Un frère avoit le roy Dagobert qui avoit nom Haribert duquel nous avons

jà parlé, que son père avoit jà couronné en une des parties de son

royaume; son frère estoit de père tant seulement, car il estoit fils de

la royne Sichilde sa marrastre. Moult se penoit comment il peust avoit

le royaume qui avoit esté de son père; simple homme estoit, et pour ce

povoit moins avenir à ce que il pensoit. Un oncle qui avoit à nom

Brunulphe, frère estoit de sa mère la royne Sichilde, voloit son neveu

metre en la possession du royaume par force contre Dagobert; mais la

chose advint moult autrement que il ne cuida, comme la fin le prouva. (A

tant se taist de ce l'histoire.) Quant le roy Dagobert fu en possession

de tous les royaumes que son père avoit tenus, de France, de Bourgoigne

et d'Austrasie, il fu toutes-voies meu de pitié et de miséricorde pour

son frère, car il estoit naturellement loial et franc de cuer. Par le

conseil des preudommes lui donna une partie du royaume; et pour ce

mesmement que il estoit hoir de loial mariage, lui assigna terre dont il

put vivre suffisamment et honorablement, tout le Thoulousain, Cahorsin,

Agenois, Pierregort et Saintenois, et ce païs tout outre, comme il se

comporte, jusques aus mons de Pyrene: toutes ces contrées lui donna,

cités, chastiaus, bours, villes, par tel convent que jamais ne peust

rien clamer au royaume son père, ni lui ni ses hoirs. Haribert establi

le siège de son règne en la cité de Thoulouse. Quatre ans après ce que

il eut commencié à régner, il esmut son ost pour ostoier en Gascoigne;

la terre conquist et la soumist à sa seigneurie, et eslargi de tant son

royaume en ces parties par delà. Et le roy Dagobert tint toute France et

Neustrie qui ore est apellée Normandie, toute Bourgoigne et toute

Austrasie qui contient Loraine et Avanterre et toute la première

Alemaigne jusques au Rhin. Désormais nous convient descrire sa vie et

ses fais, au plus briement que nous porrons.

[748]En la manière que vous avez oy, tint le roy Dagobert le royaume de

son père, par la volenté nostre Seigneur. Entre les autres choses qui

sont dignes de grant loenge, en fist-il une qui bien doit estre de grant

mémoire à tous les jours du monde. Il n'oublia pas le veu ni la promesse

que il avoit faite au glorieux martir saint Denis et à ses compaignons:

ains vint au lieu où les corps sains gisoient, la terre fist ouvrir et

houer parfont, tant que il trouva les cercueils et les lettres dessus

escrites qui disoient les noms de ceus qui dedens estoient. En grant

dévocion les fist hors traire, et les translata en un autre lieu de

cette mesme rue[749] où ils gisoient encore, l'an de l'Incarnation six

cent trente deus, en la diziesme kalende de may. Riches châsses leur

fist faire ornées d'or fin et de pierres précieuses; l'églyse fist

fonder si noblement comme il put: et jà soit ce que il l'eust par dedens

ornée de merveilleuse biauté, ce ne lui soufi pas encore; ains couvri

l'églyse par dehors de très-fin argent, sur cette partie droitement qui

couvroit les tabernacles des corps sains.[750] Après establit-il cent

livres de rente pour faire luminaire de l'églyse, sur le tonlieu[751]

que on lui paioit chascun an en la cité de Marseille; et ordonna que les

royaux ministres qui là estoient establis pour les rentes du palais

recevoir, achetassent l'huile bonne et bele, telle comme ils féissent

pour son propre us, et puis la livrassent aus ministres ou aus messages

de l'églyse. Et pour ce que il voloit que ceste chose fust faite par

grant franchise, il fist un precet[752] qui seelé fu de son anel, que

les charrois de six chars, qui ce devoient mener, fussent quites et

frans de tonlieux et de toutes autres coustumes à Marseille, à Lyon, à

Valence et en tous autres trespas[753], jusques à tant que ils venissent

en l'églyse.[754] Après fist faire un vaissel d'argent qui est apelé

gazophile (et n'est autre chose à entendre fors que ce soit un tronc),

et le fist asseoir en costé le maistre autel de l'églyse, pour mettre

ens les offrandes qui léans seroient offertes. Et ordona que elles

fussent données aus povres par la main d'un des menistres de léans qui

prestre fust, de sorte que cette aumosne fust faite en repost[755] selon

l'Evangile, et que nostre Sire, qui tout voit, rendist à chacun le fruit

de son bienfait en vie pardurable. Et pour ce que l'on péust plus

largement départir aus povres, il envoia tousjours puis, en acroissement

des aumosnes, cent livres chacun an, droit ès calendes de septembre, et

il commanda que ces deniers fussent mis au gazophile avec les offrandes,

en espérance que nostre Sire lui en rendist guerredon[756] après sa

mort. Il establi que ses fils et tous ceus qui après vendront ne

laissassent mie que ils n'envoiassent à droit jour nomé en ce gazophile

cette somme d'argent devant dite, et que nul ne fust si hardi que riens

en ostast, mais que tout fust départi aus povres; si que de ce et des

aumosnes que les bonnes gens y feroient, fussent les povres et les

pélerins repeus et soustenus à tousjours-mais.

Note 748: _Gesta Dagob., cap. 17_.

Note 749: _Rue_. Il falloit: _Bourgade_.

Note 750: _Gesta Dagob. cap. 18_.

Note 751: _Tonlieu_. Impôt. (Teloncum.)

Note 752: _Precet_. Précepte. Ordonnance.

Note 753: _Trespas_. Traverses, passages.

Note 754: _Gesta Dagob., cap. 19_.

Note 755: _En repost_. En secret. «Fieret abscondita.» (Gest.

Dag.)

Note 756: _Guerredon_. Récompense.

[757]Après commanda à monseigneur saint Eloy, qui en ce temps estoit le

plus soubtil orfèvre qui fust au royaume de France, que il forgeast une

grant croix d'or pour metre derrière le maistre autel de l'églyse, la

plus riche et la plus soubtille que il povoit pourpenser. Et le saint

homme la fist telle, à l'aide de Dieu et de sa sainteté, et de pur or et

de pierres précieuses, que l'euvre fait esmerveiller ceus qui la voient,

pour l'engin et pour la soubtillité du saint homme ui la forgea. Car les

meilleurs et les plus engingneux orfèvres qui ore soient tesmoignent que

à paine porroit-on trouver nul, tant fust bon maistre, qui tel oeuvre

seust faire; pour ce mesmement que l'us et la manière de cette euvre est

mise en oubli. Lors voulut et établi que l'églyse fust ornée et parée

par dedens de pailes et de très-riches dras de soie à marguerites et

autres pierres précieuses, et que ils fussent atachiés aux parois, aux

colones et aux arcs, aus festes annuelles et autres solemnités. Tant

avoit grant amour et grant dévocion vers ses patrons et ses

deffendeours, que il voloit que leur églyse surmontast, sans

comparoison, toutes autres églyses en richesses et en ornemens, et que

elle resplendist de toutes beautés et de toutes noblesses. Si n'est mie

légère chose à raconter les grans rentes et les grans possessions que il

donna à l'églyse, comme en chastiaus et en bois et en villes, pour ce

que il voloit que les noms et la loenge de nostre Seigneur fust

tousjours-mais célébrée par ceus qui l'églyse serviroient.

Note 757: _Gesta Dagob., cap. 20_.

X.

ANNEES 629/630.

_De la loiauté et des meurs le roy Dagobert, et comment il laissa la

royne Gometrude pour ce que elle estoit brehaigne[758], et espousa dame

Nantheut_.

Note 758: _Brehaigne_. Stérile.

[759]Jà avoit le roy Dagobert régné sept ans puis la mort de son père,

quant il alla visiter le royaume de Bourgoigne, à grant compaignie de

princes et de barons. Tant avoient grant paour de son avènement les

prélats et les riches hommes du païs et des autres terres d'entour, que

il estoit craint à merveille de toutes gens. Aus povres, qui à lui se

complaignoient en requérant leur droiture, estoit liés et haitiés[760],

et se départoient de lui en grant joie. Quant il fu en la cité de

Lengres, il faisoit si apert droit et si hastif à tous ceus qui là

venoient, fussent povres fussent riches, que tous créoient certainement

que ce fust homme de Dieu. Car il ne prenoit don ni service de nul.

Egalement acceptoit toutes personnes, et règnoit en la justice qui

plaist au souverain Juge. Tandis comme il demeuroit en une ville qui est

apelée Lathone[761], il avoit si grant attention au peuple de ce royaume

qui à lui venoit, que par le désirier et par la cure que il avoit de

cette chose, ne se put-il onques refaire de dormir parfaitement, ni

saouler de viande[762]. Tousjours tendoit à ce que tous ceus qui

venoient en sa présence se départissent de lui liément et que ils

eussent leur droit et leur justice. En cette mesme journée que il se

départi de la devant dite ville qui a nom Lathone, pour aller à Chalon,

entra en un bain avant que il fust jour; puis à deux ducs commanda,

Barnagaire et Anerbert et à un patrice qui a nom Guillebert[763], que

ils occissent en ce mesme lieu Brunulphe, l'oncle du roy Haribert son

frère, pour sa desloiauté: et ceus-ci accomplirent son commandement.

Note 759: _Gesta Dagob., cap. 21_.--_Fredegar., cap. 58_. Ce

dernier dit: «Dagobertus, cum jam anno septimo regnaret, maximam

partem regni patris assumpsit; Burgundiam ingreditur.» Cette leçon

est préférable.

Note 760: _Liés et haitiés_. Agréable et empressé.

Note 761: _Lathone_. C'est _Saint-Jean de Laône_, petite ville à

sept lieues de Dijon.

Note 762: «Ut hujus benignitatis desiderio plenus, nec somnum

caperet, nec cibo satiaretur.» (Gest. Dag.)

Note 763: «Ab Amalgario et Arneberto ducibus, et Willibado patricio,

interfectus est.» (Gesta Dagob.) Amalgaire étoit duc de la Bourgogne

Cis-Jurane, et fut le fondateur du monastère de Bèze, près Dijon.

[764]De là s'en alla le roy à Chalon pour faire droit et justice au

peuple, et pour savoir comment le païs estoit maintenu et gouverné: de

là chevaucha droit en la cité d'Ostun pour telle besoigne mesme, d'Ostun

à Auxerre, d'Auxerre à Sens, de Sens retourna à Paris. Lors laissa la

royne Gometrude en une ville qui a nom Romilli[765], par le conseil des

François, pour ce que elle estoit brehaigne; serour étoit la royne

Sichilde sa marrastre: une autre en espousa qui avoit nom Nantheut[766],

pucelle de grant biauté et de grant noblesce[767]; et avoit esté ravie

en un moustier, si comme aucunes Croniques disent[768]. Dès le

commencement de son règne avoit tousjours usé du conseil saint Ernoul

l'évesque de Metz et de Pepin le maistre du palais d'Austrasie. Par eus

gouvernoit son royaume, et mesmement celui d'Austrasie noblement et en

si grant prospérité, que il estoit aimé et honnouré de toutes manières

de gens. Les noms et la force de sa droiturière justice estoient à si

grant paour à toutes gens et à toutes nacions, que ils acouroient à lui

et se mettoient en sa justice, par grant désirier et par grant dévocion.

Le peuple qui marchise aus Huns et aus Esclavons, les Huns mesmes et les

Esclavons venoient à lui et se mettoient en sa seigneurie, et lui

promettoient que s'il voloit aller après eus en leur païs, ils se

rendroient à lui et le recevroient à seigneur. Et quant saint Ernoul fu

trespassé à la joie de paradis, il usa tousjours du conseil du devant

dit Pepin et de Cunibert l'archevesque de Couloigne: par le conseil de

ces prudomes estoit son royaume gouverné en si grant prospérité et en si

droiturière justice, que en tous les lieux où il alloit, tout le peuple

l'avoit en souveraine amour et en souveraine honneur: plus estoit aimé

et honnouré par sa loiauté et par ses loiaus jugemens que nul roy qui

devant lui eust régné. En l'églyse Saint-Denis alla, quant il fu

retourné du royaume d'Austrasie, pour adorer ses patrons et ses

deffendeours; et pria à nostre Seigneur que il féist en lui le bon

propos et la bonne volonté de parfaire ce que il avoit commencié par la

prière des glorieux martirs: et pour ce que il les reconciliast plus

pleinement à son amour, il leur donna à cette mesme heure une ville de

Veuquesin[769] qui a nom Estrepigni[770]; et confirma le don par chartre

de son séel.

Note 764: _Gesta Dagob., cap. 22_.

Note 765: _Romilli_. C'est _Reuilly_, faisant aujourd'hui

partie du faubourg Saint-Antoine de Paris.

Note 766: _Nantheut_, pour _Nanthilde_; comme _Bruneheut_ ou

_Brunehaut_, pour _Brunehilde_.

Note 767: _De grant biauté_, etc. Les _Gesta_ disent

seulement: _Speciosissimi decoris puellam_, ce qui me semble

différent.

Note 768: Entre autres celle d'Aimoin, j'ignore d'après qui.

Note 769: _Veuquesin_. Vexin.

Note 770: _Estrepigni_. C'est aujourd'hui _Estrepagny_,

chief-lieu de canton du département de l'Eure.

[771]Ce très-noble prince le roy Dagobert estoit bien morigené et plein

de bonnes graces; car il estoit sage et de subtil engin envers ses

familiers et ses hommes de bonne volonté; doux et débonnaire aux bons,

aus mauvais et à ceus qui lui estoient rebelles horrible et

espouventable, aussi fièrement comme un lyon mettoit soubs ses piés son

ennemi. Si avoit maintes fois noble victoire des estranges nations. Aus

églyses et aus povres estoit très-large donneur, en chasse de bois se

déportoit assiduement, en apertises[772] et en légièreté de corps estoit

moult osé, comme celui qui en telle chose n'avoit point de pareil. Et

s'il eut en lui aucuns vices qui féissent à reprendre, pour ce que il

greva les églyses, telle fois ce fu pour son royaume gouverner et pour

aucunes nécessités, ou s'il féist aucunes fois moins sagement que il ne

deust par la légièreté de son cuer, si comme tel âge le donne (car nul

n'est parfait en toutes choses), l'on doit croire que il put trouver

légèrement miséricorde envers nostre Seigneur, par les larges aumosnes

que il donnoit; selon l'Escripture qui dist que «ainsi comme l'eau

estaint le feu, ainsi l'aumosne estaint le péchié»; et par les prières

mesmement des saints et des saintes ausquels églyses il fonda et enrichi

tous les jours de sa vie par tout son royaume: car plus s'étudioit en si

faites oeuvres de miséricorde que nul roy qui devant lui eust régné.

Note 771: _Gesta Dagoberti, cap. 23_.

Note 772: _Apertises_. Tours d'adresse.

XI.

ANNEE 630.

_Comment le roy Dagobert engendra en une meschine le roy Sigebert

d'Austrasie; et comment il mua ses meurs en vices_.

[773]Au huitiesme an de son régne alla visiter le royaume d'Austrasie le

roy Dagobert, à telle compaignie et à tel atour comme il avoit, et comme

tel roy devoit chevauchier: mais moult estoit dolent de ce que il ne

pouvoit avoir nul hoir de son corps, qui après lui gouvernast le royaume

de France. Pour cette raison mist en son lit une pucelle qui avoit nom

Ranetrude, en espérance d'avoir hoirs, pour ce que il n'en pouvoit avoir

nul de ses femmes espousées. La dame conçut et eut un enfant male en

cette année mesme, qui fut requis à Dieu par maintes prières et par

maintes aumosnes. En ce point vint son frère le roy Haribert en la cité

d'Orléans: cet enfant, qui son neveu estoit, leva des fons et lui mist

nom Sigebert. Lors advint un miracle de nouvelle manière: car quant

messire saint Amant baptisoit l'enfant, et il eut dite des oroisons que

l'on dit à tel sacrement, nul ne fu, ni clerc ni laïc, de la tourbe de

si grant compaignie, qui respondist, _Amen_: et nostre Sire ouvrit la

bouche de l'enfant qui n'avoit pas plus de quarante jours, et respondi,

_Amen_, voyant tous ceus qui là estoient. Quant les deux roys qui là

estoient présens et tout le peuple oïrent ce, et virent tout apertement

le miracle, ils en furent pleins de joie et d'admiration, et donnèrent

graces à nostre Seigneur, qui met la loenge en la bouche des enfans et

des alaictans selon l'Escripture. Le roy livra l'enfant à un noble homme

de France qui avoit nom Egua pour le nourrir et garder; et celui-ci le

garda par grant cure et par grant diligence, comme il lui fu commandé.

Note 773: _Aimoini lib. IV, cap. 20_.--_Gesta Dagob., cap.

24_.

[774]Le roy Dagobert, qui si bon estoit et si droiturier comme vous avez

oï, changea ses graces et ses vertus en vices, tandis qu'il visitoit son

royaume. Car il prenoit et toloit aussi comme à force, non mie tant

seulement des églyses ni des abaies, mais des bourgeois et des riches

hommes qui sous lui habitoient.[775] Entre les autres choses que il

prenoit et tolloit aus églyses de France, pour ochoison de l'églyse

Saint-Denis noblement orner et enrichir (car ce fu tousjours son étude

et son entencion), il prist quelques portes de cuivre en l'églyse

Saint-Ilaire de Poitiers moult belles et moult riches, si les fist

mettre en mer et amener par le fleuve de Saine jusques à Saint-Denis.

Mais tandis comme il les amenoit par mer, l'une coula dedens ni onques

puis ne fu veue.[776] La raison pourquoi il despoilla ainsi l'églyse

monseigneur saint Ilaire fu pour ce que un comte qui adonc estoit, et

les citoyens de la ville se rebellèrent contre lui: et le roy vint

contre eus à grant ost, et destruisist toute la contrée par feu et par

occision, car ceus qui se deffendoient occioit, et les autres mettoit-on

en prison; la cité destruisit toute, et craventa les murs et les

forteresses jusques en terre; et si comme aucuns veulent dire, il la

fist arer à charrue et semer de sel, pour sinifier qu'elle fust gastée à

tousjours mais, et que jamais n'y eust édifices; et encore apert que ce

fust vérité. Car la cité ne siet pas là où elle sist premièrement, si

comme l'on peut voir par les anciennes ruines; si apèle-on encore

jusques aujourd'hui ce lieu le vieux Poitiers[777]. Quant le roy eut ce

fait, il alla en l'églyse Saint-Ilaire, le corps saint prist par grant

dévocion, et un fond de marbre porphire, et un aigle de cuivre de

l'euvre saint Eloy; et fist tout aporter en l'églyse saint Denis, en

laquelle le corps saint repose encore honorablement et glorieusement, en

la louenge de celui qui règne et régnera sans fin.

Note 774: _Aimoini. lib. IV, cap. 20_.--_Fredegar., cap. 70_.

Note 775: Cela se retrouve seulement dans Aimoin; les _Gesta

Dagoberti_, rédigés par un moine de Saint-Denis et la

Chronique de Fredegaire n'en parlent pas.

Note 776: La suite de l'alinéa n'a été fournie à notre

traducteur par _Fredegaire_, par les _Gesta_ ni par _Aimoin_.

C'est une tradition recueillie sans doute sur les lieux.

Note 777: Les historiens de Poitiers n'ont pas remarqué,

comme ils le devoient, ce témoignage. Le célèbre antiquaire

M. de Caumont pensoit en 1834 que le _vieux Poitiers_, à six

lieues de la ville actuelle, étoit l'ancienne ville indiquée

dans Antonin sous le nom de _Fines_.

Tant parestoit[778] le roy Dagobert mué de tel comme il souloit estre,

tant estoit abandonné à la volonté du cors et à desmesurée luxure, que

il menoit tousjours avecques lui grant tourbe de concubines,

c'est-à-dire, de meschines qui n'estoient pas son espouse, sans les

autres trois qu'il avoit d'autre part et avoient et noms et ornemens de

roynes; son cuer estoit si déceu et si estrangié de Dieu de tout en

tout, que il n'estoit mès cil que devant souloit estre; et estoit l'ame

de lui en trop grand péril, si nostre Sire ne l'eust visité, qui lui

donna cuer et volonté de racheter ses péchiés par aumosnes. Moult estoit

son privé et son familier Pepin, l'un des plus puissans du royaume

d'Austrasie; il estoit maistre de son palais, preudome et loial estoit,

les mauvais haïssoit, et eschivoit les pervers et leur compagnie. Aucun

des fils au diable se penèrent moult de lui mêler au roy; mais celui

lequel commandement il suivoit, faisant droit et justice, le garda du

malice de ses ennemis et de ses agais. Car il ama tousjours loiauté, et

donna adés au roy profitable conseils et loiaus. Un tel compaignon comme

il estoit avoit encores le roy, Egua estoit nommé, ami et privé estoit

du roy et estoit puissant homme au royaume de France.

Note 778: _Parestoit_, ancien conditionnel du verbe

_parestre_, aujourd'hui _paroître_.

XII.

ANNEE 630.

_Comment l'empereour Eracle conquist la sainte Croix, et comment les

Sarrazins destruisirent son empire_.

[779]En ce tems, retournèrent de Constantinoble les messages le roy,

Servace et Paterne avoient nom; si les avoit envoiés en message à

l'empereour Eracle qui après l'empereour Focas eut l'empire receu; au

roy raportèrent que ils avoient à lui formé pardurables aliances. Ce

Focas, qui en l'empire avoit devant esté, fu guerpi et laissié de tous

les sénatours, pour ce que il estoit devenu hors du sens. Car il jetoit

les trésors et les richesses de l'empire en la mer, et disoit que il

voloit sacrefier et apaisier Neptune, le dieu des eaues. Mais Eraclien

le prévost d'Afrique l'occist, quant il vit que il estoit ainsi aliéné

de son sens. Neuf ans gouverna l'empire. Après lui, fu esleu Eracle le

fils Eraclien. Cet Eracle recouvra moult à l'empire et restablit maintes

provinces que les Persiens avoient tolues, et maintes en restora qui en

partie estoient domagiées. En ce tems estoit Cosdroé prince de Perse,

qui toute Surie destruisist jusques en Jérusalem; la cité prist et roba

les églises, et entre les autres choses ravi néant dignement[780] la

sainte Croix que sainte Eleine, la mère l'empereour Constentin, avoit

jadis mise au temple. Au sépulcre nostre Seigneur voulut entrer, mais il

ne put; ains s'enfui tous espoventé par la puissance nostre Seigneur.

Son royaume laissa gouverner à son fils, et fit faire une tour d'argent

et un trosne d'or dedans, en quoi il séoit; mais tant fist-il bien,

selon sa mescréandise, que il assist lez lui le signe de nostre

rédempcion, ainsi comme compaignie de son royaume. L'empereour Eracle

mut à grans osts contre les gens de Perse; mais le fils Cosdroé lui vint

au-devant à merveilleuse ost de Persiens, qui plus le suivoient par

paour que ils ne faisoient en volonté de lui aidier. A ce s'acordèrent

les deux princes à la parfin, que tous deux se combatroient tant

seulement pour leurs gens, cors à cors l'un contre l'autre, sur le pont

du fleuve qui les deux osts desevroit[781]; par telle condicion que

celui de leurs gens qui se mouvroit, pour aidier à son prince, auroit

les cuisses et les bras brisés, et puis seroit jeté en l'eaue.

Longuement dura la bataille des deux princes: lors prist l'empereour

Eracle à dire à son adversaire: «Pourquoi brisent tes gens les

convenances qui sont mises entre moi et toi?» Lors tourna le fils

Cosdroé le chief devers son ost pour veoir lesquels ce estoient qui lui

venoient aidier, si comme il cuidoit. Et quant l'empereour Eracle vit

qu'il eut le chief tourné devers son ost, il le feri, tant que il le rua

mort de son cheval. Tout maintenant que les Persiens virent leur

seigneur occis, ils se rendirent à l'empereour Eracle. Outrepassa avec

tout son ost jusques en Perse; là trouva Cosdroé séant en sa tour

d'argent et en son trosne d'or, la sainte Croix delez lui assise. Lors

lui demanda s'il voloit recevoir baptesme et adorer la sainte Croix que

il avoit delez lui assise à grant honor, tout n'en fust-il pas digne. Et

le paien lui respondi que de tout ce ne feroit-il noient; l'empereour

sacha l'espée et lui coupa le chief tout maintenant. Un petit-fils avoit

qui delez lui estoit assis; celui fist l'empereour baptisier, et lui

rendit le royaume de Perse. Quant il eut toute la terre cerchiée et

esprovée, l'argent de quoi la tour Cosdroé estoit faite départi à son

ost; l'or de son trosne donna pour restorer les églyses destruites. En

cette voie conquist la sainte Croix, sept oliphans, grans despoilles et

grans proies, en Jérusalem ala, de là retourna en Ravenne et puis en

Constantinoble.

Note 779: _Aimoini lib. IV, cap. 21_.--_Fredeg., cap. 63_.

Note 780: _Néant dignement_. Indignement.

Note 781: _Desevroit_. Séparoit.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 27 / 30 段