comme nous le dirons ci-après, estoit un vaillant homme qui au palais
avoit conversé au tems le roy Gontran, et avoit esté tant son familier
que il tenoit la touaille pour ses mains essuier, quant il lavoit[649].
Un jour fu accusé devant le roy sans raison par un sien ennemi qui faus
estoit et desloial, comme il aparut après. Le crime, dont celui-ci
l'inculpoit, estoit que il avoit fait escrits contre le roy[650] sans
son congié: mais celui-ci le nia moult apertement. A ce vint la besoigne
que le roy lui commanda que il se deffendist par gage de bataille, ou il
le voudroit avoir ataint de trahison. Celui-ci reçu le gage, et dist que
bien se deffendroit à l'aide de nostre Seigneur. Au matin se leva et
fist porter ses armes au champ de bataille; mais ce pendant alla faire
ses oroisons au moustier Saint-Marcel et aus autres églises; à un povre
que il encontra donna s'aumosne; puis se mist en oroisons, et pria à
nostre Seigneur que il le conseillast. Le fruit de cette sainte oraison
ne périt pas: car quant il s'en aloit au lieu déterminé où il se devoit
combatre en la compagnie le roy, un message s'en vint au roy et lui dist
que l'adversaire estoit cheu de son cheval, quant il couroit au lieu de
la bataille et avoit le col pecoié[651]. Moult fu liés le roy de ceste
nouvele: lors se retorna devers Austragesile et lui dist: «Beaus amis,
soiez liés et joiaus; car nostre Sire est ton champion pour que tes
ennemis ne le puissent nuire.» Puis ces choses, avint que il fu
archevesque de Bourges: tant mena une sainte vie et honeste que le monde
s'esmerveilloit de sa bonté et de ses vertus.
Note 648: _Aimoini lib. IV, cap. 2_.
Note 649: _Quant il lavoit_. C'est-à-dire, quand il étoit
prêt de se mettre à table.
Note 650: _Contre le roi_. Cela est inexact. Il falloit: _Au
nom du roi_. «Quædam absque jussione principis, scripta
fecisse.» (Aimoin.)
Note 651: _Pecoié_. Rompu. (_Mis en pièces_.)
XXII.
ANNEE 602.
_Comment l'empereour Morice de Constantinoble vit l'avision en dormant_.
[652]_Incidences_. Tandis que ces choses avinrent en France, Morice
l'empereour de Constantinoble fu occis et ses trois fils, Theodesie,
Thibert, Constantin, par un mal homme qui avoit nom Focas. Cet empereour
fu profitable à la chose commune, souvent eut victoire de ses ennemis;
les Huns, qui or sont apelés Esclavons[653], vainqui et surmonta maintes
fois. Quant il estoit au plain povoir de son empire, il voulut metre
avant et autoriser nouveles sanctions[654] et nouveles hérésies
contraires à la divine foi. Plusieurs fois l'amonesta messire saint
Grigoire, qui en ce tems estoit Apostole, que il s'amendast de ces
choses; mais onques amender ne s'en voulut, ains cueilli le saint homme
en grant haine, pour ce que il le reprenoit de ses errours; maintes
vilenies que il ne povoit acomplir par fait lui dist-il de paroles, pour
ce le chastia nostre Sire en la manière que vous orrez. Un homme qui
avoit habit de moine demeuroit en la cité; de l'une des portes de la
ville jusques au milieu du marchié alla criant toute jour, une espée nue
en sa main, que l'empereour Morice serait occis de glaive. Quant il sut
ce, il eut moult grant paour; un sien ami apela, qui estoit l'un des
prévôts de la justice et lui dist que il alast parler aus saints hommes
qui habitoient en hermitage du désert: par lui leur envoia présens de
cire et d'autres choses, et leur requist en toute humelité que ils
dépriassent la miséricorde nostre Seigneur pour lui. Lui mesme estoi en
oraison envers son Créateur et par jour et par nuit, et lui prioit que
il le pugnist de ses meffais en ceste mortelle vie, avant que il le
dampnast au grant jour du jugement, de mort pardurable. Le prévôt qui de
l'hermitage retournoit, lui dist que les saints hermites lui avoient
respondu que nostre Sire avoit oïe sa prière, et que il ne le pugniroit
pas de mort pardurable, mais il lui toliroit l'honneur terrienne à grant
honte. L'empereour toutes-voies eut grant joie de ce que il fu asseuré
que il ne perdroit pas la joie de paradis. Nostre Sire, qui de lui eut
pitié, lui fist tant de grace que il le voulut réconforter devant
tribulation par une tele avision. Une nuit dormoit en son lit, et lui
sambla que il fust ravi devant une image de nostre Seigneur qui estoit
au portail du palais; une voix oyt issir de cette image toute ainsi
propre comme si ce fust d'homme vif, et dist: «Bailliez-moi Morice.»
Lors saillirent les ministres qui entour lui estoient de telle forme et
de telle clarté que il ne reconnoissoit pas; devant la présence de cette
image le menèrent. Lors sonna derechief une voix qui de cette image
issit, et lui demanda lequel il avoit plus chier ou à recevoir en ceste
vie les désertes de ses meffais, ou atendre jusques à la commune
espreuve du jour du jugement. Morice respondit: «Bon Jhesu-Christ, qui
as le monde racheté par ta passion et par ton précieux sanc, commande
que je soie tourmenté avant la mort pour mes péchiés, si que je ne
redoute pas ton avènement au grant jour du jugement et que je soie
parçonnier[655] de la joie du paradis avec tes amis.» Lors dist la voix
de cette image: «Livrez Morice, sa femme et ses enfans à Focas le
chevalier.»
Note 652: _Aimoin. lib. IV, cap. 3_.--_Paul Diac., lib. IV,
cap. 8_.
Note 653: _Esclavons_. «Avari.» (Aimoin.)
Note 654: _Sanctions_. «Præceptiones.»
Note 655: _Parçonnier_. Compagnon. Les gens du peuple ont
conservé le féminin _parçonnière_.
XXIII.
ANNEE 602.
_Comment il fu puni en sa vie pour ses meffais_.
L'empereour s'esveilla à tant, forment commença à penser à cette
avision. Lors commanda que on lui amenast Phelippe: ce Phelippe estoit
son gendre; aucunes fois l'avoit eu soupeçonneux par aucuns médisans,
que il ne tendist à avoir l'empire; si que ce Phelippe savoit bien que
il avoit sa male veillance. Quant il oyt que l'empereour le mandoit à
telle heure, il eut grant paour que l'ire de l'empereour ne fust du tout
consommée contre lui; sa femme commanda à Dieu en pleurs et en soupirs,
comme s'il ne la deust jamais veoir. Quant il entra au palais,
l'empereour lui courut au devant et se laissa cheoir à ses piés,
humblement le pria que il lui pardonnast tout ce que il avoit meffait
envers lui par mauvais soupçon. Phelippe s'esmerveilla moult et fu tout
esbahi de ce que il lui estoit avenu contre ce que il cuidoit; il leva
l'empereour de terre et lui dist: «Sire, mais tu me pardones ce que je
t'ai meffait!» L'empereour lui redist: «Mais tu le me pardones!» Lors
lui demanda s'il savoit nul de sa gent ni de son ost qui fust apelé
Focas. Toute l'avision que il avoit veue lui raconta, et Phelippe lui
respondi que il ne savoit nul, qui chevalier fust et ainsi fust apelé;
mais un en savoit de la chevalerie de pié de la connestablie Prisce le
séneschal, qui Focas avoit nom. En ce point demeura la besoigne: mais en
peu de tems après l'empereour fist ses osts asambler pour ostoier sur
une gent qui leurs convenances avoit brisiées, et les contrées des
Romains envaïes. Quant ils furent entrés en la terre de leurs ennemis,
l'empereour contraignist son ost à ce que ils se tenissent de rapiner et
de tolir, et il ne leur livroit pas tels gages comme ils souloient
avoir, sur tout il voloit que ils demeurassent tout l'iver entre leurs
ennemis et en terre déserte. Pour ceste chose mut grant discorde et
grant dissencion entre lui et ses gens: et furent esmeus les plus
anciens chevaliers et les plus grans contre l'empereour, et
commencièrent à murmurer, et à dire entr'eux que ce n'estoit mie chose
que ils deussent souffrir, et que l'empereour ne les devoit pas ainsi
oppresser ni grever, qui n'estoit de nulle noblesse, ni de nulle ligniée
des Romains; et que pas ne souffriraient longuement un estrange tyran,
pendant qu'ils avoient en leur ost qui bien les gouverneroit, et qui
estoit du lignage des Romains. Quant ils eurent ainsi ceste chose
pourparlée, ils s'en alèrent à ce Focas dont nous avons parlé, qui lors
estoit centurion, c'est-à-dire qui estoit mestre et connestable de cent
chevaliers: ils le prièrent que il receust la cure et le gouvernement de
tout l'empire. Il ne s'en fist pas trop prier, ains la reçut moult
volentiers. Lors lui ostèrent ses dras et lui vestirent la pourpre et
les garnemens empériaus. Quant Morice, qui empereour avoit esté, sut ce,
il chaï maintenant en despérance: mais toutes-voies il se reconfortoit;
car il savoit bien par l'avision que ce lui estoit à avenir. Pour ce
donna lieu à fortune, et s'enfui en une île de mer, lui, sa femme et ses
enfans. Focas l'empereour envoia après lui, et le fist occirre, lui et
sa femme et ses enfans. En telle manière acompli le songe.
[656]Messire saint Grigoire qui lors estoit apostole, quant il sut que
Focas fu empereour, envoia à lui et à dame Leusthèce[657] l'auguste, une
épistre qui moult estoit bele et plaine de paroles de gratulacion et de
joie. Et au tems de cet empereour trespassa-il à la gloire Dieu, plein
de saintes oeuvres, comme celui qui enlumina sainte Eglise par ses
divines escriptures et sa sainte doctrine. La dignité reçut après lui un
autre qui avoit nom Sabinien, un an et un mois dura. Celui qui après lui
fu, eut nom Boniface. Ce Boniface fu celui qui requist à Focas
l'empereour que l'église de Rome fust chef de toutes les autres. Car les
Grecs voloient dire à ce tems de lors que l'église de Constantinoble
devoit estre première, et avoir le siège et la prérogative sur toutes
autres églises. L'empereour fist sa requeste et commanda aus Grecs que
il cessassent de ceste présomption: car l'église de Rome devoit par
droit estre chef et maîtresse de toutes autres. Une autre chose
impétra-il vers Focas l'empereour, que un temple de Rome qui estoit
apelé Panthéon, en quoi les anciens paiens soloient sacrifier à toutes
leurs ydoles, fust nettoié et sacré en l'honneur de nostre dame sainte
Marie et de tous saints et de toutes saintes.
Note 656: _Aimoini lib. IV, cap. 4_.
Note 657: _Leusthèce_. «Leontia.»
XXIV.
ANNEE 613.
_Comment Romilde trahist sa cité et ses enfans, pour acomplir la volenté
de sa chair_.
[658]_Incidence_. En ce tems avint que Cachane le roy d'Esclavonnie[659]
se combatit aus Lombars, leur duc occist qui avoit nom Gesuphe et grant
partie de sa gent: sa femme qui avoit nom Romilde assist en une cité. Ce
roy Cachane estoit moult bel homme: Romilde qui fu déçue de sa beauté,
le convoita tant que elle lui rendist la cité, par tel convent que elle
giroit une nuit avecques lui: la cité lui livra par telle manière. Quant
il eut la cité prise, les richesses ravies, le peuple mis en
chetivoison, il jut une nuit avec elle, pour ses convenances aquiter;
après la livra à douze de ses Esclavons qui tous la cognurent après le
roy l'un après l'autre, et en firent leur volenté ainsi comme d'une
femme commune. Après fist ficher en terre un grant pieu aigu et commanda
qu'elle fust assise sur la pointe. Ainsi fu enhastée parmi le corps en
guerredon de ses merites, et puis dist: «Tel mari as-tu déservi à
avoir.» L'exemple de la perdition de cette fole femme doit-on bien avoir
en mémoire. Si ce roy fist un peu de cruauté et de trahison, il monstra
bien par ce fait que celle qui fu cause de la trahison, lui desplut. Il
se pensa, par aventure, que tost le feroit-elle morir en trahison ou par
venin, si elle estoit longuement avec lui, quant elle avoit trahi ses
enfans mesmes et ses prochains. Ainsi péri la desloiale, qui eut plus
chier à acomplir la volenté de sa chair, que elle ne pensa à la sauveté
de ses enfans ni des citoyens de la ville. Ses filles n'ensuivirent mie
la luxure de leur mère, mais l'amour de chasteté; et pour ce que elles
ne fussent honnies et corrompues, elles prirent chairs pourries de
poucins tout crus, et les mirent entre leurs mamelles, par dessous leurs
chemises, pour esviter les atouchemens des barbarins, par la puanteur et
la corruption de la pourriture de ces chairs. Ainsi comme elles le
pensèrent avint-il: car quant cette gent les voloit atoucher par folie,
ils se traoient bientost arrière pour la très-grant puanteur qui de la
chair pourrie issoit: fortement les maudissoient et disoient que ces
Lombardes puoient toutes. Puis en furent en grant honneur, si comme
droit fu, pour ce que elles gardèrent nettement leur corps et leur
chasteté: car l'une fu puis royne d'Alemaigne et l'autre duchesse de
Bavière. Les fils que cette Romilde avoit eus de son seigneur,
s'enfuirent, quant ils virent que la cité fu prise: le plus jeune fu
pris d'un barbarin qui après lui corut, pour ce que il avoit plus prompt
cheval que les autres. Celui qui l'enfant avoit pris ne le voulut pas
occire, pour ce que il estoit trop jeune et trop petit, et pour ce que
il estoit trop beau: car il avoit les yeux vairs[660] et les cheveux
blonds et estoit de blanche charnure: il se pensa que il le garderoit
pour lui servir. Quant l'enfant vit que celui-ci l'enmenoit en
chetivoison, il prist à gémir et à soupirer, grant cuer et grant
hardement recouvra en son petit corps: lors tira une petite espée que il
avoit ceinte selon son âge, et que on lui avoit faite pour soi user et
exerciter. Celui qui l'enmenoit féri parmi le chief de telle force comme
il put avoir: toutes-voies chait celui-ci à terre de ce cop. Quant
l'enfant vit que il fu cheu, il torna la resne de son frain et s'enfuit
après ses frères. Quant ils virent que il fu échappé des mains de ses
ennemis, savoir peut-on que ils en eurent grant joie[661]. Désormais
retornerons à l'ordre de l'histoire.
Note 658: _Aimoin. lib. IV, cap. 5_.
Note 659: _Esclavonnie_. «Rex Avarum, quem sua lingua
appellant Cacanum.»
Note 660: _Les yeux vairs_. «Micantibus oculis.»
Note 661: Tout ce chapitre a encore été emprunté par Aimoin
au récit de Paul Diacre, _liv. IV, cap. 12_.
XXV.
ANNEE 613.
_Comment la monarchie des quatre royaumes vint toute en la main du roy
Clotaire; et comment il tint cour général des princes et des prélas de
son royaume_.
[662]Au trentiesme an que le roy Clotaire eut commencié à régner, revint
en sa main la monarchie et toute la seigneurie des quatre royaumes qui,
puis le tems le premier Clotaire son aïeul, n'avoient mais esté sous la
seigneurie d'un seul homme. Ce Garnier, dont nous avons parlé, fist-il
maistre de son palais, par lequel conseil il avoit le royaume de
Bourgoigne conquis: serement lui fist que il ne le déposeroit ni autre
en lieu de lui ne metteroit, tant comme il vivroit. Au royaume
d'Austrasie en mist un autre qui avoit nom Radon, preudome et d'honneste
vie: au royaume de Bourgoigne fist Erpon baillif et gouverneur. Cet
Erpon estoit François; pais et concorde aimoit sur toutes riens[663];
les faits des mauvais punissoit asprement: à la parfin fu occis de ceus
du païs pour ce, par aventure, que il soustenoit loyauté et justice, par
le conseil Alethée et celui de Leudemont évesque d'une cité qui est
apelée Sion. Le roy Clotaire et la royne Berthetrude vinrent à une ville
qui a nom Maurelac[664]. Lors commanda que l'on feist justice de tous
les maufaiteurs qui léans estoient en prison.[665] Ce Leudemon évesque
de la cité devant nommée vint un jour à la royne Berthetrude par le
conseil Alethée, secrètement lui conseilla que elle feist porter ses
trésors en la cité de Sion; car il savoit certainement que le roy
Clotaire devoit morir en cette année; et si elle vouloit ce faire,
Alethée qui estoit le plus haut homme et de la plus haute parenté de
toute Bourgoigne, estoit apareillé de laisser sa femme et de la prendre
par mariage, et de tout le royaume gouverner. Moult fut la royne
courrouciée de ces paroles, pour ce mesmement que l'on pensast que elle
receust et se consentist à telles paroles et à telle desloiauté
volentiers; du mautalent qu'elle eut s'en ala en sa chambre, et se
coucha en un lit. Leudemon l'évesque s'aperçut bien que la royne estoit
courrouciée des paroles que il lui avoit dites, et sut bien que il en
seroit mis à raison et trais en cause; pour ce s'en ala à un abbé
preudome, qui avoit nom Austrases, et le pria que il féist tant vers le
roy que il lui pardonnast le mautalent des paroles que il avoit dites à
la royne. Le roy lui pardonna par les prières du preudome, et lui
commanda que il retornast hardiement en son siège et n'eust garde de
lui; mais Alethée fu mandé à court. Quant il fu en présence et devant
tous les barons, le roy l'accusa de conspiracion, comme coupable de
majesté et pour ce que il ne s'en put pas purger comme il dut, il fu
condamné par le jugement de ses pairs. Le roy le fist prendre après le
jugement, et lui fist le chief couper selon les lois.
Note 662: _Aimoini lib. IV, cap. 6_.--_Fredeg., cap. 42_.
Note 663: _Riens_. Choses. _Riens_ n'est en effet que la
traduction de _Res_, et la nécessité que le françois moderne
s'est imposé de ne l'employer que précédé d'une négation
prouve qu'il n'à pas changé de sens.
Note 664: _Maurelac_. «Maurologia», ou «Marolegia.» On croit
que c'est _Marley_, maison royale, sous les deux premières
races, située en Alsace; aujourd'hui _Marlheim_.
Note 665: _Fredegar., cap. 44_.
Au trente-troisiesme an de son règne le roy semont à sa court Garnier le
comte du palais et tous les barons et les prélas de son royaume de
Bourgoigne; aus uns donna grans dons, aus autres leurs péticions et
leurs requestes, et fist tant que ils furent ses bons amis au départir.
_Ci fine le quatriesme livre des Croniques_.
CI COMMENCE LE QUINT
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.
I.
ANNEE 613.
_Des meurs le roy Clotaire; comment il absout les Lombars des treus que
ils lui devoient_.
[666]En la manière que nous avons devisé fu sire des quatre royaumes le
roy Clotaire, fils du roy Chilperic, et fu le quatriesme roi chrestien à
commencier au fort roy Clovis que saint Remi baptiza[667], et le
huitiesme à commencier à Pharamont le premier roy des quatre premiers
qui devant furent. Puis que il eut tant fait que il fu en la seigneurie
des quatre royaumes entièrement, par la volenté des plus grans princes,
il fist moult de nobles faits et eut moult de glorieuses victoires.
Entre les autres choses fist-il un merveilleux fait, qui bien est digne
de mémoire pour laisser signe et ramembrance de sa fierté et de sa
puissance à ceus qui après vendront. Quant les Saisnes se rebelèrent
contre lui, il se combati à eus, à souveraine déconfiture les mena par
force d'armes, et les dompta tellement que il occist tous les hoirs
males qui estoient plus longs que l'espée que il portoit en bataille.
Pour ce le fist que la remembrance de ce fait chastiast[668] les autres
qui encore estoient à naistre, si que ils ne se rebelassent pas
légièrement contre leur seigneur. Tant estoit grande dès-lors la
puissance du roy et la hardiesse des François! Mais pour ce que nous ne
volons pas corrompre l'ordenance de l'histoire, nous dirons plus
plainement ci-après comment il fist ceste chose.[669] Ce roy Clotaire fu
moult gracieux et bien morigéné, homme fu de grant patience: Dieu douta
sur toutes riens, sainte église et ses ministres essauça et enrichi de
grans dons: large aumosnier fu et débonnaire et piteux à toutes gens,
introduit estoit en lettres: noble combateur et hardi estoit en armes;
chaces de bestes sauvages au bois maintenoit assiduement.
Note 666: Ici notre traducteur abandonne ou intervertit le
texte d'Aimoin pour s'attacher à celui des _Gesta domini
Dagoberti_, que nous devons à un moine de Saint-Denis du
VIIIe siècle. Voyez le _Discours sur les historiens de la
première race_.
Note 667: Notre auteur oublie ici _Caribert_.
Note 668: _Chastiast_. Instruisit.
Note 669: La fin de cet alinéa se trouve également dans
Fredegaire, _cap. 42_.
[670]Ci endroit requiert l'ordre de l'histoire que nous racontions
comment et pourquoi les Lombars paièrent long tems au roy douze mille
livres par treuage, et comment ils perdirent deux de leur cité, Auguste
et Seusye[671], que les roys de France tinrent, tant comme ils paièrent
ce treu[672]. Long tems advint après la mort du roy Clep de Lombardie,
que tous les princes de la terre establirent ducs de commun acort pour
le peuple gouverner, qui tel povoir avoient comme les roys qui devant
avoient régné. Lors advint au tems le roy Gontran de France que ces ducs
de Lombardie assemblèrent grans osts, et entrèrent en la terre ce roy
Gontran par force d'armes; assez y firent de leurs volentés. Car ils
trouvèrent la gent du païs dépourveue et s'en retournèrent à grandes
proies et à grant gain; et pour ce que ils eurent ce fait, perdirent-ils
les deux devant dites cités qui siéent en la marche du royaume de
Bourgoigne et marchissent aus Lombars. Lors ordenèrent qu'ils
enverroient douze messages en Constantinoble pour confirmer pais et
aliance à l'empereour Morice; aussi envoièrent en France au roy Gontran
et au roy Childebert son neveu, pour requérir leur amitié et leur
compaignie, par douze mille livres chacun an; et leur commandèrent que
s'ils apercevoient que ils pussent avoir leur concorde et leur amour par
cette promesse, ils se travaillassent en toutes manières à ce que ils
eussent leur bonne volenté, et que la concorde fust confirmée. Quant
tous leurs messages furent retournés et d'Orient et d'Occident, ils se
soumirent à la seigneurie de France et en leur garde, et pardessus le
treu leur donnèrent une valée qui a nom Amitège[673]. Quant ces ducs
eurent long-tems régné, les barons et les communs du païs eslurent un
roy pour eus gouverner, ainsi comme devant, qui eut nom Agilulphe;
jusques au tems de ce roy paièrent tousjours le devant dit treu. Ce roy
envoia en France au roy Clotaire qui à ce tems régnoit trois messages,
Aguiolphe, Gauton et Pompée, par lesquels il requéroit que les treus que
les Lombars avoient si longuement paiés leurs fussent quités. Mais les
messages, qui bien virent qu'ils ne porroient rien faire de leur
besoigne sans grans dons, donnèrent jusques à la valeur de trois mille
livres à ceus que ils cuidèrent du plus estroit conseil du roy: au roy
donnèrent trente-six mille livres et le prièrent que il voulust quiter
ce treuage: et le roy (qui fu piteux et débonnaire)[674] les franchi de
ce service. A tant s'en retornèrent les messages, qui bien eurent leur
besoigne faite.
Note 670: _Aimoini lib. IV, cap. 7_.--_Fredeg., cap. 45_.
Note 671: _Auguste et Seusye_. Aost et Suze.
Note 672: La fin de cette phrase est mal traduite, ou plutôt
il eut fallu supprimer les six derniers mots.
Note 673: _Amitège_. «Ametegis cognomine.» Aimoin et
Fredegaire. Paul Diacre, qui le plus souvent copie Fredegaire
pour les choses de France, n'a pas dit un mot de ces tributs
et de la cession de ces territoires.
Note 674: Cette parenthèse n'est pas dans le latin.
II.
ANNEE 629.
_Comment l'enfant Dagobert esmut le cerf[675] qui s'enfui sur le corps
saint, et comment dame Catulle les mist en sépulture_.
[676]Le roy Clotaire eut un fils de la royne Berthetrude qui eut nom
Dagobert. Cet enfant estoit moult beau et moult gracieux, et digne en
sens et en force de gouverner le royaume de France après son père.
Tandis qu'il estoit encore en enfance et en discipline, le bailla le roy
Clotaire à saint Ernoul qui en ce tems estoit évesque de Metz, pour le
garder et norrir et enseigner, et introduire en bonnes meurs et en la
doctrine de la foi de sainte églyse. Après ce, advint que l'enfant ala
chacier en bois, selon la coustume de François, qui volontiers se
déportent en tel déduit. Un cerf esmut, qui assez légèrement fu trouvé;
la tourbe des chiens suivit après ainsi comme par estrif[677], aboiant,
glatissant: et le cerf qui fu de telle force et légièreté comme telles
bestes sont, s'efforçoit en toutes manières pour que les chiens le
perdissent et que il leur eschapast: tant corut comme il put par valées,
par bois et par landes, et traversant toutes rivières qui lui furent
au-devant: tant eut jà couru et fu il si las que il ne put plus. Lors se
trait à un hamel, où il n'i avoit que une rue apelée la rue
Catullienne[678], et cinq mille avoit de cette rue jusques à la cité de
Paris, qui dès long-tems devant estoit siège et cité du royaume et en
laquelle les roys de France avoient tousjours acoustumé à demeurer et
porter couronne.
Note 675: _Esmut_. Fit lever.
Note 676: _Gesta Dagoberti, cap. 2_.
Note 677: _Estrif_. Lutte.
Note 678: _La rue Catullienne_. «Ad vicum qui Catulliacus
dicitur se contulit.» (Gesta Dagoberti.) Le traducteur s'est
embrouillé dans le mot _vicus_, qui signifie rue et village.
_Catulliacum_ ou _Cateuil_ est aujourd'hui la rue
_Catulienne_, à l'extrémité de la ville de _Saint-Denis_.