[842]Ci endroit voulons raconter un miracle qui advint à cette heure

mesme que la beneoite ame lui départi du corps; par quoi nous cuidons

estre tous certains que elle trépassast à la joie de paradis. En ce tems

estoit allé en message en Sesile Ansouald évesque de Poitiers; quant il

eut la besoigne parfaite pour quoi il y estoit allé, il se mist au

retour par mer, en une île arriva en quoi un saint homme solitaire, qui

avoit nom Jehan, habitoit. Ancien homme estoit, si menoit honeste vie, à

lui venoient plusieurs qui par la mer passoient pour lui requérir l'aide

et le suffrage de ses oroisons, et pour le visiter. En cette île

donques, qui estoit renommée et ornée de mérites de si grant homme,

arriva cet évesque Ansouald, par la volonté de nostre Seigneur; et le

saint homme le reçut par grant charité, et l'aisia de ce que il put.

Quant ils eurent longuement parlé de la joie de paradis, et de ce qui

appartient ans édifications des ames, le saint vieillart lui demanda

dont il estoit, et pour quoi il estoit venu en ce païs; et quant il sut

la cause de sa voie et que il estoit de France, il lui requist que il le

féist certain de la vie et des meurs Dagobert le roy de France; et

l'évesque Ansouald lui descrivi sa vie et ses meurs comme celui qui bien

les povoit savoir. Quant le bon vieillart eut tout escouté, si lui

commença à raconter la merveille que il avoit veue en la mer: «Un jour,»

dist-il, «m'estoie couchié pour un petit reposer, comme vieux d'age et

travaillié de viellesce. En ce que je me reposoie, un homme blanc de

cheveleure vint devant moi et m'esveilla, puis me dist que je me levasse

isnelement[843], et que je priasse la miséricorde de nostre Seigneur

pour l'ame Dagobert le roy de France, qui en cette heure estoit

trespassé. Tandis comme je m'apareilloie d'accomplir son commandement,

je vis en la mer assés près de moi une tourbe de déables, qui emmenoient

aussi comme en une nacelle l'ame le roy Dagobert; fortement la battoient

et tourmentoient, et trainoient droit à la chaudière Vulcain. Mais il

huçoit et apeloit sans cesser en son aide trois des saints de paradis,

saint Denis de France le martir, saint Martin, saint Morice. Ne demoura

pas après longuement que je vis espartir merveilleusement foudres, et

tempestes chéoir du ciel menuement; et puis je vis descendre ces trois

glorieux saints que il avoit apelé en son aide, ornés et vestus de robes

blanches; à moi s'aparurent, et je leur demandai en grant paour, comme

celui qui moult estoit espoventé, qui ils estoient? et ils respondirent

que ils estoient ceus que Dagobert avoit apelé pour sa délivrance,

Denis, Morice et Martin, et que ils estoient descendus pour le délivrer

des mains au déable, et puis pour le porter au sein saint Abraham. A

tant s'esvanouirent de moi, et après les ennemis allèrent, et leur

tolirent l'ame que ils tormentoient de menaces et de battemens, et

l'aportèrent en la pardurable joie de paradis en chantant ces vers du

psautier: _Beatus quem elegisti et assumpsisti, Domine; habitabit in

atriis tuis, replebitur in bonis domûs tuoe: sanctum est templum tuum

mirabile in oequitate_. Si vaut autant à dire en François: _Sire,

celui-ci est beneoit que tu as esleu et pris; car il habitera tousjours

mès en tes herberges, c'est-à-dire en ton saint Paradis; il sera rempli

des biens de ta meson. Car ton saint temple est merveilleux en justice

et en droiture_.» Quant cet évesque Ansouald fu en France retorné, il

raconta ce que il avoit oy de la bouche du saint homme, l'heure et le

jour et le mois et la kalende furent notés, et esprouva-t-on

certainement que cette avision advint à ce saint homme en cette mesme

heure que l'ame du roy Dagobert se départit du corps. Entre les autres

choses trouvames ces choses escrites en la devant dite chartre que

messire saint Ouen, qui puis fu archevesque de Rhouen, escrivist de ses

mains. Et n'est pas avis par aventure à aucun que elles soient si

semblables à vérité, comme elles sont vraies[844]. Car comme le bon roy

Dagobert eust fondées et édifiées toute sa vie diverses églyses et

abbaies par tout son royaume, il honnora tousjours ces trois saints sur

tous les autres; tousjours les avoit en honnour et en révérance; il

enrichi leurs lieux de grans rentes et de grans possessions, et pour ce

requist-il et apela leur aide après la mort plus spéciaument que nul des

autres; et les glorieux sains que il avoit tousjours spéciaument servi

et honnouré ne l'oublièrent pas au tems de necescité, et quant il en fu

mestier[845].

Note 842: _Aimoini lib. IV, cap. 34_.--_Gesta Dagob., cap.

44_.

Note 843: _Isnelement_. Promptement.

Note 844: Cette phrase semble mal rendre le latin, qui

signifie: _Ces faits sont plutôt incontestables que seulement

vraisemblables_. «Quæ non tam verisimilla quam verissima, ut

arbitror, videri possunt.»

Note 845: On connoît le curieux tombeau de Dagobert, encore

aujourd'hui conservé dans l'église de Saint-Denis. Les

sculptures représentent en trois compartimens l'histoire que

l'on vient de lire, et que pour la première fois a raconté le

vieil auteur des _Gesta Dagoberti_. Elle présente un point de

ressemblance de plus avec la légende de Charlemagne, comme on

pourra s'en convaincre dans le volume suivant.

CE FENIST LE PREMIER VOLUME

DES GRANDES CHRONIQUES

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 30 / 30 段