jà parlé, que son père avoit jà couronné en une des parties de son
royaume; son frère estoit de père tant seulement, car il estoit fils de
la royne Sichilde sa marrastre. Moult se penoit comment il peust avoit
le royaume qui avoit esté de son père; simple homme estoit, et pour ce
povoit moins avenir à ce que il pensoit. Un oncle qui avoit à nom
Brunulphe, frère estoit de sa mère la royne Sichilde, voloit son neveu
metre en la possession du royaume par force contre Dagobert; mais la
chose advint moult autrement que il ne cuida, comme la fin le prouva. (A
tant se taist de ce l'histoire.) Quant le roy Dagobert fu en possession
de tous les royaumes que son père avoit tenus, de France, de Bourgoigne
et d'Austrasie, il fu toutes-voies meu de pitié et de miséricorde pour
son frère, car il estoit naturellement loial et franc de cuer. Par le
conseil des preudommes lui donna une partie du royaume; et pour ce
mesmement que il estoit hoir de loial mariage, lui assigna terre dont il
put vivre suffisamment et honorablement, tout le Thoulousain, Cahorsin,
Agenois, Pierregort et Saintenois, et ce païs tout outre, comme il se
comporte, jusques aus mons de Pyrene: toutes ces contrées lui donna,
cités, chastiaus, bours, villes, par tel convent que jamais ne peust
rien clamer au royaume son père, ni lui ni ses hoirs. Haribert establi
le siège de son règne en la cité de Thoulouse. Quatre ans après ce que
il eut commencié à régner, il esmut son ost pour ostoier en Gascoigne;
la terre conquist et la soumist à sa seigneurie, et eslargi de tant son
royaume en ces parties par delà. Et le roy Dagobert tint toute France et
Neustrie qui ore est apellée Normandie, toute Bourgoigne et toute
Austrasie qui contient Loraine et Avanterre et toute la première
Alemaigne jusques au Rhin. Désormais nous convient descrire sa vie et
ses fais, au plus briement que nous porrons.
[748]En la manière que vous avez oy, tint le roy Dagobert le royaume de
son père, par la volenté nostre Seigneur. Entre les autres choses qui
sont dignes de grant loenge, en fist-il une qui bien doit estre de grant
mémoire à tous les jours du monde. Il n'oublia pas le veu ni la promesse
que il avoit faite au glorieux martir saint Denis et à ses compaignons:
ains vint au lieu où les corps sains gisoient, la terre fist ouvrir et
houer parfont, tant que il trouva les cercueils et les lettres dessus
escrites qui disoient les noms de ceus qui dedens estoient. En grant
dévocion les fist hors traire, et les translata en un autre lieu de
cette mesme rue[749] où ils gisoient encore, l'an de l'Incarnation six
cent trente deus, en la diziesme kalende de may. Riches châsses leur
fist faire ornées d'or fin et de pierres précieuses; l'églyse fist
fonder si noblement comme il put: et jà soit ce que il l'eust par dedens
ornée de merveilleuse biauté, ce ne lui soufi pas encore; ains couvri
l'églyse par dehors de très-fin argent, sur cette partie droitement qui
couvroit les tabernacles des corps sains.[750] Après establit-il cent
livres de rente pour faire luminaire de l'églyse, sur le tonlieu[751]
que on lui paioit chascun an en la cité de Marseille; et ordonna que les
royaux ministres qui là estoient establis pour les rentes du palais
recevoir, achetassent l'huile bonne et bele, telle comme ils féissent
pour son propre us, et puis la livrassent aus ministres ou aus messages
de l'églyse. Et pour ce que il voloit que ceste chose fust faite par
grant franchise, il fist un precet[752] qui seelé fu de son anel, que
les charrois de six chars, qui ce devoient mener, fussent quites et
frans de tonlieux et de toutes autres coustumes à Marseille, à Lyon, à
Valence et en tous autres trespas[753], jusques à tant que ils venissent
en l'églyse.[754] Après fist faire un vaissel d'argent qui est apelé
gazophile (et n'est autre chose à entendre fors que ce soit un tronc),
et le fist asseoir en costé le maistre autel de l'églyse, pour mettre
ens les offrandes qui léans seroient offertes. Et ordona que elles
fussent données aus povres par la main d'un des menistres de léans qui
prestre fust, de sorte que cette aumosne fust faite en repost[755] selon
l'Evangile, et que nostre Sire, qui tout voit, rendist à chacun le fruit
de son bienfait en vie pardurable. Et pour ce que l'on péust plus
largement départir aus povres, il envoia tousjours puis, en acroissement
des aumosnes, cent livres chacun an, droit ès calendes de septembre, et
il commanda que ces deniers fussent mis au gazophile avec les offrandes,
en espérance que nostre Sire lui en rendist guerredon[756] après sa
mort. Il establi que ses fils et tous ceus qui après vendront ne
laissassent mie que ils n'envoiassent à droit jour nomé en ce gazophile
cette somme d'argent devant dite, et que nul ne fust si hardi que riens
en ostast, mais que tout fust départi aus povres; si que de ce et des
aumosnes que les bonnes gens y feroient, fussent les povres et les
pélerins repeus et soustenus à tousjours-mais.
Note 748: _Gesta Dagob., cap. 17_.
Note 749: _Rue_. Il falloit: _Bourgade_.
Note 750: _Gesta Dagob. cap. 18_.
Note 751: _Tonlieu_. Impôt. (Teloncum.)
Note 752: _Precet_. Précepte. Ordonnance.
Note 753: _Trespas_. Traverses, passages.
Note 754: _Gesta Dagob., cap. 19_.
Note 755: _En repost_. En secret. «Fieret abscondita.» (Gest.
Dag.)
Note 756: _Guerredon_. Récompense.
[757]Après commanda à monseigneur saint Eloy, qui en ce temps estoit le
plus soubtil orfèvre qui fust au royaume de France, que il forgeast une
grant croix d'or pour metre derrière le maistre autel de l'églyse, la
plus riche et la plus soubtille que il povoit pourpenser. Et le saint
homme la fist telle, à l'aide de Dieu et de sa sainteté, et de pur or et
de pierres précieuses, que l'euvre fait esmerveiller ceus qui la voient,
pour l'engin et pour la soubtillité du saint homme ui la forgea. Car les
meilleurs et les plus engingneux orfèvres qui ore soient tesmoignent que
à paine porroit-on trouver nul, tant fust bon maistre, qui tel oeuvre
seust faire; pour ce mesmement que l'us et la manière de cette euvre est
mise en oubli. Lors voulut et établi que l'églyse fust ornée et parée
par dedens de pailes et de très-riches dras de soie à marguerites et
autres pierres précieuses, et que ils fussent atachiés aux parois, aux
colones et aux arcs, aus festes annuelles et autres solemnités. Tant
avoit grant amour et grant dévocion vers ses patrons et ses
deffendeours, que il voloit que leur églyse surmontast, sans
comparoison, toutes autres églyses en richesses et en ornemens, et que
elle resplendist de toutes beautés et de toutes noblesses. Si n'est mie
légère chose à raconter les grans rentes et les grans possessions que il
donna à l'églyse, comme en chastiaus et en bois et en villes, pour ce
que il voloit que les noms et la loenge de nostre Seigneur fust
tousjours-mais célébrée par ceus qui l'églyse serviroient.
Note 757: _Gesta Dagob., cap. 20_.
X.
ANNEES 629/630.
_De la loiauté et des meurs le roy Dagobert, et comment il laissa la
royne Gometrude pour ce que elle estoit brehaigne[758], et espousa dame
Nantheut_.
Note 758: _Brehaigne_. Stérile.
[759]Jà avoit le roy Dagobert régné sept ans puis la mort de son père,
quant il alla visiter le royaume de Bourgoigne, à grant compaignie de
princes et de barons. Tant avoient grant paour de son avènement les
prélats et les riches hommes du païs et des autres terres d'entour, que
il estoit craint à merveille de toutes gens. Aus povres, qui à lui se
complaignoient en requérant leur droiture, estoit liés et haitiés[760],
et se départoient de lui en grant joie. Quant il fu en la cité de
Lengres, il faisoit si apert droit et si hastif à tous ceus qui là
venoient, fussent povres fussent riches, que tous créoient certainement
que ce fust homme de Dieu. Car il ne prenoit don ni service de nul.
Egalement acceptoit toutes personnes, et règnoit en la justice qui
plaist au souverain Juge. Tandis comme il demeuroit en une ville qui est
apelée Lathone[761], il avoit si grant attention au peuple de ce royaume
qui à lui venoit, que par le désirier et par la cure que il avoit de
cette chose, ne se put-il onques refaire de dormir parfaitement, ni
saouler de viande[762]. Tousjours tendoit à ce que tous ceus qui
venoient en sa présence se départissent de lui liément et que ils
eussent leur droit et leur justice. En cette mesme journée que il se
départi de la devant dite ville qui a nom Lathone, pour aller à Chalon,
entra en un bain avant que il fust jour; puis à deux ducs commanda,
Barnagaire et Anerbert et à un patrice qui a nom Guillebert[763], que
ils occissent en ce mesme lieu Brunulphe, l'oncle du roy Haribert son
frère, pour sa desloiauté: et ceus-ci accomplirent son commandement.
Note 759: _Gesta Dagob., cap. 21_.--_Fredegar., cap. 58_. Ce
dernier dit: «Dagobertus, cum jam anno septimo regnaret, maximam
partem regni patris assumpsit; Burgundiam ingreditur.» Cette leçon
est préférable.
Note 760: _Liés et haitiés_. Agréable et empressé.
Note 761: _Lathone_. C'est _Saint-Jean de Laône_, petite ville à
sept lieues de Dijon.
Note 762: «Ut hujus benignitatis desiderio plenus, nec somnum
caperet, nec cibo satiaretur.» (Gest. Dag.)
Note 763: «Ab Amalgario et Arneberto ducibus, et Willibado patricio,
interfectus est.» (Gesta Dagob.) Amalgaire étoit duc de la Bourgogne
Cis-Jurane, et fut le fondateur du monastère de Bèze, près Dijon.
[764]De là s'en alla le roy à Chalon pour faire droit et justice au
peuple, et pour savoir comment le païs estoit maintenu et gouverné: de
là chevaucha droit en la cité d'Ostun pour telle besoigne mesme, d'Ostun
à Auxerre, d'Auxerre à Sens, de Sens retourna à Paris. Lors laissa la
royne Gometrude en une ville qui a nom Romilli[765], par le conseil des
François, pour ce que elle estoit brehaigne; serour étoit la royne
Sichilde sa marrastre: une autre en espousa qui avoit nom Nantheut[766],
pucelle de grant biauté et de grant noblesce[767]; et avoit esté ravie
en un moustier, si comme aucunes Croniques disent[768]. Dès le
commencement de son règne avoit tousjours usé du conseil saint Ernoul
l'évesque de Metz et de Pepin le maistre du palais d'Austrasie. Par eus
gouvernoit son royaume, et mesmement celui d'Austrasie noblement et en
si grant prospérité, que il estoit aimé et honnouré de toutes manières
de gens. Les noms et la force de sa droiturière justice estoient à si
grant paour à toutes gens et à toutes nacions, que ils acouroient à lui
et se mettoient en sa justice, par grant désirier et par grant dévocion.
Le peuple qui marchise aus Huns et aus Esclavons, les Huns mesmes et les
Esclavons venoient à lui et se mettoient en sa seigneurie, et lui
promettoient que s'il voloit aller après eus en leur païs, ils se
rendroient à lui et le recevroient à seigneur. Et quant saint Ernoul fu
trespassé à la joie de paradis, il usa tousjours du conseil du devant
dit Pepin et de Cunibert l'archevesque de Couloigne: par le conseil de
ces prudomes estoit son royaume gouverné en si grant prospérité et en si
droiturière justice, que en tous les lieux où il alloit, tout le peuple
l'avoit en souveraine amour et en souveraine honneur: plus estoit aimé
et honnouré par sa loiauté et par ses loiaus jugemens que nul roy qui
devant lui eust régné. En l'églyse Saint-Denis alla, quant il fu
retourné du royaume d'Austrasie, pour adorer ses patrons et ses
deffendeours; et pria à nostre Seigneur que il féist en lui le bon
propos et la bonne volonté de parfaire ce que il avoit commencié par la
prière des glorieux martirs: et pour ce que il les reconciliast plus
pleinement à son amour, il leur donna à cette mesme heure une ville de
Veuquesin[769] qui a nom Estrepigni[770]; et confirma le don par chartre
de son séel.
Note 764: _Gesta Dagob., cap. 22_.
Note 765: _Romilli_. C'est _Reuilly_, faisant aujourd'hui
partie du faubourg Saint-Antoine de Paris.
Note 766: _Nantheut_, pour _Nanthilde_; comme _Bruneheut_ ou
_Brunehaut_, pour _Brunehilde_.
Note 767: _De grant biauté_, etc. Les _Gesta_ disent
seulement: _Speciosissimi decoris puellam_, ce qui me semble
différent.
Note 768: Entre autres celle d'Aimoin, j'ignore d'après qui.
Note 769: _Veuquesin_. Vexin.
Note 770: _Estrepigni_. C'est aujourd'hui _Estrepagny_,
chief-lieu de canton du département de l'Eure.
[771]Ce très-noble prince le roy Dagobert estoit bien morigené et plein
de bonnes graces; car il estoit sage et de subtil engin envers ses
familiers et ses hommes de bonne volonté; doux et débonnaire aux bons,
aus mauvais et à ceus qui lui estoient rebelles horrible et
espouventable, aussi fièrement comme un lyon mettoit soubs ses piés son
ennemi. Si avoit maintes fois noble victoire des estranges nations. Aus
églyses et aus povres estoit très-large donneur, en chasse de bois se
déportoit assiduement, en apertises[772] et en légièreté de corps estoit
moult osé, comme celui qui en telle chose n'avoit point de pareil. Et
s'il eut en lui aucuns vices qui féissent à reprendre, pour ce que il
greva les églyses, telle fois ce fu pour son royaume gouverner et pour
aucunes nécessités, ou s'il féist aucunes fois moins sagement que il ne
deust par la légièreté de son cuer, si comme tel âge le donne (car nul
n'est parfait en toutes choses), l'on doit croire que il put trouver
légèrement miséricorde envers nostre Seigneur, par les larges aumosnes
que il donnoit; selon l'Escripture qui dist que «ainsi comme l'eau
estaint le feu, ainsi l'aumosne estaint le péchié»; et par les prières
mesmement des saints et des saintes ausquels églyses il fonda et enrichi
tous les jours de sa vie par tout son royaume: car plus s'étudioit en si
faites oeuvres de miséricorde que nul roy qui devant lui eust régné.
Note 771: _Gesta Dagoberti, cap. 23_.
Note 772: _Apertises_. Tours d'adresse.
XI.
ANNEE 630.
_Comment le roy Dagobert engendra en une meschine le roy Sigebert
d'Austrasie; et comment il mua ses meurs en vices_.
[773]Au huitiesme an de son régne alla visiter le royaume d'Austrasie le
roy Dagobert, à telle compaignie et à tel atour comme il avoit, et comme
tel roy devoit chevauchier: mais moult estoit dolent de ce que il ne
pouvoit avoir nul hoir de son corps, qui après lui gouvernast le royaume
de France. Pour cette raison mist en son lit une pucelle qui avoit nom
Ranetrude, en espérance d'avoir hoirs, pour ce que il n'en pouvoit avoir
nul de ses femmes espousées. La dame conçut et eut un enfant male en
cette année mesme, qui fut requis à Dieu par maintes prières et par
maintes aumosnes. En ce point vint son frère le roy Haribert en la cité
d'Orléans: cet enfant, qui son neveu estoit, leva des fons et lui mist
nom Sigebert. Lors advint un miracle de nouvelle manière: car quant
messire saint Amant baptisoit l'enfant, et il eut dite des oroisons que
l'on dit à tel sacrement, nul ne fu, ni clerc ni laïc, de la tourbe de
si grant compaignie, qui respondist, _Amen_: et nostre Sire ouvrit la
bouche de l'enfant qui n'avoit pas plus de quarante jours, et respondi,
_Amen_, voyant tous ceus qui là estoient. Quant les deux roys qui là
estoient présens et tout le peuple oïrent ce, et virent tout apertement
le miracle, ils en furent pleins de joie et d'admiration, et donnèrent
graces à nostre Seigneur, qui met la loenge en la bouche des enfans et
des alaictans selon l'Escripture. Le roy livra l'enfant à un noble homme
de France qui avoit nom Egua pour le nourrir et garder; et celui-ci le
garda par grant cure et par grant diligence, comme il lui fu commandé.
Note 773: _Aimoini lib. IV, cap. 20_.--_Gesta Dagob., cap.
24_.
[774]Le roy Dagobert, qui si bon estoit et si droiturier comme vous avez
oï, changea ses graces et ses vertus en vices, tandis qu'il visitoit son
royaume. Car il prenoit et toloit aussi comme à force, non mie tant
seulement des églyses ni des abaies, mais des bourgeois et des riches
hommes qui sous lui habitoient.[775] Entre les autres choses que il
prenoit et tolloit aus églyses de France, pour ochoison de l'églyse
Saint-Denis noblement orner et enrichir (car ce fu tousjours son étude
et son entencion), il prist quelques portes de cuivre en l'églyse
Saint-Ilaire de Poitiers moult belles et moult riches, si les fist
mettre en mer et amener par le fleuve de Saine jusques à Saint-Denis.
Mais tandis comme il les amenoit par mer, l'une coula dedens ni onques
puis ne fu veue.[776] La raison pourquoi il despoilla ainsi l'églyse
monseigneur saint Ilaire fu pour ce que un comte qui adonc estoit, et
les citoyens de la ville se rebellèrent contre lui: et le roy vint
contre eus à grant ost, et destruisist toute la contrée par feu et par
occision, car ceus qui se deffendoient occioit, et les autres mettoit-on
en prison; la cité destruisit toute, et craventa les murs et les
forteresses jusques en terre; et si comme aucuns veulent dire, il la
fist arer à charrue et semer de sel, pour sinifier qu'elle fust gastée à
tousjours mais, et que jamais n'y eust édifices; et encore apert que ce
fust vérité. Car la cité ne siet pas là où elle sist premièrement, si
comme l'on peut voir par les anciennes ruines; si apèle-on encore
jusques aujourd'hui ce lieu le vieux Poitiers[777]. Quant le roy eut ce
fait, il alla en l'églyse Saint-Ilaire, le corps saint prist par grant
dévocion, et un fond de marbre porphire, et un aigle de cuivre de
l'euvre saint Eloy; et fist tout aporter en l'églyse saint Denis, en
laquelle le corps saint repose encore honorablement et glorieusement, en
la louenge de celui qui règne et régnera sans fin.
Note 774: _Aimoini. lib. IV, cap. 20_.--_Fredegar., cap. 70_.
Note 775: Cela se retrouve seulement dans Aimoin; les _Gesta
Dagoberti_, rédigés par un moine de Saint-Denis et la
Chronique de Fredegaire n'en parlent pas.
Note 776: La suite de l'alinéa n'a été fournie à notre
traducteur par _Fredegaire_, par les _Gesta_ ni par _Aimoin_.
C'est une tradition recueillie sans doute sur les lieux.
Note 777: Les historiens de Poitiers n'ont pas remarqué,
comme ils le devoient, ce témoignage. Le célèbre antiquaire
M. de Caumont pensoit en 1834 que le _vieux Poitiers_, à six
lieues de la ville actuelle, étoit l'ancienne ville indiquée
dans Antonin sous le nom de _Fines_.
Tant parestoit[778] le roy Dagobert mué de tel comme il souloit estre,
tant estoit abandonné à la volonté du cors et à desmesurée luxure, que
il menoit tousjours avecques lui grant tourbe de concubines,
c'est-à-dire, de meschines qui n'estoient pas son espouse, sans les
autres trois qu'il avoit d'autre part et avoient et noms et ornemens de
roynes; son cuer estoit si déceu et si estrangié de Dieu de tout en
tout, que il n'estoit mès cil que devant souloit estre; et estoit l'ame
de lui en trop grand péril, si nostre Sire ne l'eust visité, qui lui
donna cuer et volonté de racheter ses péchiés par aumosnes. Moult estoit
son privé et son familier Pepin, l'un des plus puissans du royaume
d'Austrasie; il estoit maistre de son palais, preudome et loial estoit,
les mauvais haïssoit, et eschivoit les pervers et leur compagnie. Aucun
des fils au diable se penèrent moult de lui mêler au roy; mais celui
lequel commandement il suivoit, faisant droit et justice, le garda du
malice de ses ennemis et de ses agais. Car il ama tousjours loiauté, et
donna adés au roy profitable conseils et loiaus. Un tel compaignon comme
il estoit avoit encores le roy, Egua estoit nommé, ami et privé estoit
du roy et estoit puissant homme au royaume de France.
Note 778: _Parestoit_, ancien conditionnel du verbe
_parestre_, aujourd'hui _paroître_.
XII.
ANNEE 630.
_Comment l'empereour Eracle conquist la sainte Croix, et comment les
Sarrazins destruisirent son empire_.
[779]En ce tems, retournèrent de Constantinoble les messages le roy,
Servace et Paterne avoient nom; si les avoit envoiés en message à
l'empereour Eracle qui après l'empereour Focas eut l'empire receu; au
roy raportèrent que ils avoient à lui formé pardurables aliances. Ce
Focas, qui en l'empire avoit devant esté, fu guerpi et laissié de tous
les sénatours, pour ce que il estoit devenu hors du sens. Car il jetoit
les trésors et les richesses de l'empire en la mer, et disoit que il
voloit sacrefier et apaisier Neptune, le dieu des eaues. Mais Eraclien
le prévost d'Afrique l'occist, quant il vit que il estoit ainsi aliéné
de son sens. Neuf ans gouverna l'empire. Après lui, fu esleu Eracle le
fils Eraclien. Cet Eracle recouvra moult à l'empire et restablit maintes
provinces que les Persiens avoient tolues, et maintes en restora qui en
partie estoient domagiées. En ce tems estoit Cosdroé prince de Perse,
qui toute Surie destruisist jusques en Jérusalem; la cité prist et roba
les églises, et entre les autres choses ravi néant dignement[780] la
sainte Croix que sainte Eleine, la mère l'empereour Constentin, avoit
jadis mise au temple. Au sépulcre nostre Seigneur voulut entrer, mais il
ne put; ains s'enfui tous espoventé par la puissance nostre Seigneur.
Son royaume laissa gouverner à son fils, et fit faire une tour d'argent
et un trosne d'or dedans, en quoi il séoit; mais tant fist-il bien,
selon sa mescréandise, que il assist lez lui le signe de nostre
rédempcion, ainsi comme compaignie de son royaume. L'empereour Eracle
mut à grans osts contre les gens de Perse; mais le fils Cosdroé lui vint
au-devant à merveilleuse ost de Persiens, qui plus le suivoient par
paour que ils ne faisoient en volonté de lui aidier. A ce s'acordèrent
les deux princes à la parfin, que tous deux se combatroient tant
seulement pour leurs gens, cors à cors l'un contre l'autre, sur le pont
du fleuve qui les deux osts desevroit[781]; par telle condicion que
celui de leurs gens qui se mouvroit, pour aidier à son prince, auroit
les cuisses et les bras brisés, et puis seroit jeté en l'eaue.
Longuement dura la bataille des deux princes: lors prist l'empereour
Eracle à dire à son adversaire: «Pourquoi brisent tes gens les
convenances qui sont mises entre moi et toi?» Lors tourna le fils
Cosdroé le chief devers son ost pour veoir lesquels ce estoient qui lui
venoient aidier, si comme il cuidoit. Et quant l'empereour Eracle vit
qu'il eut le chief tourné devers son ost, il le feri, tant que il le rua
mort de son cheval. Tout maintenant que les Persiens virent leur
seigneur occis, ils se rendirent à l'empereour Eracle. Outrepassa avec
tout son ost jusques en Perse; là trouva Cosdroé séant en sa tour
d'argent et en son trosne d'or, la sainte Croix delez lui assise. Lors
lui demanda s'il voloit recevoir baptesme et adorer la sainte Croix que
il avoit delez lui assise à grant honor, tout n'en fust-il pas digne. Et
le paien lui respondi que de tout ce ne feroit-il noient; l'empereour
sacha l'espée et lui coupa le chief tout maintenant. Un petit-fils avoit
qui delez lui estoit assis; celui fist l'empereour baptisier, et lui
rendit le royaume de Perse. Quant il eut toute la terre cerchiée et
esprovée, l'argent de quoi la tour Cosdroé estoit faite départi à son
ost; l'or de son trosne donna pour restorer les églyses destruites. En
cette voie conquist la sainte Croix, sept oliphans, grans despoilles et
grans proies, en Jérusalem ala, de là retourna en Ravenne et puis en
Constantinoble.
Note 779: _Aimoini lib. IV, cap. 21_.--_Fredeg., cap. 63_.
Note 780: _Néant dignement_. Indignement.
Note 781: _Desevroit_. Séparoit.