ourthe et en

Catalogne avaient déjà fait connaître avantageusement. Schérer arriva

dans le milieu de brumaire, et résolut de tenter une action décisive.

On sait que la chaîne des Alpes, devenue l'Apennin, serre la

Méditerranée de très-près, d'Albenga à Gênes, et ne laisse entre la mer

et la crête des montagnes que des pentes étroites et rapides, qui ont à

peine trois lieues d'étendue. Du côté opposé, au contraire, c'est-à-dire

vers les plaines du Pô, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace

de vingt lieues. L'armée française, placée sur les pentes maritimes,

était campée entre les montagnes et la mer. L'armée piémontaise, sous

Colli, établie au camp retranché de Ceva, sur le revers des Alpes,

gardait les portes du Piémont contre la gauche de l'armée française.

L'armée autrichienne, partie sur la crête de l'Apennin, à

Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano,

communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre

le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de

manière à couper nos communications avec Gênes. Une pensée s'offrait à

la vue d'un pareil état de choses. Il fallait se porter en forces sur

la droite et le centre de l'armée autrichienne, la chasser du sommet de

l'Apennin, et lui enlever les crêtes supérieures. On la séparait ainsi

de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crêtes, on enfermait sa

gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Masséna,

l'un des généraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait

proposé à Kellermann. Schérer l'entrevit aussi, et résolut de

l'exécuter.

Dewins, après avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'août et

de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renoncé à toute attaque

pour cette année. Il était malade, et s'était fait remplacer par Wallis.

Les officiers ne songeaient qu'à se livrer aux plaisirs de l'hiver, à

Gênes et dans les environs. Schérer, après avoir procuré à son armée

quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle

manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23

novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer

quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait

l'inégalité des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des

ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna à Masséna de fondre sur leur

centre à Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin,

il prescrivit à Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur

le revers opposé. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans

le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Masséna, au contraire,

devait filer rapidement le long des crêtes, et tourner le bassin de

Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper

Colli par de fausses attaques.

Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon français réveilla

les Autrichiens, qui s'attendaient peu à une bataille. Les officiers

accoururent de Loano et de Finale se mettre à la tête de leurs troupes

étonnées. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans précipitation. Il

fut arrêté par le brave Roccavina. Ce général, placé sur un mamelon, au

milieu du bassin de Loano, le défendit avec opiniâtreté, et se laissa

entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre.

Quand il fut enveloppé, il se précipita tête baissée sur la ligne qui

l'enfermait, et rejoignit l'armée autrichienne, en passant sur le corps

d'une brigade française.

Schérer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea à tirailler devant

Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de

retraite. Pendant ce temps, Masséna, chargé de la partie brillante du

plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans

toutes les occasions, les crêtes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui

commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un désordre extrême,

le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les

hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et

en fermaient les derrières. Serrurier, par des attaques fermes et bien

calculées, avait tenu en échec Colli et toute la droite ennemie.

Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on

avait occupées. Le 3 au matin, Schérer continua son opération; Serrurier

renforcé se mit à battre Colli plus sérieusement, afin de l'isoler tout

à fait de ses alliés; Masséna continua à occuper toutes les crêtes

et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa

vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepté les derrières.

Dès cet instant, ils commencèrent leur retraite par un temps

épouvantable et à travers des routes affreuses. Leur droite et leur

centre fuyaient en désordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche,

enfermée entre les montagnes et la mer, se retirait péniblement le long

du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige

empêcha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'être;

cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pièces

de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille,

qui fut une des plus désastreuses pour les coalisés, depuis le

commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les

Français, au jugement des militaires.

Le Piémont fut dans l'épouvante à cette nouvelle; l'Italie se crut

envahie, et ne fut rassurée que par la saison, trop avancée alors pour

que les Français donnassent suite à leurs opérations. Des magasins

considérables servirent à adoucir les privations et les souffrances

de l'armée. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les

esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiée et

accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes.

Au même instant, les événemens prenaient une tournure non moins

favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant porté l'armée qui

gardait les deux Vendées à quarante-quatre mille hommes, ayant placé des

postes retranchés sur la Sèvre Nantaise, de manière à isoler Stofflet de

Charette, ayant dispersé le premier rassemblement formé par ce dernier

chef, et gardant au moyen d'un camp à Soullans toute la côte du Marais,

était en mesure de s'opposer à un débarquement. L'escadre anglaise,

qui mouillait à l'Île-Dieu, était au contraire dans une position fort

triste. L'île sur laquelle l'expédition avait si maladroitement pris

terre, ne présentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et

moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'île n'offraient aucun

mouillage sûr. Les vaisseaux y étaient exposés à toutes les fureurs des

vents, sur un fond de rocs qui coupait les câbles, et les mettait chaque

nuit dans le plus grand péril. La côte vis-à-vis, sur laquelle on

se proposait de débarquer, ne présentait qu'une vaste plage, sans

profondeur, où les vagues brisaient sans cesse, et où les canots, pris

en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger

d'échouer. Chaque jour augmentait les périls de l'escadre anglaise et

les moyens de Hoche. Il y avait déjà plus d'un mois et demi que le

prince français était à l'Ile-Dieu. Tous les envoyés des chouans et des

Vendéens l'entouraient, et, mêlés à son état-major, présentaient à la

fois leurs idées, et tâchaient de les faire prévaloir. Tous voulaient

posséder le prince, mais tous étaient d'accord qu'il fallait débarquer

au plus tôt, n'importe le point qui obtiendrait la préférence.

Il faut convenir que, grâce à ce séjour d'un mois et demi à l'Ile-Dieu,

en face des côtes, le débarquement était devenu difficile. Un

débarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit être précédé

de longues hésitations, qui mettent l'ennemi en éveil et lui font

connaître le point menacé. Il aurait fallu que, le parti d'aborder à la

côte une fois pris, et tous les chefs prévenus, la descente s'opérât à

l'improviste, sur un point qui permît de rester en communication avec

les escadres anglaises, et sur lequel les Vendéens et les chouans

pussent porter des forces considérables. Certainement, si on était

descendu à la côte sans la menacer si long-temps, quarante mille

royalistes de la Bretagne et de la Vendée auraient pu être réunis avant

que Hoche eût le temps de remuer ses régimens. Quand on se souvient de

ce qui se passa à Quiberon, de la facilité avec laquelle s'opéra

le débarquement, et du temps qu'il fallut pour réunir les troupes

républicaines, on comprend combien la nouvelle descente eût été facile

si elle n'avait pas été précédée d'une longue croisière devant les

côtes. Tandis que, dans la précédente expédition, le nom de Puisaye

paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci,

ralliés tous, et aurait soulevé vingt départemens. Il est vrai que les

débarqués auraient eu ensuite de rudes combats à livrer; qu'il leur

aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis

près de trois ans, se disperser peut-être devant l'ennemi, fuir comme

des partisans, se cacher dans les bois, reparaître, se cacher encore,

s'exposer enfin à être pris et fusillés. Les trônes sont à ce prix. Il

n'y avait rien d'indigne à _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou

dans les marais et les bruyères de la Vendée. Un prince, sorti de ces

retraites pour remonter sur le trône de ses pères, n'eût pas été moins

glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalécarlie. Du reste,

il est probable que la présence du prince eût réveillé assez de zèle

dans les pays royalistes, pour qu'une armée nombreuse, toujours présente

à ses côtés, lui permît de tenter la grande guerre. Il est probable

aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de génie pour battre

le jeune plébéien qui commandait l'armée républicaine; mais du moins on

se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une

défaite; François Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie.

Si donc le débarquement était possible à l'instant où l'escadre arriva,

il ne l'était pas après avoir passé un mois et demi à l'Ile-Dieu. Les

marins anglais déclaraient que la mer n'était bientôt plus tenable, et

qu'il fallait prendre un parti; toute la côte du pays de Charette était

couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilité de débarquement

qu'au-delà de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays

de Scépeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les émigrés

et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient

confiance qu'en lui. Or, la chose était impossible sur la côte de

Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au

ministère anglais de le rappeler. Le ministère s'y refusait d'abord, ne

voulant pas que les frais de son expédition fussent inutiles. Cependant

il laissa au prince la liberté de prendre le parti qu'il voudrait.

Dès cet instant, tous les préparatifs du départ furent faits. On rédigea

de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur

disait que des ordres supérieurs empêchaient pour le moment l'exécution

d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud,

Scépeaux, s'entendissent pour réunir une force de vingt-cinq ou trente

mille hommes au-delà de la Loire, laquelle, réunie aux Bretons, pourrait

former un corps d'élite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant

pour protéger le débarquement du prince; que le point de débarquement

serait désigné dès que ces mesures préliminaires auraient été prises, et

que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employées à

seconder les efforts des pays royalistes. À ces instructions on joignit

quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et

un peu de poudre. Ces objets furent débarqués la nuit à la côte de

Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amassés sur

leurs escadres ayant été avariés, furent jetés à la mer. Il fallut y

jeter aussi les 500 chevaux appartenant à la cavalerie et à l'artillerie

anglaise. Ils étaient presque tous malades d'une longue navigation.

L'escadre anglaise mit à la voile le 15 novembre (26 brumaire), et

laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit

que c'étaient les Anglais qui avaient obligé le prince à repartir; ils

furent indignés, et se livrèrent de nouveau à toute leur haine contre

la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrité fut Charette, et il avait

quelque raison de l'être, car il était le plus compromis. Charette avait

repris les armes dans l'espoir d'une grande expédition, dans l'espoir de

moyens immenses qui rétablissent l'égalité des forces entre lui et les

républicains; cette attente trompée, il devait ne plus entrevoir qu'une

destruction infaillible et très prochaine. La menace d'une descente

avait attiré sur lui toutes les forces des républicains; et, cette fois,

il devait renoncer à tout espoir d'une transaction; il ne lui restait

plus qu'à être impitoyablement fusillé, sans pouvoir même se plaindre

d'un ennemi qui lui avait déjà si généreusement pardonné.

Il résolut de vendre chèrement sa vie, et d'employer ses derniers momens

à lutter avec désespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les

derrières de Hoche, percer la ligne de la Sèvre Nantaise, se jeter dans

le pays de Stofflet, et forcer ce collègue à reprendre les armes. Il ne

put y réussir, et fut ramené dans le Marais par les colonnes de Hoche.

Sapinaud, qu'il avait engagé à reprendre les armes, surprit la ville de

Montaigu, et voulut percer jusqu'à Châtillon; mais il fut arrêté devant

cette ville, battu, et obligé de disperser son corps. La ligne de

la Sèvre ne put pas être emportée. Stofflet, derrière cette ligne

fortifiée, fut obligé de demeurer en repos, et du reste il n'était

pas tenté de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la

destruction d'un rival qu'on avait chargé de titres, et qui avait voulu

le livrer aux républicains. Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine,

n'osait encore remuer. La Bretagne était désorganisée par la discorde.

La division du Morbihan, commandée par George Cadoudal, s'était révoltée

contre Puisaye, à l'instigation des émigrés qui entouraient le prince

français, et qui avaient conservé contre lui les mêmes ressentimens. Ils

auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant

il n'y avait que la division du Morbihan qui méconnût l'autorité du

généralissime.

C'est dans cet état de choses que Hoche commença le grand ouvrage de la

pacification. Ce jeune général, militaire et politique habile, vit bien

que ce n'était plus par les armes qu'il fallait chercher à vaincre un

ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait

déjà lancé plusieurs colonnes mobiles à la suite de Charette; mais des

soldats pesamment armés, obligés de porter tout avec eux, et qui ne

connaissaient pas le pays, ne pouvaient égaler la rapidité des paysans

qui ne portaient rien que leur fusil; qui étaient assurés de trouver des

vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernière

bruyère. En conséquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les

poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermeté,

devait ramener la paix dans ces contrées désolées.

L'habitant de la Vendée était paysan et soldat tout à la fois. Au milieu

des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cessé de cultiver ses

champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché

sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il

accourait, attaquait les républicains, puis disparaissait à travers les

bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les

républicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne

pouvaient nullement reconnaître un soldat ennemi. De cette manière,

les Vendéens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque

insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de

se recruter, les armées républicaines, qu'une administration ruinée ne

pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus

horrible dénûment.

On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendéens que par des

dévastations; moyen qu'on avait essayé pendant la terreur, mais qui

n'avait excité que des haines furieuses sans faire cesser la guerre

civile.

Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen ingénieux de le réduire,

en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances

pour l'usage de l'armée républicaine. D'abord il persista dans

l'établissement de quelques camps retranchés, dont les uns, situés

sur la Sèvre, séparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres

couvraient Nantes, la côte et les Sables. Il forma ensuite une ligne

circulaire qui s'appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à

envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était composée de

postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu'il

ne restait pas un intervalle libre, à travers lequel pût passer un

ennemi un peu nombreux. Ces postes étaient chargés d'occuper chaque

bourg et chaque village, et de désarmer les habitans. Pour y parvenir,

ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en

commun, et des grains entassés dans les granges; ils devaient aussi

arrêter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux,

les grains, ni élargir les habitans pris en otage, que lorsque les

paysans auraient volontairement déposé leurs armes. Or, comme les

Vendéens tenaient à leurs bestiaux et à leurs grains beaucoup plus

qu'aux Bourbons et à Charette, il était certain qu'ils rendraient leurs

armes. Pour ne pas être induits en erreur par les paysans, qui pouvaient

bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers

chargés du désarmement devaient se faire livrer les registres

d'enrôlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que

d'enrôlés. A défaut de ces registres, il leur était recommandé de faire

le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils égal au

quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait

rendre fidèlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à

titre d'impôt, et déposée dans des magasins formés sur les derrières

de cette ligne. Hoche avait ordonné de traiter les habitans avec une

extrême douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude à leur rendre

et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait

particulièrement recommandé aux officiers de s'entretenir avec eux,

de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son

quartier-général, de leur faire quelques présens en grains ou en

différens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour

les curés. Les Vendéens, disait-il, n'ont qu'un sentiment véritable,

c'est l'attachement pour leurs prêtres. Ces derniers ne veulent que

protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute

même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues.

Cette ligne, qu'il appelait de désarmement, devait envelopper la

Basse-Vendée circulairement, s'avancer peu à peu, et finir par

l'embrasser tout entière. En s'avançant, elle laissait derrière elle le

pays désarmé, ramené, réconcilié même avec la république. De plus, elle

le protégeait contre un retour des chefs insurgés, qui, ordinairement,

punissaient par des dévastations la soumission à la république et la

remise des armes. Deux colonnes mobiles la précédaient pour combattre

ces chefs, et les saisir s'il était possible; et bientôt, en les

resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre

inévitablement. La plus grande surveillance était recommandée à tous

les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et

empêcher que les bandes armées ne pussent percer la ligne et revenir

porter la guerre sur ses derrières. Quelque grande que fût la

surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns

des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne

de désarmement; mais, dans ce cas même, qui était possible, ils ne

pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se

retrouver dans des campagnes désarmées, rendues au repos et à la

sécurité, calmées par de bons traitemens, et intimidées d'ailleurs par

ce vaste réseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une révolte

sur les derrières était prévu. Hoche avait ordonné qu'une des colonnes

mobiles se reporterait aussitôt dans la commune insurgée, et que, pour

la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait

usage, on lui enlèverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait

les principaux de ses habitans. L'effet de ces châtimens était assuré;

et dispensés avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais

une salutaire crainte.

Le projet de Hoche fut aussitôt mis à exécution dans les mois de

brumaire et frimaire (novembre, décembre). La ligne de désarmement,

passant par Saint-Gilles, Légé, Montaigu, Chantonay, formait un

demi-cercle dont l'extrémité droite s'appuyait à la mer, l'extrémité

gauche à la rivière du Lay, et devait progressivement enfermer Charette

dans des marais impraticables. C'était surtout par la sagesse de

l'exécution qu'un plan de cette nature pouvait réussir. Hoche dirigeait

ses officiers par des instructions pleines de sens et de clarté, et se

multipliait pour suffire à tous les détails. Ce n'était plus seulement

une guerre, c'était une grande opération politique, qui exigeait autant

de prudence que de vigueur. Bientôt les habitans commencèrent à rendre

leurs armes, et à se réconcilier avec les troupes républicaines. Hoche

puisait dans les magasins de l'armée pour accorder quelques secours aux

indigens; il voyait lui-même les habitans retenus comme otages, les

faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il

donnait des cocardes, à d'autres des bonnets de police, quelquefois même

des grains à ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il

était en correspondance avec les curés, qui avaient une grande confiance

en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il

commençait ainsi à s'acquérir une grande influence morale, véritable

puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille.

Pendant ce temps, les magasins formés sur les derrières de la ligne de

désarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux

se formaient, et l'armée commençait à vivre dans l'abondance, par le

moyen si simple de l'impôt et des amendes en nature. Charette s'était

caché dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi désespérés

que lui. Sapinaud, qui à son instigation avait repris les armes,

demandait à les déposer une seconde fois à la simple condition d'obtenir

la vie sauve. Stofflet, enfermé dans l'Anjou avec son ministre Bernier,

y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud,

et tâchait de s'enrichir de leurs dépouilles. Il avait à son quartier du

Lavoir une espèce de cour composée d'émigrés et d'officiers. Il enrôlait

des hommes et levait des contributions, sous prétexte d'organiser les

gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le

resserrait toujours davantage par des camps retranchés, et le menaçait

d'un désarmement prochain, au premier sujet de mécontentement. Une

expédition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte

d'existence indépendante, sans obéir ni à la république ni à aucun chef,

frappa Stofflet d'épouvante. Hoche fit faire cette expédition pour se

procurer les vins, les blés dont le Loroux abondait, et dont la ville de

Nantes était entièrement dépourvue. Stofflet s'effraya, et demanda

une entrevue à Hoche. Il voulait protester de sa fidélité au traité,

intercéder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte

l'intermédiaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen

une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de

Hoche à son égard. Hoche lui exprima les griefs de la république; il

lui signifia que, s'il donnait asile à tous les brigands, que s'il

continuait à lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait être

autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le

rôle de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et désarmer ensuite sa

province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort

effrayé sur son avenir.

Hoche avait, dans le moment, des difficultés bien plus grandes à

surmonter. Il avait attiré à son armée une partie des deux armées de

Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un débarquement lui avait

valu ces renforts, qui avaient porté à quarante-quatre mille hommes les

troupes réunies dans la Vendée. Les généraux commandant les armées de

Brest et de Cherbourg réclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient

prêtées, et le directoire paraissait approuver leurs réclamations.

Hoche écrivait que l'opération qu'il venait de commencer était des plus

importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposées

en réseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la

destruction de ce chef qui étaient fort prochaines, allaient être

ajournées indéfiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui était si

avancé, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre

les troupes qu'il avait empruntées, et fournirait même les siennes au

général commandant en Bretagne, pour y appliquer les procédés dont on

sentait déjà l'heureux effet dans la Vendée. Le gouvernement, qui était

frappé des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui,

l'appela à Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui

donner le commandement des trois armées de la Vendée, de Brest et de

Cherbourg. Il y fut appelé à la fin de frimaire pour venir concerter

avec le directoire les opérations qui devaient mettre fin à la plus

calamiteuse de toutes les guerres.

Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage

du Rhin, les victoires aux Pyrénées, suivies de la paix avec l'Espagne,

la destruction de l'armée émigrée à Quiberon, en signalèrent le

commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des

armées sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de

territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'éclat de

nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de

l'Italie, rétablit la supériorité de nos armes; et les travaux de Hoche

dans l'Ouest commencèrent la véritable pacification de la Vendée, si

souvent et si vainement annoncée.

La coalition, réduite à l'Angleterre et à l'Autriche, à quelques princes

d'Allemagne et d'Italie, était au terme de ses efforts, et aurait

demandé la paix sans les dernières victoires sur le Rhin. On fit à

Clerfayt une réputation immense, et on sembla croire que la prochaine

campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin.

Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en

automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres

invoquait toujours la paix avec la même obstination. La société dite

de correspondance s'était assemblée en plein air, et avait voté les

adresses les plus hardies et les plus menaçantes contre le système de

la guerre, et pour la réforme parlementaire. Quand le roi se rendit au

parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en

furent brisées, on crut même qu'un coup de fusil à vent avait été tiré.

Pitt, traversant Londres à cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi

jusqu'à son hôtel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus éloquens

qu'ils n'avaient jamais été, avaient des comptes rigoureux à demander.

La Hollande conquise, les Pays-Bas incorporés à la république française,

leur conquête rendue définitive en quelque sorte par la prise de

Luxembourg, des sommes énormes dépensées dans la Vendée, et de

malheureux Français exposés inutilement à être fusillés, étaient

de graves sujets d'accusation contre l'habileté et la politique du

ministère. L'expédition de Quiberon surtout excita une indignation

générale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait

pas coulé: «Oui, repartit Sheridan avec une énergie qu'il est difficile

de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coulé, mais l'honneur anglais

a coulé par tous les pores.» Pitt, aussi impassible qu'à l'ordinaire,

appela tous les événemens de l'année des malheurs auxquels on doit être

préparé quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup

les dernières victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagéra beaucoup

leur importance, et les facilités qu'elles venaient de procurer pour

traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre république

touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute inévitable allait

la jeter dans une confusion et une impuissance complètes; qu'on avait

gagné, en soutenant la guerre pendant une année de plus, de réduire

l'ennemi commun à l'extrémité. Il promit solennellement que, si le

gouvernement français paraissait s'établir et prendre une forme

régulière, on saisirait la première ouverture pour négocier. Il demanda

ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois

répressives contre la presse et contre les sociétés politiques,

auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et à lui-même.

L'opposition lui répondit que les prétendues victoires sur le Rhin

étaient de quelques jours; que des défaites en Italie venaient de

détruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette

république, toujours réduite aux abois, renaissait plus forte à

l'ouverture de chaque campagne; que les assignats étaient depuis

long-temps perdus, qu'ils avaient achevé leur service, que les

ressources de la France étaient ailleurs, et que si du reste elle

s'épuisait, la Grande Bretagne s'épuisait bien plus vite qu'elle; que la

dette, tous les jours accrue, était accablante, et menaçait d'écraser

bientôt les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les

sociétés politiques, Fox, dans un transport d'indignation, déclara que,

si elles étaient adoptées, il ne restait plus d'autre ressource au

peuple anglais que la résistance, et qu'il regardait la résistance, non

plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation

du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par

l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les

mesures répressives, et promit d'ouvrir au plus tôt une négociation. La

session du parlement fut prorogée au 2 février 1796 (13 pluviôse an IV).

Pitt ne songeait point du tout à la paix. Il ne voulait faire que des

démonstrations, pour satisfaire l'opinion et hâter le succès de son

emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute idée

de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour

ouvrir une négociation simulée, et offrit des conditions inadmissibles.

L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui réclamait la paix, avait fait

faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demandé,

de la part de l'Autriche, au gouvernement français, la formation d'un

congrès européen; à quoi le gouvernement français avait répondu avec

raison, qu'un congrès rendrait toute négociation impossible, parce qu'il

faudrait concilier trop d'intérêts; que si l'Autriche voulait la paix,

elle n'avait qu'à en faire la proposition directe: que la France voulait

traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec

eux sans intermédiaire. Cette réponse était juste; car un congrès

compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et

l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne désirait

pas d'autre réponse; car elle ne voulait pas négocier. Elle avait trop

perdu, et ses derniers succès lui faisaient trop espérer, pour qu'elle

consentît à déposer les armes. Elle tâcha de rendre le courage au roi

de Piémont, épouvanté de la victoire de Loano, et lui promit, pour la

campagne suivante, une armée nombreuse et un autre général. Les honneurs

du triomphe furent décernés à Clerfayt à son entrée à Vienne; sa voiture

fut traînée par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre

aux démonstrations de l'enthousiasme populaire.

Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrième campagne de cette

guerre mémorable.

Histoire de la Révolution française, Tome 08 · 第 7 / 22 题