envoia au roy de Bretaigne qui avoit nom Judicail, et lui manda que ses
Bretons venissent à lui à merci, et que ils lui amendassent ce que ils
avoient mespris vers ses François, (de la mesprisure se taist
l'histoire, et pour ce nous en convient taire[820]), et si ce il ne
voloit faire, bien séust-il que il envoieroit sur lui l'ost de
Bourguignons, qui un peu devant ce avoient desconfi les Gascons. Le roy
Judicail eut moult grant paour quant il eut oy les messages; tantost mut
de son païs et vint à Clippi où le roy estoit; dons et présens lui fist,
et le requist que il lui pardonnast son mautalent, et il lui amenderoit
tout à sa volonté ce que ses gens avoient vers lui mespris. Lors devint
son homme, et reçut son royaume de lui par telle condition que tous ceux
qui après lui viendroient, le tiendroient tousjours mais des roys de
France. Le roy le semont à mengier avec lui; mais le roy Judicail, qui
estoit religieux et plain de la paour nostre Seigneur, n'y voulut pas
demeurer; ains s'en issi du palais quant le roy fu assis au mengier, et
s'en alla à l'hostel Dadon le maistre du palais[821], qui par autre nom
fu apelé Oen, et fu archevesque de Rouen. Pour ce s'en alla avec lui le
roy Judicail mengier, que il avoit entendu que il estoit saint homme et
de religieuse vie. Lendemain revint à court prendre congié, et le roy
l'honora moult, dons et présens lui fist et puis lui donna congié.
Note 819: _Aimoini lib. IV, cap. 29_.--_Gesta Dagob., cap.
38_.
Note 820: Cette parenthèse est du traducteur.
Note 821: _Le maistre du palais_. «Referendarius.» C'étoit le
célèbre _saint Ouen_.
XVI.
ANNEE 635.
_Comment le roy Dagobert fist son testament devant tous les prélats et
les barons du royaume._
[822]Quant eut le roy Dagobert pené et travaillé par son sens et par
armes, que il eut, à l'aide nostre Seigneur et du glorieux martir saint
Denis, tout son royaume mis en pais, et toutes les estranges nations qui
à lui marchisoient mis sous pié; et il eut ses deux fils couronnés ès
deux parties de son royaume, il semont un général parlement de ses deux
fils et de tous les princes et les prélats de son royaume en une ville
qui lors estoit apelée Bigaurge[823]. Quant tous furent assemblés, le
roy s'assist en un trosne d'or, une couronne d'or en son chief, comme
coustume estoit lors aus roys de France; si commença à parler ce que le
saint Esperit lui enseignoit et dist en telle manière: «O Seigneurs
rois, mes deux fils, prélats et barons et les très-forts princes du
royaume de France, entendez-moi. Avant que l'heure de la mort nous
surprenne, nous convient veiller et entendre au salut de nos ames,
qu'elle ne nous trouve par aventure en tel point que elle nous occie
despourveus, et nous rende aus tourmens de mort pardurable. Et devons
acheter la joie des cieux des transitoires sustances de ce monde, tandis
que nous vivons, si que le souverain juge qui rendra à chascun selon son
mérite, nous rende après la mort du corps les biens que nous avons faits
à ses pauvres en cette mortelle vie, et que nous soions recréés et
saoulés de ses biens spiritueux en la pardurable joie de paradis, et
soions abevré de cette vive fontaine qui dure sans apetisement, qui
senefie la grace du saint Esperit selon les Escritures, de laquelle nul
n'est escondi, qui en parfaite foi la requiert. Et pour ce que je
retourné mon cuer et ma conscience, et regarde l'examinacion et
l'épreuve du grant jour du jugement, et la droiturière justice du
souverain roy, ai-je grant paour que je ne soie damné et feru de cette
cruelle sentence par mes péchiés que l'on getera sur les mauvais: _Allez
vous maldit en l'enfer qui est appareillié au dyable et à ses anges_. Et
d'autre part je ai souverain désirier d'estre escrit au livre de vie, et
que je sois mis en la compagnie des saints qui seront mis en la joie de
paradis qui durra sans définement. Pour ce me semont et amonneste la
dévocion de mon cuer, d'ordonner et de confirmer mon testament de saine
pensée et de sain conseil, que le darrain jour de ma vie ne me trouve
despourveu ni paresceux. Auquel testament nous avons ou fondées ou
enrichies presque toutes les églyses de nostre royaume en nostre tems,
et les avons douées, et faites hoir de nos propres dons en l'honor de
Dieu, des saints et des saintes pour le remède de nostre ame. Et pour
ce, seigneurs rois et barons et prélats, que ces dons soient fermes et
estables, nous avons escrites quatre chartres d'une sentence et d'une
lettre, par nos consentemens, èsquels tous les dons que nous avons faits
aus églyses de nostre royaume sont contenus et nommés par propres noms;
si seront envoies par quatre parties du royaume. L'une sera portée à
Lyon sur le Rhosne; l'autre sera mise ès escrins de l'églyse de Paris,
la tierce sera gardée à Metz en Loheraine, et sera livrée au duc Abbon,
et la quarte que je tiens ci en ma main sera gardée en nostre propre
trésor. Ce est donques nostre dévocion, le soulas et le confort
Jésu-Crist, qui reçoit liement les veus qui lui sont offerts de cuer
parfait. Car nous savons bien que celui-là aura certaine fiance au jour
de nécessité, qui aura donné aus églyses et aus povres les biens parquoi
ils seront soustenus et repeus; si lui en rendra le guerredon le roy des
cieux; et qui despite les povres, il sera despité de Dieu selon
l'Escriture qui dist que celui qui n'a pitié des povres, fait tort à
nostre Seigneur. Pour laquelle chose nous amoneste nostre dévocion,
comme nous avons jà dit, d'establir nostre testament en telle manière
que quant la volonté nostre Seigneur sera que nous trespasserons de ce
siècle, les prestres et les ministres qui à ce tems seront ès offices
des églyses à qui nous avons nos dons donnés, quant ils seront certains
de nostre mort, entreront ès possessions des bénéfices que nous leur
avons donnés sans attendre que autre les y mette, comme il est contenu
ès chartres; et recevront entièrement et en toute franchise les
appartenances des lieux que nous avons donnés, et serviront tousjours
mais nostre Seigneur pour le remède de nos ames. Si voulons que chacun,
puis que il aura receues les rentes des bénéfices, escrive nostre nom au
livre de vie, et nous ramentoive principaument et sans défaut nul ès
oroisons de sainte églyse, chacun dimenche et en toutes les festes des
saints. Une autre chose commandons où nous avons moult grant fiance, que
nous conjurons par la vertu du ciel tous les prestres qui à ce tems
seront ès lieux devant dis, et auront receu les biens que nous avons
donnés, que chacun célèbre une messe pour nostre ame tous les jours des
trois premiers ans, et offre sacrifice à nostre Seigneur, que il me
descharge du faix de mes péchiés. Si establissons nostre Seigneur juge
et tesmoin de cette chose en la présence de tous ceus qui ci sont
assemblés. Et livrons ce testament au roy Loys et au roy Sigebert nos
chiers fils, que la largesse nostre Seigneur nous a donnés hoirs pour
gouverner nostre royaume, et ceus qui après seront, si nostre Sire nous
en vouloit plus donner; et leur commandons que ils tiennent et fassent
tenir ce nostre commun décret; et si les conjurons eus et tous ceus qui
après viendront, par la Trinité du nom tout puissant et par la vertu de
la vierge Marie, des anges, des patriarches, des prophètes, des
apostres, des martirs, des confesseurs et des vierges et de tous les
saints de paradis, que ils fassent garder fermement et perpétuellement
ce nostre establissement selon la sentence de la chartre. Et pour ce que
ce précept dure perpétuellement, nous le confirmons de l'autorité de
nostre seel, et commandons à tous ceus qui ci sont présens que ils le
confirment aussi par leurs sceaux ou par leurs subscritions. Et si vous
amonestons derechief, seigneurs rois mes hoirs et mes chiers fils, et
tous ceus qui après vous seront, que vous ne brisiez pas nos faits ni
nos establissemens, si vous voulez que ce que vous ferez après ait
fermeté. Car vous pouvez bien savoir que si vous ne tenez les statuts de
nous et de nos ancessours, ceus qui après vous seront ne tiendront pas
les vostres.»
Note 822: _Aimoini lib. IV, cap. 30_.--_Gesta Dagob., cap.
39_.
Note 823: _Bigaurge_. Ou _Garges_, près Paris.
Quant le roy eut ainsi parlé, et que le concile l'eut escouté
ententivement, tous le commencièrent à louer de son propos et de sa
bonne volenté, et lui souhaitèrent pais et longue vie; ils pendirent
leurs seaus liement pour confirmer le testament. Et bien que il eust
devant donné maint riche don à son patron le martir saint Denis, il ne
le voulut pas oublier en ce testament: ains lui donna un ville qui lors
estoit apelée Braunade, mais ore est apelée Braine, si comme l'on cuide.
Quant il eut ce fait, et les choses ordonnées au profit du royaume, le
concile se départi, et retourna chacun à joie en sa contrée. Mais la
quarte chartre de son testament, que il commanda à mettre en son trésor,
est gardée jusques aujourd'hui ès chartriers et ès escrins de l'abaie
Saint-Denis.
XVII.
ANNEE 635.
_Comment il donna grant rente pour couvrir l'églyse S. Denis, et comment
les Gascons vinrent à lui à merci_.
[824]Pour ce que le bon roy Dagobert vouloit que l'églyse Saint-Denis
fust noblement maintenue de couverture, lui donna-il huit mille livres
de plomb, de celui que on lui devoit de rente en la cité de Marseille,
et ordonna que il fust chacun an amené par les ministres le roy mesme
parmi les villes, sans nulle coustume paier, aussi comme estoit parmi
les villes que il avoit donné à l'églyse, et fust livré au trésorier de
léans. En telle manière s'estudia à confirmer ce don que il lia tous
ceus qui après furent à tenir cette constitution.
Note 824: _Gesta Dagob., cap. 41_.
[825]En l'an quinze de son règne vinrent à lui à Clichi, en son palais,
Haman le duc de Gascogne. Avec lui enmena les plus hauts hommes et les
plus anciens de sa terre pour tenir les convenances que il avoit
promises en l'an devant, aus chevetains de l'ost que le roy eut là
envoiés. Lors eurent si très-grant paour de lui que ils s'enfuirent à
garant au moustier Saint-Denis: et la débonnaireté et la franchise du
roy fu si grant, que il leur donna les vies, et les asseura pour
l'honneur et pour la révérance des martirs auquel refuge ils estoient
fui; serment lui firent que tousjours mais seroient loials envers lui et
à ses fils et au royaume de France. A tant s'en retournèrent en
Gascoigne au congié le roy: mais la fin prouva après que ils furent
parjures de cette chose selon la coustume et la manière du païs[826].
Note 825: _Aimoini lib. IV, cap. 31_.--_Fred., cap.
78_.--_Gesta Dagob., cap. 41_.
Note 826: Cette réflexion n'est pas dans Aimoin ni dans
Fredegaire, mais seulement dans les _Gesta Dagob_.
[827]_Incidence_. En ce tems que le roy Dagobert gouvernoit
glorieusement le royaume de France, régnoit Grimoars sur les Lombars,
qui le royaume avoit conquis par sa cruauté. Car il avoit occis
Gondebert le fils Haribert, qui devant lui avoit régné, et un sien frère
chassé d'Italie. Ce roy Grimoars avoit deux frères Tasson et Cocone;
lesquels occist Grégoire, un patrice de Rome, en une cité qui a nom
Opiterge[828], par grant traïson; car il avoit promis à celui Tasson que
il seroit son fils adoptif, et que il lui couperoit le sommet de la
barbe selon l'ancienne coustume; et lui avoit-il mandé que il venist à
lui surement à peu de gent entre lui et son frère. Celui-ci y vint ainsi
comme il lui manda. Quant il fu entré en la cité, lui et tant de gent
comme il amenoit, Grégoire fist fermer les portes sur eus, et les fist
assaillir par gens armés et apareillés. Et quant ceux-ci aperçurent la
traïson, ils surent bien que ils n'en pourroient échapper; mais toutes
voies se mirent à deffense et garantirent leurs vies tant comme ils
purent durer, parmi les places de la cité s'espandirent, et occioient
ceus qui vers eus venoient: grant occision firent de leurs ennemis; mais
pour ce que ils étoient peu de gent envers ceus qui les assailloient, et
ils ne purent pas longuement souffrir la force de si grant multitude,
furent-ils occis à la parfin. Et pour ce que ce patrice Grégoire avoit
promis à Tasson que il lui couperoit la barbe, il lui tint bien ce
convenant; car il lui fist couper le chief premièrement, et puis le
sommet de la barbe après, pour ce que il ne fust tenu pour parjure[829].
Opiterge cette cité assist puis le roy Grimoars toute la rasa et fondi
en vengeance de ses frères qui dedens eurent esté occis.
Note 827: _Aimoini lib. IV, cap. 32_.--_Paul Diac., lib. IV,
cap. 14_.
Note 828: _Opiterge_. Ou _Ordesi_.
Note 829: _P. Diac., lib. V, cap. 10_.
[830]Au tems de ce roy Grimoars, Constantin l'empereour de
Constantinoble moult avoit grant désir de chacier les Lombars d'Italie:
pour ce esmut ses osts, et passa la mer Adriène, et mist le siège devant
la cité de Bonnivent. Le roy Grimoars revint d'autre part atout son ost
pour lui lever du siége: de son avènement eut l'empereour si grant paour
que il s'enfui; mais il lessa son ost et un sien prince qui avoit nom
Saburre. Celui-ci vint à bataille contre le roy Grimoars et se combati à
lui: en cet estour estoit Amalingue, un Lombart, qui par coustume
portoit adès l'espée du roy après lui: de cette mesme espée féri un
Grec; puis le prist en le sachant[831] de la selle du cheval, et le leva
sur son col. Pour ce fait furent les autres Grecs si espoventés, que ils
guerpirent la bataille et tournèrent en fuite. Et quant l'empereour
Constantin sut que son ost estoit desconfi, il fu moult dolent et moult
courroucié; mais il tourna son courroux sur les Romains: à Rome s'en
alla, là le reçut moult honnorablement l'apostole Vitalien, qui en ce
temns gouvernoit sainte Eglyse. Le premier jour que il vint là, il offri
un paile d'or à l'autel saint Pierre; lendemain et aus autres douze
jours que il demeura après, fist abatre et mettre jus toutes les ymages
de cuivre et d'autre métal, et toutes les oeuvres qui anciennement
avoient esté faites pour biauté et pour ornement de la cité. L'églyse
nostre Dame et de tous Saints, qui jadis fu apelée Panthéon, fit couvrir
de bauche[832]; les riches tables d'airain, dont elle estoit devant
couverte, fist oster et porter en Constantinoble avec les devant dites
ymages et maint autre riche ornement. Quant il vint en Sésile, il eut la
déserte des maus que il avoit fait: si grans cruautés faisoit là, que il
mettoit en grief servitude le peuple de Sésile, de Calabre, de Sardaigne
et d'Afrique, et desevroit le père du fils, et la femme de son mari.
Pour ces desloyautés et pour semblables estoit plus haï de ses ministres
que de ses ennemis; dont il advint que ils l'occirent en un bain. Après
lui, tint un an l'empire un sien fils qui eut nom Mizantius[833].
Note 830: _P. Diac., lib. V, cap. 4_ et _cap. 5_.
Note 831: _Sachant_. Tirant.
Note 832: _De bauche_. Sans doute de _chaume_. Ce mot, dans
une acception analogue, s'est conservé en Touraine.
Note 833: _Mizantius_. Ou plutôt _Mizizi_, qui n'étoit pas
fils de Constant II, mais qui disputa pendant un an l'empire
à son fils, _Constantin-Pogonat_.
_Incidence_. Au tems de cet empereour Constantin, l'apostole Vitalien
envoia en Angleterre un archevesque qui avoit nom Théodore, et un abbé
qui estoit nommé Adrien, pour enforcier et pour confirmer la foi qui au
tems de saint Grégoire y avoit esté semée.
[834]Longue chose seroit de raconter les graces et les vertus du bon roy
Dagobert. Comme il fu sage en conseil, discret et pourveu en jugement,
noble et fier en armes, large en aumosnes, estudiant et curieux à
confirmer pais entre les églyses, dévot enrichisseur et fondeur
d'abaies; si n'est pas mestier de raconter toutes ces choses par ordre,
pour ce par aventure que il ne tournast à anui au liseour et aus
escoutans. Bien sait-on que ses oeuvres et ses faits sont plus clers que
jour, et de si grant auctorité que ils ne puéent mais estre effaciés ni
mis hors de mémoire d'homme, tant comme ce siècle[835] durera. Et pour
ce que l'humaine nature est de si povre et de si fraile condicion, que
elle ne puet eschiver la mort en la fin de ses jours, nous convient
désormais entendre à descrire la manière de son trépassement, et à
raconter un miracle qui advint droitement en l'heure de sa mort, qui fu
trouvé escrit en une ancienne chartre que messire saint Eloy escrivist
de ses propres mains, si comme l'on tesmoignoit.
Note 834: _Gesta Dagob., cap. 42_.
Note 835: _Ce siècle_. Ce monde.
XVIII.
ANNEE 641.
_De la mort le bon roy Dagobert_.
[836]Quant le bon roy Dagobert eut glorieusement gouverné le royaume de
France quatorze ans, une maladie le prist que phisiciens apellent
dissenterie, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur six cent
quarante-un[837], en une ville qui a nom Espinuel sur Saine[838], si est
assez près de la cité de Paris. De là se fist porter en l'églyse
Saint-Denis; peu de jours passèrent puis que il sentit sa maladie
engregier, et le terme de ses jours aprochier. Lors manda Egua son
conseillier et mestre de son palais moult hastivement, et lui commanda
par messages que il vinst à lui sans demeure. Quant venu fu, il mist en
sa garde sa femme la royne Nantheut et son fils Loys; pour ce le fist
que il le sentoit à sage homme et à loial, et que son fils pourroit bien
gouverner son royaume par son sens et par son conseil; la royne Nantheut
et son fils et les plus grans mestres du palais et aucun des barons qui
là estoient présent manda, devant lui sur les sains les fist tous jurer
selon la coustume qui lors estoit, que ils garderoient la royne et le
roy, et conseilleroient le royaume en foy et en loiauté. Après refist
son fils et sa femme jurer que ils porteroient loiauté aus barons et aus
prélats du royaume.
Note 836: _Aimoini lib. IV, cap. 33_.--_Fredeg., cap. 71_.
Note 837: _Quarante-un_. Cette leçon qu'offre les meilleurs
manuscrits de nos chroniques n'a pas été suivie par les
précédens éditeurs. Au reste, les savans ne sont pas d'accord
entre eux sur l'année de la mort et la durée du règne de
Dagobert.
Note 838: _Espinuel-sur-Seine_. Aujourd'hui _Espinay_, à une
lieue de Saint Denis.
Et jà soit ce que il eust, devant ce, donné par plusieurs fois à
l'églyse Saint-Denis si grans dons et si larges comme l'histoire l'a
devisé, encore ne lui suffisoit pas; ains lui donna en cette heure mesme
six villes, c'est à savoir Condum, Accuci, Grantviler, Mainviler, Gelles
et Sarcloes, que il avoit devant ce otroiés; si en fist chartre seellée
de son seel. Lors commença un dueil et un plour merveilleux parmi le
palais; mais le roy qui moult estoit jà agregié du mal, les reconforta
tous au mieux qu'il put par grant amour et par très-grant débonnaireté,
et entre les autres dous amonestemens que il fist à eus (trop seroient
long à raconter), parla à eus et leur dist ainsi: «Comme humaine nature
soit de chétive condicion et fraile, et chascun doit tousjours avoir
devant les ieux du cuer la paour du grant jor du jugement, tandis comme
il est saint et haitié en cette mortelle vie; toutes voies n'est-il nul
tant soit pécheur, qui se doive désespérer de la miséricorde nostre
Seigneur, quant il est en maladie; ains doit veiller ententivement pour
sa vie, et de ses propres choses racheter soi-mesme par les aumosnes que
il donne aus povres, pour ce que le très souverain juge lui en rende les
mérites après la mort. Et pour ce octroi-je et doing quitement les
devant dites villes au glorieux martir saint Denis mon patron et mon
maistre, pour soustenir les ministres de l'églyse, en laquelle il gist
corporelment, lui et ses compagnons; et je mesme y désire à estre
ensépulturé, et vueil que les frères de léans, qui pour nos ames
prieront, les tiegnent aussi franchement désormais, comme nous et nos
devanciers les avons tousjours tenues, et que les rentes soient en leur
profit pour le salut de nos ames, pour l'estat et pour la prospérité de
nos fils et du royaume. Et si ordonnons que nul de nos fils ni des roys
qui après nous seront, ni évesque ni abbé de l'églyse, ne soit si hardi
que il les doie tollir ni aliéner, s'il ne veut encourre l'ire de nostre
Seigneur et le courroux du glorieux martir saint Denis. Et sé il avenoit
que il fu fait autrement, je en apelle celui qui ce fera devant Dieu,
que il en rende raison au glorieux martir devant la majesté du souverain
juge. Et si ce don est fermement gardé, nous cuidons que il doive
suffire à la soutenance des devant dits povres, pour que lui et ceus qui
après seroient, aient délectacion et dévocion à prier pour nos ames,
quant ils seront plainement repeus et saoulés de nos aumosnes. Et pour
ce que nous ne povons pas souscrire ni signer la présente chartre, pour
la penne[839] qui tremble en nostre main et pour la maladie qui nous
sousprent, nous prions Loys nostre doux fils que il la veuille confirmer
par le seel de son nom, et que Dadon la lui offre, et que tous les
barons de nostre palais y mettent leur sceaus.» A tant se tut le roy.
Loys son fils confirma la chartre que Dadon lui offrit, comme le roy
l'avoit commandé, et tous les barons qui là estoient présens la
confirmèrent de leurs propres subscriptions. Après ces choses faites, ne
vesqui pas le roy moult longuement; mort fu plein de foi en la quatrième
calende de février, au treizième an de son règne en l'an de
l'incarnacion devant dite qui lors estoit six cent et quarante-ung. Pour
sa mort fu le palais soudainement rempli de plours et de cris, et tout
le royaume de dolour et de lamentacion.
Note 839: _La penne_. La plume.
[840]Le corps de lui fu ouvert et embaumé à la manière des roys, à grant
dolour et à grant tristece du peuple qui là corut, quant ils surent son
trespassement. Mis fu le corps en l'églyse Saint-Denis que il avoit
fondée, et fu mis en sépulture glorieusement et noblement en la destre
partie du maistre autel, assez près des fiertes[841] des martirs. Tant
donna de richesses à l'églyse et de villes, de bours, de chastiaux en
diverses parties de son royaume, que nous en laissons ci endroit à faire
mencion pour la confusion du nombre. Tant fu large et dévot aus povres,
à sainte Eglyse et à ses ministres, que chacun doit avoir en grant
merveille la bonne volenté et la dévocion de son cuer. En l'églyse
establit les coustumes et l'ordonnance de chanter et de lire en la
manière que ceus de saint Morice de Gaune et de saint Martin de Tours la
tenoient. Mais elle fu auques relaschiée au tems d'un abbé qui eut nom
Aigulphe.
Note 840: _Gesta Dag., cap. 43_.
Note 841: _Fiertes_. Chasses, de _Feretra_.
XIX.
ANNEE 641.
_De l'avision qui advint en l'heure de sa mort à un solitaire qui avoit
nom Jehan_.