[782]Cet empereour Eracle estoit beau et avenant de face, liés et alègre

de regardeure, de moiene stature et de noble force, souvent occioit les

lyons en la gravele, et pluseurs en occist-il tout seul. Et pour ce que

il estoit grant clerc et de parfonde letréure, devint-il au derrenier

astrenomien; bien connut par les signes des estoiles que son empire

devoit estre exilé par un pueple circoncis, et pour ce que il cuida que

ce deussent estre les Juifs, pria-il par ses messages Dagobert le roy de

France que il féist baptiser tous les Juifs de toutes les provinces de

son royaume, et que tous ceus qui ce refuseroient fussent damnés par

exil. Ainsi le fist le roy Dagobert, car tous ceus qui baptesme ne

voulurent recevoir, furent exilés et chassés du royaume de France. Mais

l'empereour Eracle fu déceu, car ce ne fu pas démonstré pour les Juifs,

mais pour les Sarrazins qui furent jadis apelés Agarains, et estoient

dits ainsi pour ce que ils descendirent d'Agar, la chambrière Abraham et

ont la circoncision d'Abraham leur père; et ce furent ceus qui puis

destruisirent l'empire de Rome au tems de cet Eracle, qui envoia contre

eus grans osts et merveilleux, quant il sut que ils furent entrés en

l'empire. Mais sa gent fut grièvement desconfite, et en y eut d'occis

jusques à cent et cinquante mille; et quant les Agarains eurent les

morts despoilliés après la victoire, ils envoièrent les despoilles à

l'empereour de ses gens mesmes et lui mandèrent que il les receust, s'il

lui plaisoit; mais il les refusa pour ce que il se baoit bien à vengier

du dommage que ils lui avoient fait. Lors defferma les portes des

montagnes de Caspie, que le grant roy Alexandre avoit jadis fermées,

quant il enclost une manière de gent qui sont apelés Alains, et selon

l'opinion d'aucuns, Goths et Magoths[783]; si en laissa aler cent et

cinquante mille à armes en bataille autant que il avoit perdu de sa

gent, que il retint tous à soudées. Les Sarrazins estoient si grant

peuple que deux de leurs princes menoient deux cent mille hommes armés

en bataille. Les osts s'entr'aprochièrent, si que il y eut grant espace

entre deux; leurs herberges tendirent en deux pars la nuit devant le

jour de la bataille; mais en cette mesme nuit advint grant dolor et

grant meschéance en l'ost l'empereour. Car il perdit cinquante et deux

mille hommes qui furent trouvés morts en leurs lits. De cette soudaine

pestilence furent les autres si espoventés que ils tornèrent tous en

fuite, et firent proie à leurs ennemis de leur royaume, et de tout ce

que ils avoient; et tenoient-ils à grant despit et à grant présumcion de

ce que ils avoient osé venir à bataille encontre eux. L'empereour Eracle

fu moult dolent de cette meschéance qui à sa gent estoit avenue; si eut

paour et chaït en désespérance que il ne peust à eus contrister, car ils

avoient jà prise et saisie la plus grant partie d'Asye, et ordonnoient à

venir en Jérusalem. Pour ce désespoir chaït en une maladie, et après la

maladie du cors cheït-il en une langour de l'ame. Car il se laissa

couler en une hérésie qui est apelée la secte euthicienne, quant il

espousa une sienne nièce, fille de sa seur: mors fu vingt-cinq ans après

ce que il eut receu l'empire. Après lui fu empereour un sien fils qui

avoit nom Eraclonas; si gouverna deux ans l'empire entre lui et sa mère

Martine, puis se démist de sa volonté, et laissa la monarchie à un sien

frère qui avoit nom Constantin.

Note 782: _Aimoini, lib. IV, cap. 22_.--_Fredeg., cap. 65_.

Note 783: _Goths et Magoths_. Cette action d'Alexandre est

racontée dans le faux Callisthènes, et dans les romans

poétiques dont Alexandre fut le hèros.

En ce tems trespassa à la joie de paradis saint Ernoul, qui premièrement

fu graindre au palais d'Austrasie[784], après fu esleu à l'éveschié de

Metz, à la parfin guerpi le siècle, et fu solitaire en hermitage; là

vesquit saintement jusques à la fin de ses jours.

Note 784: _Graindre_. Maire du palais. Sigebert, dans sa

chronique, donne également à S. Arnoul la qualité de maire du

palais, que les autres historiens lui contestent.

XIII.

ANNEE 630.

_Comment le royaume Haribert eschut au roy Dagobert, et du roy Samon

d'Esclavonnie, et comment les Bulgares furent occis_.

[785]Au neuvième an du règne le roy Dagobert mourut Haribert son frère

le roy d'Aquitaine; un petit-fils laissa hoir de son royaume qui avoit

nom Chilperic, après lui ne vesquit pas moult longuement. Le roy

Dagobert envoia en ses parties le duc Baronte, quant il en sut

nouvelles, pour le royaume saisir et pour amener les trésors. Si fu dit

d'aucunes gens que ce duc Baronte fist moult grans despens de ces

trésors, et ne les garda pas si loiaument comme il deust avoir fait.

Note 785: _Aimoini, lib. IV, cap. 23_.--_Fredeg., cap. 67_.

[786]En ce tems allèrent marchéans du royaume de France en Esclavonnie;

robés furent et despoilliés de leurs avoirs, et ceus qui se mirent à

deffense occis. Pour cette chose amender envoia le roy Dagobert un sien

message qui avoit nom Siccaire, à Samon le roy d'Esclavonnie; et

celui-ci le requist de par son seigneur qu'il lui féist droit et justice

de ceus qui avoient ses marchéans occis et desrobés. Quant Siccaire le

message fu là venu, et il sut que le roy Samon avoit deffendu que il ne

vint devant lui, il prist tel habit comme ceus du païs vestoient, pour

ce que il ne fu cogneu, et fist tant que il vint devant le roy. Lors

commença à raconter son message, et dist ainsi au roy Samon, que il ne

devoit pas avoir les François en despit, pour ce mesmement que il en

estoit né, et que lui et tous les peuples de son royaume estoient

tributaires au roy de France Dagobert. Le roy Samon, qui pour telles

paroles se courrouça, respondit que lui et les peuples de sa terre

feroient volontiers alliances au roy Dagobert, et obéiroient se il

voloit les alliances tenir. A ce respondi Siccaire le message: «Ce ne

puet,» dist-il, «estre que les sergents nostre Seigneur forment

alliances avec chiens.» Et le roy Samon respondit: «Puisque il est

ainsi, comme vous dites, que vous estes sergens Dieu et nous sommes ses

chiens, il nous est otroié que nous vengions en vous par mort, ce que

vous faites outre sa volonté comme mauvais sergens et dignes de

vengeance.» Après ces paroles le fist bouter hors et oster de sa

présence. Celui-ci retourna en France au roy Dagobert, et lui conta la

response du roy Samon, et de la vilenie que il lui avoit faite. Le roy

Dagobert qui moult fu courroucié de cette honte, assembla ses osts au

royaume d'Austrasie, et les envoia contre les Esclavons; si furent en

leur aide les Lombarts, et Robert, un duc d'Alemaigne, avec tous ses

Alemans. En cette partie où ils se combatirent eurent victoire;

retournèrent à grans despoilles et à grant plenté de prisonniers. Mais

les François Austrasiens assiégèrent cinq mille Esclavons en un chastel

qui est apelé Vogaste, quant ils surent que ils furent là traits à

garant. Et pour ce que ils gardèrent et amenistrèrent le siège

mauvaisement et paresseusement, issirent hors soudainement et leur

firent assaillie, et tant les adomagièrent que ils tournèrent en fuite

et guerpirent tentes et pavillons et tout ce que il y avoit dedans. Et

les Esclavons qui reprirent leur cuer pour cette victoire, s'espandirent

par toute Toringe, (qui selon l'opinion d'aucuns est orendroit apelée

Loheraine), et ès terres voisines qui aus François marchissoient. Le duc

Dervane qui estoit maistre et garde des cités aus Esclavons qui aus

François marchissoient, et qui jusques à ce tems avoit esté obéissant à

eus, s'enfuit jusques en Esclavonnie pour la désespérance des choses qui

ainsi estoient avenues. Les Esclavons n'eurent pas cette victoire tant

par leurs proesses comme ils eurent par la paresse des François

Austrasiens. La vengeance que le roy Clotaire avoit jadis faite des

Saisnes, quant il occist tous ceus qui estoient plus grans que son

espée, cette mesme fist son fils le roy Dagobert des Esclavons[787].

Note 786: _Fredeg., cap. 68_.

Note 787: Cette dernière phrase présente un énorme

contre-sens. Il falloit: _Autrement_, cette même

vengeance.... _eust_ fait son fils le roy Dagobert des

Esclavons. «Alloquin, vindictam quam sub Clotario in Saxones,

hanc ipsam sub Diagoberto in Sclavos exercuissent.» (Aimoin.)

Cette réflexion d'Aimoin n'est pas dans Fredegaire, et les

_Gesta Dagoberti_ n'ont pas parlé de cette défaite de leur

heros.

[788]En ce tems sourdi contention entre lès Avares (qui sont ore apelés

Huns) et les Bulgares. Ces deux peuples habitoient desous un mesme roy à

ce tems. Si mut pour cela dissencion que chacune partie voloit que le

roy fust pris de leur gent; tant monta la discorde que ils se

combatirent ensemble, et eurent les Huns victoire; les Bulgares furent

desconfits et chaciés de leurs terres. Adonc s'en alèrent au roy de

France Dagobert, et lui requirent terre pour habiter, et il leur

respondi que ils alassent en Bavière pour demeurer cet hyver jusques à

tant que il fust conseillé que il feroit d'eus. Tandis comme ils

demeuroient ainsi avec les Bavarois en leurs ostels mesmes, le roy se

conseilla à ses familiers[789], et pour ce que il se douta que ils ne

lui féissent dommage ni grief en aucune manière, il apela à soi-mesine

les Bavarois privément, et leur commanda que chacun occist celui qui

avec lui demeuroit, et femmes et enfans, tout en une mesme nuit. Ainsi

fu fait comme il le commanda, et furent tous occis en la nuit qui fu

assenée pour faire si grant cruauté.

Note 788: _Aimoini lib. IV, cap. 24.--Fredeg., cap.

72.--Gesta Dag., cap. 28_.

Note 789: _Se conseilla à ses familiers_. Fredegaire dit:

_Consilio Francorum_, et l'auteur des _Gesta Dagoberti:

Sapienti consilio Francorum_. Telles étoient donc les moeurs

nationales. Il faut se les rappeler, quand il s'agit de juger

le caractère particulier de chaque roi. Aimoin est le premier

qui ait vu de la cruauté dans cette horrible violation de

l'hospitalité.

[790]_Incidence_. En ce tems morut en Espaigne le très débonnaire roy

Sisebode, duquel l'histoire a fait, là sus, mencion. Après lui régna sus

les Ghotiens un autre qui eut nom Sentile, qui fu moult d'autre manière

que son devancier n'eut esté. Car il estoit divers à sa gent mesme, et

moult fesoit grans cruautés à ses barons. Pour ce vint au roy Dagobert

un noble homme d'Espaigne, qui avoit nom Sisenans, et le pria que il lui

féist aide, par quoi il peust chasser hors d'Espaigne le roy Sentile. Le

roy lui otroia secours, et commanda à toute la chevalerie de Bourgoigne

qu'elle fust assemblée pour aller avecques lui pour lui aidier. Si

furent chevetains de cet ost Habondance et Venerand; l'ost fu assemblé

et recueilli de gens d'entour la cité de Thoulouse. Quant la nouvelle fu

espandue parmi Espaigue que Sisenans amenoit l'ost de France en son

aide, tantost lessièrent le roy Sentile; car ils le haïssoient devant

ce, et vinrent à Sisenans, qui sans bataille fu fait plus fort en peu de

tems, et puis le couronnèrent et le firent roy d'Espaigne. Habondance et

Venerand, qui l'ost de France gouvernoient, le convoyèrent jusques à la

cité de Sarragoce. (En cette cité furent martiriés saint Vincent et

saint Valérien qui estoit évesque de la cité.) De là les en fist

retourner, et donna dons et soudées à eus et aus François; à lui vinrent

les plus nobles des Ghotiens et lui firent feste comme à leur seigneur.

Après ces choses faites, le roy Dagobert lui envoia deux messages, celui

Venerand qui devant y avoit esté et un autre qui avoit nom Amalgaire,

pour requerre sa promesse. Car il lui avoit promis que quant il lui

requerroit secours, il lui donnerait un vaissel de fin or qui estoit

très riche et très beau, que Ethice[791], un patrice des Romains, eut

jadis donné à un roy des Ghotiens, qui avoit nom Torsimode; si estoit ce

joiau gardé ès trésors des Ghotiens par grant spécialité. Le roy

Sisenans reçut les messages moult amiablement, et leur fist livrer ce

vaissel moult volontiers que ils requéroient; mais aucuns des Ghotiens,

qui ne vouloient pas que si riche joiau fust osté des communs trésors,

espièrent les messages entre voies, et leur tolirent ce que ils

emportoient; et le roy Sisenaus donna et envoia au roy Dagobert deux

cent mille livres d'argent pour sa promesse acquiter, et le roy Dagobert

les donna tantost à l'abaie de Saint-Denis.

Note 790: _Aimoini lib. IV, cap. 25.--Fredeg. cap. 73_.

Note 791: _Ethice_. «Ab Actio Romanorum patricio.» (Aimoin.)

XIV.

ANNEES 632/634.

_Des apers miracles que nostre Sire faisoit pour le martir saint Denis,

et des grans dons que le roy leur donna_.

[792]En ce tems mourut Landegesile, frère la royne Nantheut; mis fu en

sépulture en l'églyse Saint-Denis moult honorablement, par la volonté et

par le commandement le roy. Mais la royne sa serour le pria avant sa

mort que il donnast à l'églyse des martirs, pour sa sépulture, une

ville, entour Paris, qui a nom Auviler[793]. Le roy gréa le don moult

volontiers, et le conferma par chartre et par conscription de son seel.

Note 792: _Gesta Dagob., cap. 26_.

Note 793: _Alateo-Villare_. «C'etoit, dit Felibien qui ne la

nomme pas, une petite terre du Parisis.»

[794]En ce tems faisoit nostre Sire si grans miracles et si apers pour

les martirs, que quiconque venoit là en dévocion de vrai cuer pour

quelque infirmeté que ce fust, il s'en repairoit à grant joie sain et

haitié. Car nostre Sire, qui pas ne ment, acomplissoit la promesse que

il lui avoit faite devant son martire, que l'amour que il avoit en lui

et sa débonnaireté empétreroient pardon à tous ceus pour qui il voudroit

prier. Quant le roy Dagobert vit le grant nombre et la quantité des

miracles, il orna l'églyse des plus précieux joiaux que il put trouver

en ses trésors. Matricule et Senedochium et mains autres lieux[795]

donna à l'églyse en cette intencion que les pauvres, hommes et femmes,

en fussent soustenus, et les malades qui par la prière des martirs

auroient esté guéris: pour que ils voulussent demeurer au service de

l'églyse.

Note 794: _Gesta Dagob., cap. 29_.

Note 795: _Matricule et Senedochium_. C'es-à-dire: Il fit

construire un hospice pour les malades et une maison pour les

étrangers. Tel est en effet le sens dans lequel se prenoient

les mots _matricula_ et _xenodochium_.

[796]Lors oy le roy nouvelles en cet an qui fu le dixième de son règne,

que les Guins, qui par autre nom sont apelés Esclavons, estoient entrés

en Toringe à grant ost; isnelement assembla les osts du royaume

d'Ausrasie pour aller encontre eux. De la cité de Metz mut, toute

Ardenne trespassa, et vint à la cité de Mayence; il avoit en son ost de

la meilleure gent de toute France et de toute Bourgoigne, et les plus

esleus chevaliers[797]. Ainsi que il ordonnoit ses osts pour passer

outre le Rhin, les barons de Saissoigne envoièrent à lui messages par

lesquels ils requéroient que il leur quitast le treu que ils avoient

paie au tems de lui et de son père, jusques au jour de lors. Ces treus

estoient de cent vaches[798], que ils lui envoioient chacun an; par

telle condicion requéroient cette grace que ils iroient au profit le roy

contre les Esclavons, et que ils deffendroient le royaume de France à

leur cousts par devers ces parties. Le roy leur otroia leur requeste

selon la devant dite condicion, par le conseil des François Austrasiens;

et les messages jurèrent sur leurs armeures, selon la coustume de leur

païs, pour eux et pour tout le peuple de leur terre, que ils tiendroient

sans fausser les convenances dites; mais la promesse que ils jurèrent

eut après petit de fruit. Toutes-voies comment que les choses

coureussent, puis furent-ils quittes du treu que ils avoient devant

paié, et furent quittes par le roy Dagobert de ce dont son père, le roy

Clotaire, les avoit jadis chargiés.

Note 796: _Gesta Dagob,. cap. 30_.

Note 797: _Aimoini lib. IV, cap. 26.--Fredeg., cap.

74.--Gesta Dagob., id_.

Note 798: _Cent vaches_. «Quingentas enim vaccas

inferendales, annis singulis à Chlotario seniore censiti

reddebant.» (Gesta Dagob.) Et Aimoin ajoute: «Quæ ideò

_inferendales_ dicebantur, eò quod singulis inferrentur

annis.»

[799]En l'an qui après vint, les devant dits Esclavons recommencièrent

fortement à guerroier par le commandement le roy Samon; les bornes de

leur propre royaume trespassèrent plusieurs fois, et entrèrent en

Toringe et ès autres contrées, pour dégaster le royaume de France[800].

En ce tems alla le roy Dagobert au royaume d'Austrasie, son fils

Sigebert couronna en la cité de Metz, et lui donna tout ce royaume par

le conseil des barons et des prélas, et par l'assentiment de tous les

nobles hommes de son royaume. Cunibert, l'archevesque de Couloigne, et

Adalgis establit-il gouverneurs et maistres du palais; trésors suffisans

lui laissa, et lui fist chartre de son seel du don que il lui eut donné.

En France retourna quant il l'eut couronné et élevé en tel honneur que

il aferoit. Oncques puis ne fu que les François Austrasiens ne

déffendissent le royaume en ces parties par delà, contre les Guines et

contre les autres nations.

Note 799: _Gesta Dagob., cap. 31_.

Note 800: _Fredeg., cap. 75_.

[801]En ce tems eut le roy un autre fils de la royne Nantheut qui eut

nom Loys, au douzième an de son règne. Quant l'enfant fu un peu parcreu,

le roy voulut départir son règne à ses deux fils par l'amonestement des

François Neustrasiens, pour que contention n'en fust après sa mort. Son

fils Sigebert apela, et tous les prélas et les barons de son royaume;

sur sains les fist jurer que ils tiendroient fermement ce que il

voudroit ordonner: c'est à savoir que tous les royaumes de Neustrie et

de Bourgoigne descendraient entièrement à son petit fils Loys après son

décès, et que par cette mesme convenance toute Austrasie seroit à la

seigneurie le roy Sigebert et toutes les apartenances, pour ce que elle

estoit bien aussi grant et d'espace et de peuple; fort tant seulement la

duchée Dentelene, qui au roy Loys reviendroit, pour ce que les François

Austrasiens l'avoient jadis tolue. Ces devant dites ordonnances jurèrent

les Austrasiens, voulussent ou non, pour la paour du roy Dagobert, et

les gardèrent loiaument tout le tems Sigebert et Loys[802].

Note 801: _Aimoini lib. IV, cap, 27.--Fredeg., cap. 76_.

Note 802: Cette dernière réflexion n'est pas dans Aimoin,

mais seulement dans Fredegaire.

[803]Quant le roy fu repairié en France, il vint en l'églyse du glorieux

martir monseigneur saint Denis; chacun jour croissoit l'amour et la

dévocion que il avoit à lui et à ses compaignons, pour les très-grans

vertus que nostre sire faisoit assiduement à leurs sépultures. Pour ce

leur fist don en ce point d'unes places qui sont dedans Paris et par

dehors, delez la porte qui siet à la chartre Glaucine, que un sien

marchéant, qui avoit nom Salemon, gouvernoit pour lui en ce tems[804].

Toutes les coustumes et tous les tonlieux leur donna, en la manière que

ils revenoient devant en son trésor; et pour ce que ces dons fussent à

tousjours mais fermes et estables, en fist-il chartre seelée de son

seel.[805] En ce point donna-il aussi une foire qui siet chacun an après

la feste saint Denis, entour l'églyse, aus moines qui léans servent

nostre Seigneur, et tout le tonlieu et ce que le roy y pouvoit avoir de

coustumes dedans la cité de Paris et ès autres villes d'entour; en telle

franchise que ceus de Paris ne purent vendre nulle marchandise que l'on

vende à la foire, tant comme elle dure, ne ès autres villes d'entour en

quelque justice que ce fust. Tout ce donna-il entièrement sans nulle

exception pour le remède de l'ame, et confirma le don par chartre bien

parlant seelée de son seel.

Note 803: _Gesta Dagob., cap. 33_.

Note 804: Voici le texte des _Gesta Dagoberti_: «Areas

quasdam infrà extràque civitatem Parisii et portam ipsius

civitatis, quæ posita est juxta carcerem Glaucini, quam

negociator suus Salomon eo tempore prævidebat, cum omnibus

teloneis, quemadmodum ad suam cameram deserviri videbatur, ad

corum basilicam tradidit.» La _Chastre_ ou prison _Glaucine_

étoit, suivant toutes les apparences, située vers la porte

méridionale de la _cité_. Grégoire de Tours la désigne fort

bien, sans toutefois la nommer, _lib. VIII, cap. 33_. Cette

porte du midi étoit sur l'emplacement du _quai aux Fleurs_,

et plus tard la petite église de Saint-Denis prit le nom de

la _Chartre_, à cause de l'ancien voisinage de cette prison.

Note 805: _Gesta Dagob., cap. 34_.

XV.

ANNEES 634/635.

_Comment le roy Dagobert fist saint Denis héritier de toute la terre

Sadragesile le duc d'Aquitaine_.

[806]Au treizième an du règne le roy Dagobert, mourut Sadragesile le duc

d'Aquitaine; ce fu celui qui fu son maistre en son enfance, et auquel il

coupa la barbe, si comme l'histoire a la sus raconté. Deux fils avoit ce

duc qui au palais avoient esté nourris, et pour ce que ils savoient bien

qui leur père avoit occis, et peussent-ils bien sa mort vengier, mais

plus n'en faisoient, les barons jugièrent selon les lois que ils

n'aroient rien en l'héritage leur père, pour ce que ils estoient mauvais

fils et fourlignables[807]. Quant la terre fu revenue en la main le roy,

il la donna à l'églyse Saint-Denis; vingt-neuf villes y eut par nombre;

c'est-à-dire, Nogent en Anjou, Parciacum, Mouliacuin, Pascellarias et

Anglarias qui sont en Poitou, et maintes autres villes qui ci ne sont

pas nommées[808] et si donna avec tout ce les salines qui sont sur la

mer. La moitié de ces villes donna aus frères de léans qui servent

l'églyse, et ordonna que ils chantassent et féissent le service en la

manière que l'on le fait à Saint-Morice de Chablies et à Saint-Martin de

Tours. L'autre moitié de ces villes donna aus marregliers[809] et aus

autres ministres de l'églyse, tout franchement sans rien retenir. Ce don

confirma par bonne chartre seelée de son seel, qui encore est gardée ès

escrins de l'églyse.

Note 806: _Aimoini lib. IV, cap. 34_.--_Gesta Dagob., cap.

35_.

Note 807: _Fourlignables_. Dignes de perdre le nom qu'ils

portoient.

Note 808: Ces métairies sont mal reconnues aujourd'hui. Voici

le texte des _Gesta Dagoberti_. «Easdem villas jam dicti

Sadragesili, id est _Novientum_, in pago Andegavense,

_Parciacum_, nec non _Podentiniacum_ et _Pascellarias_ atque

_Anglarias_, in pago Pictavense, aliasque tradidit.»

Note 809: _Marregliers_. «_Matricularii_», les dispensateurs

des deniers de la _fabrique_; d'où nos _marguilliers_.

[810]En l'an après, commencièrent les Gascons à guerroier contre lui; au

royaume qui eut esté son frère le roy Haribert cueillirent maintes

proies et firent maints dommages. Ses osts fist assembler au royaume de

Bourgoigne, et les conduisit Adoin[811], un des grans maistres du

palais; pour ce le fist principal chevetain que il estoit bon chevalier

et sur, et eut esté esprouvé en maintes batailles au tems le roy

Theodoric. Dix autres ducs mist avec lui pour les osts conduire,

Haribert, Almagaire, Leodebert, Gandalmaire, Galdric, Hermanric,

Baronte, Hairbert qui estoient drois François de nation, Ramelene qui

estoit Romain, le patrice Guillebaut qui estoit Bourguignon, et Agine

qui estoit né de Saissoigne[812]. Tous ceus furent envoiés en cet ost

contre les Gascons, sans les autres comtes qui n'avoient nulle

chevetaine sur eux[813], par toutes les terres s'espandirent. Et les

Gascons issirent des vallées, et descendirent des montagnes, et vinrent

contre eus à batailles ordonnées; petit soutinrent la bataille, le dos

tournèrent et s'enfuirent, car ils virent bien qu'ils ne povoient

longuement durer, et François les enchacièrent, et en occirent une

partie ès montagnes, et les autres fuirent ès vallées et se tapirrent ès

forteresses des lieux. Mais l'ost les suivit si de près, que il en

occist une partie, leurs villes et leurs maisons furent robées et puis

arses. Et quant les Gascons virent que ils furent ainsi desconfits et

mis au dessous, si mandèrent pais aus chevetains de l'ost, et promirent

que ils se présenteroient devant le roy Dagobert et se mettroient en sa

justice pour faire sa volonté. Ces convenances plurent à Adoin et aus

autres chevetains. Ainsi s'en fust l'ost retourné sans nul grief et sans

nul dommage, si le duc Haribert et aucuns des plus anciens de ceus que

il avoit à conduire n'eussent esté occis par leur négligence. Car les

Gascons les assaillirent et les occirent ès destroit d'une vallée qui a

nom Robola[814]; et tous les autres retournèrent en France sains et

saufs à victoire et à grans despoilles de leurs ennemis.

Note 810: _Gesta Dagob., cap. 36_.

Note 811: _Adoin_. «Adoindum referendarium.» (_Gesta D_.)

Note 812: Ces onze ducs et les comtes qui n'ont pas le

douzième duc pour les commander, sont également nommés dans

Fredegaire: ils rappellent les _douze pairs de France_, comme

cette expédition rappelle la journée de _Roncevaux_.

Note 813: _Sur eux_. «Qui ducem super se non habebant.»

(_Gest. D_.)

Note 814: _Robola_, ou plutôt comme l'écrit le plus ancien de

nos guides, Fredegaire, _Rubola_. C'est la vallée de la

_Roule_, qui touche aux anciennes gorges de Boncevaux.

[815]Le roy Dagobert qui à Dieu et à tous ses sains estoit dévot, fist

saint Denis héritier de plusieurs villes, et conferma le don, par

l'autorité de son seel, de Champaigne-ville, d'une autre qui a nom

Camliacense[816], que une bonne dame lui avoit laissiée, de Tivernon qui

siet en Orlénois; cette ville lui avoit eschangié saint Fargeau

l'évesque d'Ostun, et de quatre autres villes qui siéent au terroir de

Paris, Clippi[817], Idcina[818], Sauz et Aiguepainte; et de Laigni sur

Marne qui siet au terroir de Meaux, que le roy avoit eschangié au duc

Bobon. Et par dessus tout ce, donna-il cent vaches que il recevoit

chacun an de rente de la duchée du Mans. De si très-larges dons et de si

nobles enrichit-il l'églyse de Saint-Denis, en espérance que les martirs

le deffenderoient des ennemis du corps et de l'ame, comme ils lui

avoient promis quant il s'endormit sur leur tombeau.

Note 815: _Gesta Dagob., cap. 37_.

Note 816: Ce dernier membre de phrase est mal traduit:

«_Campania villa_ quæ sita est in _pago camliacense_.»

Note 817: _Clippi_. C'est _Clichy_.

Note 818: _Idcina_. Peul-être _Issy_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 28 / 30 段